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COURSE À LA BANQUEROUTE

La même conspiration de mensonges, de bluff, d’emplissage à outrance, accompagne le lancement de ll’Emprunt de la Victoire.

Si 'l’opération se -faisait sensément, -dans de justes bornes, i'1 y aurait beaucoup -à dire en faveur de l’établissement d’un véritable crédit national. Si lie gouvernement avait limité son effort de guerre à la mesure des forces d’endurance de la nation, s’il ne s’appliquait pas à tarir les sources de production et de récupération, s’il avait -fait les démarches nécessaires pour maintenir le crédit du Canada à l’étranger, s’il ne demandait au capital et à l’épargne du pays qu’une avance raisonnable, s’il laissait entrevoir une politique de conservation nationale et la prompte mise en valeur des ressources inexploitées qui, seules, peuvent garantir et rémunérer la dette croissante de l’Etat, fort bien : nous serions des premiers à encourager les Canadiens à souscrire aux emprunts d’Etat. Malheureusement, l’Etat lui-même a tout fait pour saper la base ,du crédit national et empêcher les gens soucieux de leurs responsabilités de recommander au peuple de répondre à l’appel du gouvernement.

Dès le début de la guerre, les ministres ont décidé de mettre le pays en banqueroute, pour le bénéfice de la GrandenBretagne. Sur ce point, rendons témoignage à leur franchise et à leur constance. Pas un moment, ils n’ont cessé d’activer l’exécution de ce programme de trahison nationale, en quoi, du reste, ils ont bénéficié .de la -complicité et du concours actif de l’oppositio-n h Aussi ont-ils toute chance de réussir: le pays va tout droit à la banqueroute.

Beaucoup de gens jugent que la ruine du pays, au profit de l’étranger, est la plus haute expression du -devoir national. Selon les maximes du patriotisme -à rebours qui se prêche et se pratique ici depuis une vingtaine d’années, ils ont raison; mais ce n’est sûrement pas le moyen d’asseoir le crédit national et d’inspirer confiance aux créanciers de l’Etat, nationaux ou étrangers.

-Comme pour mieux atteindre son objet, le gouvernement , s’est appliqué à gonfler à plaisir la dette de guerre et la dette de paix; il a gaspillé des millions -à organiser une armée plus coûteuse que celle de tout autre pays; il a multiplié les sinécures et le parasitisme; il a .désorganisé les énergies productives du pays; il a laissé porter le coût -de la vie à un degré qui fait indigents des milliers de travailleurs dont le revenu est pourtant double et quadruple de ce qu’ils gagnaient avant la guerre; il

1 Sir Wilfrid Laurier s’en glorifie dans son manifeste électoral: “Dès le com- “mencement, conscients de l’immensité du conflit, pénétrés de la nécessité de consacrer “tous nos efforts à gagner la victoire, nous, de l’opposition, avons donné au gouvernement “toute l’aide possible. Nous avons acquiescé à toutes ses mesures de guerre, sauf lorsque “nous avons été convaincus que ces mesures seraient plus nuisibles qu’utiles.” Avant le vote sur la conscription, le parti libéral ne s’est opposé qu’à l’imposition de la surtaxe douanière. 11 a acquiescé à toutes les levées de troupe, à toutes les dépenses de guerre. Dans cet ordre d’idées, le programme de guerre “jusqu’au b ut” de M. Laurier est aussi banqueroutier que celui du ministère de coalition.

a laissé et laisse encore les profiteurs de guerre accumuler des bénéfices monstrueux; il a bénévolement permis au gouvernement britannique de ruiner notre crédit en inondant le marché américain de valeurs canadiennes autrefois détenues à Londres, puis en refusant d’associer le Canada à l’Angleterre dans le partage des avances faites par le gouvernement de Washington aux nations alliées contre l’Allemagne. La finance anglaise a passé le Canada à (la finance américaine, à la façon dont les prêteurs d’argent se débarrassent des clients faméliques et des tapeurs décavés. Nous aurions, du reste, mauvaise grâce à nous en plaindre. Dès le début de la guerre, sir George Paish nous avait conseillé de veiller à la sécurité de notre crédit et de ne pas dépenser pour la guerre au-delà de nos moyens. Nous avons préféré la course à la banqueroute; nous subissons le sort des banqueroutiers.

Quoi qu’il en soit, c’est dans ces conditions déplorables, quelques mois après que le ministre des Finances n’a réussi qu’à grand 'peine à obtenir cent millions de l’étranger, en payant un intérêt global de huit pour cent, que le gouvernement lance à son de trompe son premier grand emprunt national et demande au peuple de lui souscrire au pair, à cinq et demi pour cent, cent cinquante millions... pour commencer.

Si encore le gouvernement jetait à la nation un appel désespéré, comme Pitt à l’heure la plus sombre de la lutte contre Napoléon, il y .aurait quelque grandeur dans cette attitude. Mais loin de là, le gouvernement a entrepris de faire croire que ces avances à l’Etat constituent un placement de tout repos, une valeur négociable en tout temps. (Pour les prêteurs riches, tels les Messieurs de Saint-Sulpice, qui pourront garder leurs titres en portefeuille jusqu’au jour lointain où le crédit du pays sera restauré, fort bien. Mais faire ou laisser croire aux souscripteurs qu’en tout temps ils pourront revendre ces obligations au pair, c’est abuser de l’ignorance et de la crédulité générales. Il suffit, pour réfuter ce mensonge, de rappeler les baisses fréquentes et formidables, en temps de guerre et de révolution surtout, des consolidés anglais et des titres de rente française.

Pour offrir de sérieuses garanties de stabilité, dll faudrait au moins que le gouvernement manifestât quelque velléité de rétablir la base du crédit national; il faudrait laisser entrevoir un ralentissement dans le gaspillage des millions, un ravivement des forces de récupération, un arrêt dans la fauchée des hommes. Bien au contraire: en même temps qu’iil réclame l’argent des contribuables, le ministère annonce avec fracas qu’il va creuser davantage Je gouffre où s’abîment toutes les ressources humaines et matérielles du pays; le nouveau ministre de la guerre, le “général” Mewburn, affirme que le gouvernement va enrôler de force cent mille hommes, deux cent mille, trois cent mille s’il! le faut1; autrement dit, qu’on va dépeupler le pays tout en doublant les dépenses de guerre, lesquelles, à cette heure, ajoutent déjà près de cinquante millions par mois à la dette nationale.

Non content de mener Ile pays à la banqueroute par l'accroissement insensé du budget de la guerre, sir Robert Borden s’acoquine avec les pires forbans du pays; aux milliards de la guerre, il ajoute les centaines

1 Discours à Hamilton, le 2 novembre.

(le millions de la dette du Nord-Canadien, il exproprie des actions de nulle valeur distribuées gratuitement là une bande de pilleurs d’épaves, à de notoires pot-de-vineurs, improvisés sauveurs de la nation!

C’est pour combler ce gouffre, c’est pour payer toutes ces orgies, pour assouvir toutes ces cupidités, que le gouvernement fait appel à l’épargne nationale, au patriotisme (!) des petites bourses! Que ne commence-t-on par dégonfler quelques-unes de ces panses monstrueuses qui s’empiffrent depuis trois ans à même le budget de la guerre! Mais non ; à la banqueroute de l’Etat, on ajoute le complet déséquilibre économique de la nation; on prépare au Canada le sort de l’Angleterre au sortir des guerres napoléoniennes: le paupérisme dans la masse, une monstrueuse pléthore d’argent dans quelques mains rapaces. De cette situation, l’Angleterre n’es't jamais sortie; elle n’en sortira que par la révolution et le partage forcé des fortunes.

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