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SURENCHÈRE DU “BLUFF

On conçoit qu’une opération faite dans de telles conditions exigeait la mise-en-seène tintamarresque qu'on a déployée. Il fallait la surenchère du bluff et du mensonge; il fallait la complicité de tous les exploiteurs; il fallait aussi le concours de tous les naïfs, de tous les badauds cossus, qui servent d’attrape-nigauds pour la foule.

Le seul titre de l’emprunt est un bluff. Emprunt de la Victoire! Parler de victoire, en face de l’écroulement complet de la Russie, du désastre de l’Italie, des sinistres trouées de la trahison en France! Même si la victoire des Alliés est encore possible, il est absurde de laisser entendre qu’elle peut sortir du dépotoir où Sifton, Ballantyne elt consorts sont venus s’abattre, à la suite de Bob Rogers, de Sam Hughes et d’Allison. Ce mensonge va de pair avec l’affirmation que la conscription de cent mille Canadiens est nécessaire pour ‘‘gagner la guerre”. Il n'est pas même exact de dire que les cent cinquante ou les trois cents millions empruntés au peuple canadien vont servir exclusivement à la guerre L

La vérité, c’est que le gouvernement est en face d’un déficit immédiat de trois cents millions — sans parler de l’avenir, — qu’il ne trouve plus crédit à l’étranger, que les banques canadiennes n’ont pas voulu se fendre, que les profiteurs de guerre, fournisseurs de fonds électoraux, n’entendent pas se laisser dépouiller: il ne reste donc à l’Etat d’autre ressource que de tirer sur l’épargne populaire.

Que les politiciens “gagne-la-guerre” et les forbans qui opèrent avec eux et par eux fassent un tapage d’enfer pour épater les badauds et les empêcher de voir la situation, cela s’explique. Mais l’on comprend moins facilement qu’un homme à la tête solide, comme sir Lomer Gouin, se soit laissé embarquer dans cette galère. Il a dénoncé avec indignation le monstrueux coup de filet du Nord-Canadien ; il évalue à cent millions la charge additionnelle que cet acte de brigandage va placer sur les épau-

1 Dans un sens, ce peut être exact, puisque les dépenses de guerre suffiront à absorber en trois ou quatre mois le produit de l’emprunt. D’autre part, ce qui est encore plus vrai, c’est que si le gouvernement n’avait pas jeté les millions à pleines mains pour gorger la bande de vautours qui tournent sans cesse autour du trésor public, il n’aurait pas besoin de saigner à blanc les banques et les épargnâtes.

les des contribuables de la seule province de Québec. Quelle garantie a-t-il que cet emprunt, en permettant au gouvernement de dégager d’autres fonds, ne servira pas d’abord à remplir l'escarcelle des bandits embusqués dans les brousses touffues du Nord-Canadien ?

Je ne comprends guère l’attitude de gens qui commencent par dénoncer le gouvernement comme une troupe de forbans et qui aussitôt recommandent à leurs compatriotes de confier leurs épargnes à ces mêmes forbans, afin de les aider à mener leurs brigandages à bonne fin! M. Gouin évoquait naguère le souvenir de Cromwell. Ce n’est pas en recommandant au peuple de payer l’impôt, encore moins en lui conseillant de fournir au roi le nerf de la guerre, que Pym, Hampden et Cromwell ont abattu la tyrannie des Stuarts.

Je ne parle pas de lord Shaughnessy, l’ex-Cromwell de M. Gouin. Celui dà a évidemment fait sa paix avec les sauveurs de la démocratie et les cop'ains de Mackenzie et Mann. A quelles conditions, nous le saurons peut-être un jour. Peut-être pas. En tout cas, nulle apparence qu’avant de jouer son rôle dans le cinéma de 'l’Emprunt de la Victoire, lord Shaughnessy ait pris ses précautions pour que le produit intégral de cette râfle de millions soit employé, non pas à remporter la victoire — il faut toujours tenir un peu compte du bon sens — mais au moins à solder les dépenses strictement nécessitées par la guerre au lieu de faire danser l’anse du panier.

Même si M. Gouin et lord Shaughnessy ont obtenu cette garantie, elle ne peut exister que par un tour de passe-passe et une fiction de comptabilité. Si Te gouvernement n’avait pas engagé le crédit de l’Etat et laissé engager le crédit des banques dans de folles dépenses, il n’aurait pas 'besoin de pressurer l’épargne populaire pour la guerre. Quant à M. Gouin, il a clairement laissé entendre, à Québec, que le Canada en a fait assez pour la guerre: pourquoi alors demander au peuple d’encourager le gouvernement à en faire .davantage et à ruiner le pays?

Un exemple typique du système de mensonges et de bluff mis en oeuvre pour emplir les gogos, ou plutôt pour les vider, c’est bien cette affiche qui s’étale en face du Royal Trust. . . et de Notre-Dame. On y voit un gros Prussien, coiffé du casque à pointe, écrasé sous le poids des cent cinquante millions de l’emprunt de la “Victoire”. Jugez donc: le Prussien, chargé des vingt ou vingt-cinq milliards de sa propre dette — cent cinquante fois le montant de l’emprunt de la “victoire” — trouve encore le moyen de tenir tête à toutes les armées coalisées contre lui; en trois semaines, il a conquis plus de terrain au sud des Alpes que les Alliés n’ont réussi à en reprendre en six mois dans les Flandres; et l’on veut nous faire croire que la petite opération financière de SM. White va réduire le Kaiser à quia ! Si les artistes de l'Etat avaient voulu peindre la situation réelle, c’est Baptiste Canayen qu’ils auraient représenté aplati sous le tas d’écus. Ce n’est pas le Prussien, c’est le Canadien qui va crever.

L’exacte vérité — est-ce une consolation pour nous? — c’est que chacun des peuples en guerre agonise sous le fardeau des dépenses et des dettes accumulées par son gouvernement. Ce n’est pas l’ennemi extérieur qui menace chaque pays, c’est l’ennemi intérieur: c’est le profiteur, c’esit l’accapareur, c’est le politicien vénal, c’est la troupe innombrable

des faux patriotes, des parasites et des exploiteurs qui dévorent lia substance des peuples et les mènent à la ruine et à la boucherie en attisant sans relâche le feu de leurs haines, de leurs rancunes et de leurs préjugés réciproques.

Alimenter le budget de la guerre, c’est favoriser cette oeuvre de destruction. 'Emprunts de la victoire, si l’on veut, ici comme ailleurs; mais la seule victoire qu’ils assurent, c’est la victoire des destructeurs de peuples, des agioteurs de banqueroutes nationales. Si, dans chaque pays, la masse populaire se décidait à tarir les sources du budget de la mort, la guerre cesserait aussitôt.

En dehors de l’immense duperie qu’est, en soi, l’Emprunt de la Victoire, signalons, pour mémoire, les menus actes de puf fis me qui l’accompagnent. Telles ces grotesques réclames de marchands qui trouvent le moyen d 'annoncer leurs épiceries et leurs drogueries, leurs rasoirs perfectionnés, leur tabac à chiquer et leur gomme à mâcher, tout en boomant le papiemà-mouches de la maison Borden-White et compagnie. Telles " aussi ces opulentes et sonores souscriptions de gros boutiquiers qui se remboursent avec usure, comme de leurs “aumônes” au Fonds patriotique, à même les salaires de leurs pauvres diables d’employés. Tout cela est dans la logique du système. Chacun de ces pharisiens exploite à son profit le système de pressuration, de mensonge et de chantage qui fait le fond de la politique du 'Sanhédrin dont M. Borden est le Gaïphe.

'Ne disons qu’un mot de ce qui va coller, de ces millions, aux doigts des multiples intermédiaires enrégimentés par le gouvernement: banquiers, courtiers, 'agents honnêtes, entremetteurs véreux, réclamistes de presse. En tout temps et tout pays, la Curée des grosses liquidations nationales attire les chacals, les vampires et les pique-assiettes.

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