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AVANT LA GUERRE

M. Wilson, champion de la paix.

M. Woodrow Wilson, ancien universitaire, a des aperçus philosophiques. Pour peu qu’il y joigne le sens de l’ironie et que les fumées de l’encens ne lui troublent pas le cerveau, il doit s’amuser prodigieusement du spectacle que le monde lui donne. Pendant deux ans et demi, il a été mis au ban de la “civilisation”. Les fauteurs de guerre, les jingos, les agioteurs et les démagogues de tous les pays d’Europe, centraux ou ententistes, et ceux de sa propre patrie, l’accablaient de leurs dédains. La grande presse du monde entier ne cessait de se moquer du “professeur” Wilson, de ses dissertations, de sa pusillanimité, de son hésitation à plonger sa patrie dans l’abîme de la guerre.

Aujourd’hui tout ce monde-là se roule à ses pieds. Gouvernants, diplomates et publicistes sont en train de lui élever un gigantesque piédestal. Ils le proclament le plus grand homme d’Etat contemporain — en quoi ils n’ont peut-être pas tort. Les Allemands eux-mêmes en parlent avec infiniment plus de respect qu’autrefois.

Cette volte-face subite, cette apothéose boursoufflée, succédant toutà-coup au mépris général, est le digne pendant des insultes prodiguées au Tsar déchu par ceux-là mêmes qui le proclamaient naguère le modèle des chefs d’Etat. Jamais 'le gourgandinisme effronté de la grande presse et la rampante bassesse de l’opinion “démocratique” ne se sont révélés avec un tel cynisme.

Le succès de M. Wilson à l’intérieur n’est pas moins éclatant. Pour l’honneur du peuple américain et de son chef, il est de meilleur aloi que les panégyriques intéressés de l’étranger. La caractéristique principale de ce triomphe national, c’est qu’en déclarant la guerre M. Wilson a conservé la confiance et l’appui de la majorité des partisans de la paix, qui l’avaient maintenu au pouvoir ; et, en même temps, il reçoit le concours apparemment loyal d’anciens adversaires, partisans acharnés de l’intervention.

Quelqu’un qui tient de près au président, qui connaît sa pensée intime autant qu’il est possible de la pénétrer, — M. Wilson est, paraît-il, l’homme le plus fermé qu’on puisse imaginer — affirme que, depuis plus d’un an, le président et son entourage immédiat étaient persuadés de l’impossibilité d’éviter la guerre. Ainsi, d’une part, sans jamais trahir ses appréhensions, M. Wilson n’a cessé, douze mois durant, de travailler pour la paix qu’il ne croyait plus possible ; et, de l’autre, il a gra-

duellement préparé à l’acceptation de l’inévitable — ou, du moins, de ce qu’il croyait inévitable — l’opinion favorable à la paix, c’est-à-dire l’opinion qui l’avait soutenu depuis deux ans et demi contre les assauts des partisans de l’intervention. C’est très fort. Aussi n’ai-je été nullement „ étonné d’entendre l’un des chefs les plus éminents du parti républicain, ferme partisan de l’intervention, affirmer, avec la plus généreuse franchise, que M. Wilson était le seul homme d’Etcit capable d’entraîner le peuple américain dans le conflit. Et M. Wilson lui-même, ajoutait-il avec une égale assurance, n’aurait pu faire accepter l'intervention avant l’heure qu’il a choisie. Sa claire vision du moment psychologique a été aussi remarquable que l’habileté ferme et prudente de sa manoeuvre au milieu des courants d’opinions contraires — manoeuvre qui lui a permis de faire évoluer dans le sens de la guerre les éléments favorables à la paix, dont il avait gagné la confiance.

M. Wilson était-il sincère ?

Tout cela porte la marque d’un grand politique. Faudrait-il en conclure que M. Wilson appartient à l’école de Machiavel ? Fait-il fi de la sincérité, de la franchise, de la logique, de la fidélité aux principes — toutes qualités qui restent, aux yeux d’un petit nombre de gens démodés, les caractéristiques de la vraie grandeur et les garanties d’une saine politique ? Sans trop risquer, on peut en douter et donner au président le bénéfice du doute.

M. Wilson était, je crois, sincère partisan de la paix et l’est resté.

Son erreur initiale, si c’en est une, c’est d’avoir repoussé, dès le début de la guerre sous-marine, l’avis de M. Bryan, alors secrétaire d’Etat. M.

Bryan aurait voulu que le gouvernement décidât — et proclamât officiellement sa détermination — de ne pas étendre la protection de l’Etat à ceux des citoyens américains qui risqueraient leurs personnes ou leurs marchandises à bord des navires battant le pavillon de l’une quelconque des nations belligérantes. M. Wilson s’y refusa. Il fit même le contraire.

Il adopta comme base de sa politique le traditionnel desideratum des Etats-Unis et affirma le droit absolu des Américains de voyager et de commercer librement sur toutes les mers, à bord de tous les navires. Il aurait peut-être dû se rappeler que lorsque M. Choate, représentant des Etats-Unis à la deuxième conférence de La Haye, avait voulu faire introduire ce principe de droit dans le code des nations, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie s’étaient déclarées prêtes à y souscrire, mais que l’opposition de l’Angleterre, de la France et de la Russie avait fait échouer cette louable tentative U Quoi qu’il en soit, à partir du jour où M. Wilson

1 La proposition de M. Choate — expression officielle des vues du gouvernement ■

américain — était formulée dans les termes suivants: “The private property of ail the “citizens of the signatory powers, with the exception of contraband of war, shall be exempt “on the sea from capture or seizure by either the armed vessels or the ndlitar y forces of the “said powers. Nevertheless, this provision does not at ail imply the inviolability of vessels “winch should try to enter a port blockaded, by the naval forces of the said powers, nor the “inviolability of the cargoes of the said ship.” Lorsque cfette proposition fut mise au vote de la conférence, elle recueillit les suffrages des représentants de vingt-et-une nations: Etats-Unis, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, Danemark, Norvège, Suède,

posa ce principe, excellent en soi, comme condition sine qua non de la neutralité des Etats-Unis, les chances de paix devinrent fort problématiques. Dès ce moment, M. Wilson dut entrevoir la guerre comme une éventualité très probable, sinon inévitable, il n’en a pas moins attendu, pour la déclarer, que l’Allemagne eut fait couler nombre de navires étrangers, portant des voyageurs ou des marchandises américaines, et même plusieurs navires battant le pavillon des Etats-Unis. Il a fait davantage : il a patienté jusqu’au jour où le gouvernement allemand proclama officiellement sa détermination de ne plus faire de distinction enh’e les navires des belligérants et ceux des pays neutres. Tout cela établit une forte présomption en faveur de la sincérité du président.

Opinion des Américains sur î.a guerre et les belligérants.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que la seule influence personnelle de M. Wilson, ni l’habileté de sa manoeuvre, ni même le coulage des navires américains, ont suffi à transformer les sentiments de la masse du peuple américain et à rallier autour du président, au moment où il lançait son pays dans la fournaise, la plupart des éléments qui l’avaient soutenu jusque-là “because he kept us out of the war”. Dans tous les pays, les mobiles de l’opinion publique sont multiples. C’est plus particulièrement vrai d’une communauté aussi complexe que la république américaine. Efforçons-nous de dégager les principales causes de l'extraordinaire évolution qui a pu, en quelques mois, faire du champion de la paix le héraut de la guerre.

Tout d’abord, j’insiste sur un point. En esquissant cette analyse, ce ne sont pas mes idées personnelles que j’exprime : c’est tout simplement la synthèse loyale de nombreuses expressions d’opinion recueillies sur les lèvres d’Américains de toute catégorie, bien placés pour observer, ou fidèles échos des divers courants populaires. La majorité de ces Américains, hommes du nord et de l’est, sont des républicains, adversaires habituels de M. Wilson et, dès le début de la guerre, partisans de l’intervention des Etats-Unis. Cette particularité ajoute singulièrement au poids de leur opinion sur la valeur personnelle du président et

Grèce, Belgique, Hollande, Suisse, Bulgarie, Roumanie, Chine, Perse, Siam, Turquie, Brésil, Cuba, Equateur et Haïti. Les délégués des onze nations suivantes votèrent pour la négative: Grande-Bretagne, France, Russie, Japon, Espagne, Portugal, Monténégro, Mexique, Colombie, Panama et Salvador. Les représentants du Chili s’abstinrent. Ceux de onze autres nations étaient absents. Bien que la proposition eût été votée par une forte majorité — 21 contre 11, — la conférence ne crut pas devoir insister. De retour aux Etats-Unis, M. Choate expliqua pourquoi sa proposition, bien que votée, n’avait pu être incorporée dans le code des lois internationales: “Il was “not possible, however, in the face of great commercial nations that opposed it , nations “likely at any lime to be engaged in war, to press itfurther.” (Discours prononce le 24 janvier 1908, devant l’Association du Barreau de l’Etat de New-York.) Les “grandes nations commerciales” que M. Choate tenait responsables de cet échec, étaient la Grande-Bretagne, la France, la Russie et le Japon. En réalité, l’opposition fut organisée et dirigée par les délégués britanniques. Cette attitude a été vigoureusement condamnée, et les arguments invoqués par les délégués anglais savamment réfutés, par Lord Loreburn, ancien Haut Chancelier, dans son excellent ouvrage: Capture at sea.

de sa politique, et aussi sur la force et les motifs de l’opinion pacifiste ou opposée à l’intervention.

Au moment où la machine de guerre se déclancha en Europe, me disait le plus éminent de mes interlocuteurs, — celui-là même dont j ai cité, il y a un instant, l’opinion sur M. Wilson — la pensée première, le sentiment instinctif de la masse des Américains, au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest, s’exprimait sous cette forme toute simpliste : “lhank God! we are not in the scrap, any how!”

Sympathies allemandes.

Dans l’ordre des sympathies, fort partagées, pour les belligérants, on pourrait presque affirmer que l’Allemagne l’emportait sur toutes les autres nations en guerre. Elle avait à son actif, en premier lieu, le bon vouloir des millions d’Américains de naissance ou d’origine germaniques, puis l’admiration d’une foule de Yankees, adorateurs fervents de la force et du succès, — du succès “in business” et de la toute-puissance militaire. (A preuve, le culte napoléonien, si intense aux Etats-Unis, en dépit de toutes les phrases sur la démocratie et la liberté.) Il faut tenir compte aussi du grand nombre d’Américains qui sont allés compléter leurs études en Allemagne, et, davantage peut-être, de la pénétration du germanisme dans le régime scolaire de la plupart des Etats, depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Toute la philosophie américaine, si telle chose existe, est à base allemande. C’est tout le subjectivisme kantien, c’est tout le surhumanisme nietzehéen, c’est le culte de la force matérielle, doint Treitschke s’est constitué le panégyriste. Rien n’est plus amusant, là-dessus, que les multiples dénonciations américaines du philosophisme allemand. En réalité, les intellectuels américains sont les fils directs du philosophisme allemand — comme les Anglo-tGanadiens, du reste 1 Il. Nous verrons, dans un instant, comment cette influence allemande est contrebalancée par l’étude des lois anglaises.

Aux prises avec la Russie et l’Angleterre, l’Allemagne bénéficiait encore, dans l’opinion américaine, des vieilles rancunes populaires contre l’Angleterre, constamment entretenues par les Irlandais, et de la haine instinctive du tsarisme “autocratique”, — haine fortement accrue, depuis quelques années, par l’influence croissante des Juifs, dont un bon nombre, originaires de Russie, occupent dans la presse américaine une place considérable.

1 On sait qu’avant d’établir son système d’instruction publique, le gouvernement du Haut-Canada fit faire une enquête en divers pays et s’arrêta au régime prussien comme le plus propre à former l’esprit et le caractère. La mentalité ontarienne, qui a si fortement déteint sur les populations de l’Ouest et du Canada anglais en général, sauf peut-être la Nouvelle-Ecosse, est toute prussienne. Il y paraît aux résultats.

En toute justice pour les Allemands — s’il est encore permis de parler de justice pour tout le monde, — il faut admettre que la philosophie de Kant, et bien davantage celle de Nietzche, ont rencontré, en Allemagne, une opposition beaucoup plus formidable qu’en France et en Angleterre, et surtout qu’aux Etats-Unis et au Canada.

Il n’est donc nullement paradoxal de dire que la philosophie nord-américaine — toujours dans la mesure où telle chose existe — est beaucoup plus “allemande” que la philosophie qui domine en Allemagne.

Sympathies françaises.

A l’égard de la France, on peut dire à coup sûr cju’en dehors des groupes de race française de la Louisiane, de la Nouvelle-Angleterre et du Centre-Ouest, les sympathies et les antipathies se contrebalançaient. Si la balance penchait d’un côté, c’était plutôt au détriment de la France. La politique anticléricale et la rupture avec le Vatican avaient singulièrement refroidi la séculaire affection des Irlandais pour la vieille alliée de leurs ancêtres. Les catholiques américains faisaient beaucoup moins que nous la distinction entre le gouvernement de la république et la masse des Français. Tout naturellement, les catholiques germanoaméricains n’avaient pas manqué d’établir le contraste entre les faveurs croissantes dont la religion catholique jouissait en Allemagne et les mesquines persécutions qu’elle subissait en France. Chez les non-catholiques, la France anticléricale bénéficiait de l’admiration des loges maçonniques et des sectaires qui n’ont plus qu’une religion négative : l’envers et la haine du catholicisme ; la France littéraire, et non la meilleure, avait sa clientèle, croissante mais encore fort restreinte. Pour la plupart des Américains, la France restait un beau pays, où il fait bon voyager, manger et s’amuser. Aux Etats-Unis, plus qu’ailleurs, le mot un peu brutal de Drumont avait sa pleine application : la France y était surtout connue par ses histrions et ses cuisiniers ; mais dans l’ordre des forces agissantes, des forces matérielles surtout, on la tenait pour tombée au second rang. Tout ce que le culte de la force et du succès valait à l’Allemagne militait contre la France. N’oubliez pas que je parle de la situation qui existait au début de la guerre. Par la suite, nous verrons grandir subitement l’admiration pour la France L

Influences anglaises: finances et lois.

A l’encontre de ces divers courants d’opinion, défavorables, en somme, à la cause des Alliés, il convient de signaler tout de suite deux influences contraires, dont nous retrouverons la trace puissante lorsque nous étudierons les modes de l’intervention américaine dans la guerre et l’action probable des Etats-Unis dans le règlement des problèmes d’aprèsguerre.

La première de ces influences, c’est l’emprise de la finance anglaise aux Etats-Unis. Elle est énorme. Il n’est pas exagéré de dire que c’est le principal point d’appui de la cause des Alliés, aux Etats-Unis. Le premier des diplomates de l’Entente, ce n’est pas l'ambassadeur d’Angleterre, sir 'Gecil Spring Kice., ni T ambassadeur de France, M. Jusserand ; c’est Pierpont Morgan et son groupede financiers. Ce groupe représente d’abord, les intérêts de l'Angleterre, puis, en second — très second

1 Au début de la guerre, le représentant, à New-York, de l’une des plus importantes maisons d’affaires de France me disait ces paroles significatives: “L’un des principaux obstacles à l’influence économique de la France aux Etats-Unis, c’est l’admiration que la force et le succès des Allemands inspirent aux Américains. Si la France est vaincue, il ne nous restera qu’à fermer boutique aux Etats-Unis.”

• — ■ lieu, les intérêts île la France et des autres pays de l’Entente. Nous verrons plus loin comment cette camorra de milliardaires s’y est prise pour travailler l'opinion publique dans le sens des intérêts de l’Angleterre.

Pour l’instant je me borne à citer le mot d’un Américain de haute marque, très chauvin, très partisan de l’intervention et absolument convaincu de la toute-puissance de son pays. “La supériorité d’influence de la finance anglaise sur la finance américaine, m’avoua-t-il, est dans la proportion de la livre sterling au dollar.” Et notez que cette évaluation, il la faisait en tenant compte des milliards de livres sterling engloutis par l’Angleterre dans la guerre, et des milliards de dollars encaissés par les Américains. Pouvons-nous nous étonner de la facilité avec laquelle l’impérialisme britannique a acheté, corps et biens, notre malheureux pays de quêteux à cheval ?

La seconde influence d’avant-guerre, instinctivement favorable à la cause de l’Angleterre et de ses alliés, c’est celle de la magistrature et du barreau. Plus respectable que la première, moins facile à retracer dans ses manifestations collectives et concrètes, elle n’en est pas moins formidable. Aux Etats-Unis, plus que partout ailleurs, le corps légal pénètre et domine toute la politique : la politique nationale et celle de chacun des Etats. L’autonomie des Etats en plusieurs matières réservées chez nous à l’autorité centrale — les lois pénales, par exemple — a multiplié les judicatures et les tribunaux, partant, les juges et les avocats. Comme ici, les avocats pullulent au Congrès et dans les législatures. De plus, ce qui n’existe pas ici, un bon nombre de magistratures d’Etat, dans l’Ouest surtout, sont électives. Magistrats et avocats sont donc habituellement d’actifs politiciens. Or, ne l’oublions pas, leur formation professionnelle est tout anglaise. La base du droit américain, droit civil ou droit administratif, est la Common Law d’Angleterre. Dans l’étude des sources du droit et de la jurisprudence, professeurs et étudiants à l’Université, magistrats et praticiens devant les tribunaux, se nourrissent des auteurs anglais. Même dans l’interprétation du droit international, leur mentalité est anglaise. Cette influence est plus que suffisante pour contrebalancer, à certains égards et particulièrement dans la vie publique, celle de la philosophie allemande. Celle-ci détruit ou fausse, dans leur esprit, la notion des vérités primordiales; mais, comme tous les Anglo-Saxons, les Américains se passionnent peu pour les idées pures, bonnes ou mauvaises. Une fois sortis du collège et lancés dans la vie professionnelle et publique, les notions qui persistent et influent sur leurs pensées ordinaires et sur leur action politique, sont celles qui se rattachent le plus directement à leur profession, à leurs habitudes. Or, pour les hommes de loi et pour la majorité des politiciens, ces notions sont anglaises. Un professeur de droit, sorti de la vie publique où il a occupé plusieurs des fonctions les plus importantes, m’a indiqué ce fait comme l’un des facteurs les plus importants (Je révolution qui s’est opérée en faveur de l’Angleterre et de ses alliés dans la guerre actuelle.

L’une des meilleures publications américaines, la New Republie, attribue même aux universités une influence plus grande à cet égard que celle de la finance anglaise ou pro-anglaise. Ceci est exagéré, je pense;

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mais cette opinion n’en marque pas moins la tendance des classes professionnelles, des hommes de loi en particulier.

La religion démocratique.

Reste, enfin, la plus générale sinon la plus agissante des opinions qui militent en faveur de la coalition antigermanique : c’est ce que l’on pourrait appeler la religion ou la lubie démocratique. Elle est intense; mais, au début de la guerre, elle ne s'affirmait pas plus en faveur des Alliés que 'des Centraux. Les Américains n’ont pas commis, comme nous, l’erreur de ne voir qu’un aspect de la lutte : le conflit entre l’Angleterre et ]:; France, d’une part, et l’Allemagne, de l’autre b Ils y voyaient également la Russie, la Russie des Tsars et des grands-ducs. Entre la France républicaine et l’Angleterre monarchique, ils faisaient même une distinction très nette. Lorsque nous aurons parcouru la série des causes de fait qui ont amené le déclanchement de la machine de guerre américaine, nous retrouverons 'la passion démocratique au premier rang. Mais en août 1914, il eût été difficile de persuader à la masse des Américains que la coalition antigermanique représentait l’armée de la démocratie et de la liberté.

Tout considéré, il n’est donc nullement exagéré de dire qu’au début, et dans l’ensemble, l’opinion américaine était plutôt favorable aux Allemands qu’à leurs ennemis. Les sentiments qui militaient en faveur de l’Allemagne étaient plus répandus, plus agissants, plus définis. L’opinion adverse était plutôt latente et hésitante; et ses principaux facteurs, la haute finance particulièrement, n’avaient pas encore commencé d’agir.

1 Dans une série d’articles intitulés Les Etats-Unis et la guerre, et publiés dans le Devoir des 6, 7, 8 et 9 février 1917, j’avais méconnu la force et l’étendue de la haine démocratique, chez les Américains de vieille souche, contre la Russie impériale.

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