‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 71 sur 289 · INTERPRÉTATION AU CANADA · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION AU CANADA

On a souvent nié, dans les cercles officiels, les machinations qui ont précédé l'envoi des troupes canadiennes en Afrique. Comme on peut le croire, ces intrigues ne se sont pas déroulées sur le parvis du parlement et il n'en a pas transpiré grand chose dans les journaux. Je trouve cependant, dans les journaux de juillet 1899, quelques lignes qui soulèvent le coin du voile dont l'agent interlope de Cecil Rhodes couvrait ses intrigues.

Le Star, de Montréal, annonça l'arrivée d'Allen au Canada :

" Tqf Le but du voyage de M. Allen au Canada, dans les circonstances actuelles, est d'obtenir la sympathie et l'appui du peuple canadien en faveur des entreprises de ses compatriotes d'Afrique. Déjà, dit-il, les colonies australiennes ont agité la question et adopté une série de résolutions adjurant le gouvernement impérial de protéger les droits des sujets britanniques qui habitent la république de Paul Kruger. M. Allen désire obtenir des Canadiens une expression identique d'opinion. {Star, 11 juillet 1899).

Le lendemain, le même journal publiait une interview du même M. Allen :

Nous ferons observer que M. Allen vient au pays dans le but d'intéresser les Canadiens à la question sud-africaine et de leur prouver qu'à titre de citoyens de l'Empire, ils ont un intérêt immédiat au Sud- Africain.

Voici une tâche qui eût offert quelques difficultés dans un pays où l'on n'eût pas été disposé à se laisser aveugler par des tours de gobelets, sans au moins exiger quelques explications. M. Allen continue :

Le but de l'Association Impériale du Sud- Africain, dont le Right Hou. lord Windsor est le président, est de maintenir, au Sud-Africain, la suprématie de la Grande Bretagne et d'y promouvoir les intérêts des sujets britanniques tout en respectant pleinement l'autonomie des gouvernements coloniaux.

L' agent de M. Chamberlain et de M. Rhodes trahissait bien la pensée de ses maîtres : il mettait déjà la République Sud- Africaine au rang des colonies britanniques.

Pour en vérin- à une solution pratique, ajouta-t-il, je suis convaincu que rien ne pourrait mieux contribuer à un règlement pacifique et satisfaisant de la question sudafricaine qu'une expression d'opinion venant du Canada, identique à celle que l'Australie a donnée en mai dernier. Les Australiens ont manifesté leur pensée dans des réunions publiques et des articles de journaux, et convaincu M. Kruger et le gouvernement impérial qu'ils attachent une grande importance a ce problème ; ils considèrent que leurs compatriotes devraient jouir au Transvaal de droits politiques égaux à ceux des Boers et que la suprématie de la Grande Bretagne doit dominer toute l'Afrique du Sud.

Le 22, le Star publiait cette dépêche d'Ottawa :

M. J. Davis Allen, délégué de l'Association Impériale du Sud- Africain, a fait, hier soir, un discours sur la crise sud-africaine, en présence des sénateurs et des députés réunis dans une des salles de comité du Sénat. Sir Mackenzie Bowell présidait l'assemblée Le but de la réunion était d'induire le Parlement à voter des résolutions

en faveur des Uitlanders : l'enthousiasme était manifeste.

Le Globe, de Toronto, disait à ce sujet :

La présence à Ottawa de M. J. Davis Allen, le représentant de l'Association des Uitlanders de Johannisberg, aura pour conséquence probable de faire tenter un effort pour obtenir du parlement canadien l'adoption d'une résolution favorable aux aubains du Transvaal. Il n'est pas probable que le gouvernement trouve à propos de demander au parlement de donner aux autorités impériales des conseils qu'on n'a pas sollicités ni d'exprimer une opinion sur un problème qui a une grande importance internationale.

Huit jours plus tard, M. Allen avait réussi à enrégimenter sous ses ordres le premier-ministre, le leader de l'opposition et toute la députation nationale, voire même les sénateurs. La résolution d'adhésion à la politique de M. Chamberlain en Afrique fut votée à l'unanimité le 31 juillet 1899. Je dois ajouter que j'étais absent d'Ottawa ce jour-là, sinon le concert impérialiste aurait dès ce moment subi l'interruption d'au moins une voix discordante.

Voici le texte officiel de cette résolution :

Que cette Chambre a vu avec regret les complications qui ont surgi dans la république du Transvaal, dont Sa Majesté est la suzeraine, par suite du refus d'accorder aux sujets de Sa Majesté actuellement établis dans ce pays, une participation égale dans son gouvernement.

Que cette Chambre a vu avec un plus grand regret encore que l'état de choses qui y existe a dégénéré en une oppression intolérable et a produit une excitation considérable et dangereuse parmi les diverses classes des sujets de Sa Majesté dans ses possessions sud-africaines.

Que cette Chambre, représentant un pays qui a largement réussi, en concédant des droits politiques égaux aux divers éléments de sa population, à faire disparaître les causes d'antagonisme et à faire accepter avec satisfaction par tous son système actuel de gouvernement, désire exprimer sa sympathie pour les efforts tentés par les autorités impériales en vue d'obtenir en faveur des sujets de Sa Majesté établis dans le Transvaal la mesure de justice et de reconnaissance politique qui sera nécessaire pour leur assurer la pleine jouissance de libertés et de droits égaux.

(Journaux, Chambre des Communes, vol. XXXiv, page 493).

Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette résolution ne fut jamais communiquée à M. Kruger : elle demeura dans les papiers de M. Chamberlain afin de lui servir d'argument contre ses adversaires d'Angleterre ; mais surtout, elle devint, entre les ^nains habiles du Secrétaire Colonial, un gage des obligations que le Canada contractait envers le gouvernement britannique. Elle pesa lourdement dans la balance le jour où le cabinet d'Ottawa se vit forcé de sanctionner par la force des armes le principe auquel il s'était associé à la demande d'un obscur intrigant.

Je crois utile de reproduire ici quelques extraits des principales déclarations que firent nos hommes publics au moment de l'expédition de nos troupes en Afrique.

Dès le 28 septembre, le Globe, de Toronto, annonçait l'envoi d'un contingent canadien au Sud- Africain et donnait même tous les détails de l'enrôlement et de l'équipement des volontaires. Il était parfaitement connu à Ottawa, à ce moment, que le général Hutton et son état-major faisaient des préparatifs actifs pour l'organisation de ces troupes. Cependant, le 28 septembre, le Colonel Pinault, sous-Ministre de la Milice, écrivait aux officiers canadiens qui offraient leurs services, la lettre suivante, publiée le lendemain dans le Globe :

En réponse à votre demande de renseignements, j'ai l'honneur de vous dire que les dernières communications reçues du War Office, de Londres, établissent que les autorités impériales ne recrutent pas pour l'armée et ne préparent aucune expédition (de recrues) pour l'Afrique. Par conséquent, il serait inutile de transmettre vos offres en Angleterre.

Le même jour, le Star, de Montréal, publiait la dépêche suivante de son correspondant particulier à Londres :

L'offre que le Canada a faite d'un régiment pour le Sud africain a éveillé le plus vif intérêt ; et cet intérêt est encore stimulé davantage aujourd'hui parles comptesrendus du discours que Sir Charles Tupper a prononcé à Halifax, appuyant chaudement cette idée.

Il m'est impossible, cependant, de savoir si le War Office a reçu des propositions officielles et formelles ; mais M. Chamberlain a reçu de Sir Wilfrid Laurier une lettre confidentielle contenant des suggestions attrayantes.

Ce projet aura l'effet indubitable de convaincre fortement les Anglais de l'impérialisme puissant et pratique du Canada.

On exprime l'espoir que le Canada n'amoindrira pas la valeur intrinsèque de ses propositions en laissant au War Office, dans un tel encombrement d'affaires urgentes, de pourvoir au transport des troupes.

La manifestation d'unité de l'Empire dont on veut donner l'enseignement serait beaucoup plus efficace si chaque colonie allait mettre elle-même ses troupes à la disposition de l'Angleterre à Cape Town, à la base même des opérations britanniques.

Il est difficile de faire concorder cette nouvelle du correspondant du Star avec l'opinion que Sir Wilfrid Laurier exprimait quelques jours plus tard. La seule explication plausible, c'est qu'en tout temps et dans tous les pays, les hommes politiques et les diplomates

ont l'habitude des distinctions subtiles entre les opinions officielles et les sentiments personnels.

Le 3 octobre, Sir WILFRID LAURIER faisait la déclaration suivante au correspondant particulier du Globe, à Ottawa ; elle parut le lendemain :

Suivant mon interprétation de la Loi de la Milice, — et je puis dire que j'ai quelque peu étudié ce point récemment — nos volontaires sont enrôlés pour servir à la défense du Dominion. Ils forment des troupes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada.

Puis ayant expliqué que dans une guerre où l'Angleterre serait aux prises avec une puissance dont les flottes pussent mettre le Canada en danger, le gouvernement aurait le droit d'envoyer les milices canadiennes à l'étranger et d'attaquer l'ennemi sans attendre le moment même où le Canada serait menacé, il ajoutait :

Ceci n'est pas le cas de la République Sud-Africaine. Le Canada n'est pas menacé ; et bien que nous puissions désirer fournir des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et d'ailleurs, comment pourrions-nous le faire sans que le parlement nous votât les deniers nécessaires ? Nous ne pourrions rien faire. En d'autres termes,

il nous faudrait convoquer le Parlement Et c'est ainsi que nous n'avons pas offert

de régiment canadien aux autorités impériales. Le ministère de la Milice a transmis au gouvernement impérial des offres particulières de services ; et la réponse du War Office, que le Globe a publiée samedi, établit l'attitude des autorités à ce sujet. Quant à la question d'offrir un régiment au nom du Canada, le Cabinet ne l'a pas discutée, à cause des raisons que je vous ai indiquées et que comprendront, je crois, tous ceux qui comprennent les lois constitutionnelles qui déterminent cette question.

Le 5 octobre, Sir Charles TUPPER envoyait à Sir Wilfrid Laurier la dépêche télégraphique que voici :

J'espère que vous enverrez un régiment de volontaires canadiens pour aider l'Angleterre au Transvaal. Je sais que cette démarche sera chaleureusement accueillie par le gouvernement britannique, qu'elle rendra grand service au Canada et qu'elle fortifiera P unité de V Empire. Un de mes amis tiendra, à ses frais, la vie et les membres des volontaires assurés jusqu'à concurrence d'un million de dollars ; et j'appuierai de tout cœur, au Parlement, votre action à ce sujet. {Star, de Montréal, 17 octobre 1899).

Le 3 octobre, le même jour où le premier-ministre canadien déclarait que le gouvernement n'avait pas offert de troupes et ne pouvait en expédier, le secrétaire colonial, M. CHAMBERLAIN, envoya à Lord Minto une dépêche officielle dont les premières lignes se lisent ainsi :

Le Secrétaire d'Etat pour la guerre et le Commandant-en-Chef désirent exprimer leur haute appréciation des preuves signalées de l'esprit patriotique du peuple canadien, tel que manifesté par les offres de services au Sud-Africain, et donner les renseignements suivants pour aider à l'organisation des forces offertes

Le 13 octobre, le gouvernement céda à la pression exercée sur lui par le gouverneur et à la crainte que le leader de l'opposition ne soulevât l'opinion jingo, alors très échauffée, en tirant parti de la dépêche de M. Chamberlain. C'est alors que le Cabinet adopta son décret, devenu célèbre, dont je donne ici l'extrait suivant :

En présence du désir manifeste d'un grand nombre de Canadiens qui sont prêts à s'enrôler à ces conditions, le Premier-Ministre est d'opinion que le gouvernement du Canada peut entreprendre, sans hésiter et sans convoquer le Parlement, de dépenser les deniers nécessaires à l'équippement et au transport de ces volontaires, — attendu surtout que cette dépense, dans les circonstances actuelles, ne peut être considérée comme un abandon des principes bien connus du gouvernemsnt constitutionnel et des coutumes coloniales, ni être interprétée comme un précédent pour P avenir.

C'est ce qu'on a appelé la " no-precedent clause." Ce décret fut adopté le 13 octobre et communiqué au Secrétaire d'Etat pour les Colonies par une dépêche du 20 octobre. M. CHAM- BERLAIN y répondit par une lettre officielle qu'il adressa à lord Minto, le 15 novembre 1899. Cette réponse contenait les lignes suivantes :

Le désir ainsi manifesté de partager les risques et les fardeaux de P empire a été bien accueilli, non seulement comme une preuve delà fidélité inébranlable du Dominion et de l'appui qu'il accorde à la politique du gouvernement de Sa Majesté dans l'Afrique australe, mais aussi comme Y expression de ce sentiment sans cesse grandissant de P unité et de la solidarité de P empire qui a caractérisé les relations de la mère patrie et des colonies pendant ces dernières années.

C'est une répétition du dialogue du Médecin malgré lui : " Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette ! " Tous ces documents sont contenus dans la correspondance officielle produite au Parlement britannique en novembre 1899 (Parliamentary Papers, 1899, Cd 18), et au Parlement canadien en mars

Si l'on veut un autre exemple frappant de l'étrangeté des procédés de M. Chamberlain et de la faiblesse avec laquelle nos gouvernants le laisse leur distribuer ses camouflets, on n'a qu'à méditer les trois citations suivantes • empruntées au texte officiel des débats parlementaires, au Canada et en Angleterre.

Le 24 juin 1900, je posai la question suivante au gouvernement canadien :

Le gouvernement ou quelqu'un de ses membres ont -ils été consultés sur la question sud-africaine ? Le gouvernement se propose-t-il de faire une suggestion quelconque ou d'exprimer une opinion à ce sujet ?

Et le premier-ministre, Sir Wilfrid LAURIER, répondit :

Ni le gouvernement ni aucun de ses membres n'ont été consultés sur les conditions les plus propres à faire cesser la guerre dans le Sud-Africain. Le gouvernement ne se propose de faire aucune suggestion ni d'exprimer aucune opinion à ce sujet.

(Deàates, House of Commons, 1900, vol. il, page 6625).

Le 7 août 1900, la question suivante fut posée, à la Chambre des Communes, à Westminster :

M. FABER (York) demande au secrétaire d'Etat pour les colonies si, considérant le rôle joué par le Canada et l'Australie dans la guerre Sud -africaine, on se propose de pressentir l'opinion des autorités de ces pays au sujet du règlement et du gouvernement du Transvaal et de l'Etat d'Orange à la cessation des hostilités.

M. CHAMBERLAIN : Je me suis déjà mis au courant de P opinion des colonies du Canada et de l'Australie relativement aux points principaux du règlement à intervenir ; et le gouvernement de Sa Majesté est en parfait accord avec elles quant à la nécessité de l'annexion, l'installation d'un gouvernement s' appuyant sur la force militaire et la possibilité ultime de l'établissement d'un régime représentatif autonome dans les deux colonies. (Applaudissements.) (P. D., Vol. 87, page 909)

Le 18 février 1901, je revins à la charge, à Ottawa, avec la question suivante :

1. Depuis le 1er juin dernier, le gouvernement canadien ou quelqu'un de ses membres ont -ils été consultés par le gouvernement anglais relativement à la question Sudafricaine ?

2. Le gouvernement canadien ou quelqu'un de ses membres ont-ils émis une opinion ou fait une suggestion quelconque au gouvernement britannique à ce sujet ?

LE PREMIER MINISTRE (sir Wilfrid Laurier): Le gouvernement canadien ni aucun de ses membres n' out été consultés par le gouvernement britannique sur la question Sud-africaine depuis le 1er juin dernier. Aucun membre du gouvernement canadien n'a exprimé d'opinion à ce sujet. (Deàates, House of Conwions, 1901, Vol. I, page 106).

C'est le cas de dire : " Qui trompe- t-on ici ?"

En livrant au public le texte de son décret, le Cabinet y ajouta une sorte de commentaire officiel qui parut, le 14 octobre 1899, dans tous les journaux du soir et dont je détache le paragraphe suivant :

On n'a jamais douté qu'il était désirable de voir le Canada coopérer avec les autorités anglaises à tout mouvement tendant à promouvoir les intérêts de P Empire. La seule question était de savoir si la sanction du Parlement n'était pas nécessaire. Envoyer un contingent au Transvaal, c'était non-seulement faire une dépense considérable, mais de plus adopter une attitude importante que le Parlement n'avait pas prévue et qui pourrait être considérée comme un précédent ; et dans une affaire aussi grave il ne fallait pas créer de précédent à la légère. Voilà ce qui a fait entretenir tout d'abord l'opinion que le Parlement devait être convoqué pour approuver l'attitude projetée.

L,es ministres expliquent ensuite comment ils considèrent que les termes de la dépêche de M. Chamberlain acceptant les troupes canadiennes leur ont permis de tourner la difficulté.

Voyons maintenant de quelle manière on a respecté la réserve contenue au décret du 13 octobre.

Au départ du premier contingent, à Québec, il se prononça des discours flamboyants. L,e tintamarre des tambours et des trompettes empêcha alors le peuple canadien de prêter une oreille attentive à ces manifestations d'éloquence. J'en reproduis ici quelques passages significatifs.

Au banquet du Club de la Garnison, le 28 octobre :

M. BORDEN, ministre de la Milice :... Ceci indique une époque, — et une époque très importante — non-seulement pour notre milice mais pour le Canada et pour l'Empire. Le peuple canadien s'est enfin rendu un compte exact de la dette au'il a contractée envers P Empire L'Empire n'est plus une simple puissance possédant des colonies

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mais une puissance Composée de plusieurs nations. Cette méthode d'élever un empire a procédé lentement mais elle est maintenant à l'œuvre. Dans le passé, la difficulté principale consistait à trouver le moyen d'action propre à produire ce mouvement; mais il s'est enfin manifesté, tout comme s'est développée la grande constitution qui gouverne l'Empire ; et le Canada prend aujourd ' hui part aux guerres i?npériales sans que personne puisse dire comment nous en sommes arrivés là ; mais nous sommes tous heureux que ce moment soit arrivé.

Le général HUTTON : Ceci est en soi une 'source de satisfaction ; mais,

messieurs, après tout, qu'est-ce que l'envoi de mille hommes comparé aux besoins de ce grand empire ? Comme chiffre, ce n'est rien ; et ce que le Canada doit prévoir, s'il veut jouer son rôle comme élément, et comme l'un des éléments les plus considérables, de cette grande confédération delà mère patrie et de ses colonies qu'on appelle l'Empire britannique, c'est que le temps peut venir où non seulement mille hommes, mais cinquante mille ou cent mille peuvent être nécessaires au maintien de l'unité, de l'inviolabilité, de l'existence même de notre empire. — {Star, de Montréal, 30 octobre 1899).

Le lendemain, le GOUVERNEUR-GÉNÉRAL avait à dîner, à la Citadelle, les officiers du contingent canadien et plusieurs personnages militaires et politiques. Son Excellence parla ainsi :......

Ce régiment est la première offrande que le Canada fait à la grande cause impériale. Ceci peut soulever la question de la Fédération Impériale ; il n'y a pas lieu pour lui de discuter cette question. Il s'est toujours opposé aux constitutions écrites. Il préfère s'appuyer sur les sentiments du cœur.

(Star, de Montréal, 31 octobre 1899).

Le 30 octobre, les troupes défilèrent devant le Gouverneur, le Premier- Ministre et un grand nombre de spectateurs. L*>rd MINTO prononça les paroles suivantes :

Le Canada a librement offert son régiment à la vieille patrie et il a accepté par là, les difficultés qui doivent s'ensuivre et qu'il ne peut ignorer.

Le peuple du Canada ne désire point s'attacher à des arguties sur la responsabilité coloniale. Tout ce qu'il a fait c'est d'insister pour que ses offres» loyales soient manifestes et il se réjouit au fond du cœur que ces offres aient été acceptées de bonne grâce.

(Star, de Montréal, 30 octobre 1899).

Sir WILFRID LAURIER : Une pensée réconfortante, c'est que la cause

pour laquelle vous, soldats canadiens, allez combattre, est la cause de la justice ; c'est la cause de l'humanité, des droits civiques et de la liberté religieuse. Cette guerre n'est pas une guerre de conquête ou de subjugation Son but n'est pas d'écraser la nationalité hollandaise ; mais d 'établir les lois de la Couronne britannique dans une contrée soumise à la suzeraineté de Sa Majesté, afin d'assurer à tous les habitants de ce pays une part égale de liberté. .. Ceci est une occasion unique dans l'histoire du monde. C'est

un spectacle qui devrait rendre tout Canadien fier de son pays Qui aurait pu croire,

il a trente-deux ans, que les provinces éparses de l'Amérique britannique du Nord dussent atteindre aujourd'hui un tel point de développement qu'elles pussent volontairement et même joyeusement cimenter de leur sang V unité de V Empire jusque dans ses régions les plus éloignées ? — (Times, 31 octobre, 1899).

Quelques jours plus tard, M. BORDEN, ministre de la Milice, déclarait dans un discours que, quoiqu'on en puisse dire, l'action du Canada constituait un précédent et qu'il n'avait pas peur des conséquences de ce précédent. A Montréal, le même ministre déclarait : " que le temps était arrivé où le Canada doit choisir entre l'acheminement vers l'indépendance ou l'union avec l'Empire, avec tous les

devoirs et les responsabilités qui peuvent en découler ;" et que pour lui, il préférait la seconde solution.

Le 23 novembre 1899, M. SUTHERL AND, tout récemment nommé à la succession de M. Geoffrion dans le cabinet, déclarait ce qui suit à un reporter de La Presse, de Montréal :

Je favoriserais l'envoi de deux, trois et même six contingents canadiens, selon <|ue l'occasion le requerrait et suivant les besoins de P Empire. La province d'Ontario est unanime sur ce point.

Sir LOUIS DAVIES, ministre de la Marine et des Pêcheries, arrivant d'Angleterre, disait que

l'action des diverses colonies expédiant des contingents [au Transvaal]

avait créé une impression profonde, non-seulement en Angleterre mais aussi sur le continent ; que dans un discours prononcé devant la Chambre du commerce, de Londres, il avait dit que le Canada serait prêt, au besoin, à envoyer dix mille hommes pour la défense de V Empire et que cette déclaration avait été accueillie avec beaucoup d'enthousiasme {Globe, 30 octobre, 1899).

A peu près à la même époque, M. ROSS, le premier-ministre d'Ontario, s'écriait, dans un moment d'ardeur guerrière, que le Canada sacrifierait jusqii 'à son dernier homme pour la défense de l'Empire.

Dès le mois de janvier 1900, un second régiment partait, emportant les garanties que le gouvernement avait prétendu nous conserver dans son décret du 13 octobre. C'était la première preuve patente que l'expédition des troupes canadiennes au Transvaal constituait un précédent. Le ministère et le parlement ne tardèrent pas à nous en donner une nouvelle, dès la session qui suivit l'envoi de nos volontaires.

Le discours du Trône, publié le 1er février 1900, contenait les paragraphes suivants :

Les hostilités ayant malheureusement éclaté durant les vacances entre l'Angleterre et la République Sud- Africaine, mes ministres ont jugé à propos de prendre l'initiative et d'équiper et d'expédier sur le théâtre de la guerre deux contingents de volontaires, comme preuve tangible du dévouement absolu et de la loyauté du peuple canadien envers la Souveraine et les institutions de P Empire Britannique

J'ai été chargé de vous faire connaître que Sa Majesté apprécie hautement la loyauté et le patriotisme ainsi déployés, lesquels, venant après la préférence donnée par le tarif actuel aux articles de fabrication anglaise, ont eu le plus heureux effet eu cimentant et en rendant plus intimes les relations cordiales qui existent entre le Canada et la mère-patrie.

Le gouvernement s'empressa de faire racheter par les Chambres les engagements inconstitutionnels qu'il avait contractés pour enrôler et équiper les deux régiments expédiés au Sud-Africain. Il y ajouta même un énorme surcroît de dépenses qui, aux termes mêmes de la demande de M. Chamberlain, devaient rester à la charge de l'échiquier britannique.

Il me parut que le ministère trouvait à propos de faire sanctionner par les représentants du peuple tout ce qui, dans cette action extraordinaire, donnait raison aux espérances des impérialistes ; mais qu'il ne songeait nullement à faire ratifier la garantie platonique qu'il avait prétendu offrir, dans son décret du 13 octobre, aux adversaires de l'impérialisme. Je proposai à la Chambre, le 13 mars, la résolution suivante :

Que cette Chambre insiste sur le principe de la souveraineté et de l'indépendance du parlement comme étant la base des institutions britanniques et la sauvegarde des libertés civiles et politiques des citoyens britanniques, et refuse, en conséquence, de considérer l'action du gouvernement au sujet de la guerre de l'Afrique du Sud comme un précédent qui doive engager ce pays dans toute action à venir.

Que cette Chambre déclare de plus qu'elle s'oppose à tout changement dans les relations politiques et militaires qui existent actuellement entre le Canada et la Grande- Bretagne, à moins que tel changement ne soit décrété par la volonté souveraine du parlement et sanctionné par le peuple du Canada.

Cette proposition ne contenait rien de contraire à la politique apparente du ministère. Elle n'était que la sanction de la no-precedent clause. J'insistai sur l'importance qu'il y avait de faire comprendre à M. Chamberlain et au peuple anglais la portée véritable de l'action du gouvernement canadien. L,e premier-ministre et le leader de l'opposition s'unirent pour repousser ma proposition et forcer le troupeau docile de leurs partisans à déchirer la sauvegarde que le ministère avait semblé vouloir nous donner.

Cette étrange contradiction, succédant aux discours et aux déclarations que je viens de citer, a permis au Secrétaire Colonial et aux autres chefs du mouvement impérialiste de proclamer hautement que l'envoi des troupes coloniales en Afrique avait consacré la solidarité de l'Empire. I^e Canada — à l'exemple des autres colonies, du reste — s'est chargé de confirmer ces déclarations en expédiant deux autres régiments et en permettant aux autorités britanniques de recruter ici tous les soldats qu'ils peuvent enrôler et même d'attirer dans les rangs de leur armée les élèves de notre école militaire. On verra, au chapitre IV (20 Armée), de ces pièces justificatives, l'importance que les autorités anglaises attachent à ce recrutement et le parti qu'elles entendent en tirer.

Certains organes, plus ministériels que libéraux, appellent de temps à autre les foudres du ciel sur ce qu'ils nomment ma trahison. L,es mêmes journaux nous citent parfois le News, de Toronto, comme exemple de torysme francophobe. Je me félicite qu'en cette occurrence le News m'ait excommunié ; *il a réservé toutes ses grâces au premier-ministre. L,e lendemain de l'écrasement de ma proposition, ce journal disait :

En autant qu'il s'agit du discours prononcé hier par le Premier-Ministre, c'est une manifestation de loyalisme que Sir Charles Tupper lui-même n'aurait pu surpasser. C'est tout ce que peut désirer le fils le plus affectionné de la Grande Bretagne. Par la

fotme et par le fonds, c'est exactement ce qu'on devait attendre du chef politique de la principale colonie de l'Empire.

Le News félicite Sir Wilfrid Laurier de l'attitude récente qu'il a prise au sujet de l'envoi des troupes en Afrique ; et nous pouvons l'assurer que, si son attitude eût été, en octobre, celle qu'il a prise hier, nos louanges eussent été alors aussi cordiales que nos dénonciations furent vigoureuses. Il n'est pas au Canada de journal mieux disposé que le News à approuver les sentiments que le Premier- Ministre a manifestés en réponse à la proposition de M. Bourassa.

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