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LA GUERRE ET LE PROBLÈME DES RACES AU CANADA

Inévitables dissidences

Depuis le début de la guerre, les nombreuses et inévitables divergences de vues qui séparent les deux principaux groupes ethniques du Canada, — Canadiens-français et Anglo-Canadiens — se sont multipliées et accentuées. Tl existe réellement, entre les deux races, je ne dirai pas un abîme, mais ce que les Anglais appellent a deep Une of cleavage. Sans tomber dans l’exagêbation hystérique de ceux qui voient partout le spectre de la “guerre civile”, il serait puéril et dangereux de s’aveugler sur les périls qui peuvent surgir de cette situation.

D’où vient le mal ? Quel remède lui appliquer ?

Les esprits superficiels, les gens qui se paient de mots — et aussi les vrais coupables, soucieux d’échapper à leurs responsabilités en les rejetant sur autrui — ont trouvé cette explication simple et commode : “Ce sont les “démagogues” qui ont créé le malentendu et qui fomentent la ha ne des races.”

Il faudrait commencer par s’entendre sur îles mots “démagogues” et “démagogie”. Ce que politiciens et journalistes des deux races et des deux partis entendent généralement par “démagogues”, ce sont, d’abord, leurs adversaires respectifs ; ensuite et surtout, les hommes d’action publique qui mettent l’intérêt national et la conservation des races, avec leur caractère distinctif, au-desisus des intérêts particuliers de telle province ou de tel parti. A mon humble avis, le vrai “démagogue” est celui qui, pour soigner sa popularité personnelle et les affaires de son parti, flatte les passions de la foule, de toutes les foules, dans toutes les provinces. La vraie “démagogie” n’est pas toujours celle qui emploie les mots les plus violents.

Sans pousser plus loin cette dissertation, inutile pour l’instant, il suffit de jeter un coup d’oeil sur un siècle et demi d’histoire pour juger de la puérilité de cette explication. Depuis la conquête anglaise, il y a toujours eu, entre les deux races, divergence d’opinions, de sentiments, d’aspirations. Selon les circonstances, extérieures ou intérieures, la 'ligne de démarcation’ a été plus ou moins accentuée, les disputes plus ou moins aigres, la bonne entente plus ou moins facile. Mais les causes de fond n’ont jamais disparu. Quel esprit sérieux et réfléchi admettra que, seuls, quelques démagogues ont pu créer et entretenir ces causes premières et permanentes ?

Avantages de l’association des deux races

J’appartiens à l’école, moins nombreuse qu’on ne le pense, qui voit plus d’avantages que d’inconvénients dans la co-existence des deux races au Canada. Avec un nombre plus restreint encore, j’estime que le Canada tout entier bénéficiera de cette situation et recevra des deux races le maximum de leur apport au patrimoine politique, intellectuel et moral de la nation, dans l’exacte mesure où chacune d’elles restera le plus complètement elle-même, avec ses facultés propres, son tempérament, ses attributs, son héritage intellectuel. La nation canadienne n’atteindra ses suprêmes destinées, elle n 'existera même, qu’à la condition d’être bi-ethnique et bilingue, et de rester fidèle au concept des Pères de la Confédération : la libre et volontaire association de deux peuples, jouissant de droits égaux en toutes matières 1.

En tout cas, quelles que soient les idées et les préférences, il est un fait qui s’impose à tous : la présence simultanée, sur la terre canadienne, d’un groupe compact de près de deux millions de citoyens canadiens, de pure race française, et d’une masse hétérogène d’environ cinq millions d’anglophones, dont un quart au moins ne sont pas d’origine britannique, et une bonne moitié, pas de race anglaise. Qui prétendra qu’il est possible ou raisonnable d’attendre des Canadiens-français et des Anglo-Canadiens une même pensée, un même effort, en tout ce qui ne touche pas aux seuls intérêts de lia patrie canadienne?

Sur maints problèmes d’ordre intérieur ou national; l’accord des sentiments, la parfaite identité dés vues, sont impossibles. Cette unanimité n?existe pas même chez les peuples d’une seule race, d’une seule langue, d’une seule religion. A plus forte raison, Canadiens-français et Arglo-Canadiens ne sauraient penser et réagir de la même manière lorsq j’ils sont appelés à résoudre des problèmes extérieurs, ceux surtout qui affectent leurs relations avec la Grande-Bretagne et les autres nations britanniques.

Les Canadiens-français n’ont qu’une patrie

Les Canadiens-français, on ne saurait trop le répéter, sont exclusi- ■' ement canadiens. Ils n’ont pas. d’autre patrie que le Canada. Ils ne reconnaissent, envers aucun autre pays, les devoirs qui, en tout temps et en tout lieu, n’incombent qu’aux citoyens de chaque pays ; et au premier rang de ces devoirs exclusivement nationaux, se place le service militaire, l’impôt du sang. Séparés de la France depuit cent cinquante ans, par la Cession d’abord, et, davantage peut-être, par Iq Révolution française, ils ont conservé à leur patrie d'origine une sincère affection:

1 C’était la pensée de sir John Macdonald, telle qu’exprimée dans son admirable plaidoyer contre l’abolition de la langue française, comme langue officielle de la Confédération: “Nous ayons maintenant une constitution qui fait à tous les sujets “britanniques une situation d ’ absolue égalité, qui leur garantit les mêmes droits en “matière de langue, de religion, de propriété ou de droits personnels.” (Traduit des Debates, House of Commons, 1890, col. 745.)

ils sont fiers de sa grandeur et de son héroïsme ; ils se réjouissent de ses succès ; ils s’attristent de ses épreuves ; ils déplorent ses errements. Mais ilis ne se croient pas plus obligés 'de se battre pour la France que les Français d’Europe ne se croiraient tenus de se battre pour le Canada français, si la “guerre civile” éclatait ici, ou pour le Canada tout entier, si les Etats-Unis ou le Japon l’attaquaient. Leurs sentiments à cet égard sont absolument identiques à ceux des Belges wallons ou des Suisses romands. Lorsqu’on envoie des propagandistes français nous prêcher nos “devoirs” envers lia France, nous éprouvons le même chatouillement d’impatience que l’on ressentirait à Bruxelles ou à Genève, si des Français s’avisaient d’aller y commettre le même impair. Il est temps que cette élémentaire vérité soit dite, si l’on veut éviter de pénibles malentendus entre la vieille France et la nouvelle.

A l’égard de l’ Angleterre, les Canadiens-français se croient tenus à tous les devoirs qui résultent de la constitution (votée par le parlement britannique), des accords demi-séculaires conclus entre le gouvernement impérial et le gouvernement canadien, et de la situation respective des deux pays, dans l’ordre international — mais à rien de plus. Un siècle et demi durant, leurs chefs religieux et civils, les leaders de tous les partis, libéraux, conservateurs et nationaux, anglais et français, protestants et catholiques, leur ont enseigné qu’ils n’avaient d’autre devoir militaire à accomplir que de défendre le territoire canadien lorsqu’il serait immédiatement attaqué. Les mêmes chefs leur ont répété à satiété que l’Angleterre, seule maîtresse de la politique étrangère de l’Empire, est seule tenue de porter le poids des guerres impériales. Cette doctrine, c’était celle de MacNab, de Taché, de Macdonald, de Cartier, de Howe, de McGee, de Mackenzie, de Dorion, de Campbell, de Blake, de Laurier, de Mercier, de Ghapleau, de Tupper. Nous avons peine à croire, tout à coup, que tout ce monde-là était “déloyal”, “lâche”, “traître” au Roi et à l’Empire.

Évolution récente du Canada anglais

Longtemps, cette doctrine fut également acceptée dans tout le Canada anglais comme la seule vraie, la seule compatible avec la dignité et l’intérêt national de la Confédération canadienne. Tant qu’il en fut ainsi, il n’y eut jamais de dispute entre les deux races sur la nature et l’étendue de leurs obligations communes ou respectives envers la Grande- Bretagne et l’Empire.

Mais le flot constant et croissant d’immigration britannique a transfermé la composition physique, intellectuelle et morale de la population anglo-canadienne; et la propagande impérialiste, poursuivie depuis vingt ans, a profondément oblitéré, sinon détruit, le patriotisme exclusivement canadien de nos compatriotes de langue anglaise.

Tandis que les Canadiens-français sont restés, en masse, exclusivement canadiens, les Anglo-Canadiens se sont scindés en de multiples groupes. Les uns ne voient plus dans le Canada qu’une partie d’un grand tout, l’Empire britannique, leur plus grande patrie, comme le Yorkshire fait partie de l'Angleterre, ou l’Ontario du Canada. Les autres, moins logiques,

et moins dénationalisés, s’efforcent d’équilibrer tant bien que mal leurs devoirs envers le Canada et leurs obligations envers la “mère-patrie’5. D’aucuns sont plus britanniques que canadiens, d’autres plus canadiens que britanniques : de Canadiens “tout court”, “unhyphenated” , il n’y en a presque plus. En un mot, la notion simple de l’unique patrie est à peu près disparue, en apparence, du Canada anglais. Je dis “en apparence”, parce que je crois encore à la survivance d’un vieux fond de nationalisme qui surgira après la guerre, avec ses inévitables réactions.

En tout cas, telle était la situation au moment de la guerre.

Nécessité d’une franche explication

La nation canadienne est entrée en guerre, divisée sur elle-même et sur ses sentiments véritables à l’égard de la Grande-Bretagne et de ses alliés. Et cette division n’a fait que s’accentuer, avec l’accumulation des fardeaux de la guerre ... et aussi avec la multiplicité des efforts tentés par la presse et par les politiciens des deux partis pour déguiser l’exacte vérité sur les sentiments mutuels des deux races. e

Qu’on ne soupçonne pas, ici, le dessein de m’écarter du programme de conciliation que je me suis tracé. Loin de là; mais la vraie et fructueuse conciliation ne peut s’opérer dans le mensonge et l’équivoque. Nous touchons ici au point le plus douloureux de la plaie — mais aussi au plus infectieux. S’il doit résulter quelque bien d’une action concertée et loyale, il faut assainir la blessure. La recouvrir d’un emplâtre, c’est favoriser la gangrène et préparer la mort.

Je veux croire, je crois, que beaucoup des paroles prononcées depuis deux ans et demi, même de celles que nous avons dénoncées avec le plus de rigueur, ont été inspirées par le sincère désir de prévenir la discorde des races. Mais en présence de la faillite, n’est-il pas raisonnable d’admettre qu’on >a fait fausse route?

La plupart des chefs de la société canadienne-française ont tenté d’entraîner leurs compatriotes dans le mouvement favorable à l'intervention, de les solidariser, en corps et en esprit, avec la cause de l’Angleterre et de ses alliés. Ils n’ont pas réussi; ils ne pouvaient pas réussir: on nie change pas en un instant la mentalité d’un peuple, son tempérament et ses idées ; on ne détruit pas en une heure ses principes, ses habitudes, ses préjugés, si l’on veut — surtout lorsqu’on vient lui prêcher une doctrine radicalement opposée à celle qu’on lui a présentée comme seule vraie pendant un siècle et demi.

A -cette erreur initiale est venue s’en ajouter une deuxième, née de la première. Après avoir constaté la faillite des appels au “loyalisme” britannique, au “devoir” envers la France, “notre seconde (ou première) mère-patrie”, on a cru réparer le mal en déguisant la vérité aux Anglo-Canadiens. On s’est torturé la langue et l’esprit afin de prouver que les Canadiens-français sont aussi favorables que les AngloJCanadiens à la participation à la guerre européenne, et qu’ils se sont enrôlés avec le .même enthousiasme et dans les mêmes proportions. Cette erreur était pire que la première. Elle devait, tôt ou tard, entraîner d’acrimonieuses explications, d’amères désillusions et surtout de fort périlleuses réactions. C’est là où nous en sommes.

Le plus grand danger qui menace l’unité nationale, ce n’est pas la haine ou la méfiance réciproques des deux races, c’est le système de mutuelle déception poursuivi depuis vingt ans — avec bonne foi, souvent — par leurs chefs politiques et sociaux.

Ces observations n’ont pas pour objet de dénoncer ou de condamner qui que ce soit. De ceci, je supplie mes lecteurs bleus ou rouges d’être absolument persuadés. En suivant le système contraire — celui de la franchise absolue et des rigoureuses déductions — nous, nationalistes, avons peut-être mérité quelques-uns des reproches qu’on nous a souvent adressés. A ceux de nos adversaires que nous avons pu juger avec trop de rigueur, je demande un sincère pardon ; et cet acte ne coûte aucun effort, ni à ma conscience de chrétien, ni à mon honneur d’homme public et privé. Mais, en retour, je leur demande de reconnaître avec moi l’absolue nécessité d’user, envers nos compatriotes de langue anglaise, de la plus entière franchise. Si l’on veut éviter le conflit des races et rétablir l’unité nationale, il faut à tout prix abattre la muraille de duperie qui sépare les Canadiens-français des Anglo-Canadiens et derrière laquelle monte, des deux côtés, le flot de la méfiance et de la haine.

Les Canadiens-français et la conscription

D’aucuns seront peut-être tentés de trouver que je me suis singulièrement éloigné du sujet de mon étude: la conscription. J’estime, au contraire, que ces explications étaient rigoureusement nécessaires pour faire comprendre aux Anglo-Canadiens l’exacte nature de l’invincible et universelle hostilité que la seule idée de conscription inspire aux Canadiens-français.

Depuis longtemps, l’immense majorité des Canadiens-français jugent que le Canada a dépassé la limite d’une participation raisonnable à la guerre européenne. Mais tant que l’enrôlement des troupes est resté nominalement “volontaire”, ils ont laissé dire et faire. A mon avis, c’était une erreur. Du moment qu’ils jugeaient que la mesure était comble et que l’avenir du pays était mis en péril, ils auraient dû multiplier leurs protestations publiques. Leur excuse, c’est l’extraordinaire respect qu’ils ont de la liberté d’autrui. Et puis, on leur a tant dit qu’ils ne doivent jamais parler haut, ni parler les premiers! On leur a tant assuré que jamais la conscription ne serait votée ni même proposée!

Le jour où la déclaration du premier ministre est venue déchirer le voile des illusions et violer la parole de tous les représentants de la province de Québec dans le ministère, — -et celle de sir Robert Borden lui-même — le premier mouvement a été -celui de la stupeur; le second, la colère; le troisième, l’inébranlable détermination de faire obstacle à la mesure tyrannique par tous les moyens de légitime résistance.

Il est inutile de déguiser la vérité : deux millions de Canadiensfrançais sont opposés en bloc à la conscription. Les exceptions isolées qu’on pourra signaler ne changeront rien au fait général ; les trompeuses déclarations qu’on pourra arracher, de ci, de là, sur les sentiments “loyalistes” des Canadiens-français “bien pensants” ne feront que roidir et exaspérer l’opposition de la masse.

Il en tient à la sagesse et à la prudence des gouvernants de ne pas pousser les choses au point de provoquer des réactions plus violentes. Quoi qu’il arrive, les actes extrêmes resteront isolés : il n’y a pas au monde, peut-être, de population plus respectueuse, par instinct et par éducation, de l’ordre public et des lois. Mais si les chefs de la nation ne savent pas lire les signes des temps, il se produira des incidents qui porteront à l’unité nationale de profondes et douloureuses blessures ; et la cause des Alliés, que l’on prétend servir, en subira infiniment plus de mal que cent mille soldats de plus ne lui feraient de bien.

Les “British slackers”

Tout, dans l’application d’une loi décrétant le service obligatoire, — quelque impartiale discrétion qu’on y mette — tendrait à irriter les Ganadiens-français et, généralement, les Canadiens qui sont restés Canadiens avant tout.

Par la force des circonstances, la conscription ferait, proportionnellement, une fauchée plus profonde dans les rangs des Oanadiensfrançais que dans tout autre groupe de la population : la proportion des jeunes gens, appelables les premiers, est beaucoup plus grande chez eux que chez les Canadiens anglophones; et la fuite d’un grand nombre de jeunes Anglo-Canadiens, depuis un an, est venue accroître cette disparité. Les autorités d’Ottawa et de Washington ont, paraît-il, pris des mesures conjointes pour mettre fin à cet exode. Miais comment atteindre les milliers de slackers britanniques et anglo-canadiens qui ont franchi la frontière avant la promulgation de ces mesures?

Que fera-t-on des milliers de jeunes Anglais venus ou restés au Canada afin d’échapper à la loi de conscription du Royaume-Uni? On en voit partout; on entend partout les accents du cockney londonien., ou les gutturales résonnances de la langue du Yorkshire.

Lorsque les jeunes Canadiens-français se verront mettre le sac au dos et forcés d’aller “sauver l’Empire et la démocratie britannique”, tandis que des centaines, des milliers, de British resteront paisiblement ici, à gagner le salaire des nôtres et à manger leur pain, croit-on que la loyauté britannique de nos pioupious et celle de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs frères, de leurs soeurs, en sera notablement accrue?

Le Canada livré à l’étranger

Et les centaines de mille étrangers, non naturalisés? Ceux-là, certainement, ne seront pas enrôlés — ni de gré, ni de force. Un grand nombre viennent des pays ennemis; d’autres sont originaires des contrées qu’on veut nous forcer d’aller défendre. Ces nouveau-venus, ces “barbares”, vont recueillir l’héritage des Canadiens morts pour la défense de la “civilisation supérieure”. Pense-t-on que cette perspective est de nature à faire accepter bénévolement la conscription par les fils des premiers habitants du sol, français ou anglais?

Qu’on réfléchisse bien à ceci: la conséquence ultime et rigoureuse de la conscription et de toute nouvelle expédition de troupes canadiennes en Europe, c’est d’amoindrir le nombre et l’influence des Canadiens, des vrais Canadiens, d’origine britannique ou française, et d’accroître la puissance des éléments étrangers, des germains et des slaves principalement.

Cette seule considération devrait suffire à faire rejeter toute loi de conscription et à mettre fin aux .enrôlements,' dans l’intérêt de l’Empire britannique surtout. Plus encore que le problème de l’immigration, la nécessité de garder le Canada canadien et britannique justifie l’observation si judicieuse dont sir Wilfrid Laurier faisait précéder ses déclarations anticonscriptionnistes, le 17 janvier 1916: ‘‘La situation au Canada n’est pas la même qu’en Angleterre” , ni qu’en Australie, ni qu’en Nouvelle-Zélande, ni qu’en aucune autre terre britannique.

Le ministère, l’opposition, le parlement tout entier auront-ils assez de bon sens et de patriotisme pour le comprendre? Seront-ils assez “loyaux à l’ Angleterre et à l’Empire” pour ne pas commettre l’erreur capitale de livrer le Canada à l’étranger?

Je ne veux pas tomber dans le genre de vitupérations que les apôtres du loyalisme officiel m’ont si souvent prodiguées. Je veux croire à l’entière bonne foi et au patriotisme d’intention du premier ministre et de ses collègues. Mais ils se seraient entendus avec le gouvernement allemand afin de prendre les mesures les plus efficaces pour rompre l’unité nationale du Canada pendant la guerre, et plus encore après la guerre, qu’ils n’auraient trouvé rien de mieux que la mesure de conscription projetée.

Mennonites, Doukobors, Quakers

Le gouvernement se propose, paraît-il, d’exempter du service militaire obligatoire les Mennonites, les Doukobors, les Quakers, parce que leurs principes religieux leur interdisent de porter les armes. C’est juste. Les Canadiens-français, respectueux de toutes les légitimes libertés, approuveront ces exemptions. Mais si l’on tient compte des scrupules religieux de ces nouveau-venus, de quel droit ferait-on fi des traditions séculaires du groupe le plus ancien, le plus foncièrement national, de la population canadienne. Qu’on ne s’y trompe pas: la conviction du Canadien-français, qu’il n’est tenu de prendre les armes que pour défendre le sol de son unique patrie, est aussi vraie, aussi profondément ancrée dans son coeur, que l’horreur du militarisme dans l’âme du Quaker ou du Mennonite. Et vingt fois, cent fois, les chefs de la nation, hommes de toutes races et de tous les partis, lui ont solennellement promis que jamais il ne serait tenu de se battre en dehors de son territoire. Ces promesses, les gouvernants d’aujourd’hui, le chef même qui propose la loi tyrannique, les ont renouvelées à maintes reprises, depuis que la guerre actuelle est commencée. Imposer la conscription aux Canadiens-français c’est non seulement faire violence à leur religion nationale : c’est aussi leur inspirer la haine et le mépris des gouvernants, c’est détruire dans leur âme le respect de l’autorité et de l’ordre social.

Que l’on pèse bien ces paroles : la conscription marquerait, pour les Canadiens-français, le commencement d’une évolution qui ne tarderait ]>as à transformer en un peuple révolutionnaire la population la plus paisible, la mieux ordonnée peut-être des deux Amériques. Une fois déchaîné, cet esprit révolutionnaire ne s’arrêterait pas en route ; il ne s’attaquerait pas seulement au régime militaire : il se manifesterait à T’usine, aux champs, partout, dans toutes les fonctions de la vie indus- Melle, sociale et politique.

Les administrateurs de grandes entreprises, les chefs d’industrie, se plaisent à reconnaître que les ouvriers canadiens-français sont les plus paisibles, les plus respectueux des lois et de l’ordre public, les moins aptes à se laisser prendre aux déclamations et aux appels démagogiques des agitateurs. Du jour où l’on aura fait de ces ouvriers des révoltés, ils deviendront les plus incontrôlables des insurgés contre l’ordre social et économique.

Le Canada anglais et la conscription

Si le Canada anglais tout entier voulait la conscription, il résulterait assurément de cette situation le plus dangereux des antagonismes. Par bonheui-, il n’en est pas ainsi. Les preuves se multiplient que le mouvement anticonscriptionniste s’affirme et grandit dans toutes les provinces anglaises. Seul, un plébiscite révélerait la force et d’étendue de ce sentiment.

Chaque race a ses qualités et ses défauts particuliers. Nos compatriotes anglo-canadiens ont d’excellentes qualités ; au premier rang, se place leur magnifique esprit de corps. Si nous avions toujours pratiqué, comme eux, la doctrine de la solidarité nationale, les problèmes de race seraient beaucoup moins nombreux et difficiles. Mais l’envers de cette qualité, c’est l’extraordinaire emprise, sur leur esprit, du respect humain dominé par l’opinion courante.

Si je pouvais dévoiler le secret de certaines conversations intimes, on serait abasourdi de connaître l’opinion réelle d’une foule d’Anglo- Canadiens sur la guerre et la part que le Canada doit y prendre. C’est telle sommité politique de l’Ouest qui disait, il y a déjà plus d’un an : “Canada has doue more than her share in this war.” C’est tel industriel, impérialiste, naguère partisan de la conscription, qui m’avouait, il y a déjà cinq mois : “Si j’avais votre courage [pardon de la répétition du mot], je demanderais qu’on mette fin au recrutement.” C’est tel professionnel très huppé de Toronto me disant à mi-voix, après s’être assuré que portes et fenêtres étaient bien closes : “1 hâve stopped advocating enlistment and conscription. We ought to put our own house in working order.” Ce sont tels jeunes Torontoniens criant très fort contre la lâcheté des “slackers” du Québec, mais se confiant à mi-voix, dans le fumoir d’un pulilman-car — sans savoir qu’un bon nationaliste les entendait : “After ail, that d. . . .d fellow Bourassa is saving us from conscription.”

Mais ce qui compte bien davantage, c’est le sentiment de la foule. Chez nous, le vote secret est pour ainsi dire une fiction. Tout le monde clame son opinion — quitte à la lâcher, entre deux discours. Dans les

provinces anglaises, le silent vote est énorme. C’est lui qui fait et défait les gouvernements. Il y a tout lieu de croire que le silent vote ouvrier et agraire est opposé à la conscription. Lui donnera-t-on l’occasion de s’exprimer?

La consultation populaire, seule issue

Sur le mode de consultation populaire qui s’impose, je reviendrai plus loin.

Pour l’instant je me borne à affirmer que le seul moyen d’éviter que la conscription ne creuse davantage le fossé qui sépare les deux races, — dont en le laissant malheureusement assez étroit pour qu’elles se portent des coups dangereux — c’est de donner à toute la nation canadienne l’occasion d’exprimer son opinion. Je crois pouvoir dire que si la conscription est acceptée sans réserve par une majorité absolue du corps électoral, les Canadiens-français s#y soumettront. D’autre part, un grand nombre d’ Anglo-Canadiens, qui seraient enchantés de se voir débarrassés du cauchemar de la conscription, même par le vote d’un solid Quebec, se laisseraient emporter par la voix du sang et chercheraient à exercer des représailles, au cas où la résistance des Canadien s-français à une loi de conscription votée par une simple majorité parlementaire prendrait des proportions extrêmes.

La consultation populaire, c’est l’unique soupape de sûreté qui permette d’éviter une dangereuse explosion.

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