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L’EFFORT ÉCONOMIQUE

Banqueroute, trahison

Dans l’ordre économique comme dans l’ordre militaire, il est temps, plus que temps, de crier: “Halte-là!” Nous en avons fait assez pour la guerre. Nous en avons trop fait.

Ce qui s’impose, ce n’est pas l'accroissement du budget de guerre, ce n’est pas de dépenser davantage pour détruire : c’est d’arrêter la course à la banqueroute et d’utiliser toutes les ressources du pays afin d’activer sans délai la ^production agricole et de rendre possible la reconstruction de demain.

“Ruiner le Canada pour sauver la mère-patrie”, n’est pas seulement “le mot d’ordre de la trahison nationale ” 1 ; c’est aussi la trahison de la cause de nos alliés. Si le* gouvernement et le parlement persistent dans l’exécution de ce monstrueux dessein, ils porteront un coup funeste à l’Angleterre et à l’Empire britannique tout entier.

Presque dès le début de la guerre, le “dictateur” de l’Empire, M. Lloyd George, alors Chancelier de l’Echiquier, a donné au peuple anglais ce salutaire avertissement: la victoire appartiendra à la dernière pièce d’or, à la dernière gerbe de blé.

Il y a près d’un an, si je ne me trompe, l'économiste le plus compétent peut-être de l’Empire britannique, sir George Paish — celui-là même que le gouvernement impérial a choisi pour établir la base des relations financières entre ila Grande-Bretagne et les Etats-Unis — sir George Paish a mis les Dominions en gardé contre le danger d’un excès de zèle. Dans l’intérêt même de l’Angleterre et de l’Empire, il leur a 'Conseillé de ne pas dépasser la mesure de leurs forces, de ne pas accumuler une dette hors de proportion avec leur capacité de payer, de ne pas alourdir leur budget annuel d’écrasantes charges d’intérêts qui paralyseraient leurs activités.

La guerre de l’or; ses suites

Tiraillés en tous sens par nos sympathies et nos antipathies respectives pour les divers pays d’Europe, nsrus avons trop oublié le caractère

1 C’est l’expression dont je me suis servi en comparant l’attitude et les méthodes du gouvernement canadien à celles du gouvernement américain. Cette étude comparative est reproduite, avec de nouveaux développements, dans la brochure intitulée: L’intervention américaine, ses motifs, son objet, ses conséquences (Prix 25 sous, franco 28 sous. En venté aux bureaux du Devoir).

essentiel» le motif de fond, de cette guerre effroyable. Lorsque l’éloignement permettra de porter un jugement d’ensemble sur les causes profondes de cette crise de folie mondiale, tous les esprits clairvoyants et impartiaux tomberont d’accord pour reléguer au second plan les causes locales ou accidentelles du conflit: — l’assassinat de Sarajevo, la rivalité des Germains et des Slaves, la compétition anglo-allemande, les vieilles rancunes entre la France et l’Allemagne — et l’on verra apparaître, hideux et sanglant, le véritable coupable, l’auteur de tout le mal, l’infâme dieu de l’Or, 1 ’auri sacra famés du monde païen. Les haines de races, la soif des conquêtes, et même les légitimes revendications des peuples, ne sont que les instruments dont les hommes de proie de la haute finance internationale se sont servis pour précipiter les nations les unes contre les autres. Fomentée par la soif de l’or, cette guerre se soutient principalement par la puissance de l’or; et lorsque les armes de combat tomberont des mains des peuples épuisés, la lutte se prolongera dans l’ordre economique.

Fidèle à la ligne de conduite que je me suis tracée, je ne veux pas, à l’heure actuelle, tenter de départager les nations plus ou moins coupables du crime de cupidité. Ce n’est pas davantage le moment de déterminer la conduite que le Canada devra tenir, si le projet de guerre économique, déjà lancé, prend corps, après le conflit des armes. Mais c’est le moment de rechercher ce que le Canada doit faire immédiatement, s’il veut éviter d’être écrasé, anéanti, à l’heure où le reste du monde émergera du monceau de ruines accumulées après la guerre.

Limites à la “capacité de payer”

Le Canada se doit à lui-même, il doit à l’Empire dont il fait partie, il doit à ses alliés dans la 'guerre, de ne pas périr d’inanition, après la guerre, de ne pas se laisser saigner à blanc et fouler aux pieds, même par ses propres associés, britanniques ou étrangers.

Or, tout effort militaire additionne!, tout accroissement de son budget de guerre, mène le Canada à la ruine et au suicide. Nous avons atteint, si nous ne l’avons dépassée, l 'extrême limite de notre capacité de payer pour détruire.

Au témoignage du ministre des Finances 1, le 'Canada avait dépensé, pour la guerre, au 31 mars dernier, au moins $600,000,000; la dépense prévue pour l’année courante est de $500,000,000; en tout, $1,100,000,000. Et cela ne comprend ni les pensions de retraite, ni les indemnités aux invalides, ni les charges d’intérêt sur la dette de guerre. Si l’on estime que la fortune globale des Etats-Unis est soixante-quatorze fois plus élevée que celle du Canada — c’est la proportion établie par les économistes les plus avertis — cela équivaut à une dépense de guerre de plus de qiiatreuingts milliards pour la nation américaine.

Le plus effréné des jingos américains, le plus exalté des fanatiques de la démocratie, n’a songé et ne songera à suggérer que ta nation amé-

1 Dans son discours du budget, prononcé le 24 avril 1917, et admirablement analysé par M. Georges Pelletier dans le Devoir du lendemain.

ricaine engloutisse la moitié, le quart, de cette somme, dans le gouffre sans fond de la guerre.

Si nos 'gouvernants, nos hommes publics, nos “capitaines de la finance et de l’industrie”, voulaient se donner la peine de faire un inventaire complet de la situation et réfléchir cinq minutes à l'effroyable lendemain qui se prépare, ils seraient les premiers à crier: “Plus un homme! plus un dollar!” Il faut, bien entendu, soutenir l’effort accompli et pourvoir aux obligations encourues. Cette seule et inévitable obligation va encore absorber des centaines de millions, autant peut-être que tout ce qui a été dépensé jusqu’ici. Mais tout effort additionnel devrait avoir pour unique objet d’enrayer et non d’activer le mouvement qui mène le Canada à la ruine.

La banqueroute nationale ne serait pas seulement fatale au Canada lui-même: elle ébranlerait le crédit de l’Angleterre et de l’Empire britannique; elle ajouterait, par ses multiples répercussions, aux embarras des pays dont nous avons épousé la cause.

Ce seul aspect de la situation devrait suffire à mettre d’accord impérialistes et nationalistes, partisans et adversaires de l'intervention, pour combattre la conscription et tout accroissement de l’armée et du budget de guerre. Mais ce n’est pas le seul, ni même le principal motif de l’opposition raisonnée et raisonnable à la conscription.

La désorganisation 'du travail et la diminution de la production agricole constituent un danger plus grave encore que l’appauvrissement du pays, — un danger plus immédiat surtout.

Crise du travail — Menaces de famine

Les méthodes poursuivies jusqu’ici pour activer l'enrôlement “volontaire” ont enlevé à l'agriculture et à plusieurs industries 'essentielles — entre autres l’extraction et la distribution du charbon, et l’exploitation forestière — lu qualité et la quantité de main-d’oeuvre dont ces activités vitales ont absolument besoin. La conséquence, nous la ressentons tous les jours par la hausse du prix des vivres, du charbon et de maints articles de première nécessité. Nous la ressentirons bien davantage, l’hiver prochain. ,

A ce mal grandissant, une mesure de conscription sélective, adoptée dès le début de la guerre et appliquée avec intelligence, aurait pu apporter quelque remède. A l’heure actuelle, toute mesure de conscription, tout accroissement de l’armée, par enrôlement “volontaire” ou forcé, ne feraient qu’ajouter au mal.

Le Canada a fourni pour la guerre tout ce qu’il peut donner de manpower , sans danger grave pour sa propre existence et celle des pays alliés.

Dans cet ordre de faits, l’Angleterre souffrira, plus encore que le Canada, de l’imprévoyance de nos gouvernants, s’ils persistent dans la voie périlleuse où ils veulent lancer le pays.

La menace de la famine est plus redoutable, plus urgente, plus immédiate pour l’ Angleterre que pour /’ Allemagne. Cette vérité, les Anglais courageux et Clairvoyants ne la déguisent pas.

Ce dont l’Angleterre a le plus besoin, ce n’est pas de soldats, mais de pain, de viande, de pommes de terre. C’est tellement vrai que le gouvernement britannique a soustrait à l’armée des milliers de bras qu’elle a mis à la charrue. Le danger est tellement pressant qu’à Washington, M. Balfour et les délégués anglais, au risque de froisser les représentants de la France, ont demandé et obtenu que les Etats-Unis envoient des vivres à l'Angleterre avant d’expédier dés soldats en France b

En France même, on rappelle des tranchées, périodiquement, des milliers d’agriculteurs-soldats qu’on fait travailler aux semailles, à la moisson, aux vendanges.

Envoyons les “slackers” aux champs

Voilà encore un point où la réalité des faits s’impose à l’attention des hommes d’Etat et devrait leur faire comprendre que l’identité des méthodes m’est applicable que là où il y a identité de situation.

Le gouvernement canadien ne peut pas, en quelques heures, rappeler de l’armée une certaine proportion de soldats, les faire travailler aux champs, puis les renvoyer aux tranchées. Tandis que les soldats français ou allemands, anglais ou autrichiens, italiens ou russes, peuvent alternativement détruire et produire, soutenir l’effort militaire de la nation en participant à son effort économique, les soldats canadiens, séparés de leur pays par mille lieues d’océan, ne sont occupés qu’à détruire et à consommer, sans jamais produire. Ils épuisent à la fois l’effort militaire et l’effort économique de la nation canadienne, tout en n’apportant aux Alliés qu’un appui forcément restreint et fatalement décroissant.

Si nos gouvernants avaient la réelle intelligence de la situation, ils cesseraient immédiatement l'enrôlement et l’expédition de nouvelles troupes en Europe et s’appliqueraient à stimuler la production agricole au Canada par tous les moyens à leur disposition.

Si nous voulons fournir à l’Angleterre de quoi manger — et c’est ce qui presse le plus — il faut moins de bras à l’armée et dans les fabriques de munitions, et plus de bras aux champs, dans la forêt, aux mines et dans les chantiers maritimes: aux champs, pour semer et récolter le blé et les pommes de terre; dans la forêt, pour préparer la matière première de nombreux vaisseaux; aux mines de charbon, pour alimenter les ateliers de construction navale; aux chantiers maritimes, afin de fournir

1 Au moment où ces lignes, écrites le 31 mai, sont reproduites, une dépêche (de Londres) de Y Associated Press Cable, en date du 6 juin, m’apporte une nouvelle justification: “En réponse à une interpellation, M. Bathurst, secrétaire parlementaire du “Département des vivres, déclare qu’il est contraire à l’intérêt public de communiquer “un seul renseignement sur le ravitaillement ( focd supplies)) mais qu’i( est de la plus “haute importance pour la cause des Alliés que les exportations alimentaires de l’Amérique “ soient aussi considérables que possible (on the highest possible scale) jusqu’à la fin de “la guerre.”

La dépêche ajoute que cette déclaration a ému la presse et l’opinion publique. Le Daily Chronicle (organe personnel de M. Lloyd George) lance un appel pressant aux autorités de Washington. Le Daily News est encore plus précis: il réclame la prompte nomination de M. Hoover et l’adoption de mesures énergiques aux Etats-

les instruments de transport sans lesquels le peuple anglais crèvera de faim, quelque abondante que soit la moisson, au Canada, aux Etats-Unis ou ailleurs.

Tout cela exige des milliers de bras. Où les prendre ?

Un journaliste ou un “orateur” non seriptio nni site disait récemment: ‘Allez, le soir, rue Sainte^Catberine; vous y verrez des milliers de jeunes flâneurs qui seraient bien mieux à l’armée que sur la chaussée.’ D’abord, il faudrait savoir combien de ces jeunes gens sont réellement des “flâneurs”; il faudrait connaître la nature de leur emploi, aux heures de travail. S’il s’en trouve qui sont réellement inutiles, qu’on les envoie, non pas à l’armée, mais aux champs. Ce sera infiniment mieux pour tout le monde: mieux pour eux, mieux pour la patrie canadienne, mieux pour l’Angleterre et l’Empire, mieux pour la France et ses alliés.

Conscription du capital et de l’industrie

Une autre mesure de conscription qui s’imposerait bien avant la conscription de la chair à canon, ce serait la conscription du capital et de l’industrie. Qu’on ne s’effraie p as : je ne suis nullement tenté de tomber dans le socialisme haineux, dans le communisme ' destructeur. C’est au contraire en m’inspirant des principes fondamentaux de l’ordre social chrétien, que je dis: s’il est juste de répartir entre toutes les classes de la société l’impôt du sang et le lourd fardeau des charges militaires, il est infiniment plus juste de répartir les charges du budget de guerre en proportion de la capacité de payer.

Il est injuste, immoral, contraire à l’ordre social et à l’équilibre économique, que des millions de pères de familles, qui ont peine à boucler leur modeste budget domestique, se voient frapper d’impôts de guerre, pendant que quelques milliers de vampires encaissent du vingt, du cinquante et jusqu’à du neuf cent pour cent, grâce à la guerre et aux opérations de guerre!

Je ne veux pas, aujourd’hui, traiter à fond cet aspect de la situation: il exigerait toute une étude. Je me borne à dire aux têtes dirigeantes de notre société: Prenez garde! Vous ne songez en ce moment qu’à la guerre extérieure, aux armées promises à l’Angleterre. Je ne veux pas, en ce moment, discuter vos motifs ni mettre en doute votre sincérité. Mais je me permets de vous rappeler une vérité primordiale, et même de vous donner un conseil. La vérité, c’est qu’avant d’être chargés du soin de sauver l’Empire, la France, la “civilisation supérieure” et la “démocratie”, vous avez l’obligation rigoureuse de sauver le Canada, son unité nationale, sa paix intérieure. Dans l’exécution de ce que vous croyez être votre devoir envers l’Empire et l’humanité, vous vous préparez à accroître les souffrances du peuple canadien, à faire pleurer les mères, à réduire à la misère des milliers de foyers en les privant de leurs soutiens naturels. Prenez garde que le peuple ne se soulève bientôt contre vous et contre les vautours qui se gorgent de millions arrachés aux chairs vives de la nation. Le danger qui s’annonce pour demain, menaçant, formidable, ce n’est pas le triomphe de la “barbarie allemande”, c’est la haine des classes et la guerre sociale. Ici même, la tempête s’amoncelle,

plus que vous ne le pensez; la conscription peut être l'étincelle qui fera éclater la foudre. Que le nuage ne crève que plus tard, c’est possible ; mais les ravages n’en seront que plus grands. Ce péril, croyez-m’en, est beaucoup plus réel que la “guerre de races” dont on parle tant.

Conscription et immigration

Un autre point s’impose à l’attention générale et à la prudence des gouvernants: l’effet d’une loi de conscription sur l’immigration étrangère.

Les lecteurs du Devoir connaissent nos idées à cet égard; nous n’avons jamais été favorables à une forte immigration étrangère; nous ne le serons jamais. Mais, dans l’ordre purement économique, nos politiciens se sont pour ainsi dire acculés à la nécessité d’attirer au Canada, dès après la guerre, des millions d’émigrés — non seulement pour combler les vides de la population, mais, avant tout, pour sauver le pays de la banqueroute.

Si l’on objecte que c’est là un problème d’après-guerre, tandis que la nécessité de la conscription est immédiate, je réponds sans hésiter que les deux questions sont absolument connexes et doivent être examinées ensemble, dès maintenant.

“Les raisons qui existent pour empêcher la conscription au Canada sont évidentes”, disait sir Wilfrid Laurier, le 17 janvier 1916. “A défaut d’autres raisons, la principale, c’est que nous ne pourrions implanter la conscription au Canada sans porter un coup terrible à notre politique d’immigration.”

C’était rigoureusement vrai, l’an dernier;* c’est doublement vrai, cette année. Si, à la suite des Etats-Unis, le Canada adopte une loi de conscription, l’on peut être assuré que le flot de l’émigration européenne se détournera de l’Amérique du Nord pour se porter tout entier vers l’Amérique du Sud.

Ce n’est pas demain, c’est maintenant que le parlement doit décider s’il veut ou non repeupler le Canada après la guerre.

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