ÉVOLUTION DES SENTIMENTS
Examinons maintenant, dans l’ordre chronologique, la série des faits qui ont d’abord tourné l’opinion contre l’Allemagne, puis (activé les sympathies ententistes et, finalement, rallié le sentiment public à la déclaration de guerre du président.
Invasion de la Belgique.
L’invasion de la Belgique a porté le premier coup à l’opinion germanophile. Les hommes d’Etat et les hommes de guerre allemands ne se rendront jamais un compte exact de l’immense défaite morale qu’ils ont subie le jour où leurs armées ont mis le pied sur le territoire belge, où leurs canons ont commencé à démolir les forts de Liège et de Namur. Au crime de fait, ils ont ajouté l’erreur capitale de ne pas déguiser leur dessein sous une manoeuvre analogue, par exemple, à celle qui permit à Chamberlain d’affirmer qu’en envahissant le Transvaal et l’Etat d’Orange, l’armée anglaise répondait à une provocation. C’est peut-être qu’ils n’ont pas eu le temps d’imiter sur ce point l’exemple de leurs cousins d'outre Alan che 1.
Le 'déchirement du “chiffon de papier” a produit un effet immense aux Etats-Unis. C’est une erreur commune à beaucoup d’étrangers de juger les Américains par leur diplomatie “en manches de chemise”, — chose du passé, d’ailleurs — ou par leur langage et leurs habitudes d’affaires. Il y a chez eux, comme chez les Anglais, d’étonnantes réserves de sentimentalité. Ils ont aussi, et plus que les Anglais, d’inattendus sursauts de révolte contre l’injustice et la spoliation — pourvu que leur pays ne soit pas le spoliateur, et même parfois quand il l’est.
Les interventionnistes les plus ardents que j’ai rencontrés ne faisaient aucun mystère de leurs sympathies pro-allemandes d’avant la guerre. Deux causes les ont fait se retourner brusquement: la violation du terri-
1 Plus tard, les Allemands ont cherché à justifier leur action en Belgique par la découverte qu’ils auraient faite à Bruxelles de certains papiers d’Etat qui prouveraient que le gouvernement belge avait, dès avant la guerre, compromis sa neutralité au profit de l’Angleterre et de la France. Quelques-unes de ces pièces semblent assez concluantes ; mais tant que les Allemands n’auront pas prouvé qu’ils en avaient eu connaissance avant la guerre, ils restent sous le poids de la confession de Bethmann-Hollweg, faite dès les premiers jours de la guerre: “La violation du territoire belge est un crime (ou une faute), que nous devons réparer après la guerre. Nous nous en rendons coucoupables, parce que nous y sommes forcés: la nécessité ne connaît pas de loi.”
toire belge... et peut-être l’appréhension d’une alliance possible entre une Allemagne victorieuse et le Japon. Nous retrouverons ce dernier motif au chapitre des conséquences de l’intervention américaine.
A partir de ce moment, l’on peut dire que l’un des plateaux de la balance pencha du côté des Alliés, pour ne jamais sé relever. Cependant, l’on peut affirmer avec une égale certitude que la masse du peuple américain restait encore opposée à l’intervention et que le Congrès eût refusé au président le droit et le pouvoir de déclarer la guerre. Le président n’aurait-il pu, néanmoins, protester contre l’acte inique, au nom des mêmes principes de droit qu’il a si heureusement invoqués plus tard? N’était-ce pas son devoir de le faire? Je l’ai cru longtemps. En principe, je le crois encore. Mais c’est chose fort téméraire que de décider du devoir d’un chef d’Etat, et surtout du chef d’une nation aussi complexe que la nation américaine. Pour l’instant, je me borne à transcrire fidèlement l’opinion très précise et, dans l’espèce, très précieuse du leader républicain dont j’ai déjà cité le témoignage en faveur de M. Wilson. “Non!” me dit-il sans hésiter; “M. Wilson ne pouvait pas et ne devait pas protester. Le chef d'une nation puissante ne doit protester contre un attentat au droit des gens qu’à la condition d’être prêt à donner une sanction à sa protestation, c’est-à-dire à la faire suivre d’une intervention armée. Le peuple américain lui-même aurait interprété ce protêt comme une virtuelle déclaration de guerre; or, à ce moment, ni le peuple ni le Congrès ne voulaient la guerre. La protestation serait donc restée en l’air . Elle n’eût valu au gouvernement américain que le mépris des nations étrangères, à M. Wilson la colère du peuple américain. Le président eût inutilement compromis sa dignité et son influence personnelle, diminué les chances, qu’il n’avait pas le droit de risquer, de s’interposer au moment opportun entre les belligérants. Enfin, il eût divisé la nation américaine et paralysé la marche de l’action bienfaisante qu’il a exercée depuis pour rallier tous les groupes d’opinion diverse.” Cette thèse mérite au moins qu’on s’y arrête avant "de ratifier le jugement très sévère que beaucoup des sycophantes actuels de M. Wilson portèrent alors sur son silence et son inaction.
Héroïsme de la France.
Le deuxième facteur de l’évolution des sentiments, c’est la résistance héroïque de la France. La patiente tactique de Joffre, la brillante défense de Galliéni aux portes de Paris, la victoire de la Marne, ont transformé l’opinion de la masse des Américains sur la France et les Français modernes. La résistance titanesque de Verdun a complété la conversion et fait des Français, aux yeux des Américains, les véritables héros de la guerre. Le culte de la force et du succès, déjà signalé, s’est détourné des Allemands pour se porter, avec une puissance irrésistible, sur les Français. A certains égards, ce sentiment, comme facteur de l'opinion favorable à la guerre, a pris le dessus sur les sympathies pour la Belgique. A l’égard de l’intéressant petit royaume du nord, le sentiment qui subsiste, c’est celui de la pitié compatissante: il s’est traduit par d’abondantes aumônes et une merveilleuse organisation de secours pacifiques.
Pour la France, c’est une admiration respectueuse, sur laquelle s’est greffé un désir croissant d’imiter ses exploits tout en lui payant, sur le tard, la dette de la Révolution américaine, dont te succès, on le sait sans l’avouer, fut assuré par l’opportun secours de la France. De tous les mobiles de l'intervention, c’est assurément le plus noble, le plus élevé. C’est aussi l’un des plus populaires. C’est pourtant, nous le verrons bientôt, celui qui comptera le moins, peut-être, dans le choix du mode d’intervention et l’orientation de la politique américaine après la guerre.
Guerre sous-marine.
Pierpont-Morgan et Cie: achat de la presse.
En observant toujours l’ordre de succession des événements, nous arrivons maintenant à la troisième cause de Révolution: la guerre sousmarine. A certains égards, c’est la plus importante, puisque c’est celle qui a fourni le casus belli et provoqué la déclaration de guerre à l’Allemagne. Il ne faut pas oublier, néanmoins, qu’au début les principes invoqués par le gouvernement américain, au sujet de la liberté du commerce maritime, faillirent amener une rupture, non pas avec l’Allemagne, mais avec l’Angleterre. Dès l’automne de 1914, le gouvernement britannique, le premier, déclara le blocus maritime, déchira un bon coin du “chiffon de papier” qui s’appelait la Déclaration de Londres, et provoqua la première note de protestation idu gouvernement américain. L’Allemagne répondit au blocus anglais par sa déclaration de guerre s sous-marine. Au début, le gouvernement américain sembla accepter la théorie que cette mesure de représailles était justifiée par l’attitude de l’Angleterre.
C’est alors que la haute finance de Londres, d’accord avec ses agents américains et par leur entremise, entra en scène et jeta les bases d’une formidable organisation de publicité et d 'éducation populaire en faveur de l’Angleterre d’abord, puis des autres alliés. Nous allons en suivre la trace constante et profonde, jusqu’à La déclaration de guerre. Nous la retrouverons particulièrement marquée dans le choix du mode d’intervention.
En février dernier, un député fédéral, M. Callaway, a donné, en plein Congrès, des précisions fort intéressantes sur les agissements de cette puissante camorra de milliardaires. En mars 1915, dit-il, Pierpont Morgan et ses associés convoquèrent douze hommes supposés capables de contrôler près de deux cents journaux — 179, précise M. Callaway. Entre les délégués du quatrième état et les maîtres de l’or qui domine tous les états, un traité fut tôt conclu. Il portait que vingt-cinq “organes de l’opinion publique”, choisis comme les plus influents parmi les 179, livreraient à la camorra — moyennant finances, bien entendu — - leurs colonnes de rédaction, pour tout ce qui concerne la politique étrangère, la guerre, et la “préparation” des Etats-Unis à y prendre part. Afin de s’assurer davantage de la fidèle exécution du marché, des rédacteurs ad hoc furent installés dans les bureaux des journaux empatriotés et se mirent à pétrir consciencieusement la pâte cérébrale de leurs millions de
lecteurs. Les brutalités allemandes furent mises en plein relief, l’héroïsme de la France exalté ; et, par-dessus tout, les bienfaits de l’Angleterre, protectrice des libertés d u monde et du commerce américain, démontrés en (toute occasion. Qu’on se rappelle, ici, la propagande du “patriotisme” anglo-français, à tant le pouce carré, pour faciliter le vote des $35,000,000 promis par le gouvernement Bordem au trust anglo-allemand; qu’on se remémore tous les arguments de notre presse “loyale” et “patriotique”, avant et depuis la guerre; et l’on reconnaîtra facilement, à la similitude des procédés, l’origine et l'objet de cette campagne mondiale de la haute finance anglaise.
Torpillage du Lusitania — Démission de M. Bryan.
En mai 1915, le Lusitania était torpillé. L’émotion fut intense. D’aucuns affirment qu’à ce moment l’opinion publique eût accueilli avec faveur une déclaration de guerre. Ce n’est pas si sûr que cela. La démission immédiate de M. Bryan, dont la popularité et l’influence, quoi qu’on en dise, restent considérables, aurait certainement provoqué une forte opposition. Les arguments convaincants dont il se servit, quelques jours plus tard, pour justifier son attitude contribuèrent d’autant plus à calmer l’indignation populaire qu’il fut bientôt connu qu’après la démission du secrétaire d’Etat, la note de protestation de son successeur, M. Lansing, avait subi de notables adoucissements. L’incertitude générale sur la nature de la cargaison du Lusitania, l’affirmation des Allemands qu’elle se composait en partie de contrebande -de guerre et, de plus, que le vaisseau était armé, la promesse conditionnelle du gouvernement allemand de ne plus couler de navires sans avis et de veiller au sauvetage des voyageurs et des équipages — tout cela apparut, aux yeux d’un grand nombre, comme de suffisantes atténuations du crime. De tous les Américains avec qui j’ai causé, celui qui m’a affirmé avec le plus d’assurance qu'au moment du désastre, l’opinion était mûre pour la guerre, reconnaissait avec la même franchise qu’à peu de jours de là, la réaction était suffisante pour empêcher l’action du président. Ceci n’indique pas un sentiment très profond. La réaction fut d’autant plus marquée que, d’une part, les Allemands observèrent, quelque temps, les garanties conditionnelles données au président et que, d’autre part, les Anglais multiplièrent les recherches et les saisies maritimes et se mirent à intercepter les mailles américaines afin d’y chercher la trace 'des intrigues allemandes aux Etats-Unis. A un certain moment, l’opinion américaine, exclusivement américaine, eût accueilli aussi favorablement une rupture de relations avec l’Angleterre qu’une prise d’armes contre l’Allemagne. Ceci pour l’opinion agressive. Quant aux pacifistes, ils étaient généralement disposés, comme leur chef virtuel, M. Bryan, à considérer les opérations anglaises et allemandes comme également vexatoires, comme une double conséquence de l’état de guerre, et qu’il valait mieux les prendre en patience que d’accroître le cataclysme en s’y précipitant.
Réélection de M. Wilson — Action de la finance anglo-américaine.
Tel était l’état général 'des esprits au moment de l'élection présidentielle de novembre. J’en ai analysé sommairement, pour les lecteurs du Devoir, le caractère et la portée: inutile d’y revenir1. On ne saurait trop répéter, cependant, que la réélection du président fut, de l’aveu de tous les hommes sincères et avertis, un éclatant et péremptoire témoignage du désir du peuple américain d’éviter les dangers et le fardeau de la guerre. “Vote for Wilson because he kept us out of the war”, tel était le slogan populaire des partisans de M. Wilsôn. Il lui a valu des centaines de mille votes.
Un détail curieux de cette élection, c’est le désarroi momentané qu’elle a causé dans la propagande des journaux affiliés à la junte de Wall Street, autant que dans la presse anglophobe ou germanophile. La manoeuvre prudente de M. Wilson et la tactique plus grossière mais non moins déconcertante de M. Hughes, déroutèrent également partisans et adversaires de Tintervention.
L’élection faite, la presse anglophile reprit son aplomb et sa campagne. Conduite par une direction unique et un dessein arrêté, de plus favorisée par les circonstances, elle montra infiniment plus de force et d’habileté que la presse anti-interventionniste, tiraillée en tous sens par les Irlandais anglophobes (eux-mêmes fractionnés en plusieurs groupes), les germanophiles et les pacifistes outranciers. Une solution devenait urgente. Pierpont Morgan et ses associés avaient souscrit, à titre d’iinderwriters, pour des centaines de millions valant de valeurs anglaises, françaises, etc. Mais ils n’avaient réussi à en placer qu’une fraction. Le reste leur restait sur les bras. Le bureau de contrôle des banques fédérales avaient même interdit à ces institutions l’achat d’une trop forte proportion de valeurs étrangères. Seule une déclaration de guerre, immédiatement suivie de la levée de l’embargo sur les valeurs étrangères de provenance ententiste, puis d’une émission considérable de papier d’Etat, qu’il serait possible de substituer ou d’ajouter, comme garantie, aux titres d’emprunt des gouvernements de l’Entente, pouvait sauver de la banqueroute plusieurs des underwriters, peut-être même la puissante maison Morgan. La répercussion sur le marché de Londres aurait été formidable. En résumé, pour le maintien de la puissance économique de l’Angleterre, il fallait que les Etats-Unis déclarent la guerre. Qu’on ne perde pas de vue cet aspect de la situation: il domine tous les autres. M. Lansing y pensait-il lorsqu’il déclarait, au lendemain de l’invite à la paix formulée par le président : “Jamais nous n’avons été aussi près de la guerre” ? Cette déclaration du secrétaire d’Etat, du principal aviseur du président, parut extraordinaire, folle même, aux yeux d’une foule de gens habitués à tout juger sans rien connaître. La suite des événements a démontré qu’au contraire cette brève note d’alarme était éminemment opportune.
1 L’élection de M. Wilson, — Devoir du 15 novembre 1916.
Avec une remarquable intelligence de ses propres intérêts, et aussi de l’opinion américaine, le groupe de financiers anglo-américains, intéressé à précipiter les Etats-Unis dans le conflit, s’attacha presque exclusivement à la campagne sous-marine, celle des opérations de guerre de F Allemagne qui menace le plus directement l’Angleterre. Pour combattre 1-a réaction dont j’ai parlé il y a un instant, elle s’employa constamment à rejeter dans l’ombre les inconvénients du blocus anglais et les tracasseries de l’Amirauté britannique, et à mettre en pleine lumière l’aspect odieux des torpillages allemands. Presque chaque jour, elle évoquait les spectres flottants des noyés du Lusitania. Elle trouva même le moyen de répandre l’impression que l’interception des correspondances américaines par les autorités anglaises, qui avait si fort indigné les Américains, au début, constituait en réalité une mesure de protection pour les Etats- Unis: elle avait permis au gouvernement américain de découvrir les complots allemands contre la république. Cette tactique avait l’immense avantage de placer la discussion sur un terrain qui en appelait à la fois à l’intérêt et à la sentimentalité des Américains.
La reprise accentuée des opérations sous-marines et le torpillage de quelques navires américains apportèrent un regain de succès à cette piopagande.
Derniers efforts pour la paix.
Avant de franchir le Rubicon, le président fit successivement deux démarches d’une extrême habileté, la seconde surtout. En décembre, il invita les belligérants à définir leurs exigences respectives. Puis, à quelques semaines de là, il exposa, devant le Congrès réuni, les conditions qu’il jugeait nécessaires pour assurer, non seulement la cessation des hostilités, mais encore et surtout une paix durable et l’accord futur des nations. Ce message au Congrès restera l’une des pièces maîtresses de la politique contemporaine.
Cette double démarche démontrait au peuple américain et au monde entier qu’avant d’entrer dans le sentier de la guerre, le chef de la grande république d’occident voulait épuiser tous les moyens de conciliation et tenter un effort suprême pour assurer la paix du monde autant que la sécurité de son propre pays. Le discours au Congrès, du 22 janvier, dénotait en outre un remarquable souci des conséquences possibles de l’entrée des Etats-Unis dans le conflit. En énumérant les conditions nécessaires de la paix et de l’ordre futur du monde, il laissait clairement entrevoir à tous, étrangers ou nationaux, alliés ou ennemis, que si les Etats- Unis étaient forcés d’entrer en lice, quel que fût le casus belli, ils combattraient pour des principes et des objets déterminés et s’efforceraient de faire triompher les uns et d’atteindre les autres, par les armes d’abord, puis dans la négociation des traités. Rarement, jamais peut-être, un chef d’Etat a montré un tel souci de ses responsabilités, une prévision si grande des conséquences de ses actes. C’est un acte de haute politique marqué au coin de la plus parfaite loyauté.
La révolution russe.
La dernière cause déterminante de la guerre, le coup décisif qui a rompu la digue, c’est la révolution russe. Qu’on ne s’étonne pas. J’ai parlé de la “religion démocratique” aux Etats-Unis. Elle est intense, touchante et grotesque à la fois, noble et sincère par certains côtés, perverse et fort dangereuse par quelques-uns de ses pontifes et des desseins qui les animent.
Aux Etats-Unis, la “démocratie” est une réalité vivante, avec ses avantages et ses inconvénients, ses séductions et ses mensonges. La masse y croit encore avec ferveur. Elle professe et pratique, ou du moins, croit pratiquer la maxime du “gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple”. La multiplicité des fonctions électives, le succès retentissant de certains hommes, partis de rien pour atteindre aux plus hauts sommets de la hiérarchie politique, entretiennent l’instinctive et irréductible illusion que tout Américain possède en puissance un titre à l’élection présidentielle, sénatoriale, etc., — comme les conscrits de Napoléon portaient dans leur giberne le bâton de maréchal. Plus que partout ailleurs, la ploutocratie a mesuré ses chances de succès et tout ce qu’elle peut récolter de profits dans les aléas du régime électoral et la corruptibilité des politiciens de tout acabit. Enfin, dans les sphères plus hautes et plus restreintes, un bon nombre d’hommes d’Etat, de diplomates et de fonctionnaires ont subi de près, au cours de leur carrière, le dédain aristocratique des gouvernants et des diplomates de l’Europe. Je signale ce dernier trait; il a son importance, pour l’Angleterre surtout: de tous les Européens, ce sont les Anglais qui ont le plus souvent blessé la vanité susceptible des “parvenus” américains et des diplomates “en manches de chemise”. Ceux-ci s’en souviendront le jour où le régime monarchique subira l’épreuve décisive, en Angleterre.
A ces éléments anciens, ou surgis du vieux fond national, i-1 faut ajouter l’énorme appoint des révolutionnaires de tous les pays, accourus aux Etats-Unis, depuis 1848 surtout. De ces révolutionnaires étrangers, la Russie a fourni, ces années dernières, la plus grosse part.
Cette conjonction de forces et d’influences, de préjugés, d’intérêts ei de sentiments, suffit à expliquer la haine constante, croissante même, de l’autocratie, de la monarchie et des vieux régimes. Tant que le gouvernement des Tsars a subsisté, des millions d’Américains auraient hésité. ù départager les belligérants. J’écrivais, récemment, que si l’on apprenait, un jour, que le gouvernement américain a fait du renversement du Tsar la condition de l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, il ne faudrait pas s’en étonner outre mesure b Ceci ne veut pas dire que M. Wilson a ordonné 'la révolution et que ses représentants à Pétrograd y ont prêté la main. Mais ce dont je suis absolument persuadé, c’est que, tant que le Tsar a régné, le peuple américain n’a pu se résoudre à voir dans la coalition des Alliés les “champions de la démocratie”. Si Ton accepte la théorie que la finance anglo-américaine avait besoin de l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, on peut, sans trop forcer 1? 30te, pré-
1 Après la guerre , la révolution, II, — Devoir du 24 avril 1917.
sumer que les mêmes influences d’argent qui ont fait le siège de l’opinion américaine ont porté un intérêt pratique aux agissements des révolutionnaires de Pétrograd. Ce n’est pas sans réflexion que le plus fidèle porteparole de la plou tocratie impérialiste au Canada, 'le Star, a pu écrire, au lendemain de la révolution, que les gouvernements anglais et français avaient probablement aidé à son succès. Ce n’est pais pour faire une simple phrase à effet que le “dictateur” de l’Empire, M. Lloyd George, a télégraphié aux révolutionnaires russes qu’ils avaient rendu à la cause des Alliés “le plus signalé 'des services”.
Haine des monarchies — Influence des loges.
Quoi qu’il en soit, la révolution russe a été comme le torrent qui a emporté les (dernières hésitations américaines. Comme l’on sait, de tous les chefs d’Etat le président des Etats-Unis a été le premier à reconnaître officiellement le nouveau gouvernement révolutionnaire.
Le plus pondéré des Américains que j’ai rencontrés depuis un an, jurisconsulte de haute valeur, qui a occupé quelques-unes des plus hautes fondions de l’Etat, à l’intérieur et à l’étranger, me disait à ce sujet: “La révolution en Russie a été le facteur décisif de notre entrée dans la guerre. Enfin, s’est dit le peuple américain, nous pouvons nous dire qu’en prenant les armes contre l’Allemagne nous combattons vraiment pour la démocratie!” Puis, d’emblée, sans attendre une seconde interrogation» il ajoutait: “Et soyez certain qu’avant que nous mettions bas les armes, William HohenzoMern et Charles Hapsbourg auront pris le même chemin que Nicolas Romanoff!” Notez que l’homme qui pariait ainsi, les yeux flamboyants, la face congestionnée, est, par tempérament, par habitude, par culture, ce que les Anglais et les Américains appellent un judicial mind. Dans la politique américaine, il est tenu pour un conservateur, voire un réactionnaire. Que penser des autres?
A cent lieues de là, un homme également éminent, quoique moins en vedette, d’une culture plus haute encore, d’une extraordinaire douceur de tempérament, d’une rare modération d’esprit, pacifiste convaincu, me répétait presque textuellement les mêmes paroles. “Mettez-vous bien ceci dans l’esprit”, s’écria-t-i'l tout à coup, avec une passion extraordinaire: “jamais Woodrow Wilson n’apposera sa signature à un traité de paix qui portera les noms de William Hohenzolllern et de Charles Hapsbourg!” Je voulus lui objecter le paragraphe du discours du 22 janvier, où M. Wilson indiquait comme l’une des conditions essentielles de la “société des nations”, l’interdiction à chaque Etat de fomenter la révolte dans les autres pays; j’y ajoutai les déclarations de M. Asqu'ith sur la liberté de chaque nation, grande ou petite, de vivre sa propre vie — déclarations virtuellement répétées par iM. Wilson lui-même. “De quel droit”, concluai-je, “le président des Etats-Unis imposerait-il aux Allemands le gouvernement de ses prédilectious? Tolérerait-il qu’un gouvernement étranger dictât au peuple américain la forme et les conditions de sa vie nationale?” — “Ce n’est pas logique, je l’avoue; mais”, ajouta-t-il avec un fin sourire, “M. Wilson n’impose pas ses vues au peuple allemand; il se borne à lui dire à quelle condition le gouvernement américain, provoqué par l’Allemagne, fera la paix. Cette paix, nous ne
voulons pas la faire avec les rois parce que nous n’avons pas confiance dans leur parole, et parce que nous croyons que le maintien des monarchies est incompatible avec l’ordre nouveau dont M. Wilson, dans son discours du 22 janvier, a tracé les grandes lignes.” Ce raisonnement et ce sourire m’ont démontré que les Américains modernes n’ont pas renoncé aux ressources de l’antique casuistique protestante. Je me suis rémémoré la consultation théologique de Luther expliquant à Philippe ide Hesse comment il peut prendre deux femmes sans blesser la morale évangélique. J’en ai conclu, aussi, qu’en faisant, dans son message de guerre, une distinction si nette entre le Kaiser et le peuple allemand, le président n’avait pas, lui non plus, écrit une simple phrase à effet.
Depuis un an, j’ai rencontré un grand nombre d’Américains de toutes les classes, de tous les partis, de toutes les écoles. Sur un seul point, je les ai trouvés d’accord ; c’est celui-ci : “Si nous entrons en guerre,” — les uns la voulaient, les autres non — - “nous ne ferons la paix que lorsque tous les trônes de l’Europe seront tombés et l’universelle démocratie établie.” Quelques-uns faisaient une exception pour le roi d’Angleterre, “because he is a mere figure head”. C’est à peu près la réponse de la Gazette à l’extraordinaire manifeste de H. G. Wells. Je doute fort de l’efficacité de ce plaidoyer. Les institutions qui ne trouvent, dans la bouche de leurs propres défenseurs, d’autre justification que leur inutilité n’ont guère de chances de survie b
Si cet état d’esprit n’était que celui de la masse américaine, elle n’aurait peut-être pas d’influence immédiate sur le sort des monarchies européennes. Mais, on l’a vu, c’est l’opinion commune du peuple et des dirigeants de toutes les écoles, de tous les partis. C’est, je crois, l’opinion tics arrêtée du président. A certains égards, M. Wilson est un pur doctrinaire. Il possède, de plus, — il l’a prouvé — une singulière et persévérante énergie dans la poursuite de ses desseins. Enfin, ce qui est beaucoup moins connu, c’est un ambitieux, un très grand ambilieux. Il veut laisser un nom dans l’histoire. Il n’aurait pas été fâché de s’y faire inscrire comme “pacificateur” de l’Europe et du monde. Il caresse, avec une passion plus profonde peut-être, l’espoir de passer à la postérité comme le démolisseur des trônes et l’ordonnateur de la démocratie universelle. Ce rôle lui sourit d’autant plus qu’à l’exemple de beaucoup d’autres il est très féru de l’illusoire conviction que
1 Depuis que ces lignes ont été écrites, la New Republic (de New-York, numéro du 19 mai) a publié un article de M. Wells, intitulé: “The future of Monarchy.” Sous couleur de désir de sauver la monarchie anglaise, c’est la thèse la plus perfidement propre à créer aux Etats-Unis un courant irrésistible en faveur de l’établissement d’une république en Angleterre. Je me borne à en citer ces passages caractéristiques:
“After 1871, a constellation of quasi-divine Teutonic monarchs, of winch the German Emperor, the German Queen Victoria, the German Czar, were the greatest stars, formed a caste apart, intermarried only among themselves, dominated the world. .
“No peace with the Hohenzollern is a cry that carries ivith it the final répudiation of emperors and kings. .
Plus loin, il affirme l’existence “of an enormous amounl of republican talk in Great Britain at the présent time”; et il attribue ce sentiment au soupçon grandissant que la monarchie anglaise conspire avec les autres monarchies contre les républiques alliées. On sait que c’est à l’aide de cette thèse que les gouvernements français et anglais ont fait ou laissé expliquer l’appui secret qu’ils ont donné à la révolution russe.
la démocratie universelle est le plus sûr garant de la paix mondiale. Quand, la paix faite et peut-être avant, il se mettra à l’oeuvre, il n’aura pas de peine à se faire suivre dc-s chefs de l’Angleterre “démocratique”, de la France “des Droits de l’homme”, de la Russie révolutionnaire. Les rois peuvent s’apprêter à déménager.1
Dans une précédente étude, j’ai noté le rôle des loges maçonniques dans la révolution qui se poursuit. On ne saurait l’ignorer aux Etats- Unis, la patrie par excellence des sociétés secrétes. Avant la révolution russe, les loges étaient apparemment hésitantes. Depuis le triomphe des “frères” de Russie, il semble que l’accord se soit fait. De là, je crois, — entre autres causes — l’empressement que tant de républiques latines ont mis à rompre avec l’Allemagne, à l’instigation des Etats-Unis. C’est la première fois, dans l’histoire des deux Amériques, que tant de nations sud-américaines s’empressent de répondre à l’appel du chef de la grande république anglo-saxonne. D’ordinaire, elles se méfient davantage. Cette volte-face est d’autant plus étrange que, jusqu’à ce moment, les républiques latines avaient tenu à marquer leur neutralité absolue dans le conflit européen. L’on n’ignore pas que, dans plusieurs de ces pays, la franc-maçonnerie exerce une influence considérable.
1 Le Gaulois du 28 avril, arrivé à Montréal ces jours derniers, nous apporte une grave et significative confirmation de ces pronostics. Il résume, d’après le Morning Post (de Londres), les décisions arrêtées entre le président Wilson et M. Balfour, ministre des Affaires étrangères à Londres et chef de la délégation anglaise à Washington
“Dans leurs entretiens,” dit le Gaulois, “M. Balfour n’a pas parlé de traité “d’alliance; de même que le président Wilson n’a pas offert de signer un engagement “quelconque:
“Mais — -ajoute le correspondant [du Morning Post] — ■ l’accord est complet entre “les deux personnalités. M. Wilson a particulièrement insisté sur ce point qu’aucune “paix ne sera conclue, ni avec les Hohenzollern, ni avec personne ayant des attaches “avec eux, parce que le peuple américain tout entier est fermement convaincu que, “pour le maintien et le développement de la civilisation, tout, ce que représente le nom de “Hohenzollern doit être exterminé.”
A qui s’applique ces paroles: “ni avec personne ayant des attaches avec eux," si ce n’est à la famille royale d’Angleterre, plus intimement apparentée aux Hohenzollern que toute autre monarchie d’Europe? Si l’on en doute, qu’on lise l’article de H. G. Wells, cité dans la note précédente.
A noter que le Gaulois est, en France, l’organe du royalisme accommodant ; que le Morning Post est, en Angleterre, le mouthpiece du torysme traditionnel dont M. Balfour est le chef incontesté; et, surtout, que la censure anglaise et la censure française ont laissé passer ces deux notes sans leur faire subir la moindre coupure. Les chefs politiques, à Londres, à Paris et à Washington, se seraient entendus pour jeter “Georges Hanovre” par-dessus bord, à la première occasion favorable, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement pour y préparer l’opinion.
2 Apres la guerre, la révolution, III, — Devoir du 25 avril 1917.