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BENOÎT XV

Du Vatican, 1er août 1917,

Lettre de Son Eminence le Cardinal Gasparri, Secrétaire d’État,

à Sa Grandeur Monseigneur l’Archevêque de Sens1

Secrétairerie d’État de Sa Sainteté.

Du Vatican, 7 octobre 1917.

Monseigneur,

Je vous remercie de tout cœur de l’aimable lettre que vous avez eu la bonté de m’adresser. Le Saint-Père, à qui je me suis empressé de la communiquer, a fort goûté la juste appréciation faite par vous de l’Appel pontifical du 1er août dernier, en faveur de la paix.

1 Texte publié dans la Croix (de Paris) et reproduit dans le Devoir du 1er décembre 1917.

Vous connaissez sûrement, Monseigneur, ma lettre à Mgr l’évêque de Valence. Cette lettre exprime l’étonnement que m’a causé l’attitude généralement hostile de la presse française à l’égard de l’Appel pontifical. J’y ai démontré (ce qui du reste ressort avec évidence de la simple lecture du document pontifical) qu’aucun des points indiqués par le Saint-Père, comme bases d’une paix juste et durable, ne saurait blesser le patriotisme français.

Bien plus, quelques-uns de ces points sont nettement favorables à la France: de sorte que s’il y a dans la Lettre pontificale une nation favorisée, ce n’est ni l’Allemagne ni l’Autriche, mais bien la France et la Belgique. Ma surprise et mon étonnement furent donc très grands.

On a présenté l’acte pontifical comme inspiré par les empires centraux et spécialement par l’Autriche. Cette assertion est complètement fausse. Les déclarations du Saint-Siège et celles du chancelier allemand, la réponse des empires centraux, l’opposition de la presse pangermaniste et conservatrice d’Allemagne mettent ce point hors de doute; je puis ajouter que, par un retard tout à fait involontaire dans la transmission, l’empereur d’Autriche et son gouvernement ont été les derniers à connaître la Lettre pontificale.

D’ailleurs la genèse de l’acte pontifical est très simple, et il n’est besoin de recourir à aucune inspiration étrangère. Par les déclarations des hommes d’Etat ou des Parlements des puissances belligérantes, le Saint-Siège avait constaté, avec la plus vive satisfaction, que, sur certains points fondamentaux, on était substantiellement d’accord; il a donc réuni ces différents points, invitant les puissances elles-mêmes à les préciser, à les compléter, à les examiner dans un esprit de conciliation, en tenant compte, dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples: et voilà tout l’acte pontifical du 1er août.

Ainsi, par exemple, presque tous les belligérants: Russie, France’ Angleterre, Allemagne, Autriche, avaient déclaré que la paix devait être conclue sans indemnités. La Russie, l’Allemagne, l’Autriche ne faisaient pas de distinctions entre les dépenses de guerre et les dommages causés par la guerre, indiquant par là même que la réparation de ces dommages ne serait pas exigée. Seul, M. Ribot déclara que, dans les futures tractations de paix, la France se réservait le droit de réclamer la réparation des dommages causés sur son territoire, sans nécessité aucune, par la faute des autorités militaires. C’est pourquoi, dans le troisième point de l’Appel pontifical, le Saint-Siège propose, comme règle générale, la condonation réciproque des dépenses et dommages de guerre, ajoutant que si dans quelques cas des raisons particulières s’y opposent, ces raisons devront être pesées avec justice et équité. Conçue en termes généraux, cette proposition n’exclut pas les réserves formulées par M. Ribot; et la France demeure libre de juger si, même dans l’hypothèse de la victoire, il lui convient de prolonger la guerre, fût-ce d’une seule année, pour réclamer de l’Allemagne la réparation des dommages dont elle serait coupable.

On a dit encore que le Saint-Père, en qualité de juge suprême de la morale et de la justice, devait avant tout déclarer de quel côté sont les torts, de quel côté le droit. Étrange critique, en vérité! Dans l’intérêt de l’humanité, le Saint-Père dans sa lettre assume l’office de médiateur faisant du mieux possible pour amener les nations belligérantes, dont chacune prétend avoir raison, à déposer les armes, à entrer en conversation, à se réconcilier. Or, je le demande, appartient-il au rôle de médiateur de déterminer quelle est celle des parties en présence qui a tort, quelle est celle qui a raison ? A vouloir trancher cette question, est-il probable qu’il atteindrait le but qu’il se propose: celui de faire entrer les parties dans la voie de la réconciliation et de la paix?

Enfin, et j’omèts d’autres points de moindre importance, on a objecté que les propositions du Saint-Père ne sont pas toutes réalisables. On a dit en particulier que le désarmement réciproque et simultané doit être mis au rang des aspirations destinées à demeurer sans effet. Or, le désarmement est voulu par tous sans exception, comme l’unique moyen pour éloigner le péril de la guerre, pour remédier aux difficultés financières des Etats, pour empêcher les convulsions sociales qui sans cela sont trop malheureusement à prévoir. Mais dès qu’il s’agit de déterminer le moyen de réaliser et de maintenir ce désarmement, l’accord cesse. Je n’hésite pas à reconnaître franchement que de tous les systèmes envisagés jusqu’à présent, aucun n’est vraiment pratique. Et pourtant ce système pratique existe.

Le Saint-Siège, dans son Appel du 1er août , n'a pas cru, par déférence pour les chefs des peuples belligérants, devoir l’indiquer, préférant leur laisser à eux-mêmes le soin de le déterminer, mais pour lui, le seul système pratique et, de plus, de facile application avec un peu de bonne volonté de part et d’autre serait le suivant: supprimer, d’un commun accord entre nations civilisées, le service militaire obligatoire; constituer un tribunal d’arbitrage, comme il a été dit déjà dans l’Appel pontifical, pour résoudre les questions internationales; enfin, pour prévenir les infractions, établir comme sanction le boycottage universel contre la nation qui voudrait rétablit le service militaire obligatoire, ou bien qui se refuserait, soit à soumettre une question internationale au tribunal d’arbitrage, soit à accepter sa décision.

De cette sanction, lord Cecil lui-même, dans un de ses discours, a pleinement reconnu l’efficacité pratique.

Et de fait, pour omettre d’autres considérations, l’exemple récent de l’Angleterre et de l’Amérique dépose en faveur de l’adoption de ce système. L’Angleterre et l’Amérique avaient, en effet, le service volontaire, et, pour prendre une part efficace à la guerre actuelle, elles ont été contraintes de recourir à la conscription. Ce qui prouve que le service volontaire donne bien le contingent nécessaire pour maintenir l’ordre public (et l’ordre public n’est-il pas maintenu en Angleterre comme en Amérique, aussi bien, sinon mieux, que chez les autres nations?) mais il ne fournit pas les armées énormes requises par la guerre moderne. En supprimant donc, d'un commun accord entre nations civilisées, le service obligatoire

pour le remplacer par le service volontaire, on obtiendrait comme automatiquement et sans perturbation de l’ordre public le désarmement avec toutes les heureuses conséquences indiquées plus haut.

La conscription a été, depuis plus d’un siècle, la vraie cause d’une multitude de maux qui ont affligé la société: arriver à une suppresssion simultanée et réciproque sera le vrai remède. En effet, une fois supprimée, la conscription ne pourrait être rétablie que par une loi; et pour cette loi, même avec la constitution actuelle des empires centraux, il faudrait l’approbation du Parlement (approbation très improbable pour beaucoup de raisons et surtout à cause de la douloureuse expérience de la guerre actuelle) ; ainsi on arriverait à avoir, pour le maintien des accords intervenus, ce que l’on souhaite tant: la garantie des peuples. Si d’autre part, on réservait au peuple par voie de referendum, ou du moins au Parlement, le droit de paix et de guerre, la paix entre nations se verrait assurée, autant du moins qu’il est possible en ce monde.

Je m’aperçois, Monseigneur, que cette lettre est devenue trop longue; veuillez l’attribuer à mon amour pour la France, au plaisir que j’ai de m’entretenir avec vous et me croire, Monseigneur, votre serviteur et ami.

P. cardinal Gasparri

Discours de Sa Sainteté Benoît XV1

à l’occasion de la fête de Noël, 1917

Nous vous sommes reconnaissant, Monsieur le cardinal, à vous et à tous vos éminentissimes collègues, dont vous venez d’être l’interprète non moins éloquent qu’autorisé, du réconfort que Nous ont apporté vos paroles par lesquelles vous Nous exprimiez les vœux du Sacré Collège pour les toutes prochaines solennités de Noël. Habitué désormais et, par une disposition divine, destiné à ne goûter que tempérées par l’affliction les joies elles-mêmes des plus douces solennités, Nous Nous préparions à répéter les gémissements du Père et les anxiétés du Pasteur, en commémorant pour la quatrième fois, en ces jours de guerre, l’anniversaire de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Oh ! combien d’âmes nous voyons dans l’épreuve aujourd’hui! combien dans l’obscurité et dans la crainte pour demain ! Préposé à la garde du troupeau que, seul, un faux pasteur pourrait se résigner à voir en proie aux tueries, Nous sentions comme Paul une douleur aiguë depuis que Nos

1 En réponse aux vœux du Sacré Collège, présentés par S. E. le cardinal Vannutelli, cardinal doyen, à l’occasion de la fête de Noël 1917. Ce texte est celui que la Croix (de Paris) a publié le 27 décembre 1917 et le Devoir, le 22 janvier 1918.

efforts pour la réconciliation des peuples étaient restés vains. Ce qui Nous causait une particulière affliction n’était point de n’avoir pas obtenu la réalisation de Nos désirs, mais de voir que la tranquillité des nations en était retardée, d’avoir vu tomber à vide l’invitation que Nous avions adressée aux chefs des peuples belligérants.

Du haut des tribunes les plus autorisées avaient été annoncées quelques bases principales d’accord propres à développer une entente commune. Nous les avions simplement recueillies pour inviter les chefs des Etats belligérants à en faire l’objet d’une étude particulière, dans le seul but d’arriver plus vite à satisfaire le vœu qui gît secret et comprimé dans le cœur de tous.

Lorsque cependant Nous avions constaté, ou qu’on ne daignait point Nous écouter, ou qu’on ne Nous épargnait ni le soupçon ni la calomnie, Nous avions bien dû reconnaître en Nous le signum cui contradicetur . Nous trouvions un réconfort dans la pensée que Notre invitation à la paix, n’ayant pas en effet visé à des résultats immédiats, aurait peut-être pu se comparer au grain de froment au sujet duquel le divin Maître nous enseigne qu’il n’en sort point d’épi avant qu’il ait été lui-même décomposé par la chaleur du sol. Nous trouvions surtout Notre réconfort dans la conscience du droit et du devoir que Nous avons de continuer au milieu du monde la mission pacifique et pacificatrice de Jésus-Christ. Aucun obstacle et aucun péril ne Nous semblaient capables de briser Notre volonté d’obéir au devoir et d’exercer le droit de celui qui représente le Prince de la paix, mais Nous ne nions point qu’à voir les énergies des nations naguère florissantes poussées au paroxisme de la mutuelle destruction, et dans l’effroi que Nous causait le suicide toujours plus proche de l’Europe civilisée, Nous allions Nous demandant tristement quand donc et comment prendra fin cette cruelle tragédie? Votre parole, Monsieur le cardinal, est venue bien à propos, et Nous applaudissons à l’opportunité du conseil qui vous a fait considérer le présent conflit des nations à la lumière de la foi, et qui vous a fait puiser dans la foi aussi la persuasion que les présentes calamités ne prendront point fin avant que les hommes retournent à Dieu.

Mais Nous voulons transformer en une vraie promesse de jours meilleurs le réconfort qu’il Nous plaît de tirer des paroles du Sacré Collège par la bouche de son éminentissime doyen qui Nous a présenté les vœux de Noël. C’est pourquoi Nous ne Nous bornons pas à reconnaître l’importance du retour à Dieu, qui vient d’être affirmée. Mais, par le vœu le plus ardent de Notre cœur, Nous appelons l’heure de ce retour salutaire de la société contemporaine à l’école de l’Évangile. Quand les aveugles d’aujourd’hui auront vu et que les sourds auront entendu, quand toute déviation sera redressée et toute aspérité aplanie, quand, en un mot, l’homme et la société seront retournés à Dieu, alors, et seulement alors, toute chair verra le salut de Dieu. V idebit omnis caro salutare Dei. Et au pauvre et à l’affligé sera annoncée cette bonne nouvelle, la paix.

Oh ! la grande leçon que l'Église nous répète par les paroles de la liturgie propre à ces jours sacrés! Qu’il retourne donc au giron du Seigneur

quiconque désire que sa main vengeresse s’arrête. Que la malheureuse humanité revienne à la sagesse; qu’elle retourne, oui, qu’elle retourne au Seigneur. Comme le dérèglement des sens précipita un jour des cités célèbres dans une mer de feu, ainsi, de nos jours, l’impiété de la vie publique, l’athéisme érigé en système de prétendue civilisation ont précipité le monde en une mer de sang. Mais, sur les ténèbres qui enveloppent la terre, resplendit encore, haute et tranquille, la lumière de la foi. Qu’elle se lève donc vers le rayon bienfaisant, l’obstinée paupière de l’œil mortel. Pour Nous, Nous souvenant de Notre devoir sacré, Nous crions aux fils de Notre âge, avec les accents des voyants antiques: “Retournez ! Retournez au Seigneur !” Et pour retourner au Seigneur, il suffirait d’aller à Bethléem avec la simplicité des pasteurs. 11 suffirait d’écouter quelle est la voix qui descend, messagère du ciel, sur la divine crèche. Oh ! paix du Christ, chère à tout âge qui te possède, combien plus chère tu devrais être au nôtre qui, depuis si longtemps, t’a perdue. Mais la paix annoncée par les anges à Bethléem ne veut pas de haines, ni de vengeances, ni de cupidités, ni de tueries. C’est une voix de douceur et de pardon. C’est une promesse faite; bien plus, c’est une récompense annoncée aux hommes de bonne volonté. Oh ! qu’ils ne l’oublient point ceux qui, dans l’anniversaire des fêtes de Noël, reconnaissent l’invitation de retourner au Seigneur en passant par Bethléem.

Mais peut-être le langage de Bethléem ne suffit-il point. Admirons le conseil divin qui, précisément en ces jours-ci, fait retentir le langage plus fort encore à l’oreille de qui doit retourner à Dieu, et allons de là à la cité de David sur les traces sacrées du Christ et sur celles de quiconque méprise tout pour suivre le Messie. Allons à Jérusalem. Sur les routes de Judée, ceci est de l’histoire contemporaine, ont avancé de concert le conseil humain et le dessein de Dieu et, tandis que le premier a soumis ces régions, celui-ci a satisfait le vœu séculaire de nos pères en rendant à la foi chrétienne les enceintes sacrées et le sol vénérable où fut versé le sang par lequel nous fûmes rachetés.

Jérusalem, ville céleste et bienheureuse vision de paix, fais monter vers Dieu, de qui tu as vu le sublime sacrifice, l’hymne de l’allégresse, de la reconnaissance, de l’amour, et parle, toi aussi, en ces solennités de Noël. Les angéliques concerts de paix retentirent à Bethléem aux oreilles des hommes marqués par la bonne volonté, mais c’est en toi que fut coupé le symbolique rameau d’olivier et qu’il fut étendu aux pieds du Prince de la paix, tandis que le peuple et les enfants faisaient résonner le cri de: “Hosanna, au Fils de David !”

Tout le monde voit que les événements récemment accomplis dans la cité de Jérusalem ont eux aussi leur langage particulier qui ajoute à la force de l’invitation que Nous adressons aux peuples de retourner à Dieu, parce que à Jérusalem fut béni Celui qui se présentait non au nom des hommes d’armes, mais au nom du Seigneur.

On trouvera donc bien justifié le réconfort que Nous avons trouvé dans les paroles qui ont accompagné les vœux du Sacré Collège.

Et, à Notre tour, Nous offrons cordialement l’expression de Nos vœux les plus joyeux à cet auguste Sénat, comme à la plus chère des assemblées et comme à l’organisme le plus élevé de la puissance pontificale dans le gouvernement de l'Église. Et ces souhaits qui tirent leur prix de la Bénédiction pontificale, Nous les présentons aussi aux évêques, prélats, prêtres et laïques qui ne font pas seulement Notre couronne, mais qui, comme Nous l’espérons participent en ce moment au vœu que le monde retourne bientôt à Dieu, afin que Dieu, ayant vu sa justice satisfaite, rende à la terre le don ineffable de la paix.

Table des Matières

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