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Avertissement . ni

LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE ET LA GUERRE (27 août 1914 ) . 1

le pape ne meurt pas (4 septembre 1914) . 6

l’appel du pape (8 août 1915 ) . 11

la réponse au pape ( 6 août 1915) . 16

la guerre À la guerre — Le culte de la force (7 août 1915) . 22

— — — Nationalisme et Impérialisme (10 août 1915) 29

— — — Organisation de la paix (11 août 1915) . . . 34

le pape et la guerre — Éveil des consciences (81 décembre 1915) . . 40

Allemagne et Angleterre — Qui veut la paix ? — I — (11 avril 1916) 47

— — — — II— (12 avril 1916) 53

le pape seul veut la paix (13 avril 1916) . 61

l’effort pour la paix (12 août 1916) . 66

une nouvelle parole du saint-siège (25 septembre 1916) . 71

la démarche de l’allemagne (14 décembre 1916) . 79

espoirs de paix (27 décembre 1916) . 86

après la guerre, la révolution — I — (28 avril 1917) . 93

— — — II — (24 avril 1917) . 95

— — — III — (25 avril 1917) . 99

l’appel du pape (18 août 1917) . 105

le pape et le président — Que veut M. Wilson ? (80 août 1917 ) 112

— — — -La lubie démocratique (31 août 1917). . 115

le manifeste lansdowne (1er décembre 1917) . 121

le discours de lloyd george — I — (8 janvier 1918) . 127

— — — II — (9 janvier 1918) . 130

le message du président — I — (10 janvier 1918) . 135

— — II — (11 janvier 1918) . 139

triomphe et justification du pape (12 janvier 1918) . i . 143

APPENDICES

I lettre de s. s. benoît xv (28 juillet 1915) . 149

II allocution consistoriale (6 décembre 1915) . 151

III lettre de s. s. benoît xv au cardinal Pompili (4 mars 1916) . . 154

IV interview du cardinal gasparri (septembre 1916) . 156

V note du pape aux chefs des peuples belligérants (1er août 1917) . 159

VI lettre du card. gasparri à l’archev. de Sens (7 octobre 1917) . . 162 VII discours de s. s. benoît xv au Sacré Collège (25 décembre 1917) 165

DISCOURS ET PUBLICATIONS DIVERSES DE M. HENRI BOURASSA

EN FRANÇAIS

Grande-Bretagne et Canada (épuisé), 1901 . $0.25

Le patriotisme canadien-français (épuisé), 1902 . 10

Les Canadiens-français et l’Empire britannique (épuisé), 1903... .25

Devant le tribunal de l’histoire (trad. de Goldunn-Smith) (épuisé) 1903 . 10

* Les Écoles du Nord-Ouest (épuisé), 1905 . 10

La Publicité (prospectus), 1909 .

Le projet de Loi navale (épuisé), 1910 . 10

Religion, Langue et Nationalité (Discours au Congres Eucharistique

de Montréal) (épuisé), 1910 . 10

* La Convention douanière (épuisé), 1911 . 10

La Conférence impériale et le rôle de M. Laurier, 1911 . 25

Pour la justice, 1912 . 10

La langue française (Discours au Congres de Québec) (épuisé), 1912 . . .10

Le spectre de l’Annexion (épuisé), 1912 . 10

Le Canada et l’arbitrage international (épuisé), 1913 . 10

Le Canada à Lourdes (épuisé), 1914 . 10

La politique de l’Angleterre, avant et après la guerre (épuisé), 1914 .25

Le Devoir, son origine, son passé, son avenir, 1915 . 10

La langue française au Canada, 1915 . 15

* Que devons-nous à l’Angleterre? (épuisé), 1915. . . . 2.00

Le Devoir et la guerre — Le conflit des races, 1916 . 15

* Hier, Aujourd’hui, Demain (épuisé), 1916 . 75

* Le Problème de l’Empire (épuisé), 1916 . 10

L’intervention américaine, 1917 . 25

La conscription, 1917 . 10

L’emprunt de la “victoire” (épuisé), 1917 . 05

Le Pape, arbitre de la paix, 1918 . 60

EN ANGLAIS

Great Britain and Canada (épuisé), 1901 . 25

The French Canadian in the British Empire (Reproduit du Monthly

Review, sept, et oct. 1902), (épuisé) . 10

* The Reciprocity Agreement (épuisé), 1911 . 25

DISCOURS ET PUBLICATIONS DIVERSES DE M. HENRI BOURASSA

(Suite)

Why the Navy Act should be repealed, (épuisé), 1912 . 25

The Spectre of Annexation (épuisé), 1912 . 25

Impérial Relations (Empire Club, Toronto), (épuisé), 1913 . 10

Canada and International Arbitration (épuisé), 1913 . 10

French and English (épuisé), 1914 . 10

Ireland and Canada (épuisé), 1914 . 10

The National Duty of Canada, 1915 . 10

The Foreign Policy of Great Britain, 1915 . 25

* Canadian Nationalism and the War (épuisé), 1916 . 10

* Independence or Impérial Partnership (épuisé), 1916 . 25

Conscription, 1917 . 10

“Win the War” and lose Canada, 1917 . 02

A toute commande par la poste, ajouter 2 sous pour chaque brochure à 10 sous, S sous pour chaque brochure à 15 ou 25 sous, 10 sous pour Le Pape arbitre de la paix et pour Hier, Aujourd’hui, Demain, 15 sous pour Que devons-nous à l’Angleterre ? Pour faire recommander, ajouter 5 sous.

Des ouvrages ou brochures marqués d’une astérisque, il reste quelques exemplaires réservés aux bibliothèques publiques, (collèges, etc).

Henri BOURASSA

Directeur du “Devoir”

% Syndicats nationaux

OU

internationaux î

Reproduction d’articles parus dans le “Devoir”, du 15 avril au 7 mai 1919.

Prix : 10 sous

Imprimé au DEVOIR 43, rue St- Vincent

MONTRÉAL

Syndicats nationaux ou internationaux

Le choix s’impose

Conquêtes de l’Internationalisme — Salutaires réactions — Contre-

manœuvres

A maintes reprises, te Devoir a signalé le danger qui résulte ' de l’organisation internationale du travail. Le syndicalisme international et neutre est pernicieux en soi et dans tous les pays, parce qu’il ne tient aucun compte, dans la recherche des avantages qu’il propose à ses adhérents, de Dieu, de la famille et de la patrie, ces trois assises fondamentales de l’ordre social chrétien. Le péril est incomparablement plus grand ici que partout ailleurs, là cause de l’unique voisinage des Etats- Unis. Le syndicalisme international veut dire, au Canada, lie complet assujettissement des travailleurs canadiens au caprice et à la domination du travail américain syndiqué. C’est Lune des manifestations les plus complètes et les plus prenantes de la conquête morale et économique du Canada par les Etats-Unis.

Sans avoir peut-être pensé à tout cela, nombre d’ouvriers canadiens pressentaient le danger. Dès avant la guerre, de louables et intéressantes tentatives se dessinaient pour opposer à l’envahissante domination du syndicalisme américain la création et le développement de syndicats nationaux, généralement chrétiens. Ces initiatives avaient déjà produit des résultats pleins d’espérances, notamment aux Trois-Rivières, à Québec, à Ghieoutimi. A Montréal, le mouvement commence à prendre corps, depuis quelques mois.

Au début, les chefs de l'internationale ont paru dédaigner ce mouvement. Ils se bornaient à envoyer ou à laisser quelques sous-ordres canadiens essayer de mettre des bâtons dans les roues. Du reste, à mesure que s’affirmait le caractère catholique du syndicalisme national, les pontifes de l'internationalisme s’en désintéressaient. Forts de leurs gros bataillons, sûrs lde l’adhésion graduelle de tous les ouvriers de croyance catholique mais de mentalité faussée par le contact du protestantisme ou de l’indifférence religieuse, ills %ne tenaient nullement à ouvrir les rangs de l'Internationale à un groupe, insignifiant par le nombre, mais susceptible de faire surgir d’ennuyeuses discussions d’ordre moral ou national.

Mais voici que la situation change. Le socialisme fait d’énormes poussées au coeur du Conseil des Métiers et du Travail et, généralement, dans le monde des travailleurs, syndiqués ou non. La simple lecture

des délibérations des derniers congrès en fournit une preuve palpable. [La réalité est plus menaçante encore que l’apparence. A qui se tient un peu au courant, il n’est pas difficile de constater que les meneurs les plus dangereux ne sont pas ceux qui font ouvertement appel à la révolution et au chambardement général. Plus redoutables infiniment sont les chefs, modérés en apparence, qui, après avoir accueilli à bras ouverts les socialistes et les révolutionnaires de tout acabit, affectent maintenant de 'leur tenir tête et font appel à l’aide des catholiques et généralement de tous les gens effrayés du progrès des idées révolutionnaires. On peut même, sains pousser au paradoxe, affirmer que lies plus dangereux de tous sont les internationalistes catholiques qui, infectés à moitié, suggèrent d’enrayer la contagion en inoculant à tout le monde le virus qui les empoisonne.

'De multiples et souterraines démarches se poursuivent, depuis plusieurs mois déjà, à Montréal principalement, pour entraver la formation des syndicats nationaux et catholiques, pour engager un plus grand nombre de nos ouvriers dans les organisations internationales et même pour syndiquer, au profit et sous le joug de la Fédération américaine, une foule d’employés et de travailleurs de catégories diverses, dont le travail ou l’occupation ne cadrent nullement avec les syndicats auxquels on s’efforce de les affilier, ou plutôt de les assujettir. Afin de grossir les rangs du syndicalisme internationall, on n’hésite pas à violer les principes élémentaires du syndicalisme professionnel.

Pour mieux amorcer ’le mouvement et prévenir les oppositions, on fait discrètement le siège de toutes les influences susceptibles d’orienter l’opinion et l’action des catholiques en ces matières. Et afin d’entraîner ces influences, on prétexte la menace imminente du bolchévisme. Le syndicalisme international, affirme-t-on, est la seule force organisée capable de lutter contre le bolchévisme. Pourquoi les catholiques, au lieu de diviser les forces de résistance, n’entreraient-ils pas en nombre dans les syndicats internationaux afin d’y prêter main-forte aux internationalistes raisonnables et mater les révolutionnaires dangereux?

Sur les dangers réels et fictifs du bolchévisme — ou de ce qu’om se plaît à couvrir de ce nom nouveau mais qui n’est que le mal dont le monde souffre depuis quatre siècles: la Révolution — nous aurons bientôt l’occasion de revenir. Nous nous efforcerons die recherche ce que c’est que le bolchévisme ; quelle forme il menace de prendre chez nous ; quelles forces, quelles doctrines l’alimentent ; quels hommes sont ses fauteurs ou ses complices ; quelles mesures de salut public il faut lui opposer.

Pour l’instant, bornons-nous à étudier la situation qui se dessine dans le monde du travail et à rechercher la solution qui s’impose.

Faut-il favoriser ou combattre le principe même du syndicalisme ? Entre les deux formes concrètes de syndicalisme qui se disputent l’adhésion des travailleurs, faut-liili favoriser de préférence l’organisation de syndicats nationaux et catholiques; ou devons-nous, en raison des circonstances critiques de l’heure actuelle, pousser les Canadiens français

et les catholiques à grossir les cadres du syndicalisme international?

La première question appelle une réponse en droit et en fait, comme disent les avocats.

Raison d’être du syndicalisme ; ses avantages

Dans l’ordre théorique, je ne vois pas comment, surtout si l’on accepte la doctrine catholique de l’ordre social, on peut douter de la légitimité, j’oserais dire la nécessité, du syndicalisme ou, si l’on préfère un terme plus large, de l’organisation sociale du travail. Dans l’intérêt général de la société, voulue et fondée par Dieu, “il n’est pas bon que l’homme soit seul” ; il est légitime, il est juste, il est désirable que les diverses catégories d’hommes voués par vocation ou par nécessité à un ordre particulier d’activités intellectuelles, morales ou matérielles se rapprochent, se groupent, s’organisent méthodiquement, se protègent à l’occasion et s’entraînent mutuellement à leur perfectionnement moral et matériel, en raison de leurs activités propres, de leur profession, de leur métier.

Le principe du syndicalisme professionnel, bien compris et sagement appliqué, est le meilleur, le seul antidote contre l’individualisme prôné par la Dévolution française et l’école manchestérienne ; c’est également le seul obstacle efficace à opposer au despotisme, qui s’annonce effroyable et prochain, du socialisme étatiste ou communiste.

L’individualisme révolutionnaire a sacrifié la société à l’individu, puis l’individu faible à l’individu fort; il tend à ramener les peuples à l’antique concept païen: homo homini lupus.

ILe socialisme international, étatiste ou communiste, sacrifie l’individu à la société, et à la société dominée par d’incohérentes factions de théoriciens sans autorité morale, associés à d’abominables coquins sans foi ni loi.

Les deux systèmes font également abstraction, en théorie ou en fait, de Dieu, de l’ordre providentiel des sociétés, des droits et des obligations réciproques de l’individu et de la société, et du devoir absolu, universel, des hommes et de la société envers Dieu, leur auteur et leur fin. Entre ces deux concepts monstrueux de l’orgueil humain en révolte contre Dieu et voués là la destruction de tout ordre social, le principe du syndicalisme, du groupement des catégories sociales, se présente comme une solution désirable et nécessaire. Désirable, parce qu’il tend au développement du sens social et au perfectionnement des diverses activités qui font les civilisations complètes et supérieures; nécessaire, parce qu’il offre aux individus trop faibles par eux-mêmes l’occasion et le moyen de se protéger contre les cruautés de l’égoïsme individuel et d’épargner à la société tout entière l’abominable et abrutissante tyrannie du communisme ou de l’étatisme.

Mais pour que les syndicats professionnels puissent remplir cette double fonction de protéger les individus qui les composent et la société qui les renferme, ils doivent s’appuyer sur le concept chrétien de l’ordre

social; et les syndicalistes doivent être pénétrés de l’exacte notion de leurs devoirs envers Dieu, envers la société et envers leurs semblables. Ils doivent comprendre que, tout en se protégeant chacun dans l’ordre particulier qui fait la base professionnelle du syndicat, ils ne doivent jamais oublier que les droits de Dieu et le bien général de la société priment leurs intérêts professionnels ou particuliers.

(Si l’on accepte cette réponse à la première question, la seconde se résout d’elle-même. Nous nous y arrêterons tout de même un instant.

Principes directeurs ; l’internationalisme en fait fi

Le syndicalisme professionnel ne peut offrir, en toutes circonstances, une efficace protection ?à ses membres contre l’exploitation individuelle, il ne peut opposer une résistance sérieuse au socialisme intégral, qu’à la condition de se vouer résolument à la défense des trois assises fondamentales de la société chrétienne: Dieu, famille, patrie. Car c’est précisément à ces points vitaux de l’ordre social que s’acharnent, avec la même fureur persistante, l’individualisme révolutionnaire et le socialisme communiste ou étatiste. En complet désaccord sur ce qu’ils veulent édifier, individualistes et socialistes sont entièrement d’accord sur ce qu’ils veulent détruire. Ils sont également les ennemis de Dieu, des lois de Dieu et de l’ordre établi par Dieu.

Mais comment le syndicalisme professionnel pourra-t-il contribuer à maintenir ou 'à réédifier l’ordre social, à subordonner les appétits ou les intérêts de ses membres aux droits de Dieu et de la société, comment pourra-t-il être ou devenir un obstacle à la révolution sociale et au communisme, s’il commence par faire abstraction totale, et dans ses formules directrices, et dans les activités qu’il suggère à ses adhérents, des droits de Dieu, de la priorité du bien commun de la société sur les intérêts particuliers des catégories d’individus qui la composent?

Le syndicalisme international et neutre renferme en soi le germe des deux pestes dont ses chefs actuels, en Amérique, prétendent sauver la société et les syndiqués eux-mêmes.

Exclusivement préoccupés de protéger les intérêts matériels des ouvriers, les chefs du syndicalisme international d’Amérique ont groupé sans distinction des hommes de toutes les races, de toutes les religions et sans aucune religion, imbus des théories les plus diverses sur les principes qui doivent gouverner les rapports réciproques des hommes, des classes et des nations. Tant que leur action s’est bornée à chercher des solutions empiriques aux problèmes concrets d’ordre purement matériel et immédiat: relèvement des salaires, réglementation des heures de travail, composition des ateliers, etc:, leur tâche a été relativement aisée et bienfaisante. Encore serait-il facile de démontrer qu’en maintes occasions l’absence de tout principe moral directeur les a conduits, tantôt à subordonner l’intérêt général de la société à leurs exigences égoïstes, tantôt à sacrifier les intérêts mêmes des ouvriers à l’ambition des meneurs, à l’exploitation des politiciens et aux exigences des capitalistes.

Dans cette voie incohérente, les chefs, ou plutôt les sous-chefs du syndicalisme international au Canada, ont suivi leurs maîtres des Etats- Unis. Ils ont enrégimenté Indistinctement toutes les catégories d’ouvriers canadiens ou étrangers, nouvellement arrivés au pays; ils ont fait, eux aussi, abstraction totale des principes religienx et des exigences nationales; et, qui plus est, par la force même des choses, ils ont livré l’ensemble des travailleurs du Canada à la domination du syndicalisme américain.

Gompers et la guerre ; révolte des ouvriers

La guerre arrivant, le chef suprême du travail organisé d’Amérique, Gompers — Anglais de naissance, paraît-il, — s’est mis au service du gouvernement américain. Il a livré tout le travail syndiqué aux mains de la ploutocratie, acharnée à la fabrication des munitions et aux multiples spéculations de guerre. Il a fait avaler la conscription par les ouvriers américains et, naturellement, par les ouvriers canadiens, qui ne forment qu’une infime minorité dans l’immense année du syndicalisme international. Il a même réussi à faire faire sa besogne au Canada par les chefs ouvriers canadiens, qui s’étaient posés en adversaires résolus de la conscription et qui ont dû plier le cou sous le joug de leurs maîtres des Etats-Unis.

La guerre finie, et même avant la fin, l'a réaction s’est annoncée, formidable et agressive. La masse des ouvriers syndiqués, bâillonnés par leurs chefs autant que par les gouvernements, s’apprêtent à prendre leur revanche. Les meneurs bolehévistes, communistes, révolutionnaires de tout acabit, en profitent pour essayer de faire passer tout leur programme de désordre social à la faveur de la réaction naturelle contre le militarisme et les lois odieuses et tyranniques mises en vigueur durant la guerre. Ils ont d’autant plus de chances d’y parvenir, totalement ou partiellement, que les chefs, Gompers en tête, afin d’entraîner la masse à leur suite, ont passé le temps de la guerre à griser les ouvriers d’irréalisables espérances d’après-guerre. Gompers et ses comparses canadiens en sont, dans le monde ouvrier, au point où se trouvent Lloyd George, Wilson, Clemenceau et tous les chefs de la “démocratie triomphante” à l’endroit des peuples qu’ils ont menés à la boucherie. Victorieuses, mais déchirées, mutilées, saignées à blanc, les populations des pays alliés, comme celles de Russie et d’Allemagne, se sentent prises de colère au spectacle des ruses misérables de îa diplomatie, des mensonges de la politicaillerie et, plus encore, du luxe éhonté des profiteurs de guerre, qui s’étale cyniquement en face des tombes de leurs victimes . . .

Et l’on pourrait croire que cette poussée de rage et de revanche, qui gagne à deis degrés divers les millions d’ouvriers affiliés à l’Internationalle, va s’arrêter le jour où l’on aura fait entrer dans leurs syndicats quelques milliers de Canadiens français et câtholiques? Cette espérance est tellement invraisemblable, tellement extravagante, qu’on a peine à croire à la sincérité ou à la raison de ceux qui s’y rattachent et qui veulent la faire partager.

C’est comme si l’on venait nous dire : “Nous avons édifié une immense baraque de bois; nous avons systématiquement accumulé là-dedans les matériaux les plus inflammables; nous nous sommes volontairement privés de tous les appareils de sauvetage et d’extinction; puis, nous avons invité à venir habiter cette maison une foule de gens dont c’est, pour un bon nombre, l’usuel métier de mettre le feu; enfin, nous avons fermé la porte à clé et nous avons imposé là nos abrités les plus dures corvées, au bénéfice des bourgeois et des gouvernements autocratiques contre lesquels nous avions promis de les protéger. Or, voici que les énergumènes mettent le feu là la bâtisse et sont en train de faire croire aux bonnes bêtes que c’est la seule manière de recouvrer la liberté et de se débarrasser des corvées. Vous avez par ici un certain nombre d’arriérés qui .s’obstinent à vivre en famille, dans leurs humbles chaumières, solides il est vrai, et bâties sur le roc, mais trop petites et pas assez éclairées. Envoyez-les dans notre baraque éteindre le feu, sans eau ni pompe, ou périr avec les autres.”

A mon humble avis, la proposition ne serait guère à l’avantage, ni des sauveteurs impuissants, ni de la ville menacée, ni même des incendiés. Il semblerait plus pratique d’organiser le sauvetage en dehors, de briser les portes de la maison en flammes et d’inviter les gens peu soucieux de se faire griller vifs a en sortir pour prêter mainnforte aux pompiers plutôt qu’aux incendiaires. En fin de compte, dût la baraque flamber ou s’effondrer, cela vaudrait encore mieux que de propager l’ihcendie.

Il ne paraît pas démontré qu’en aucune occasion et dans aucun pays, on ait réussi à éteindre une conflagration en ajoutant du combustible; pas davantage qu’on ait rétabli l’ordre social en fournissant des recrues à l’armée du désordre, même quan'd les colonels, premiers instigateurs de la mutinerie, promettaient de faire mieux.

Les gens crédules et confiants qui seraient tentés de prêter mainforte aux chefs aux abois de l’Internationale du travail, n’ont qu’à relire l’histoire de Lafayette et des Girondins, ou celle de Lamartine et des gardes nationales de 1848, pour se persuader de l’entière inefficacité de ce procédé à rebours du bon sens.

Vrais et faux remèdes

Ce qui s’impose, ce n’est pas d’accroître les forces de résistance fort problématiques du syndicalisme international et areligieux, c’est au contraire et plus que jamais d’activer l’organisation de syndicats professionnels nettement nationaux et catholiques.

Ceux des chefs ou des membres de l’Internationale qui veulent sincèrement combattre le bolchévisme, tout en gardant l’appoint de protection professionnelle que vaut l’organisation syndicale, loin de combattre ce mouvement, devraient l’appuyer et le favoriser de toutes leurs forces. Ils y trouveraient l’argument le plus décisif pour rallier tous les hommes d’ordre, dans leurs propres syndicats, en leur démontrant l’urgence de

mater les énergumènes, sous peine de voir passer au syndicalisme national tous les ouvriers qui n’ont pas encore perdu le sens.

Mais ce qui m’intéresse plus que le sort des girondins de l’Internationale, c’est celui des ouvriers, et particulièrement de nos ouvriers canadiensnfrançais et catholiques; c’est surtout le sort de la nation dans son ensemble, de l’ordre national et social.

Examinons brièvement les raisons qui militent en faveur du syndicalisme national et catholique, au triple point de vue des travailleurs, des patrons et de la société dont nous faisons partie.

Et d’abord qu’il soit bien compris que, par “travailleurs”, j’entends — comme les socialistes, du reste — toute catégorie d’hommes appliqués à un travail intellectuel ou manuel qui comporte, pour tous ceux qui s’y livrent, une évidente solidarité de préoccupations, de besoins et 'd’intérêts. Par “patrons”, je veux dire également toute personne ou association de personnes utilisant les services d’un ou plusieurs groupes de travailleurs, pour faire fructifier un capital, développer et féconder une industrie, un commerce, une entreprise, une administration quelconque.

Couvert par cette large définition, je n’hésite nullement à affirmer: ln que toutes les catégories de travailleurs camadiens-français ont le droit de se grouper en associations ou syndicats professionnels et qu’ils trouveront dans les syndicats nationaux et catholiques le maximum d’avantages moraux et matériels; 2° que toutes les catégories de patrons de notre province ont intér.t à favoriser l'organisation de syndicats nationaux et catholiques; 3° que toutes les influences suceptibles de s’exerlcer sur l’opinion publique doivent l’orienter dans cette direction; 4° que c’est, pour la province de Québec, la manière la plus utile de travailler au maintien de l’ordre social et de l’unité nationale, dans toute la Confédération.

Voyons un peu s’il est possible de démontrer la vérité de ces propositions.

Le point de vue du travailleur

Fallacieux arguments des internationalistes

L’un des arguments usuels et faciles de la propagande internationaliste, c’est de représenter à nos ouvriers qu’en adhérant à 'la fédération des syndicats internationaux, ils bénéficient de l’énorme influence du travail organisé aux Etats-Unis. Et l’on fait jouer les gros chiffres : tant de cent mille ouvriers dans telle fédération, tant de millions dans telle brotherhood, etc., etc. L’argument est aussi fallacieux que celui des agents des grosses banques, des grosses compagnies d’assurance, des grosses sociétés de secours mutuels, etc.

Toute force se mesure en raison des forces contraires auxquelles elle fait contrepoids. Une entreprise financière ne vaut pas en raison de son actif ou de ses encaissements mais par l’excédent de son actif sur son passif, de ses recettes sur ses dépenses; et aussi, en raison de la quotité de la rémunération certaine qu’elle apporte au capital engagé. Quant à ses chances de prospérité constante, elles dépendent principalement des garanties de bonne administration qu’elle offre à ses actionnaires, des motifs de confiance qu’elle inspire à sa clientèle et de sa supériorité effective sur les maisons rivales.

De même, la force intrinsèque d’une association dépend beaucoup moins du nombre de ses membres, que de leur union morale et de la communauté d’idées et d’intérêts qui les a réunis; sa puissance d’action externe tient surtout à sa supériorité relative sur les forces rivales ou parallèles qui lui font concurrence.

Intrinsèquement, un syndicat professionnel est d’autant plus uni, partant plus fort, qu’il se compose exclusivement d’hommes possédant, en plus de la communauté d’intérêts matériels, l’unité de foi, de langue, de traditions. Et cette vérité s’impose davantage aux époques comme celle-ci, où les problèmes purement techniques du travail se lient de plus en plus à toutes les questions sociales et politiques.

Même dans le cadre le plus étroit de leurs activités, dans l’ordre de leurs relations immédiates avec les patrons et des exigences particulières de leur métier, les travailleurs d’une même catégorie seraient beaucoup plus forts, groupés tous ensemble dans leur milieu, qu’affiliés pour une partie seulement à des groupes lointains d’ouvriers de même catégorie, mais séparés d’eux par la distance et par maints obstacles d’ordre moral ou politique.

Prenons un exemple. Supposons que la masse des ouvriers canadiens-français et catholiques de la chaussure soit organisée en syndicats nationaux, la situation de tous les ouvriers en chaussure, dans la

province, serait infiniment plus forte qu’avec un certain nombre de syndicats affiliés à la fédération internationale, quelques syndicats nationaux et un nombre encore considérable d’ouvriers non syndiqués.

Or, tant que la masse de la population de la province de Québec restera catholique et française, il n’y a aucune chance que la masse des ouvriers entre dans les syndicats internationaux, même si les chefs internationalistes aux abois réussissaient à obtenir les appuis qu’ils sollicitent en ce moment.

Et puis, est-elle bien aussi puissante qu’on le prétend, cette fédération internationale ou, pour parler plus exactement, cette fédération américaine du travail? Mise en regard du chiffre global de la population des Etats-Unis, la proportion des ouvriers syndiqués, aux Etats- Unis, est-el'le notablement supérieure à ce que pourrait être la collectivité de nos ouvriers, groupés en syndicats nationaux, à l’égard de la population de la province? Or, en dépit des grandes phrases creuses sur la solidarité des travailleurs du monde, sur l’abattage des barrières de religions, de races et de nationalités, il est démontré, en Amérique comme en Europe, qu’aux heures décisives, la confraternité du travail cesse d’exister, à l’extérieur, pour rendre les ouvriers à l’ambiance générale des passions de race et, là l’intérieur, pour sacrifier les groupes les plus faibles de travailleurs à l’inertie égoïste ou à l’exploitation tyrannique des groupes les plus forts.

Désillusions et mécomptes

De cette double vérité, nos ouvriers affiliés aux fédérations internationales, autrement dit américaines, ont fait, à plus d’une reprise -déjà, la dure expérience. En vrais latins qu’ils sont, naïfs, jobards et logiques comme nous tous, Canadiens français, et comme les Français nos cousins, ils ont mordu aux belles tirades sur la fraternité des ouvriers; ils ont sacrifié, ou du moins, ils ont relégué à l’église et au foyer, leurs “préjugés” de race et de religion. Et pendant qu’ils se faisaient ainsi prendre, leurs “frères” anglo-saxons ne perdaient aucune occasion de servir les intérêts de leur race et de leurs patries respectives.

Sur le rôle joué pendant la guerre par Gompers et ses compères américains ou anglo-canadiens du Conseil central des Métiers et du Travail, au profit de l'impérialisme anglais, du jingoïsme américain, de l’unionisme canadien et des profiteurs de guerre des trois pays, je me suis suffisamment expliqué. 'Cette seule expérience, à défaut de toute autre, devrait suffire à ouvrir les yeux de nos ouvriers sur les dangers du syndicalisme international et leur démontrer qu’en regard de la fallacieuse “protection” du nombre se dresse la perspective, déjà vécue, de l’oppression tyrannique d’une majorité qui ne tient aucun compte de leurs sentiments, de leurs convictions, de leur vie familiale, de leurs traditions trois fois séculaires.

Dans l’ordre des simples revendications professionnelles, les épisodes instructifs ne manquent pas. Si nos ouvriers internationalisés, les

anciens surtout, voulaient ou pouvaient révéler tout ce qu’ils savent, tout ce qu’ils ont expérimenté, ils en diraient long sur la “protection” des chefs américains des diverses fédérations du travail. J’ai eu l’occasion de suivre d’assez près le règlement d’une grève d’employés de chemin de :fer, ici, à Montréal. Après avoir obtenu la sanction de la grève par le comité central de la brotherhood, ils ont vu les chefs du même comité, tous Américains, nécessairement, venir à Montréal, s’enfermer entre quatre murs avec les hauts fonctionnaires de la compagnie, et mettre fin à la grève, sans égard aux réclamations des ouvriers canadiens et juste à temps pour que les grévistes ne puissent toucher un sou d’indemnité de grève. C’est qu’en cette occasion la fraternité américaine n’avait aucun grief contre la compagnie. Par contre, que la masse des syndicalistes américains d’un métier quelconque décident de se mettre en grève pour un grief qui les affecte exclusivement, et que le comité central américain décide d’approuver leur attitude, ou même de déclarer la grève générale “par sympathie”: nos syndicats canadiens, qui ne comptent que pour une infime minorité dans la fédération, sont forcés d’emhoîter le pas, de se mettre en chômage ou, tout au moins, de payer leur part des indemnités de grève versées par le comité central américain aux grévistes américains.

Que nos ouvriers se le disent 'bien: les lois de la nature sont plus fortes que tous les systèmes. En Amérique du Nord, une fédération internationale du travail veut dire une fédération américaine, i/ankee, dont les syndicats canadiens ne seront jamais que les annexes, les adjuncts, comme dirait M. Taft et comme pense M. Gompers, sans le dire. Et dans toute question professionnelle, sociale ou politique, les chefs américains du travail syndiqué et de chacune de ses branches imposeront toujours une solution conforme aux intérêts, aux convictions, aux préjugés, aux passions des travailleurs américains, ou des meneurs qui les dominent.

Un autre aspect, plus général, s’impose à l’attention des ouvriers intelligents.

Supériorité intrinsèque des syndicats nationaux et catholiques

L’expérience de tous les temps et de tous les pays démontre que toute organisation professionnelle ou sociale, pour réussir et durer, ne doit pas seulement s’appuyer sur une base d’unité morale et d’intérêts communs à tous les membres de l’association; elle doit également se placer, autant que possible, dans l’ambiance générale du milieu où elle se fonde et opère.

iSi l’on veut éviter que le . plus clair résultat de la guerre européenne, soutenue et gagnée pour assurer le “triomphe de la démocratie”, ne soit de préparer partout la guerre des classes, il importe que les associations professionnelles et, généralement, les organismes sociaux s’inspirent d’une pensée de paix et de concorde. Si les diverses catégories de citoyens doivent s’isoler dans la haine et la méfiance réciproques, autant vaut s’avouer tout de suite que le suprême progrès de la

“civilisation”, c’est de partager les troupeaux humains entre chiens, loups et moutons ; et que la supériorité et la force morale consistent à faire partie du chenil ou de la bande de loups plutôt que de la bergerie. J’ose espérer que nos travailleurs caressent un autre idéal.

Tout en se protégeant efficacement contre les empiètements illégitimes des autres classes et particulièrement des patrons, les travailleurs ont donc le devoir, et c’est leur intérêt, de placer leurs organisations professionnelles dans l’ambiance des principes, des coutumes, des croyances de la population dont ils font partie, de la communauté nationale dont leurs associations ne sont ique des cellules constructives.

Les travailleurs auront infiniment plus de chances de se voir soutenus dans leurs aspirations, dans leurs activités sociales et économiques, et même dans leurs revendications et leurs luttes, s’ils se tiennent en intime contact moral avec la masse de la population, dont ils sont, après tout. Le mouvement ouvrier réussira d’autant mieux, chez nous, qu’il se séparera plus nettement du socialisme international, qui est, en Amérique, l’une des formes les plus envahissantes de l’anglo-saxonisme protestant ou agnostique. La plupart de nos ouvriers enrôlés dans les syndicats internationaux sont encore, individuellement, catholiques et patriotes. Le jour où on leur aura démontré que leur adhésion à la fédération américaine apporte un appoint direct ou indirect aux forces qui militent contre leur foi et leur nationalité, ils n’hésiteront pas à s’en séparer, pourvu qu’ils trouvent à leur portée une organisation nationale et catholique qui leur offre d’égales garanties professionnelles.

Ceci m’amènerait tout naturellement à l’attitude des patrons à l’égard du mouvement syndicaliste. Mais auparavant, écartons deux objections qui se suggèrent assez fréquemment à l’esprit d’un bon nombre de travailleurs, favorablement disposés par ailleurs à donner la préférence aux syndicats nationaux et catholiques sur les syndicats internationaux et neutres.

Ouvriers non catholiques — Syndicats rivaux

Première objection. “Que faire des nombreux ouvriers non catholiques, attachés aux industries de lu province? Faut-il les abandonner tous à l’Internationale, ou les laisser sans organisation? Dans la première alternative, n’est-ce pas maintenir le principe de division dont vous avez signalé le danger? Dans la seconde, n’est-ce pas laisser aux patrons qui voudraient en abuser un champ de recrutement trop facile, propre à avilir les conditions du travail et à décourager l’effort des syndicats catholiques?”

La difficulté est sérieuse; elle n’est pas insoluble. Il faut, croyonsnous, s’efforcer de nationaliser le plus grand nombre possible d’ouvriers non catholiques et leur offrir toute facilité de se joindre par une action parallèle aux syndicats nationaux et catholiques. L’expérience a été faite ailleurs, notamment en Hollande, si je ne me trompe; elle a même reçu un commencement d’exécution ici. Du jour où les syndicats na-

tionaux auront pris le dessus sur l’internationalisme, l’exécution en deviendra vite facile.

Deuxième objection. “Envisagez-vous le syndicat national et catholique comme l’ennemi irréductible et constant du syndicalisme international? Il y aura encore pour longtemps, même dans la province de Québec, des syndicats internationaux; cette division des forces ouvrières n’o'ffrirait-elle pas aux patrons une ouverture dangereuse pour tous les travailleurs?”

L’objection a été faite dans tous les pays où le syndicalisme catholique s’est organisé à côté ou même à l’encontre du syndicalisme socialiste, international ou simplement neutre: en Belgique, en Suisse, en Hollande, en Allemagne; et nulle part, que je sache, les appréhensions des travailleurs sincères ne se sont réalisées. Dans le domaine purement professionnel, et sans jamais se compénétrer dans l’ordre des principes sociaux, les syndicalistes des deux catégories ont établi des ententes précises sur des points déterminés; ils ont présenté des demandes identiques aux mêmes catégories de patrons. Parfois même, ils ont déclaré la grève simultanément, mais sans partager leurs fonds ni confondre leurs troupes. C’est là un exemple extrême et risqué : il suffit à démontrer que l’identité des intérêts sur un point déterminé peut amener, amène forcément un accord passager, suffisant pour garantir les travailleurs contre le danger de la division des groupements professionnels.

Nécessité d’un objectif moral

Il y a enfin un aspect qui, aux yeux des travailleurs catholiques, domine tous les autres.

L’organisation syndicale n’a pas pour unique objet d’assurer à la masse des travailleurs un minimum d’avantages matériels. La plupart des syndicats se donnent comme objectif général et constant le perfectionnement professionnel de chaque catégorie de travailleurs. Le vice radical des syndicats neutres, c’est d’écarter le coefficient moral et religieux du perfectionnement humain. C’est par là surtout que le syndicalisme catholique est et sera toujours intrinsèquement supérieur au syndicalisme international ou neutre. Nos ouvriers catholiques ont à leur portée un inappréciable moyen de perfectionnement moral. Qu’ils mettent à la base de leurs associations professionnelles leur foi et les inépuisables réserves de force, d’endurance et de relèvement qu’elle comporte; et leur supériorité effective, comme travailleurs, s’imposera à l’attention des patrons et de leurs camarades également.

Le point de vue du patron

Aveuglement général

Au Canada, comme partout ailleurs, les patrons — au sens très large que j’ai donné précédemment à cette appellation — répugnent d’instinct à l’organisation syndicale de leurs employés et mettent tout en oeuvre pour soustraire leurs entreprises à ce qu’ils appellent la “tyrannie des unions ouvrières”. Les plus pénétrés de l’esprit bourgeois et capitaliste voient dans toutes les revendications des travailleurs autant de provocations insolentes et criminelles qui offusquent leur vanité de parvenus, dérangent les calculs de leur cupidité et troublent leur digestion d’empiffreurs jamais rassasiés. D’autres, moins voraces et plus désintéressés, sont persuadés, de bonne foi, que le principe même du syndicalisme est nuisible à la saine administration des grandes entreprises, qu’il compromet leur succès et leur stabilité. Très peu s’aperçoivent que la plupart des inconvénients ou des dangers qu’ils redoutent proviennent de leurs préjugés, de leurs partis pris, de leur opposition déclarée ou latente aux organisations ouvrières, autant que des exigences légitimes ou déraisonnables des travailleurs. Plus rares encore sont les patrons assez avertis pour voir dans le mouvement syndicaliste la réaction naturelle, inévitable et grandissante contre le principe révolutionnaire et faux de l’individualisme outrancier et de la concurrence sans frein, dont les capitalistes ont été partout les protagonistes et les profiteurs, avant d’en être les victimes involontaires. Quant aux chefs d’administration ou d’industrie assez intelligents, assez justes, assez charitables, disons le mot: assez chrétiens de coeur et d’esprit pour aller au-devant des légitimes revendications des travailleurs, pour favoriser avec une efficace sympathie les mouvements et les organisations propres à développer chez les ouvriers le sens de leurs responsabilités sociales autant qu’à leur assurer des conditions équitables de vie, le compte en serait tôt fait, au Canada comme en tout autre pays.

Cet état d’esprit, cet aveuglement ou cette étroitesse générale des patrons ne tiennent pas seulement, ni même principalement, à l’égoïsme jouisseur que dénoncent les socialistes et les démagogues. Beaucoup de patrons sont de fort braves gens, convaincus qu’en faisant échec aux revendications ouvrières, et particulièrement au mouvement syndicaliste, ils sauvegardent des droits légitimes, défendent l’ordre social et protègent les ouvriers eux-mêmes contre les conséquences désastreuses d’une révolution dont ils n’aperçoivent que les tendances destructrices. Ceux-là, et c’est probablement la majorité chez nous, sont victimes de leur ignorance, de leurs préjugés, et du faux principe de l’individualisme — tout comme un grand nombre d’ouvriers, non moins désempa-

rés par l’ignorance et les préjugés de classe, sont entraînés par 'les démagogues socialistes dans le culte également faux du collectivisme.

Cette dangereuse et lamentable équivoque entre le capital et le travail est plus frappante que partout ailleurs en Amérique du Nord, — Etats-Unis et Canada — où l’absence quasi totale de sens social s’ajoute au matérialisme abject, au culte intense de l’or et du confort matériel, qui caractérise les civilisations anglo-saxonnes. C’est par là peut-être que la conquête anglaise et la pénétration américaine menacent d’entamer le plus profondément, sinon d’engloutir, la civilisation supérieure dont le petit peuple canadien-français est le dépositaire.

Ignorance des hommes d’affaires ; absence d’esprit social

Pour ne parler que des patrons, puisque c’est d’eux qu’il s’agit en ce moment, le danger est d’autant plus grave au Canada que nos “hommes d’affaires”, pour entreprenants et hardis qu’ils soient “en affaires”, sont généralement d’une ignorance phénoménale en tout ce qui ne touche pas à leur industrie ou négoce particulier, dépourvus d’idées générales et d’aperçus un peu lointains, partant incapables d’envisager les questions sociales d’un autre point de vue que celui très étroit de leur boutique; et par “boutique”, il faut entendre toute catégorie d’administration publique, semi-publique ou privée. Ajoutez à cela que l’absence de classes intellectuelles, jointe à la bassesse d’âme et à la vénalité des politiciens, pris en bloc et dans leurs fonctions collectives de partisans, assure aux hommes d’affaires une influence hors de proportion avec leur valeur intellectuelle et leur compétence sociale. Aussi mal préparés que possible à aborder les problèmes sociaux dans la sphère de leurs activités professionnelles et patronales, ils ne peuvent, dans leur état actuel d’esprit et d’inculture, que pousser les pouvoirs publics à gâcher davantage la situation en appliquant au malaise social des solutions empiriques, partielles ou fausses.

Est-ce à dire, avec les socialistes intégraux, qu’il faut supprimer le patronat et les patrons, le capital privé et l’influence bourgeoise?

Nullement. Le malaise actuel et toute question sociale, présente ou future, ne se résoudront que par le concours intelligent *de toutes les classes de la société, que par la coopération nécessaire des patrons et des travailleurs, du capital et du travail. Ce qu’il faut entreprendre, la tâche à laquelle doivent se dévouer tous les hommes favorisés par Dieu de quelque talent, de quelques loisirs et d’une étude approfondie et raisonnée de ces problèmes vitaux, c’est de faire l’éducation persuasive des patrons et des travailleurs, des capitalistes et des ouvriers, et d’établir entre eux les points de contact, les services de liaison, sans lesquels il serait futile de chercher une autre solution que celle de la lutte brutale où patrons et ouvriers s’écorcheront sans merci, où la société elle-même, du moins dans sa forme actuelle, finira par périr.

Pour être efficace et durable, cette éducation ne peut se faire à coups d’axiomes génériques, d’apophtegmes à la Wilson et d’homélies

dogmatiques à la façon des prophètes du socialisme. Elle doit sans doute s’inspirer de principes fondamentaux, applicables aux problèmes sociaux de tous les temps et de tous les pays. Et ces principes de fond, générateurs de vérités immuables, on ne les trouve que dans la Vérité intégrale, c’est-à-dire dans les lois sociales établies par Dieu et transmises aux hommes par le corps enseignant constitué par Jésus-Christ pour instruire les hommes et les nations. Mais, tout en s’inspirant sans cesse à cette source divine, cette éducation sociale doit se donner en fonction immédiate des problèmes particuliers qui se posent dans chaque pays.

Stériles concessions ; inqualifiables répressions

Revenons donc aux patrons canadiens et plus particulièrement aux chefs d’industrie ou d’administration de la province de Québec. Sans m’arroger l’impertinente fonction d’éducateur social, je me risque à leur suggérer d’envisager la question du syndicalisme avec sang-froid et d’apporter à cette étude leurs qualités natives et professionnelles, sans se laisser aveugler par la passion, le préjugé ou l’intérêt trop exclusif.

Dans les administrations semi-publiques — chemins de fer, messageries, télégraphes, tramways — et dans les grandes industries, les patrons se sont généralement soumis à l’inévitable: ils ont accepté, plus ou moins bénévolement, la présence et l’intervention des unions ouvrières, sans se préoccuper, apparemment du moins, du caractère moral ou national de ces syndicats. Dans la pratique, ils semblent n’avoir d’-autre souci que de réduire au minimum l’emprise des syndicats. Naturellement, ces consentements quasi forcés, entrecoupés de contre-manoeuvres, n’ont valu aux patrons aucune reconnaissance de la part des ouvriers. Entre patrons et travailleurs syndiqués, les relations restent à base de haine, d’antagonisme ou de méfiance, selon l’acuité des situations et le degré de bon vouloir ou de diplomatie réciproques. Tant que le syndicalisme sera accueilli de cette façon par les patrons, son application, loin de résoudre la question sociale et les relations du capital et du travail, ne peut que les compliquer, les envenimer et préparer la guerre des classes.

Dans certaines administrations, telles les banques, les compagnies d’assurance, les grands magasins, les patrons s’opposent énergiquement à toute tentative d’organisatioh syndicale. Cette attitude a pour premier effet de faire naître des sentiments d’animosité dans une catégorie de travailleurs peu portés par tempérament, par éducation et par habitude, à la violence et aux actes brutaux; pour deuxième effet, d’activer, par répercussion, les ferments de révolution sociale dans toutes les catégories de travailleurs, syndiqués ou non.

On me citait, ces jours-ci, des actes à peine croyables de certains gérants de banque ou chefs de grands magasins à rayons: défense formelle à leurs employés de travailler à l’organisation de syndicats, catholiques ou non; espionnage de conversations; mainmise sur la correspondance privée; menaces de destitution, etc., etc. Notez que certains

de ces patrons sont, en leur privé, d’excellents citoyens, des pères de famille modèles, des soutiens d’oeuvres, fort charitables, dévots même, au moins de cette dévotion étroite et routinière qui semble fermer la porte à la foi pensée, à la charité vécue.

C’est à ceux-là surtout qu’il importe d’ouvrir les yeux sur les dangers qui résultent de leur attitude revêche et irréfléchie et d’inculquer des notions plus justes de leur devoir social.

Les droits du patronat — Principes révolutionnaires

Les patrons, quels qu’ils soient, ont-ils le droit de s’opposer à l’organisation syndicale de n’importe quelle catégorie de travailleurs? Ont-ils, en fait, raison d’y faire obstacle?

Si ces deux questions se résolvent dans la négative, quel type de syndicat doivent-ils favoriser de préférence à tout autre?

Répondons brièvement à cette double interrogation.

Nous avons examiné précédemment quelques-uns des principes et des faits qui établissent le droit des travailleurs, et même leur devoir, de s’organiser en syndicats professionnels, afin de protéger leur situation individuelle et familiale, de travailler à leur perfectionnement professionnel et moral et, par là, de mieux accomplir leur devoir social. Inutile d’y revenir.

Si les employés ont le droit et le devoir de se grouper en syndicats, il s’ensuit que les patrons n’ont pas le droit de s’y opposer. Le droit et le devoir des patrons se bornent à empêcher les ouvriers ou employés d’empiéter indûment sur le domaine patronal, de léser les intérêts légitimes des capitalistes intéressés dans l’entreprise, de nuire, sans motifs d’ordre supérieur, au bon fonctionnement de l’administration ainsi qu’au succès et à la prospérité de l’industrie ou du négoce commis à leur responsabilité. De quelle manière, par quel mode, ce droit et ce devoir du patron peuvent s’exercer avec le plus d’efficacité, nous le verrons plus loin.

Si les patrons n’ont pas le droit de faire écbec au mouvement syndical, ont-ils raison, à l’heure actuelle et dans notre pays, de s’y opposer, d’y mettre des entraves? Pas davantage.

Prenons tout de suite les administrations où le syndicalisme n’a pas encore pénétré, où les patrons pourraient, en temps ordinaire, avoir quelque motif valable de contrecarrer le mouvement général d’association qui se manifeste dans le monde entier. J’ai nommé les grands magasins à rayons et les banques. Tenons-nous-en à ces deux exemples.

Quel motif valable, en bonne justice sociale et en fait, les patrons et les actionnaires des grandes entreprises commerciales peuvent-ils invoquer pour interdire à leurs employés de se grouper en syndicats professionnels?

Les rapports actuels entre patrons et employés non syndiqués sont régis par les règles de droit commun et les articles du code civil qui déterminent ce que les légistes appellent le contrat de louage. Chez

nous comme dans tous les pays de droit moderne, ces règles et ces textes s’inspirent à peu près exclusivement du faux principe individualiste mis en honneur par les faux prophètes de la Révolution française et leurs émules, les faux économistes de l’école manehestérienne. C’est en s’appuyant sur la Déclaration des Droits de l’Homme, de l’homme en révolte contre Dieu et la société, que les fantoches révolutionnaires ont aboli les anciennes corporations d’artisans et d’ouvriers et proclamé la “liberté du contrat de travail”. A l’aide de cette vessie gonflée de leurs creuses déclamations, ils ont réussi à mener les peuples aveuglés à l’assaut des antiques murailles derrière lesquelles le commerce, l’industrie et l’art appliqué avaient atteint, au Moyen Age, un degré de prospérité, de perfection et de dignité qu’ils n’ont jamais retrouvé. Le fameux “contrat libre du travail” est devenu un véritable contrat léonin, par lequel le patron fort, riche, influent, impose ses conditions de travail à l’ouvrier isolé et ses produits avilis mais payants au consommateur également désarmé.

Le plus clair résultat du triomphe de la Révolution française et de l’école d’Adam Smith en Angleterre, a été d’avilir le travailleur et le produit de son travail et de mettre le monde sous la domination d’une monstrueuse ploutocratie, sans hérédité, sans culture, sans responsabilité. Là-dessus les penseurs catholiques et conservateurs, au sens large et vrai du mot, sont d’accord avec les socialistes modernes.

Trusts et cartels — Banques et grands magasins

Naturellement, tant que les économistes, les financiers, les bourgeois et les patrons de haute volée ont pu maintenir à leur profit le régime individualiste, on ne saurait trop les blâmer de n’avoir pas songé à se poser eux-mêmes des entraves et des freins — surtout si l’on considère la facilité avec laquelle ils ont fait prendre leur vessie pour un foyer de lumière incandescente, propre à guider les peuples dans la voie triomphale qui mène au bonheur, à la paix, à la Liberté, à l’Egalité, à la Fraternité.

Mais l’iniquité finit toujours par se mentir à elle-même. La suppression des entraves qui gênaient la liberté du contrat de travail a eu comme corollaire la libre concurrence de l'industrie et du commerce. Les chefs d’industrie et les grands négociants n’ont pas tardé à constater que ce qu’ils gagnaient d’un côté, par rabaissement des salaires, la concurrence de la main d’oeuvre et l’avilissement du produit, ils le perdaient de l’autre par la multiplicité des industries et la concurrence du commerce. Ils ont alors repris à leur avantage le principe d’association: ils ont entrepris de tuer la petite industrie et le petit négoce par la substitution des sociétés d’actionnaires à la responsabilité individuelle, par la surcapitalisation de la grande industrie et du haut commerce, par l’organisation de vastes magasins à rayons, par la conclusion d’ententes gigantesques qui prennent tour à tour le nom de trusts, de combines, de cartels, de gentlemen’s agreements. Toutes ces opérations se poursuivent

sous l’autorité des lois, avec la complaisance des pouvoirs publics, dont les détenteurs — rois, ministres, sénateurs, députés, juges, fonctionnaires — sont, pour un bon nombre, les associés et les profiteurs de cette monstrueuse organisation. Et le monde des patrons, des capitalistes, des chefs d’industrie et de commerce, qui ont inventé ce régime ou qui en vivent, s’étonne, s’indigne à la pensée que le monde des travailleurs s’organise là son tour pour faire contrepoids à ce joug qui pèse doublement sur ses épaules? Oui, doublement, puisque les travailleurs en sont d’abord les instruments forcés qui le mettent en valeur par leur travail, et qu’ils en portent le poids comme tous les autres consommateurs.

Mais ce sont là, me dira-ton, des conditions qui échappent totalement à la responsabilité, au moins initiale, des hommes d’affaires et des patrons de chez nous. Sans doute; mais telle n’en est pas moins la situation actuelle, chez nous comme ailleurs, et plus qu’en beaucoup d’autres pays. La conquête anglaise, l’adoption du Code civil et l’invasion de l’industrialisme américain nous ont tôt mis au diapason des pays 'les plus complètement soumis au triple joug de l’individualisme légal français, du mercantilisme anglais et du trustisme américain. Il est donc naturel que les mêmes causes produisent ici les mêmes effets qu’ailleurs et que le monde du travail s’arme ici comme ailleurs et tente d’opposer l’association du travail à l’association du capital.

Nos banques, nos grandes maisons de commerce, nos industries, sont toutes ou presque toutes organisées sur la base du syndicalisme capitaliste et tendent toutes au monopole exclusif. Quel motif valable d’équité, je le répète, ceux qui les dirigent peuvent-ils invoquer contre leurs employés qui veulent s’organiser, eux aussi, d’après les principes de l’association? Quel axiome de justice et d’ordre social peuvent-ils opposer même à la dangereuse tendance des associations professionnelles de supprimer la liberté individuelle du travail, eux qui font tout pour supprimer la libre concurrence du commerce, de l’industrie, du crédit et des activités monétaires?

Que sont en particulier nos banques, sinon des syndicats de capitalistes, de puissance inégale il est vrai, mais tous ligués en un gigantesque monopole qui s’appelle l’Association des Banquiers du Canada, reine et maîtresse du crédit public et privé, de l’industrie, du commerce, de la production et de la manutention de tout ce qui est nécessaire à la vie de l’homme?

Non, vraiment, nos hommes d’affaires, grands, moyens et petits, manipulateurs responsables ou complices involontaires de ce régime à base essentiellement syndicale et monopoliste, sont en fort mauvaise posture pour dénoncer et combattre l’application générale du principe d'association.

Les patrons et la guerre — Inévitable réaction

Les banquiers et les patrons de commerce voulussent-ils invoquer la disparité de situation entre leurs employés et les travailleurs manuels, que les conditions anormales de l'heure actuelle et leur propre attitude

durant la guerre viendraient détruire la force, d’ailleurs discutable, de leur objection.

Le monde des patrons, des bourgeois, des capitalistes, des chefs d'industrie et de négoce, a généralement appuyé à pleine bouche, sinon de plein coeur, le mouvement qui a plongé le Canada jusqu’au cou dans le brasier de la guerre européenne et qui l’entraîne aujourd’hui, par une conséquence inéluctable, dans le tourbillon révolutionnaire où les pays d’Europe se débattent. La plupart de nos grands hommes d’affaires ont sonné à grands fracas, quatre années durant, le clairon des batailles; ils ont mis un zèle extraordinaire à favoriser l’enrôlement à outrance; ils ont poussé leurs employés à l’armée “de la liberté et de la démocratie” ; ils ont menacé les récalcitrants de destitution ou de représailles au bénéfice des héros de la guerre; ils ont souscrit avec ostentation, au profit de la Croix-Rouge et des diverses oeuvres de guerre, de grosses sommes auxquelles sont venues s’ajouter les souscriptions imposées à leurs employés. Le lancement des emprunts de la Victoire leur a permis de répéter ces opérations... patriotiques.

Par contre, au début de la guerre et sous prétexte de crise financière, les patrons ont opéré de grosses coupures dans les traitements et les salaires des employés. Quand l’activité factice des industries de guerre a fait couler à flots le produit des emprunts nationaux et des opulents contrats de munitions, les banquiers et les “capitaines d’industrie” en ont profité pour faire monter rapidemeijt l’échelle des profits, des “réserves” et des dividendes, et fort lentement celle des traitements de leurs employés permanents. Si le ministre des Finances a dit la vérité lorsqu’il affirmait, en 1914, que tout Canadien qui s’enrichit pendant la guerre est un criminel, il y a peu de banquiers, de chefs d’industrie et de gros patrons de commerce qui échapperaient à une condamnation.

Grâce à ces opérations fructueuses... et criminelles, si le verdict du ministre des Finances est bien fondé, grâce aussi à la complicité, à la négligence, à l’impéritie ou à l’impotence des pouvoirs publics, la cherté de la vie a augmenté avec une rapidité hors de toute proportion avec l’accroissement des traitements et salaires fixes.

En résumé, les patrons de la haute banque, du gros commerce et de la grande industrie ont tout fait pour réduire leurs employés et leurs commis à une condition plus douloureuse et plus pénible que celle des travailleurs manuels; et ils l’ont fait avec un manque de tact, une arrogance, parfois même avec une cruauté, essentiellement propres à développer chez leurs employés la haine du capital et du patronat, tout au moins la détermination de se protéger contre les emballements “patriotiques” de leurs patrons, par les mêmes moyens et les mêmes armes qui ont si bien servi aux ouvriers syndiqués.

“Mais, objecteront ici un bon nombre de patrons canadiens-français, nous n’avons pas donné dans ce mouvement de jingoïsme et cette débauche d’hypocrisie loyaliste; nous en avons même subi les inconvénients tout autant que nos employés.” Possible; mais sans rechercher le nombre des hommes d’affaires canadiens-français qui ont tenté quelque

effort sérieux pour réagir contre le courant, ceux-ci n’en restent pas moins soumis aux lois inéluctables de la solidarité. Ce n’est pas la seule ni la pire des conséquences qu’ils vont subir, avec tous les autres Canadiens, de la crise de folie furieuse où toute la nation, où les trois-quarts, du monde soi-disant civilisé se sont débattus cinq années durant.

Les patrons n’ont plus qu’à choisir

Quelle que soit l’influence de la guerre sur les conditions du travail, au Canada, et sans nous attarder davantage à départager les responsabilités, il reste un fait indéniable, dont nos hommes d’affaires, qui se targuent volontiers et non sans raison de leur grand sens pratique, ne sauraient contester l’écrasante réalité: partout, ici comme ailleurs, le monde des travailleurs s’organise, se coalise, se syndicalise sous une forme ou une autre. Il n’est pas de puissance au monde capable d’arrêter ce mouvement. La seule alternative qui se pose aux patrons, c’est de décider s’ils vont participer à l’organisation du travail avec le légitime souci de sauvegarder leurs droits et leurs intérêts, avec la pensée plus haute et plus féconde d’orienter ce mouvement dans une direction généralement favorable à l’ordre social, dont patrons et travailleurs peuvent être, s’ils le veulent, les soutiens et les bénéficiaires; ou si, au contraire, ils vont opposer à la vague montante du syndicalisme d’égoïstes et aveugles résistances, dont l’unique aboutissement sera de la tourner •dans le courant des idées révolutionnaires, destructrices de tout équilibre économique, de tout ordre social. En d’autres termes et sans plus de métaphores, lés patrons de notre province ont le choix entre le groupement des travailleurs dans le sens des traditions religieuses et nationales de la population où ils se recrutent, et leur affiliation aux syndicats internationaux, sans barrières religieuses et morales, avec leurs portes toujours ouvertes du côté des sociétés secrètes et l’emprise facile qu’ils offrent au socialisme international et révolutionnaire.

Cette alternative s’impose aux patrons non catholiques, aussi bien qu’aux patrons catholiques. Elle s’applique aux employés de banque et de commerce autant qu’à toute autre catégorie de travailleurs.

■Si nos chefs d’administration, au lieu de s’attarder dans d’inutiles oppositions ou une imbécile passivité, se décident à regarder la réalité en face et à rechercher les avantages qui peuvent résulter de l’organisation syndicale, ils ne tarderont pas à constater, comme les travailleurs eux-mêmes, l’immense supériorité, en notre pays surtout, du syndicalisme national et chrétien sur le syndicalisme international et neutre. Comme les travailleurs, ils apercevront de plus en plus clairement la force constructive et agissante d’un principe d’ordre, de justice et de charité, d’une discipline morale et intellectuelle, qui échappent aux aléas des guerres et des révolutions, qui dominent les passions de race et les préjugés de caste; ils apprécieront également la bienfaisante et reconstructive influence d’une tradition déjà trois fois séculaire, avec tout ce qu’elle comporte et conserve de l’esprit familial, d’attachement

au soi, de sens profond des solidarités sociales, d’équilibre intellectuel fortifié d’un robuste bon sens et d’une narquoise méfiance en face des mirages mystifiants et des creuses déclamations.

S’ils placent la question sous cet angle visuel, — et s’ils veulent y voir clair, ils ne peuvent la placer ailleurs — toutes les catégories de patrons, dans la province de Québec, favoriseront loyalement l’organisation de syndicats professionnels, nationaux pour toutes les catégories de travailleurs, nationaux et catholiques pour les travailleurs catholiques, nationaux et chrétiens pour tous les travailleurs protestants qui ont conservé quelque chose du sens social chrétien.

S’il était nécessaire ou opportun d’établir une distinction entre les employés du commerce ou de la finance, et les travailleurs manuels, je n’hésiterais nullement à dire que l’excellence intrinsèque du syndicat national et catholique devrait surtout frapper les directeurs des banques, des compagnies d’assurances, des grands magasins. Soit à cause des valeurs considérables qui passent entre leurs mains, soit en raison de leurs rapports immédiats avec un public nombreux et varié, les employés des grandes maisons d’affaires profiteraient, plus que toute autre catégorie de travailleurs, des éléments de perfectionnement moral et intellectuel qu’apporteraient à leurs activités professionnelles, la vie catholique et les vieilles traditions françaises. Et leurs patrons ne tarderaient pas à constater que cette supériorité morale et sociale constitue, en soi, un puissant facteur de succès pour l’entreprise qui en bénéficie. Ces éléments de supériorité s’appellent la probité, l’honneur, la dignité de vie intérieure et extérieure, la bonne tenue, la politesse. Fortement entamées, hélas! par l’ambiance actuelle, ces qualités natives de la race ne renaîtront que sous l’impulsion de la foi et des traditions ancestrales, appliquées à la vie professionnelle.

Eveil du sens social

De quelle manière les patrons peuvent-ils aider efficacement à l’expansion du mouvement syndicaliste et à son orientation dans le sens des traditions nationales et du rajustement économique et social du pays? En participant directement à la formation et à la direction des syndicats de travailleurs? Non pas; il y a eu trop d’erreurs commises, trop de provocations et de méfiances réciproques. Les patrons doivent laisser les travailleurs organiser et gouverner eux-mêmes leurs syndicats. Leur action doit se borner à cesser leur opposition ouverte ou tacite et à manifester par des paroles et des actes opportuns leur sympathie pour le mouvement syndicaliste et leur préférence pour les syndicats nationaux, à base confessionnelle.

‘“Mais n’est-ce pas ramener les patrons au rôle passif dont vous avez démontré le danger?” Pas davantage.

Il y aurait d’abord l’immense différence qui sépare une passivité hargneuse et méfiante d’une passivité sympathique et accueillante. Mais les patrons ont beaucoup plus et mieux à faire.

La preuve la plus tangible et la plus efficace qu’ils pourraient donder d( leur adhésion au principe du syndicalisme, ce serait d’organiser euxmêmes des syndicats patronaux; non plus des combines et des cartels dont l’objet unique est de favoriser les appétits cupides de capitalistes en fringale de copieux dividendes; mais des associations de patrons engagés dans la même industrie, dans un commerce identique, et s’unissant pour étudier les méthodes les plus propres à rendre leur industrie ou leur négoce aussi rémunérateurs que possible, à les protéger contre une concurrence déloyale, à rechercher les procédés de fabrication les plus économiques et les plus parfaits et les marchés les plus avantageux, à tirer des matières premières le rendement maximum; puis, dans l’ordre social, à étudier les réclamations du travail, à discuter amicalement avec les délégués des syndicats de travailleurs les améliorations à introduire dans les conditions du travail: traitements, salaires, heures de travail, hygiène, instruction technique, préservation morale, etc., etc.

Si, disons depuis dix ans, patrons et travailleurs de notre province avaient employé à s’organiser professionnellement, chacun chez soi mais en vue d’une action convergente et mutuellement avantageuse, la dîme du temps et des efforts qu’ils ont perdus à s’armer les uns contre les autres, la situation du capital et du travail serait infiniment meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui; et la société tout entière, au lieu d’avoir à s’armer à son tour pour se protéger contre l’égoïsme des capitalistes et les affolements des travailleurs en mal de socialisme, la société serait en bien meilleure posture.

En tout cas, mieux vaut tard que jamais. Si le péril qui menace le monde peut être détourné ou atténué, ce sera par l’éveil du sens social dans toutes les classes de la société et particulièrement chez les patrons, et par son évolution prompte et décisive dans le sens des traditions religieuses et nationales. Hors de là, point de salut.

Le rôle de PEtat

Administrations semi-publiques

Avant de rechercher ce que doit être le rôle de l’opinion publique dans le débat, examinons brièvement les données du problème syndical eu fonction des services d’intérêt public et des pouvoirs administratifs de l’Etat.

Par “services d’intérêt public”, ou “administrations semi-publiques”, j’entends désigner les organismes économiques qui ne sont, en soi, ni des entreprises industrielles, ni des opérations de commerce, et qui servent à la fois les besoins généraux de l’industrie et du commerce et ceux du public tout entier : chemins de fer, tramways, transports maritimes et fluviaux, messageries, télégraphes et téléphones, services d'éclairage et de force motrice.

Dans un pays normalement organisé et gouverné selon les règles du bon sens, ces services devraient relever directement de l’Etat — ce qui ne veut pas dire nécessairement l’administration gouvernementale — et échapper à l’emprise du capital privé et de l’exploitation individuelle. Mais dans un pays affligé de l’incohérence parlementaire et rongé de toutes parts par le chancre électoral, mieux vaut encore subir les moindres abus de l’exploitation privée, tout absurde qu’elle est, appliquée à des fonctions d’ordre et d’intérêt essentiellement publics. Il arrive ainsi, parfois, dans les sociétés gouvernées à rebours du sens commun,, que deux insanités se neutralisent partiellement et valent mieux, somme toute, que l’application pernicieuse d’un principe juste en soi. C’est même l’une des beautés usuelles du régime parlementaire et démocratique. Mais la discussion du principe de la nationalisation (ou de la municipalisation) des services d’intérêt publics n’entre pas dans le cadre de cette étude. Tenons-nous-en à l’étude du problème syndical.

Application possible du syndicalisme

Tout ce que nous avons vu du droit des travailleurs à l’association professionnelle, du devoir des patrons de respecter, de favoriser même, l’exercice de ce droit, s’applique intégralement aux services d’intérêt public, tels qu’organisés au Canada. S’il y a une différence, elle est en faveur du droit de cette catégorie particulière de travailleurs à la protection syndicale, parce qu’ils sont soumis à un double patronat : celui des administrateurs, qui veillent aux intérêts du capital privé placé dans ces entreprises; et celui de l’Etat qui contrôle, détermine ou revise, censément dans l’intérêt du public, les sources de revenu, lesquelles

affectent directement les conditions de travail et la rémunération des travailleurs.

Par contre, l’organisation syndicale des patrons, corollaire naturel et contrepoids de la syndicalisation des employés, devient ici impossible. Fût-elle possible qu’il faudrait à tout prix y mettre obstacle, l’interdire même par d’efficaces sanctions législatives. L’emprise monopolisante des compagnies de chemins de fer, de navigation, de télégraphes, de téléphones, de messageries, d’éclairage, d’énergie électrique, n’est déjà que trop générale: que serait-ce si, par exemple, les administrateurs et les directeurs de toutes les compagnies de tramways du pays se liguaient en syndicats pour débattre et déterminer avec les syndicats d’employés les conditions du fonctionnement de ces services et, par ricochet, leurs taux de transport, dans toutes les villes du Canada? Le troupeau des contribuables... pardon! la “démocratie triomphante” en verrait de b elles !

Non, dans cette catégorie d’administrations, le seul pouvoir modérateur et arbitral dont l’exercice soit à la fois admissible et nécessaire, c’est celui de l’Etat; et ce pouvoir doit s’exercer, plus encore que dans les conflits entre patrons et travailleurs du commerce ou de l’industrie, dans l’intérêt général du public plutôt que dans l’intérêt particulier du capital engagé dans ces entreprises ou l’intérêt collectif des travailleurs qui y trouvent leur emploi. De plus, étant données les conditions politiques du Canada, ce pouvoir doit s’exercer ici par l’autorité qui représente la fraction de l’Etat, si l’on peut dire, dont relève, de sa nature, chacune de ces administrations. Ainsi, les tramways de ville et les compagnies d’éclairage devraient relever exclusivement des autorités municipales; les compagnies de transport régional ou d’énergie électrique qui font le service de plusieurs municipalités devraient rester sous la juridiction, soit de commissions intermunicipales, régulièrement constituées sous l’empire des lois municipales, soit des autorités, provinciales; seuls les services d’ordre général devraient être soumis à l’autorité fédérale.

Incohérences et confusions

Où en sommes-nous dans la pratique? En pleine incohérence. Telle compagnie de téléphone ou d’énergie électrique tient sa charte d’Ottawa, telle autre de Québec, l’une relève des Lycurgues fédéraux, l’autre des Solons provinciaux; de par l’autorité suprême et arbitraire de nos Pisistrates québécois, l’une pourra pénétrer dans la ville de Montréal, l’autre point; ou encore, l’une et l’autre y entreront, ou toutes deux en seront exclues; le barême de leurs prix d’abonnement ou de vente de l’énergie et de la lumière est déterminé, soit par les autorités fédérales, ou par les pouvoirs provinciaux: tout ce qui reste aux archontes montréalais, représentants des véritables intéressés, c’est de -décider dans leur sagesse de quelle longueur seront les poteaux et le long de quelles rues on les plantera, afin d’ajouter à la hideur des beautés artistiques de Montréal et à l’insécurité de ses habitants.

Les deux seules tentatives faites, en cinquante ans, pour introduire quelques éléments d’ordre dans cette pétaudière, c’est la création de la Commission des chemins de fer à Ottawa et celle de la Commission des utilités publiques à Québec. (J’ignore ce qui s’est fait dans les autres provinces.) Mais encore, que de confusions et d’incohérences! résultant, les unes, de la juridiction concurrente exercée par les autorités fédérales et provinciales dans la création des sociétés anonymes dites “compagnies à responsabilité limitée”, sans égard à la nature ou à la localisation de ces entreprises; les autres, pires encore, de l’acoquinement de politiciens vénaux ou serviles avec les lanceurs de ces entreprises. Deux exemples suffisent à illustrer les vices du régime.

C’est la Commission fédérale des chemins de fer, déjà débordée dans la sphère normale de sa juridiction, si elle voulait ou pouvait l’exercer, qui est appelée à déterminer le taux des redevances que la Compagnie de téléphone Bell impose à ses abonnés de la ville de Montréal ou de toute autre ville du Canada, depuis Sydney jusqu’à Dawson. Les échevins de Montréal, élus par les “libres et indépendants” électeurs de Montréal, n’ont d’autre droit que celui “d’humbles remontrances” aux suprêmes potentats de la Commission fédérale.

C’est la Législature de Québec qui détermine les conditions d’existence, de fonctionnement et d’administration des tramways de la ville de Montréal, qui a créé et protège ce monopole monstrueux, qui a autorisé le prodigieux mouillage de fonds, principal motif de sa création, qui, enfin, fixe la quotité de l’impôt que les hommes, les femmes et les enfants de Montréal devront payer, des années durant, aux opulents détenteurs de cette baronie roulante et, par dessus eux, à leurs seigneurs dominants, les comtes palatins de la finance new-yorkaise et du Standard Oil Trust.

En vérité, ce n’était guère la peine de tant déclamer contre les batteurs d’étangs, libérés par la “glorieuse” Révolution. Les crapauds et les couleuvres que nous font avaler les seigneurs de la démocratie et les marquis de la ploutocratie coûtent autrement cher que les légendaires et coassantes grenouilles qui troublaient le sommeil des “infâmes cidevant”.

Mais à cette incohérence dans l'exercice de l’autorité de l’Etat, en ces matières, s’en ajoute une autre, pire encore, qui se rattache plus directement à la question qui nous intéresse en ce moment.

Chemins de fer, leur importance nationale

Etant admis que le principe du syndicalisme professionnel est applicable aux services d’intérêt public, à quel type de syndicats doit s’arrêter l’Etat, qui exerce ici ou devrait exercer, dans l’intérêt public, le pouvoir modérateur et arbitral entre patrons et travailleurs?

Si la réponse reste douteuse à l’égard du commerce et de l’industrie privée, elle ne devrait pas l’être dans ce cas-ci. A tout esprit sérieux, il suffira de quelques instants de réflexion pour comprendre le danger

et l’absurdité d’un régime qui placerait l’ensemble des travailleurs attachés à ces services sous la domination du travail syndiqué à l’emploi d’administrations identiques en pays étranger.

S’il y a une catégorie d’administrations où île syndicalisme doit être nettement et exclusivement national, c’est bien celle qui affecte et domine toutes les activités économiques de la nation. Or, c’est précisément le contraire qui existe ici. Ce sont les services d’intérêt public qui sont le plus complètement asservis par la Fédération américaine du Travail; et celui de ces services que la Fédération américaine domine le plus, c’est celui-là même dont la direction devrait échapper totalement à une domination étrangère : les chemins de fer.

En tout pays, l’ensemlble des voies ferrées constitue l’un des organismes vitaux de la nation, dans l’ordre économique. En temps de guerre, c’est l’élément matériel le plus important de la défense nationale; c’^st le réseau artériel qui entretient la vie dans tout le corps de la nation et soutient la vigueur du bras armé pour la protéger. Cette vérité est tellement évidente que tous les pays — sauf l'Angleterre, protégée par son isolement insulaire, et les Etats-Unis, par leur écrasante supériorité sur leurs deux seuls voisins — tous les pays se sont assuré, presque dès l’origine et sans aucune préoccupation socialiste, la maîtrise absolue de leurs chemins de fer, en temps de guerre au moins. A cette règle générale, je ne connais, en dehors des deux grandes nations anglo-saxonnes, que trois ou quatre exceptions: la Turquie, la Perse, la Chine... et le Canada. On sait ce qu’il en a coûté aux trois nations asiatiques pour avoir permis à leurs “protecteurs” et bailleurs de fonds, Allemands, Anglais, Français, Russes, Japonais, de mettre la main sur leurs voies ferrées. Chez nous.... attendons la fini

De tous les pays du monde, le Canada est peut-être celui où le réseau ferroviaire constitue, non seulement un élément essentiel de la vie économique, en temps de paix, et de la défense nationale, en temps de guerre, mais aussi, en tout temps, l'armature nécessaire à sa cohésion nationale. C’est aussi le pays où gouvernants, diplomates et législateurs se sont évertués à qui s’y prendrait mieux pour livrer à l’étranger ce facteur primordial de la sécurité nationale.

La conquête américaine

Grâce au zèle, à l'intelligence et à la générosité déployés sans relâche par les hommes d'Etat et les diplomates britanniques pour servir les intérêts américains, pour assouvir les appétits et gagner les bonnes grâces des Américains, le Canada est devenu une incohérence géographique, une enfilade de pays sans contact immédiat, séparés par d’immenses barrières naturelles et attirés, chacun séparément, par l’énorme et croissante force d’attraction qui émane de la république américaine, leur unique voisine. Contre cette formidable pénétration de forces disjonctives et absorbantes, il n’y avait que deux éléments possibles de résistance ; l’un, moral, la prédominance de l’élément canadiendrançais ;

l’autre, matériel, la construction de chemins de fer interprovinciaux ou transcontinentaux. Deux hommes d’Etat canadiens, Macdonald et Cartier, en avaient compris l'importance et tenté P utilisation. Entravés par les stupides exigences de la politique parlementaire, ils n’ont fait qu’ébaucher leur oeuvre de consolidation nationale ; ils ont négligé de lui donner les contreforts nécessaires. Nous n’avons à considérer ici que le facteur matériel.

Nos gouvernants et nos législateurs, Macdonald et Cartier comme les autres, tout imprégnés de l’esprit d’imitation coloniale qui nous a été fatal à tant d’égards, ont livré nos grandes voies ferrées à l’emprise de la finance privée, sans âme, sans coeur et sans patrie. Ils n’ont pris aucune précaution efficace pour soustraire à la puissance de succion américaine cet unique élément de résistance matérielle. Ils ont permis à l’ensemble des employés de chemins de fer canadiens de s’affilier aux Fraternités des Etats-Unis, qui constituent peut-être la plus puissante des forces syndicales américaines.

Indépendamment du mérite intrinsèque ou occasionnel de la politique de nationalisation des chemins de fer, récemment inaugurée, d’aucuns sont peut-être tentés d’y voir une réaction contre le déplorable laisser-ifaire d’autrefois. Il est fort à craindre que ce soit une dangereuse illusion. Dans les conditions générales de la politique canadienne, dans les conditions particulières où le gouvernement fédéral entasse Pélion sur Ossa et multiplie sans compter le chiffre de la dette nationale, il est plus que probable que l’expropriation des grandes compagnies de chemins de fer va tout simplement hâter le jour où la nation canadienne en banqueroute déposera son bilan entre les mains de ses créanciers américains.

Mais sans nous arrêter aujourd’hui à ce lugubre aspect de la situation, que va faire le gouvernement à l’égard des syndicats d’employés di. chemins de fer?

Du fait de la nationalisation simultanée des voies ferrées américaines et canadiennes, l’ensemble des employés de chemins de fer, au Canada, — sauf ceux du C. P. R. — devenus fonctionnaires de l’Etat canadien, vont se trouver sous la dépendance immédiate de la masse des employés de chemins de fer américains, devenus fonctionnaires de l’Etat américain. C’est absolument comme si le gouvernement permettait à l’ensemble des soldats canadiens de s’affilier à une fédération syndicaliste de l’armée américaine, et de se lier par un engagement syndical à mettre bas les armes, du moment que l’armée américaine en aurait ainsi décidé.

Qu’en pensent les meneurs de la fameuse campagne: No truck and trade with the Yankees! et tous les bons badauds de la Grande Finance et du Haut Commerce, à qui les champions de “l’indépendance nationale” avaient persuadé que, si les patates canadiennes prenaient la route des Etats-Unis, c’en était fini de l’Empire et de la Confédération?

Aberration ou trahison ?

Vraiment, à certaines heures, l’inconscience des hommes d’Etat et des hommes d'affaires éclate avec une ampleur à la fois effarante et grotesque.

A moins que . ? ? ?

Une rumeur assez persistante a circulé, dans les coulisses de la Haute Finance, depuis deux ans. C’est que l’abandon du Canada aux Etats- Unis serait le prix de l’entrée des Etats-Unis dans la lutte soutenue to make the world safe for democracg — traduisez: pour assurer l’emprise de la Haute Finance sur les niasses humaines, taillables, corvéables et emplissables à merci. Que le marché ait été conclu en bonne et due forme, qu’il s’agisse d’un simple gentlemen’ s agreement — les trafics inavouables s’affublent volontiers de cette appellation aussi ridicule qu’hypocrite ■ — ou, encore, que les plus avertis de nos hommes d’Etat et d’affaires se soient tout simplement persuadés que l’absorption du Canada par les Etats-Unis est l’inévitable aboutissement de notre politique de guerre, peu importe. Ce qui est certain, c’est que si nos sauveurs d’Empire s’étalent entendus avec les “magnats” de la finance et les meneurs du socialisme international pour livrer le Canada aux Etats- Unis, ils ne sauraient s’y prendre autrement pour assurer l’exécution du marché et en rendre la révocation absolument impossible. Ce qui est également certain, c’est que, si le marché se bâcle et se consomme, les négociateurs les plus froidement cyniques et les exécutants les plus audacieux se trouveront parmi ceux qui ont dénoncé le plus furieusement le “péril allemand”, la “criminelle et déloyale apathie” des Canadiens français, la “trahison” des nationalistes, et précipité les Canadiens — autres qu’eux-mêmes — vers la frontière des Flandres, “première ligne de défense” du Canada.

C’est l’usuel procédé des crocheteurs de serrures, de crier que le feu est à la grange, et même de l’y mettre, afin de forcer l’entrée de la maison et piïlier tout à leur aise.

Administrations d’Etat

Jetons maintenant un coup d’oeil sur les administrations d’Etat. Elles se partagent, chez nous, en trois catégories bien distinctes : fédérales, provinciales, municipales; mais en tout ce qui touche les relations d’employeur à employé, les mêmes principes généraux d’ordre public sont applicables à toutes.

Il ne s’agit plus ici d’une catégorie quelconque de patrons utilisant les services d’une collectivité d’employés et d’ouvriers; encore moins, des rapports usuels du capital et du travail. C’est l’autorité civile, représentant l’ensemble des citoyens de la ville, de la province ou du pays, qui fait l’office de patron. Les armées de fonctionnaires de toutes catégories dont elle utilise les services n’ont d’autre raison d’être que celle des gouvernements eux-mêmes. L’autorité des patrons et le travail des employés sont également et totalement subordonnés aux objectifs d’in-

térêt général qui, seuls, en justifient l’existence: défense nationale, protection de la vie et de la liberté des citoyens, maintien de l’ordre public, exécution des lois, perception des impôts. Dans aucune de ses fonctions administratives, — sauf lorsqu’elle se laisse entraîner sur la pente dangereuse du socialisme d’Etat — l’autorité civile ne poursuit un objet lucratif, ne fait fructifier à son bénéfice un capital dont ses employés ont le droit de discuter le rendement en regard de leur propre rémunération.

D’autre part, les fonctionnaires publics ont, comme toute autre catégorie de travailleurs, le droit et le devoir de sauvegarder leur situation personnelle et celle de leurs familles, de se pourvoir contre les aléas de la maladie, des accidents et de la vieillesse, de se protéger contre les abus de l’autorité: favoritisme des nominations et des promotions, injustices dans l’établissement des salaires et des pensions de retraite, congédiements ou suspensions arbitraires. L’Etat lui-même a tout intérêt à ce que ses fonctionnaires cultivent et développent leur sens social, stimulent leurs légitimes ambitions et leur valeur professionnelle ou technique, en un mot, qu’ils acquièrent la plus-value morale et intellectuelle que toute association bien inspirée apporte à ses membres.

Il me paraît donc également impossible, soit d’accepter sans réserve l’application générale du principe du syndicalisme aux fonctions d’Etat, soit de l’écarter totalement comme incompatible avec l’exercice de l’autorité publique. En ceci, comme en toutes choses, il faut raisonner avec bon sens et tenir compte à la fois des principes et des faits.

Services d’ordre public

Tout d’abord, il faut établir une distinction, pas toujours facile, je l’avoue, entre les fonctions d’ordre public proprement dit, et les simples fonctions administratives.

Dans tous les services affectés au maintien de la sécurité publique, — armée, police, fonctions judiciaires, protection contre les incendies — il est vraiment inadmissible que la vie et la liberté de tous se voient tout à coup menacées par le refus d’agir des corps de fonctionnaires préposés à ces services. Une grève de pompiers ou de sergents de ville est absolument analogue à une mutinerie dans l’armée, crime punissable de mort dans tous les codes militaires.

Mais, objecteront les partisans du syndicalisme à outrance, la grève n’est pas la conséquence nécessaire de l’union professionnelle.

Sans doute; et plus, soit dit en passant, les travailleurs syndiqués s’inspirent des principes sociaux du catholicisme, moins sont-ils tentés d’avoir recours, sans raison extrême et légitime, à l’arme dangereuse de la grève. Mais, en fin de compte, la grève reste toujours, même pour les syndicats chrétiens, l’ultime appui de leurs revendications injustement méconnues. Inutile de se leurrer là-dessus de vaines illusions et de tromper qui que ce soit. L’expérience est acquise. Même dans les pays où le syndicalisme chrétien a atteint son plus haut degré d’efficacité

pour le perfectionnement moral du travailleur, où il exerce la plus forte influence sur les patrons et sur l’opinion publique, les menaces de grève ne sont pas complètement éliminées. Et c’est cette menace que la société n’a pas le droit d’encourir dans les services d’ordre public.

Mais alors, est-ce à dire que les fonctionnaires préposés à ces services n’ont pas le droit de se protéger comme les autres catégories de travailleurs?

De se protéger, oui; comme les autres travailleurs, non. Ils n’ont pas le droit de faire prévaloir leurs intérêts particuliers sur l’intérêt général de la société, dont ils sont constitués les protecteurs immédiats.

Ils ont, comme individus, le droit d’entrer ou de ne pas entrer dans le service des tribunaux, dans la police, dans le corps des pompiers. Une fois engagés, s’ils ont quelque raison valable de se plaindre de leur rémunération ou de leurs conditions de travail, ils ont le droit de faire des représentations à l’autorité dont ils relèvent et qui représente la société qu’ils ont promis de protéger. Dans un pays où les détenteurs de l’autorité civile ne sont que les mandataires du corps électoral, et même en tout pays, ils ont le droit de faire appel, par des moyens légitimes et compatibles avec l’ordre public, à la sympathie et à l’influence agissante des citoyens dont ils protègent la vie et les biens. Individuellement, ceux d’entre eux qui se croient injustement traités ont le droit de quitter le service, dans les limites de leur contrat d’engagement; s’ils ont subi des torts réels, contraires aux conditions de leur engagement oi aux lois générales, ils ont, comme tout le monde, le droit de se pourvoir en justice.

Mais, comme corps, ils n’ont pas le droit, sous quelque prétexte que ce soit, de se délier de l’engagement moral qu’ils ont contracté envers la société tout entière. La seule exception admissible serait le cas où l’autorité voudrait leur imposer des actes manifestement contraires à la morale et à l’ordre public. En cette extrémité, le devoir social leur commande, tout autant que la loi naturelle, de résister à l’autorité civile et “d’obéir à Dtieu plutôt qu’aux hommes”. Tel serait, par exemple, le cas où l’autorité civile ordonnerait à la police d’assassiner, aux pompiers de mettre le feu au lieu de l’éteindre.

Devoir moral des autorités et du peuple

Dans un état normal de société et de gouvernement, les détenteurs de l’autorité civile ne manqueraient pas d’expliquer clairement ces maximes d’ordre social à tous les candidats à ces fonctions spéciales. A ce devoir s’en ajouterait un autre, pour les autorités et pour le peuple : celui de traiter avec une entière équité les fonctionnaires chargés de veiller à la sécurité publique, de les protéger moralement et physiquement, dans leur personne et dans leur famille, de leur assurer le degré de respect et de considération qu’exige le bon exercice de leurs fonctions. Ce serait là la compensation adéquate de l’interdiction qui de-

vrait leur être faite de rechercher leur protection dans des méthodes incompatibles avec leur service.

Avant tout, aurais-je dû dire, les chefs d’administration devraient exercer un soin vigilant dans le choix de cette catégorie de fonctionnaires. Ici, plus que partout ailleurs, tant valent les hommes, tant vaut le service; et par “valeur”, il faut entendre valeur morale. Il serait donc du devoir des autorités de favoriser, non pas l’organisation de syndicats de policiers ou de pompiers, mais la création d’oeuvres sociales propres à raffermir le moral de ces utiles et méritoires serviteurs de l’ordre public, propres aussi à les instruire, à les récréer, et à leur faire trouver des compensations aux rudes exigences de leur service.

Il va de soi que l’affiliation d’un corps quelconque de ces fonctionnaires à des syndicats étrangers est totalement inadmissible. Il faut vivre en pleine incohérence politique et sociale pour admettre, par exemple, que le corps de police de Montréal puisse être affilié à un syndicat de policiers américains, ou à tout autre organisme étranger. C’est, aggravé, Je danger que nous avons signalé dans l’emprise des syndicats américains sur les employés des chemins de fer canadiens. Inutile d’y revenir.

Mais si le syndicalisme professionnel est manifestement incompatible avec les fonctions d’ordre public, il en va autrement des fonctions purement administratives de l’Etat.

Services administratifs — La plaie du “patronage”

Tout ce que nous avons vu des services d’intérêt public ou “administrations semi-publiques” s’applique aux services administratifs de l’Etat — sauf sur un point: le rôle du capital et du patronat privé, intermédiaire dans les administrations semi-publiques, totalement supprimé dans les administrations d’Etat. Point vital, diront ceux qui voient avant tout, dans la question sociale, l’antagonisme du capital et du travail, ou tout au moins leurs intérêts divergents; point secondaire, comprennent ceux qui placent la question sociale dans un cadre à la fois plus large, plus élevé et plus pratique : la nécessité d’équilibrer toutes les forces sociales, de rendre et de conserver à chaque organisme de la société ses fonctions normales. A quiconque n’a pas perdu le sens de l’ordre établi par Dieu, il est clair qu’en toute société il faut une autorité, qu’là cette autorité il faut des moyens d’action et des sanctions, et aussi des bornes et des contrepoids.

Sans nous attarder à des considérations générales, dont le rappel serait pourtant fort nécessaire à beaucoup d’autorités sociales qui semblent les ignorer, envisageons les rapports des multiples gouvernements et des innombrables fonctionnaires de notre malheureux pays, plus affligé que tout autre de furoncles parlementaires et administratifs.

Admettons tout de suite que l’application des principes du syndicalisme aux fonctions administratives de l’Etat tend assurément à affaiblir l’autorité gouvernementale, déjà fortement entamée chez nous par la

multiplicité des ministères et des ministres, des parlements et des parlementeurs, des municipalités et des formes kaléidoscopiques de gouvernement municipal — toutes fractions d’Etat tripatouillées par la Sainte Démocratie et le régime électoral, id est, la sélection des incompétences par les incapacités, ou vice versa. Et pourtant, à y regarder de près, on constate que c’est encore l’un de ces cas, qui foisonnent sous ce régime “conquis par nos pères”, où deux absurdités tendent à se neutraliser.

Notre système politique, né en bâtardise de l’accouplement du parlementarisme anglais et du fonctionnarisme français, s’est aggravé de plusieurs siècles d’asservissement colonial, régime essentiellement destructeur du sens social, de la conscience publique, du souci de la dignité nationale. Ce qui est étonnant, c’est qu’avec une telle surenchère de nocivités, il se trouve encore des politiciens qui ne sont pas des fripons, nombre de fonctionnaires suffisamment probes et même quelques compétences. N’empêche que les hommes de caractère et de talent ont de moins en moins de goût pour les fonctions de l’Etat, de moins en moins de chances d’y parvenir et, s’ils y parviennent, de moins en moins la perspective de s’y faire une carrière attrayante et lucrative.

On aura beau voter des lois du Service civil, créer des Commissions d’examinateurs et promettre l’abolition du patronage, tant que la politique et les politiciens garderont la haute main sur l’administration publique, les lois resteront lettre morte, les commissions n’aboutiront à rien, les promesses se tourneront en mensonges, comme toutes les promesses de politiciens.

Avantages du syndicalisme

Contenue dans de justes bornes, l’application du syndicalisme aux fonctions administratives de l’Etat apparaît comme un remède beaucoup plus efficace que tous ceux-là. La principale difficulté serait évidemment la délimitation de ces “justes bornes”. Par exemple, il paraît évident, à première vue, que le droit des syndicats de fonctionnaires, en tout ce qui touche à la fixation des traitements et salaires, ne pourrait et ne devrait pas empiéter sur le droit inaliénable des corps publics de régler le budget. Cette première limitation entraînerait, par une conséquence rigoureuse, l’élimination du droit de grève pour cause de salaire. Néanmoins, cette double limitation, capitale pour les fonctionnaires, pourrait être utilement atténuée. Si le parlement ou le corps public quelconque, appelé à voter le budget, le sériait par chiffres globaux, les syndicats de fonctionnaires pourraient exercer une certaine autorité sur la répartition individuelle des traitements. Ils seraient ainsi intéressés à écarter les fainéants, les inutiles eh les incompétents, afin d’accroître le traitement de ceux qui resteraient en fonction. L’administration y gagnerait énormément.

Le rôle des syndicats de fonctionnaires dût-il se borner à éliminer le chancre du patronage politique, qu’il serait déjà fort salutaire. Cette

plaie purulente guérie, les hommes de réelle valeur auraient quelque chance d’entrer dans les fonctions d’Etat où les appellent leurs facultés ou leur compétence particulière, de s’y maintenir en dépit des sautes de vent électorales, d’y gravir les échelons hiérarchiques en raison de leurs états de service.

Non seulement l’administration y gagnerait en dignité, en compétence et en stabilité: les corps publics eux-mêmes et toute la vie politique du pays, dans son ensemble et dans ses multiples organismes, en seraient notablement assainis.

Naturellement, pour que les syndicats de fonctionnaires d’Etat donnent à la société, autant qu’aux fonctionnaires eux-mêmes, les résultats bienfaisants qu’elle a le droit d’en attendre — puisque l’administration publique n’existe que pour elle et qu’elle en paie la façon — ces syndicats devraient s’inspirer d’un véritable esprit social. La légitime préoccupation d’améliorer leur situation matérielle ne saurait être l’unique ni même le principal objet des fonctionnaires syndiqués. Ils devraient se pénétrer de leur devoir social et rechercher leur avantage personnel dans la résultante des efforts collectifs qu’ils feraient pour assurer le perfectionnement moral et intellectuel des individus et accroître leur compétence technique. Ceci impliquerait la formation de syndicats par catégories de fonctionnaires : ingénieurs, dessinateurs, comptables, traducteurs, etc., etc.

Syndicats nationaux, les seuls admissibles

Ce seul aspect du problème syndical — son application aux fonctions administratives de l’Etat — appellerait de nombreuses considérations et une étude approfondie. J’y invite les esprits sérieux et avertis que préoccupent avec raison l’ordre social et l’anarchie morale et intellectuelle qui nous envahit.

Pour l’instant, je me borne à ajouter que, pour les fonctions même purement administratives de l’Etat, il ne saurait être question d’autres associations professionnelles que les syndicats nettement et exclusivement nationaux.

Devraient-ils, pourraient-ils être également confessionnels? Pourquoi pas? Pourquoi les fonctionnaires catholiques ne formeraient-ils pas des syndicats catholiques; les non-catholiques, chrétiens de fait et d’esprit, des syndicats chrétiens; les autres, des syndicats neutres? En quoi la sécurité de l’Etat serait-elle plus menacée du fait que les fonctionnaires catholiques feraient partie d’un syndicat catholique, comme ils vont à l’église catholique; et les autres, de syndicats chrétiens ou neutres, comme ils vont à leurs temples respectifs, ou ne fréquentent aucune église?

(Les raisons d’ordre moral et social qui militent en faveur des syndicats nationaux et confessionnels, dans les autres catégories de travail

collectif, conservent toute leur valeur dans l'administration publique.

Quant aux fonctionnaires eux-mêmes, l’objection basée sur la “division des forces” n’est pas plus valable pour eux -que pour les autres travailleurs. Rien n’empêcherait les diverses catégories de fonctionnaires syndiqués de se concerter, au moyen de délégations et de conférences, sur les mesures à prendre et les règles à adopter en tout ce qui toucherait à leurs intérêts purement professionnels et économiques. De l’efficacité de cette coopération, la preuve est amplement faite, en maints pays.

L’opinion publique

Péril social — Devoir des classes dirigeantes

Cette revue d’ensemble du problème syndical a pris une extension que je n’avaiis pas prévue. Il me reste cependant à démontrer deux propositions formulées au début : le devoif des classes dirigeantes de la province d’orienter l’oipinion dans un sens favorable au syndicalisme national et confessionnel ; l’avantage qui en résulterait pour toute la nation canadienne.

La première proposition, me semble-t-il, est suffisamment démontrée par l'ensemble des considérations énoncées au cours de cette étude. Il n’est peut-être pas inutile, toutefois, de la fortifier par quelques vérités générales.

f a question syndicale n’est qu’un facteur de ce très vaste problème qu’on est Convenu d’appeler “la question sociale”. Facteur important, sans doute, mais dont l’importance croissante s’impose de plus en plus à l’attention de toutes les classes de la société, autant qu’à l’action immédiatement intéressée des employeurs et des employés. Le fonctionnarisme d’Etat, les services mixtes et l’industrialisme organisé - — ou désorganisé — ont pris une place tellement envahissante dans l’ordre social et économique, depuis la guerre surtout, que les relations de patron à employé et les rivalités du capital et du travail atteignent toutes les activités de la nation et intéressent au plus haut degré toutes les catégories de citoyens, toutes les familles, tous les individus.

Si ces relations s’enveniment de jour en jour, si patrons et employés, capitalistes et travailleurs, persistent à s’armer les uns contre les autres, sans antre pensée que celle de s’arracher des lambeaux de chair, le reste de la société sera bientôt pris entre une meute de chiens enragés et une bande de loups affamés: ce sera, à brève échéance, la famine, l’émeute-, le pillage, le meurtre, le chambardement général.

La société tout entière, notre société à nous, la nation canadienne, et la cellule particulière dont nous faisons partie, la province de Québec, ont donc le droit et le devoir de s’armer pour leur propre protection, pour la sauvegarde de nos institutions, pour la sécurité de nos nationaux, pour la vie de nos enfants.

Et qu’on n’aille pas croire qu’il suffira, pour parer au danger, de surveiller, d’appréhender et de supprimer les anarchistes cosmopolites, prédicants de bolchévisme. Il y a dans nos classes bourgeoises et jouisseuses, assez d’arrogance, de cupidité, d’égoïsme et d’aveuglement, et dans nos classes populaires, assez de ferments de haine et d’envie, d’ap-

pétences démagogiques et, comme chez les bourgeois, d’égoïsme aveugle et cupide, pour fournir tous les éléments d’une révolution sociale complète. La guerre, la propagande de guerre, le scandaleux enrichissement des profiteurs, la conscription, la tyrannie gouvernementale, ont multiplié ces germes de révolution avec une intensité dont peu de Canadiens semblent s’apercevoir — pour l’excellente raison que la plupart ont participé, activement ou passivement, par méchanceté ou par insouciance, par ignorance, par bêtise ou par légèreté, à cette nocive besogne de désorganisation sociale.

Ce n’est pas un simple devoir de conservation qui s’impose, à nos classes dirigeantes principalement, c’est aussi une expiation de lourdes fautes commises, une réparation de scandales d’autant plus révoltants qu’ils se sont affublés des masques les plus décevants, des formules les plus propres à dérouter la conscience populaire : patriotisme, liberté, défense du droit opprimé, patati, patata.

Pendant que tout le monde s’époumonnait à sauver la Serbie, à venger la Belgique, à libérer la France, à servir l’ Angleterre, voire à racheter la Sibérie et, par-dessus tout, à faire triompher la démocratie, personne ne s’occupait de préparer le rétablissement de l’ordre moral et économique en Canada et d’assurer le salut de la société particulière dont nous faisons partie, que nos gouvernants ont pour premier devoir de protéger et nos dirigeants d’éclairer.

Comment s’y prendre, maintenant, pour réparer le scandale, atténuer le mal et parer aux pires conséquences du désordre qui se propage? De cure radicale, de préventif infaillible, il n’en existe pas. 11 y a eu trop d’erreurs commises, trop d’aveuglement, trop d’apathie, trop de lâchetés, trop de mensonges. D’ailleurs, c’est une loi inéluctable des sociétés humaines qu’elles doivent subir en ce monde et par les conséquences logiques de leurs erreurs les fautes de leurs dirigeants, surtout lorsque ces fautes ont eu pour complices l’opinion publique avachie et 1 î conscience populaire avariée.

Il y a toutefois des mesures partielles de salut, dont l’efficacité relative dépendra de la coopération intelligente, énergique, désintéressée et persévérante de toutes nos catégories sociales.

Ici encore, il y aurait toute une démonstration, à la fois analytique et synthétique, à faire. Il faut nous borner à quelques indications, à trois ou quatre têtes de chapitre.

Syndicats de protection sociale — Retour à l’ordre moral

Si l’on admet que l’application générale des principes syndicalistes est utile, tant aux patrons qu’aux travailleurs, ou simplement inévitable, dans toutes les catégories 'd’administrations et d’industries, il faut de toute nécessité prendre des mesures pour empêcher le reste de la société d’être broyé entre le marteau des syndicats ouvriers et l’enclume des syndicats patronaux, entre la meule du capital coalisé et celle du travail organisé. Si le public ne s’arme pas pour se protéger, il court grand

risque de voir patrons et employés, capitalistes et travailleurs, pratiquer à ses dépens la surenchère des concessions réciproques et des solutions les plus faciles. Si les patrons sont sûrs que le bon public en paiera la façon, ils ne demanderont pas mieux que d’accorder aux travailleurs toutes les augmentations de salaire réclamées, toutes les réductions exigées dans les heures de travail. N’est-ce pas déjà ce qui se pratique usuellement? Toute grève ne se règle-t-elle pas par une hausse de prix que le public paie en entier et davantage, au double profit du capital et du travail syndiqué? Au cours même des grèves, patrons et employés ne s’efforcent-ils pas, chacuns de leur côté, d’enrôler de force la masse populaire en menaçant de l’affamer?

Prenez, par exemple, la récente grève des camionneurs. Un moment, les grévistes ont tenté, contre toute justice et toute charité, d’empêcher la livraison du pain et du lait. Je ne sais ce qu’ont fait les vendeurs de lait ; mais les boulangers ont menacé de cesser toute livraison. Cette fois, la menace a opéré à temps; mais si elle avait été suivie d’exécution, quelle aurait été la situation des familles, des enfants? Et maintenant que la grève est réglée, qui va en payer la façon? Les locataires forcés de déménager, lesquels se recrutent, en forte majorité, dans la population la plus pauvre de Montréal.

Il est donc urgent d’organiser des syndicats de consommateurs, des associations de pères de famille, qui adopteront des mesures efficaces pour se protéger et protéger leurs enfants contre les exactions des producteurs et la tyrannie parfois cruelle des unions ouvrières, contre l’égoïsme des patrons et des travailleurs qui méconnaissent leurs devoirs de justice sociale pour ne songer, les uns, qu’à leurs profits de commerce, les autres, qu’à leurs intérêts particuliers ou collectifs.

Ce remède n’est pas sans danger. Il tend à multiplier les barrières sociales, à accentuer les haines et les méfiances de classes, à partager la nation en autant de camps armés les uns contre les autres, partant, à préparer la guerre sociale.

A ce danger, il n’y a qu’un préventif : répandre dans toutes les classes la juste notion du devoir social, les principes d’ordre, de justice et de charité qui doivent gouverner les rapports réciproques des hommes unis en société; faire reconnaître, par conséquent, par toutes les catégories de syndicats de patrons, d’ouvriers, de consommateurs, par toutes les associations particulières, la vérité fondamentale que l’homme-individu, que Thomme-classe, que l’homme-société, n’est pas sa fin à luimême, mais qu’il vient de Dieu, qu’il appartient à Dieu, qu’il doit obéir à Dieu, que son premier devoir est d’aimer Dieu par-dessus toute chose, ei le second, “égal au premier”, d’aimer son prochain comme lui-même pour l’amour de Dieu ; qu’aucun homme, aucune classe d’hommes, n’a le droit de rechercher son avantage particulier aux dépens d’autrui et en dehors de cette double loi d’amour et de justice.

Or, je vous le demande, cette notion, ces principes, cette vérité primordiale, où les puiser, en dehors de la religion révélée et enseignée? Le mouvement syndicaliste sera donc bienfaisant, l’équilibre des diverses

catégories d’associations appelées à se faire contrepoids sera 'donc utile à la société tout entière, dans l’exacte mesure où la foi concrète et vécue et la pratique de la morale chrétienne les domineront plus complètement. Si, au contraire, l’organisation syndicale continue à se faire sur une base purement matérielle, elle tendra à accroître de plus en plus le malaise social, à aviver les haines de classe, à préparer la révolution et la ruine morale et économique de la nation.

Dans cette angoissante et impérieuse alternative, nous, Canadiensfrançais, pouvons et devons donner l’orientation et préparer le salut.

Devoir des Canadiens français

Forces morales

Dans la province de Québec, je l’ai dit précédemment et j’y reviens à dessein, nous avons l’immense avantage de posséder encore, en dépit de fortes brèches pratiquées du dehors et favorisées à l’intérieur, la plus puissante organisation religieuse du continent, la plus complète cohésion morale qu’il soit possible d’obtenir en Amérique. A cette force incalculable s’ajoutent trois siècles d’enracinement dans le sol; une tradition familiale, entamée aussi mais encore l’une des plus admirables qui soient au monde; une hérédité d’ordre, d’équilibre mental, de culture native, sans égale peut-être; un tempérament véritablement apostolique; des souvenirs grandioses d’endurance, de triomphante résistance aux assauts les plus formidables, aux pénétrations les plus insidieuses : et nous serions assez criminels, assez lâches, assez insensés, qu’on me pardonne le mot: assez bêtes, pour ne pas utiliser ce trésor de richesses morales, cette inépuisable réserve de forces constructives et rénovatrices!

Au moment où le désarroi général des idées et des faits égare les esprits les plus solides, déconcerte les prévisions les plus clairvoyantes, paralyse les efforts les plus puissants — de la force de chair, — nous irions de gaieté de coeur lâcher nos ancre» de salut pour nous lancer à l’aventure à la suite de ceux qui ont perdu gouvernail et boussole ?

Non, sous peine de trahison et de suicide, nous avons le devoir strict de chercher dans l’intégrale vérité religieuse et nationale la solution du problème social, l’apaisement des conflits de classe et de tous les désordres moraux et économiques qui en résultent.

Là comme ailleurs, nous devons résister par tous les moyens à l’envahissement de l’indifférence religieuse et de l’atrophie morale, à la pénétration de l’américanisme social et économique, prélude de l'anéantissement national.

Ce devoir ne s’impose pas seulement à notre foi et à notre honneur de race; il constitue encore l’un des facteurs essentiels de notre prospérité économique.

Situation économique

L’étranger dit parfois avec dédain, et nombre de Canadiens français possédés du démon de l’Or répètent en se lamentant, que nous sommes un peuple de mendiants. C’e’st à la fois exagéré et faux, avec un élément de vérité. Si l’on tient compte du point de départ et des traverses de la route pénible qu’il nous a fallu parcourir, le développement

économique du Canada français est presque aussi merveilleux que sa croissance numérique et sa survivance morale. Qu’on ne l’oublie point: nous sommes restés ici, il y a cent cinquante ans, une poignée de gueux, appauvris par un siècle et demi d’un régime colonial débilitant, entrecoupé de guerres incessantes. En nous disant adieu, notre première “mère patrie” prit soin de retirer du pays tout ce qui restait de valeurs liquides et, par-dessus le marché, de nous gratifier d’une bonne et belle banqueroute, déshonorante pour elle, ruineuse pour nous. Depuis, la France nous a aussi totalement oubliés et méprisés dans l’ordre économique que dans tous les autres. Seules les inlassables phalanges des admirables communautés françaises d’hommes et de femmes, dont un bon nombre chassées de France par le gouvernement français, sont venues, après un siècle, nous apporter le précieux appoint de leurs oeuvres apostoliques; mais, inappréciables dans l’ordre moral et intellectuel, ces renforts n’ont rien ajouté à notre patrimoine économique. Des rares capitaux français importés au Canada depuis quelques années, une notable partie, loin de nous aider, est venue fortifier l’armature économique des Anglo-Saxons. Par contre, les capitalistes anglais ont pratiqué ici, comme partout ailleurs, l’exclusivisme de race le.plus intense — je le dis à leur louange; car c’est là l’un des facteurs principaux, le plus important peutêtre, de l’hégémonie économique de l’Angleterre.

Et pourtant, nous avons vécu, nous avons prospéré, modestement mais sûrement; notre commerce s’est développé; nos organismes économiques se sont multipliés; notre agriculture, trop routinière il est vrai, s’est libérée de ses dettes. Ce seul fait constitue, en soi, un avantage immense et, de plus, un précieux témoignage de la survivance des hérédités de la race.

Qu’on ne s’y trompe pas: la prospérité matérielle et la résistance économique du peuple canadien-frança-is ne dépendent pas de l’acquisition de grosses fortunes individuelles par les méthodes anglaises et américaines, mais de la croissance normale, constante et générale du patrimoine de la race par la pratique des vertus domestiques héritées de la France. Cent habitants qui économisent chacun cent piastres par année, valent infiniment plus à la province de Québec que dix hommes d’affaires qui réalisent un bénéfice annuel de mille piastres chacun. Les sommes sont égales; la valeur économique et sociale de la première vaut dix fois plus pour la collectivité que la seconde.

Le point faible

A cette situation, fort consolante, il y a toutefois un point noir, une faiblesse dangereuse, que nous avons maintes fois signalée, au risque de nous attirer des horions et, parfois, de désopilantes contradictions. Cette faiblesse, c’est l’insouciante facilité avec laquelle les Canadiens français portent leurs- épargnes à une foule d’institutions financières, de sociétés d’assurances et de secours, et de maisons de commerce, alimen-

tées par le capital et le travail étrangers. Tenons-nous-en, pour l'heure, aux contributions syndicalistes.

Il serait intéressant et instructif de faire le relevé du tribut annuel payé à la finance américaine, au capital américain, en fin de compte, par les ouvriers canadiens affiliés à la Fédération américaine du Travail. De la seule province de Québec, du seul gousset des ouvriers canadiens-français, il est sorti des millions arrachés au modeste patrimoine de la race et, de la nation et ajoutés à la richesse pléthorique de la république américaine.

Nos ouvriers syndiqués ont-ils jamais songé aux multiples ramifications par où passent leurs contributions, prélevées sur le pain de leurs nombreuses familles? Se sont-ils demandé à quelles fins se dépense leur argent, si durement gagné; quelles activités économiques, quelles ambitions personnelles, alimentent leurs impôts syndicalistes? Quand Gompers et consorts vont à Washington livrer la liberté et la vie des millions de travailleurs syndiqués au démon de la guerre, frère jumeau du démon de l’or, quand ils vont se balader dans les congrès internationaux et formuler de creuses homélies sur les revendications des travailleurs, tout en participant en sous-main à l’emprise du capitalisme international sur tous les peuples, — c’est avec l’argent des ouvriers, des Canadiens et des Américains également. Quand les fonds accumulés dans les caisses des diverses fédérations américaines de syndicats prennent le chemin des banques américaines, des sociétés d’assurance américaines et, de là, vont accroître l’apport du capital américain, de l’industrie américaine, du commerce américain, les contributions des travailleurs canadiens suivent la même route et servent à grossir la fortune américaine aux dépens de l’humble patrimoine canadien.

Indépendamment des répercussions, déjà marquées, de cet assujettissement économique sur la situation politique et nationale du Canada à l’égard des Etats-Unis, ce seul aspect de la question devrait suffire à faire comprendre à toute la population québécoise, et aux ouvriers euxmêmes, quelle besogne de dupes nous poursuivons en laissant envoûter le travail canadien en général, le travail canadien-français en particulier, par les syndicats américains.

Ceci nous conduit tout naturellement au dernier aspect (pii nous reste à envisager: le service que la province de Québec rendrait à toute la Confédération en nationalisant ses forces économiques et sociales, et particulièrement, ses syndicats de travailleurs.

Les provinces anglaises — Incohérence morale

En franchissant les bornes de la province “moyenâgeuse” pour pénétrer en terre anglo-saxonne, il va de soi qu’il faut parler d’abord argent et questions pratiques.

Ee danger que nous venons de signaler — le drainage de l’épargne canadienne par le, paiement des contributions ouvrières aux syndicats américains — existe, agrandi et généralisé, dans les^provinces anglaises

comme dans le Québec. Ce danger, nombre d’Anglo-Canadiens doivent l’apercevoir comme nous, en mesurer comme nous les conséquences fatales. De même, à un moindre degré peut-être, doivent-iis entrevoir les autres périls, d’ordre social, politique ou national, sien allés au cours de ces articles comme les conséquences de l’emprise américaine sur le gros des forces ouvrières du Canada. Mais ce qui est hors de doute, c’est l’impossibilité de déterminer, dans les provinces anglaises, un mouvement initial de réaction contre l’internationalisme des unions ouvrières.

L’absen-ce d’un patriotisme unique et dominant, la présence dans les syndicats anglo-canadiens d’un nombre considérable d'ouvriers américains ou étrangers, la communauté d’idiomes, l’affaiblissement du sentiment religieux, (pii s’ajoute à la multiplicité des sectes, l’influence des sociétés secrètes: — voilà autant de causes qui voueraient à un échec certain toute tentative de nationaliser les syndicats anglo-canadiens, en premier lieu, ou simultanément avec ceux du Québec.

Par contre, que le mouvement prenne corps et grandisse ici; qu’il reçoive l’encouragement efficace de toutes les classes de la société; qu’il démontre par ses résultats la supériorité du syndicalisme national et confessionnel sur le syndicalisme sans religion et sans patrie; qu’il prouve aux ouvriers que le maintien des traditions religieuses et le souci des intérêts nationaux ne nuisent pas à leur protection professionnelle; qu’il amène les patrons et généralement les autres classes sociales à comprendre la force de discipline et de conservation que comporte la subordination des intérêts particuliers d’une classe à un principe supérieur d’ordre moral, à une tradition nationale trois fois séculaire: — et alors un mouvement identique aura peut-être quelque chance de naître et de grandir dans les provinces anglaises. En tout cas, nous aurons fait, chez nous, tout ce (pie nous pouvons pour sauver la situation générale, pour assurer la défense de la tranchée dont la Providence nous a dévolu la garde et d’où l’on a si souvent tenté de nous déloger.

Le “geste sauveur”

Ce ne serait pas la première fois, du reste, que le “geste sauveur” partirait du Québec — ni la dernière, si la Confédération canadienne a encore quelque chance de survie.

Il ne manque pas, de ce temps-ci, de bons apôtres de la race supérieure pour convier les “lâches et méprisables flancheurs” du Québec — style de guerre — à faire profiter la communauté nationale de “l'inappréciable appoint de leurs vertus familiales, de leur esprit d’ordre, de leur patriotisme inébranlable” — sty*le d’après-guerre. Sans rechercher ce qu’il peut entrer d’hypocrisie dans cette 'soudaine évolution; sans faire le partage des sincères désirs de réconciliation, — il y en a — des soucis moins désintéressés mais avouables des hommes d’ordre qui redoutent un chambardement général, des coliques des grosses bourses et des grosses panses en quête de cataplasmes, et des insidieuses tentatives qui n’ont

(l’autre objet que de nous entraîner dans un nouveau piège, sous prétexte de conservation sociale, — voici, à mon humble avis, ce qu’il convient de répondre à tous ces appels, d’où qu’ils viennent.

Les Canadiens français ne sont pas rancuniers ni vindicatifs: leur religion leur défend les actes de vengeance, leur caractère y répugne. Mais iis ne sont pas non plus des imbéciles: à l’école des injures, des humiliations, du mépris, ils ont du moins appris à se tenir sur leurs gardes.

Les Canadiens français sont instinctivement des hommes d’ordre et de paix; en ceci encore, leur tempérament porte la marque indélébile de quinze siècles de formation catholique. Mais, en dépit de la conquête et de l’asservissement colonial, ils n’ont pas abdiqué leur fierté de peuple libre et chrétien. Ils veulent l’ordre dans la liberté, la paix dans le respect du droit, de la justice, des accords librement consentis et des “chiffons de papier” qui en déterminent les conditions.

Les Canadiens français sont patriotes, profondément patriotes. Ils ont fait souche depuis trois siècles sur la terre canadienne; ni les guerres, ni la conquête, ni la persécution, ni les séductions, ni même la trahison de leurs chefs, n’ont réussi à les déraciner du sol et à leur faire accorder à d’autres terres, françaises ou anglaises, l’amour exclusif qu’ils ont voué à leur unique patrie. Mais sur ce sol, bien à eux, ils entendent rester ce qu’ils sont.

En dépit de toutes les avanies passées, présentes et futures, les Canadiens français sont tout prêts, aujourd’hui comme hier et demain, à défendre l’intégrité de la patrie contre l’ennemi extérieur ou intérieur; mais ils entendent accomplir ce devoir à leur manière, qu’ils croient la meilleure; c'est-à-dire en restant catholiques, catholiques d’esprit, de coeur et d’action, individuellement et socialement ; Canadiens de nationalité, mtîis Canadiens seulement : pas Canadiens britannisants, américanisants ou impérialisants. Français par la langue et les traditions, ils ne veulent pas, non plus, redevenir les colons moraux, les serviteurs dociles de la France, ni les serviles imitateurs des Français d’aujourd’hui.

Salutaire “isolement” du Québec

Qu’on sc le dise bien, c’est en “s’isolant”, en se “singularisant”, dans tout ce qui constitue leur domaine moral et intellectuel, que les Canadiens français accompliront le plus efficacement leur part d’action commune dans la vie collective de la nation canadienne, dans la défense de l’ordre social menacé.

Si, par malheur et par bêtise, les Canadiens français se laissaient entraîner dans le mouvement d’unification qui se poursuit dans les parlements, dans la presse, partout, et qu’on veut faire porter sur tous les organismes de la vie sociale: - — lois, enseignement public, hygiène, syndicats d’ouvriers, etc., etc., — ils y perdraient tout, et ni le pays, ni l’ordre n’y gagneraient rien.

Les Canadiens français sont les défenseurs nés de l’ordre social et national, parce qu’ils sont ce qu’ils sont : catholiques et traditionalistes. Du jour où l’on aurait réussi à les assimiler, à leur arracher leurs traditions religieuses et raciales, ils seraient mûrs, plus vite que beaucoup d’autres peut-être, pour la révolution politique et sociale.

On leur dit volontiers, non sans dédain, qu’ils sont des Français du temps de Louis XIV. Ils deviendraient facilement, comme leurs cousins d’Europe, des Français de la Convention, de la Terreur ou de la Commune.

ià cette besogne antisociale et antinationale, les assimilateurs anglosaxons useront leurs griffes et leurs efforts. Plus dangereux, infinement, sont les démolisseurs et les traîtres de l’intérieur; — pas les rares fantoches de l’anticléricalisme et de la maçonnerie : ceux-là ne comptent guère; — mais les nombreux badauds de la politique et de la bourgeoisie financière, pleins de suffisance, d’écus et d’ignorance, prêts à mordre à toutes les balivernes, pourvu qu’elles violent une croyance ou une tradition, toujours empressés à livrer la place pour obtenir les faveurs de l’ennemi et se gaver des restes de la table du maître. Dangereux, aussi, hélas! les milliers de pauvres ouvriers qu’on laisse sans direction sociale, à la merci des démagogues et des exploiteurs.

Pour Dieu et la patrie

Ces quelques réflexions, jetées au fil de la plume, mais après de longues observations, n’eussent-elles d’autre résultat que de contribuer à orienter le mouvement social dans le sens des principes catholiques et des traditions nationales, j’oserais estimer que je n’ai pas perdu mon temps, ni celui de mes lecteurs.

Pour l’amour de Dieu, de l’Eglise, de la race et de la patrie, faisons revivre l’âme catholique et nationale de notre peuple dans toutes ses manifestations sociales.

DISCOURS ET PUBLICATIONS DIVERSES DE M. HENRI BOURASSA

EN FRANÇAIS

Grande-Bretagne et Canada (épuisé), (1901), . $0.25

Le patriotisme canadien-français (épuisé), (1902), . 10

Les Canadiens français et l’Empire britannique (épuisé), (1903),.. .25

Devant le tribunal de l’histoire ( Goldwin-Smith ) (épuisé), (1903), .10

* Les Écoles du Nord-Ouest (épuisé), (1905), . 10

La Publicité (prospectus), (1909), .

Le projet de Loi navale (épuisé), (1910), . 10

Religion, Langue et Nationalité (Discours au Congres Eucharistique

de Montréal) (épuisé), (1910), . 10

La Convention douanière (épuisé), (1911), . 10

* La Conférence impériale et le rôle de M. Laurier (épuise), (1911). .25

Pour la justice, (1912), . 10

La langue française (Discours au Congres de Québec) (épuisé), (1912), . 10

Le spectre de l’Annexion (épuisé), (1912), . 10

Le Canada et l’arbitrage international (épuisé), (1913), . 10

* Le Canada à Lourdes (épuisé), (1914), . .10

La politique de l’Angleterre, avant et après la guerre (épuisé), (1914), . 25

Le Devoir, son origine, son passé, son avenir, (1915),. . 10

La langue française au Canada, (1915), . 15

* Que devons-nous à l’Angleterre ? (épuisé), (1915), . 2.00

Le Devoir et la guerre — Le conflit des races, (1916), . 15

* Hier, Aujourd'hui, Demain (épuisé), (1916), . 75

* Le Problème de l’Empire (épuisé), (1916), . 10

L’intervention américaine, (1917), . 25

La conscription, (1917), . 10

L’emprunt de la « victoire » (épuisé), (1917), . 05

Le Pape, arbitre de la paix, (1918), . 60

Le Pape, arbitre de la paix, (1918), (édition de luxe), . 1.00

t La Langue, gardienne de la foi, (1918), . 25

t Le Canada apostolique, (1919), (édition de luxe), . 60

f Le Canada apostolique, (1919), (demi-luxe), . 50

t Le Canada apostolique, (1919), (édition populaire), . 25

t Ces ouvrages font partie de la Bibliothèque de l’Action française.

DISCOURS ET PUBLICATIONS DIVERSES DE M. HENRI BOURASSA

(Suite)

EN ANGLAIS

Great Britain and Canada (épuisé), (1901), . 25

The French Canadian in the British Empire (Reproduit du Monthly

Review, sept, etoct. 1902), (épuisé), . 10

The Reciprocity Agreement (épuisé), (1911), . 25

Why the Navy Act should be repealed, (épuisé), (1912), . 25

The Spectre of Annexation (épuisé), (1912), . 25

Impérial Relations (Empire Club, Toronto), (épuisé), (1913), . 10

Canada and International Arbitration (épuisé), (1913), . 10

French and English (épuisé), (1914), . 10

Ireland and Canada (épuisé), (1914), . . . 10

The National Duty of Canada, (1915), . 10

The Foreign Policy of Great Britain, (1915), . 25

Canadian Nationalism and the War (épuisé), (1916), . 10

Independence or Impérial Partnership (épuisé), (1916), . 25

Conscription, (1917), . 10

“Win the War” and lose Canada, (1917), . 02

* Des ouvrages ou brochures marqués d’une astérisque, il reste quelques exemplaires réservés aux bibliothèques publiques (collèges, etc).

A toute commande par la poste, ajouter 2 sous pour chaque brochure à 10 sous; 3 sous pour chaque brocfmre à 15 ou 25 sous; 10 sous pour Le Pape, arbitre de la paix et pour Hier, Aujourd’hui, Demain; 15 sous pour Que devons-nous à l’Angleterre 7 Pour faire recommander, ajouter 5 sous.

HENRI BOURASSA

Directeur du Devoir

Mission Jeüicoe

Nouvelle poussée d’impérialisme

Prix : 10 sous

Édition du Devoir

Cette brochure est la reproduction intégrale de onze articles parus dans le Devoir, du 17 décembre 1919 au 3 janvier 1920. Elle ne renferme de nouveau qu’un paragraphe sur la (Ligue navale et quelques notes supplémentaires.

La Mission Jellicoe

Nouvelle poussée d’impérialisme

Il y a quelques semaines, à propos d’un discours de M. Ewart, j’écrivais qu’avant “d’étrangler” l’amiral Jellicoe, nous étions “disposés à l’entendre” 1. Fidèle à sa tradition, le Devoir a tenu ses lecteurs au courant des faits et gestes de cet important personnage de l’Empire. A plusieurs reprises, et dès avant son arrivée au Canada, M. Héroux, M. Pelletier, M. Bilodeau ont signalé les déclarations les plus topiques de l’amiral et les points saillants de son rapport aux gouvernements d’Australasie. Us ont également marqué les symptômes de résistance agressive qui se manifestent chez les Anglo-Canadiens contre cette reprise des projets de navalisme impérial 2. Mais jusqu’ici nous nous sommes abstenus de prendre parti dans le débat. C’est l’une de nos excentricités — et non la moindre, dans l’état actuel de la presse et de la société — de réfléchir avant de parler. Il nous paraît qu’avant d’entreprendre d’orienter l’opinion de ses lecteurs, un journal soucieux de ses responsabilités doit étudier à fond toute question sérieuse qui s’impose à l’attention publique, l’envisager sous ses divers aspects, rechercher à la fois les principes qu’elle engage et les conséquences concrètes qui en découlent.

Le moment est arrivé, croyonsmous, d’appliquer ce procédé d’analyse et de synthèse à la mission de lord Jellicoe. Oh ! sans doute, avant de porter un jugement complet sur les projets de réorganisation navale que ce haut fonctionnaire de l’Amirauté anglaise est chargé de faire mûrir, il faudrait attendre le texte de ses rapports officiels aux divers gouvernements coloniaux qu’il “avise”. Il faudrait surtout connaître les conclusions qu’il présentera aux autorités navales et politiques de Londres. Mais ceci nous mènerait loin ; et, d’ici là, les gens qui ont tout intérêt à brusquer une solution pourraient bien ne pas faire montre d’un égal scrupule ni attendre, avant d’agir, que tout le monde ait pris connaissance de toutes les pièces du dossier. C’est la tactique traditionnelle des maîtres de l’Empire d’emporter le morceau avant que les gogos des colonies, ou des Dominions, ou des “nations-soeurs”, aient rien compris à l’opération pratiquée dans leurs chairs vives.

1 Impérialisme et Nationalisme — Devoir du 27 novembre.

2 Voir, entre autres, le Devoir du 27 octobre, des 10, 19, 22, 28 et 29 novembre, des 1er et 2 décembre.

Toutes les amputations qu’on nous a fait subir depuis vingt ans au profit de “l’unité impériale” ont été précédées, soit d’un coup de matraque étourdissant, soit d’une injec tion anesthésique à forte dose. La contribution à la guerre d’Afrique fut préparée par le parfum des fleurs de pavot distribuées à profusion par Chamberlain aux premiers ministres des colonies dans l’atmosphère émolliente des fêtes jubilaires de 1897. Les projets de contribution navale, avortés au Canada et partiellement réalisés en Australasie, sont sortis de la “panique” créée en 1909 par les constructeurs de navires anglais, associés des Krupp. L’effroyable fauchée opérée dans les rangs de la jeunesse canadienne, de 1914 à 1918, au seul profit de l’impérialisme britannique, a été la résultante directe et prévue des coups d’encensoir et des coups de massue assénés depuis vingt ans, tantôt sur le nez, tantôt sur la nuque de nos “hommes d’Etat” — et aussi des coups d’argent opérés ou espérés par les sinistres bonshommes qui dominent la “grande presse” et font l’opinion.

Mise en scène princière — Escrimes de coulisses

Après les désastres et les souffrances de la grande guerre, les autorités impériales ont compris qu’il fallait revenir à la manière douce. Au Canada surtout, où les sacrifices ont été plus grands, proportionnellement, qu’en tout autre pays britannique et les compensations nulles, il était facile de prévoir qu’une sommation mal déguisée, comme celle de Winston Churchill en 1913, risquerait de provoquer de dangereuses résistances. On a donc fait passer le prince charmant avant l’amiral percepteur de contributions navales. L’ampleur et les frais de montage de la pièce à amorce suffisent à marquer l’importance de la pièce de fend. Pour qu’on ait ainsi livré le pauvre petit prince aux assauts du snobisme colonial, au risque de l’énerver et de le désarticuler à demeure, il faut que l’enjeu impérial en vaille la peine, ou que les résistances coloniales paraissent formidables.

Que les méfiances soient nombreuses et profondes, de part et d’autres, c’est clair. Eles ne se manifestent pas seulement par des oppositions directes, comme celles de M. Ewart, du Statesman (de Toronto), de la Nation (d’Ottawa). Elles se trahissent jusque dans les sphères officielles, où les influences impérialistes sont pourtant maîtresses, à Londres comme à Ottawa. A quelques heures d’intervalle, la même attitude d’expectative se dessinait dans les deux capitales. Le 11 décembre, le premier lord de l’Amirauté, M. Walter Long, déclarait que le gouvernement impérial n’a pas encore déterminé sa politique navale ; et le plus autorisé des organes de l’impérialisme traditionnel, le Morning Post, approuvait cete déclaration. L’Amirauté, ajoutait-il, doit attendre le rapport de lord Jellicoe avant de formuler sa politique. D’autre part, le 13, une dépêche “spéciale” à la Gazette — laquelle, en dépit de ses allures dégingandées de l’heure actuelle, tient encore l’oreille de plusieurs ministres — laissait entendre que la politique navale du gouver-

nement canadien pourrait fort utilement être ajournée à une session ultérieure. “La politique navale permanente de la Grande-Bretagne ne sera énoncée ( formulated ) qu’après la conférence impériale (de 1920). Le Canada pourrait avec avantage suivre cet exemple ( Canada might well follow this example) .”

Evidemment, ni l’un ni l’autre des gouvernements — sans parler de 'l’Australie et de la Nouvelle-Zélande — n’est pressé de commencer ni d’annoncer au corps électoral dont il relève les sacrifices nouveaux que chacun sera appelé à offrir au dieu-empire. L’un et l’autre, l’anglais surtout, préfèrent de beaucoup discuter et manipuler cela dans le demisecret d’une conférence impériale, ou mieux encore dans les apartés faciles et commodes des clubs fashionables de Londres et autour des tables à thé des leaderesses de la ploutocratie anglaise. C’est là que sont allées plus d’une fois trébucher les vertus faciles de nos farouches démocrates.

C’est donc, en toute vraisemblance, à Londres que nos gouvernants iront chercher les données définitives de leur “politique navale permanente” — et qu’ils se feront rouler, selon la tradition bien établie depuis

vingt-cinq ans par eux et leurs prédécesseurs. Leur consolation .

relative, et la nôtre, sera qu’après tout il leur arrive ce qui est arrivé aux Français, aux Russes, aux Allemands, à tous ceux qui, depuis un siècle, ont si bien joué, au détriment de leurs patries respectives, dans les mains de l’Angleterre. Qui sait? c’est peut-être une manière de dévotion impériale, de prouver à nos dépens que les Anglais sont les maîtres de la diplomatie, de la politique et des finances du monde.

En tout cas, ce qui paraît acquis, c’est que le programme naval de la prochaine conférence sera préparé dans le sens des conclusions de lord Jellicoe. Raison de plus pour essayer de rechercher dès maintenant la nature, l’objet et les conséquences de la mission confiée à ce légat d’empire. Quand le tour sera joué, il sera trop tard. C’est notre apathique insouciance qui a permis, dans le passé, aux manipulateurs de la politique impériale et à leurs complices ou comparses canadiens de nous placer brusquement en face de solutions concrètes impossibles à démêler dans le brouhaha d’une brève discussion parlementaire, embrouillée à dessein par les criailleries et les sophismes de la presse vénale et des organes à la solde des partis. Nous avons été assez échaudés pour n’avoir plus le droit de ne pas nous méfier de toutes les douches froides ou chaudes qui nous viennent de Londres, fussent-elles préalablement attiédies dans le tepidarium d’Ottawa.

Pour apprécier à sa juste valeur la politique préconisée par lord Jellicoe et en mesurer les conséquences ultimes, il faut en dégager nettement le principe fondamental, les objectifs qu’elle vise et les données concrètes qu’elle comporte.

Qu’on me permette de procéder à rebours de cet énoncé. Dans les matières qui touchent à la politique, à la politique anglaise surtout, il est plus facile et plus pratique de saisir d’abord les faits, puis de remonter aux principes en passant par les objectifs immédiats.

Le partage des charges — Défense du Pacifique

La première question de fait qui se pose, c’est celle du coût de l’organisation navale qu’on veut imposer à l’Empire et de la part respective de dépenses qui ressortira à chacun des pays “autonomes”. Pour l’océan Pacifique seul, ou plutôt pour l’établissement naval d’Extrême-Orient ( Far-Eastern Fleet), lord Jelilcoe estime le coût annuel à cent millions de piastres, soit, au taux de cinq pour cent, l’intérêt de deux milliards. Si la répartition devait se faire en raison du chiffre des populations et des intérêts commerciaux engagés, la part du Canada serait, selon l’amiral, de $12,300,000 par année. Mais, vu l’obligation du Canada de participer à la défense de l’Atlantique, où les colonies australasiennes n’ont aucun intérêt, - — retenons cette constatation — lord Jellicoe suggère de répartir ces cent millions de dépenses annuelles entre l’Angleterre (75%), l’Australie (20%) et la Nouvelle-Zélande (5%). Pour l’Inde, il ne peut en être question, dit-il, “car cet empire, qui n’est “pas un Dominion autonome, est maintenu par la force des armes et “exige la présence d’une puissante force armée”. Cette franche déclaration d’un homme de guerre fait contraste avec les hypocrites homélies des politiciens anglais sur le bonheur qu’éprouvent lès Indiens à jouir librement des bienfaits de la domination britannique. Mais passons.

La part du Canada, dans la défense du Pacifique, se bornera donc “à établir et à maintenir sur ses côtes occidentales une petite flotte de “croiseurs légers, pour la protection de son commerce dans ces eaux” — c’est-à-dire dans tout l’océan Pacifique, depuis Vancouver jusqu’à Singapour. Par contre, le Canada devra construire et entretenir une flotte de guerre complète — a naval force — à l’Est, dans l’océan Atlantique. A quelles fins ? Pour tous les besoins de l’Empire, apparemment ; mais là-dessus nous retrouverons notre amiral lorsque nous rechercherons les objectifs généraux de la politique qu’il préconise L

Ce qu’il nous en coûterait pour construire et entretenir cette “petite flotte” sur le Pacifique et cette grosse flotte sur l’Atlantique, lord Jellicoe ne nous l’a pas encore révélé. Il le dira sans doute dans son rapport au gouvernement canadien. D’ores et déjà, on peut être certain que la dépense prévue sera considérable et, si le Canada s’engage dans cette galère, la dépense réelle double, triple, quintuple. On sait ce qu’il en coûte pour établir et maintenir une flotte de guerre. On sait ce que valent, en tout pays et chez nous plus qu’ailleurs, les prévisions budgétaires. Quand il s’agit de budget de guerre et de “contributions impé-

1 Les citations et les chiffres ci-dessns sont empruntés au résumé du rapport présenté par l’amiral Jellicoe au gouvernement australien et publié dans le Star (de Montréal), le 4 décembre 1919.

riales” surtout, l’écoeurante mixture de loyalisme exalté et d’effrontées gabegies qui a souillé toute notre administration militaire, nous autorise à prévoir les plus fantastiques écarts entre les prévisions et les réalités.

Qu’on se rappelle les treize millions de déboursés d’Etat prévus pour la construction du Transcontinental ; les promesses rassurantes de nos politiciens sur la valeur des garanties offertes à l’Etat par les compagnies du Grand-Tronc et du Canadien-Nord ; et qu’on regarde, après quinze ans, la largeur et la profondeur du gouffre creusé par l’imprévoyance, l’impéritie ou la vénalité des gardiens du trésor public !

Au sortir de la réunion du Canadian Club d’Ottawa, où lord Jellicoe a le plus dévoilé ses desseins, M. Bilodeau notait l’ineffable réflexion d’un des badauds cossus qui foisonnent dans ces machines à pistonnage impérialiste : “After ail, it is only a small matter of fiftij millions or so.” Négligeons le côté odieux et burlesque de cette mentalité de parvenu accoutumé à faire danser les millions... des autres ; ne retenons que l’incommensurable jocrisserie. Cinquante millions pour l’organisation d’une flotte complète et d’une demi-flotte ? Allons donc ! c’est à peine suffisant pour d’établissement des chantiers maritimes et des cales de radoub. Et l’entretien ? et la réfection ? et l’équipement ? Cinquante millions par année serait plus près de la vérité.

Du reste, la question d’argent est, au début surtout, la moins importante en ces matières — bien que ce soit, en apparence, celle qui préoccupe le plus les politiciens partagés entre le désir de travailler au grand oeuvre de la réorganisation de l’Empire et la crainte de faire rouspéter les contribuables. Le gouvernement britannique — tant qu’il sera aux mains des impérialistes - — fera aux coloniaux de grosses concessions îur la question argent pourvu qu’ils acceptent le principe de la solidarité impériale. Cette pratique leur a si bien réussi dans le passé ! Qu’ils arrivent à nous faire prendre le doigt dans l’engrenage d’une politique permanente de défense navale, ils attendront la prochaine menace de guerre, réelle ou imaginaire, pour tourner la roue. Et alors, vogue la galère ! En avant, les milliards et les conscrits !

Qu’on mesure la distance parcourue de 1899 à 1914, — quinze ans — la différence entre les trois mille Canadiens enrôlés pour la guerre d’Afrique et les cinq cent mille enrégimentés pour la guerre d’Europe, entre les quatre ou cinq millions employés à aider Chamberlain et Cecil Rhodes à spolier les républiques sud-africaines et les deux milliards engloutis dans la croisade pour la civilisation ; alors, on aura une idée adéquate, dirait M. Borden, de ce qu’il en coûte de se laisser prendre dans l’engrenage impérial.

Ceci nous amènerait tout naturellement à rechercher l’objectif général de la politique dont lord Jellicoe est chargé de planter les jalons. Mais avant d’y arriver, signalons un autre fait qui nous en rapproche, du reste.

Résurrection des Dreadnoughts

Dans son plan d’organisation de la flotte d’Extrême-Orient, le délégué impérial pourvoit à la construction et à l’entretien de huit dreadnoughts (ou super-dreadnoughts) et de huit croiseurs cuirassés “de type moderne”. Il porte le coût d’entretien annuel de ces seize vaisseaux (y compris le pourcentage d’amortissement du coût de construction) à trente-cinq millions par année ; soit, plus d’un tiers du budget total qu’il veut attribuer à la défense du Pacifique.

Voilà qui va réveiller toute la controverse entre les partisans et les adversaires des gros vaisseaux de combat.

Les fidèles lecteurs du Devoir se rappellent peut-être ce que nous leur en avons fait connaître, au temps déjà lointain où le gros de l’opinion se partageait, sans y rien comprendre, entre la marine Laurier et la “contribution” Borden. Qu’on se rassure : nous n’avons pas l’intention de réveiller ces vieux débats. Pas plus aujourd’hui qu’en ce tempslà, du reste, prétendons-nous à la moindre compétence technique en ces matières. Mais puisque nous sommes menacés d’une nouvelle poussée de navalisme impérial, force nous est de rappeler que, parmi les experts les plus haut cotés, il s’en est trouvé plus d’un pour condamner l’efficacité des gros navires de combat dont lord Jellicoe veut faire le noyau principal de sa flotte d’Extrême-Orient et, en toute probabilité, de notre flotte de l’Atlantique.

Les leçons de la grande guerre sont venues démontrer, d’abord, que le Canada n’avait pas plus besoin de la marine projetée en 1910 que de la contribution “d’urgence” votée en 1913 ; — ensuite, que les adversaires de la “politique des dreadnoughts” avaient apparemment raison. En dépit des vantardises de Churchill qui jurait d’aller pourchasser les Allemands “comme des rats” dans leurs tanières de Kiel et d’Heligoland et de les forcer à livrer bataille, la Grande Flotte anglaise n’a pas plus bougé que la grande flotte allemande. C’est la guerre sous-marine qui a seule menacé sérieusement l’Angleterre dans ses ravitaillements ; et c’est à l’aide de ses vaisseaux légers et rapides, de ses contre-torpilleurs, voire de ses navires de commerce armés, qu’elle a réussi à se débarrasser de cette inquiétante agression, que lui avait prédite les adversaires des dreadnoughts. Là-dessus lord Jellicoe lui-même nous apporte le témoignage de sa haute compétence.

Comment donc expliquer que lord Jellicoe s’efforce de réveiller l’enthousiasme en faveur de ces énormes vaisseaux si coûteux, si vite démodés — on vient de scrapper le dernier des dreadnoughts de 1905 — et qui semblent avoir si peu servi dans la dernière guerre ? i

1 Un correspondant de la Gazette à Londres (numéro du 10 décembre) rapporte cette déclaration de lord Fisher, dont l’autorité doit valoir celle de lord Jellicoe : “Lord Fisher says thaï ail surface ships are already potertially, if not actually, on the scrap heap." Or, ces “vaisseaux de surface” que lord Fisher ne trouve bons qu’à mettre au vieux fer, ce sont précisément ceux que lord Jellicoe veut nous faire bâtir à la douzaine, à coups de centaines de millions.

Opinions d’experts

En février 1912, j’ai signalé aux lecteurs du Devoir la virulente dénonciation de la “politique des dreadnoughts” par lord Charles Beresford, l’un des prédécesseurs de lord Jellicoe à la tête de la Home Fleet. Lord Beresford n’hésitait pas à stigmatiser cette politique — préconisée en 1913 par le ministère Borden et apparemment reprise par lord Jellicoe — comme une “trahison de la confiance nationale” : a betrayal of the public trust i. Il laissait clairement entendre que la construction des dreadnoughts n’avait d’autre objet que de servir des intérêts mercantiles. Il prédisait les dangers qui en résulteraient pour le commerce britannique, dans la prochaine guerre, et rendraient précaires les routes maritimes qui servent à alimenter la population des Iles britanniques. En d’autres occasions, j’avais marqué la concordance des vues de lord Beresford et de celles d’un ingénieur maritime de haute réputation, sir William White, ancien directeur des constructions navales de l’Amirauté.

Naturellement, je ne prétendais pas plus alors départager les opinions des partisans et des adversaires des dreadnoughts que je ne voudrais le faire aujourd’hui. Mais, puisque le gouvernement canadien jugeait à propos de prendre parti en lançant le pays dans la course aux dreadnoughts, je ne négligeai aucune occasion de recueillir des témoignages valables en ces matières.

En juin 1914, un mois et demi avant le déclenchement de la guerre, j’étais à Londres. La marine Laurier et la contribution Borden étaient également choses du passé ; mais, en prévision de nouvelles entreprises du même genre, je voulus profiter de mon passage au coeur de l’Empire pour me faire éclairer. J’en causai à un publiciste anglais admirablement placé pour recueillir les opinions les plus diverses. Avec cette rondeur qui fait le charme des Anglais vraiment bien, il me fit ouvrir toutes grandes la porte de lord Beresford et celle d’un autre officier supérieur de la flotte. Celui-ci, je ne peux pas encore le nommer. Bien qu’à la retraite, il a joué un rôle trop important, avant et pendant la guerre, pour que j’aie le droit de le mettre en cause à ciel découvert. Qu’il me suffise de dire que sur toutes les questions relatives à l’organisation de la flotte, aux principes de la guerre navale, aux types de vaisseaux de guerre, il était aux antipodes de lord Beresford. Leurs débats publics et privés avaient, des années durant, animé et parfois amusé les cercles militaires et navals. Les échos s’en étaient même prolongés jusqu’aux Chambres des lords et des communes.

Sur l’opinion de lord Beresford, j’étais déjà fixé. Néanmoins, certaines expériences m’avaient appris qu’entre les opinions connues des

1 The Betrayal — Londres, 1912. Les articles où j’analysais la thèse de lord Beresford ont été traduits en anglais et publiés en brochure sous le titre : Why the Navy Acl should be repeated. — Montréal, 1912. Cette brochure est épuisée.

grands hommes et leurs convictions intimes, il existe parfois de notables divergences, en Angleterre surtout, la patrie classique du cant, des “convenances” et des exigences de situation — ce que les Français, avant les jours glorieux de Clemenceau, dénommaient, avec quelque exagération, “l’hypocrisie anglaise”. En tout cas, chez le vieux loup de mer, rien de cela. Il dénonça la “politique des dreadnoughts” avec une vigueur qui laissait loin dans l’ombre les pages les plus violentes de son Betrayal. Je lui objectai les conseils de M. Winston Churchill, alors ministre de la Marine, à notre gouvernement. “Churchill is a fool ! As I told him in the House, he was still sucking his pap-bottle, when I was commanding a fleet.” Je risquai le nom de son illustre adversaire, celui-là même que je devais rencontrer deux ou trois jours plus tard. Le bonhomme devint violet. “So and so ? A scoundrel, Sir, and a...!!” Je supprime la seconde épithète. En tout cas, j’en savais assez pour me convaincre que mes deux autorités ne pouvaient être de mèche, même pour abuser de la confiance d’un naïf colonial.

Je tenais également à connaître l’opinion de lord Beresford sur la situation particulière du Canada, au point de vue de sa protection maritime. Il ne fut pas plus réticent là-dessus que sur le reste ; mais nous retrouverons plus loin son opinion à cet égard.

A quoi servent les Dreadnoughts ?

Par une de ces circonstances fortuites que la Providence ménage aux honnêtes ignorants en quête de la vérité, la veille du jour où j’avais pris langue avec l’amiral si durement qualifié par lord Beresford, le Times publiait une lettre de sir Percy Scott, directeur, si je ne me trompe, des services d’artillerie navale. Dans cette communication qui provoqua une tempête, — -j’en eus la preuve par la suite — cet officier supérieur affirmait sans ambages que les jours des grosses unités de combat étaient passés ; que le sort des armes navales et des transports maritimes, dans la prochaine guerre, serait déterminé par les sous-marins et les croiseurs rapides ; et que l’Amirauté, au lieu de pousser à la construction de nouveaux et de plus en plus coûteux dreadnoughts et super-dreadnoughts, devrait s’occuper davantage de protéger efficacement la marine marchande contre les attaques des torpilleurs et des sous-marins. On sait si les développements de la guerre ont justifié ces clairvoyantes prévisions.i

1 Depuis la publication de ces lignes, on m’a donné communication d’un article de la Free Press (de Winnipeg) où l’on cite un ouvrage tout récent de sir Percy Scott. J’y relève ces passages caractéristiques : “I considered that the battleship was dead before the Gréai War, and I think her more dead now, if that is possible.” Cette affirmation catégorique, sir Percy Scott l’appuie de détails techniques, qui paraissent fort probants; et il conclut : “The battleship is dead. The future is vùth the aéroplane, which is going to develop rapidly in the next few years." Si les “nations-sœurs” commettent la bêtise de cracher quelques centaines de millions pour faire construire les “cadavres” de navires réclamés par lord Jellicoe, elles pourront se reprendre en se fendant d’autres millions pour organiser une vaste équipe d’aéroplanes impériaux.

Au moment où cette lettre fut publiée, je me bornai à y voir une excellente entrée en matière pour mon entrevue avec lord ***. C’est par là que je l’abordai. “Que pensez-vous de l’opinion de sir Percy Scott ?” — “I think he is right.” Et comme je laissais percer quelque surprise : “Mon opinion vous étonne ?” — je traduis fidèlement le sens, sinon les paroles mêmes de sa réponse. — “A certains égards, vous avez raison de vous étonner, puisque je suis virtuellement responsable de l’adoption des dreadnoughts comme type principal de la flotte. Du reste, c’est un bon navire de combat. Dans une grande bataille navale, il rendrait encore de grands services. Mais il est peu probable que les prochaines guerres voient de grandes batailles comme Trafalgar. On s’appliquera surtout à harceler et à protéger partout le transport des troupes et des vivres. Pour cela, on fera usage, pour l’attaque et la défense, de croiseurs rapides, de sous-marins, de torpilleurs et de contre-torpilleurs. Donc, Scott a raison. N’empêche que nous avons bien fait d’adopter la politique des dreadnoughts et surtout de la faire adopter aux autres nations, qui nous imitent toujours en fait d’organisation navale. Nous avons bien fait, pour trois raisons. La première, c’est qu’en imposant la politique des dreadnoughts aux autres nations, à l’Allemagne en particulier, nous avons forcé les Allemands à creuser leurs ports, ce qui nous donne une chance, que nous n’avions pas auparavant, d’approcher des côtes allemandes avec une flotte d’attaque. La deuxième, c’est qu’à part les dreadnoughts, nous avons une flotte infiniment supérieure à celle de tout autre pays et qu’en poussant les autres nations, l’Allemagne en particulier, à la course aux dreadnoughts, nous conservons notre supériorité par ailleurs.” Moins au point que sir Percy Scott, il oubliait les sous-marins allemands. “En troisième lieu, grâce à la supériorité de notre outillage, nous construisons quatre-vingt-cinq pour cent des gros vaisseaux de guerre du monde. Dussions-nous scrapper tous nos dreadnoughts avant dix ans, nous y aurons fait assez d’argent pour que cela nous ait encore payés. En résumé, Scott a raison, mais nous n’avons pas d’intérêt à le dire.”

L’avouerai-je ? J’aurais volontiers embrassé ce vieux scoundrel pour la ronde franchise qu’il y mettait. Ses lumineuses explications me firent comprendre à merveille le pourquoi de l’avalanche de protestations indignées et de véhémentes contradictions qui remplirent, quinze jours durant, les colonnes du Times en réponse à la trop candide déclaration de sir Percy Scott. Elles m’éclairèrent non moins sur les motifs de la réponse de M. Churchill aux anxieuses demandes de renseignements “d’expert” que lui avait adressées sir Robert Borden avant de proposer sa fameuse “contribution d’urgence”. C’est, on s’en souvient, sur les conseils de M. Churchill, premier lord de l’Amirauté, que M Borden tenta de nous faire cracher trente-cinq millions pour construire trois super-dreadnoughts. Cette contribution, disait-on, était nécessaire au salut de l’Empire. En réalité, elle n’avait d’autre objet que d’alimenter l’industrie la plus lucrative de l’Angleterre.

Si, à cela, on ajoute le fait, bien connu à Londres dès 1911, que les Krupp partageaient avec les constructeurs anglais les énormes profits réalisés dans la construction des dreadnoughts anglais, — tout comme les actionnaires anglais, français et italiens du trust de l’acier chromé partageaient les bénéfices encaissés à Essen par les constructeurs de navires allemands et les fabricants de canons allemands — on comprendra que je n’aie jamais pu me persuader d’avoir manqué à mes devoirs de “loyal sujet britannique” en mettant tout en oeuvre pour faire échouer cette kolossale exploitation de la jobarderie coloniale

Si je reviens sur ces souvenirs et ces renseignements d’avant-guerre, c’est, je le répète, que je les crois utiles à la compréhension intelligente de la politique préconisée par notre nouveau missionnaire impérial.

Le vrai rôle de lord Jellicoe

Si l’on veut saisir tous les objectifs, occultes ou avoués, des vastes projets dont lord Jellicoe est le promoteur, il ne suffit pas de lire ses discours d’avant-scène ni même son rapport publié et ceux à venir. Il faut d’abord se rendre bien compte de la situation réelle de l’amiral et du rôle principal qui lui est confié. Ici comme en Australie, on a présenté lord Jellicoe comme un “aviseur” bénévole des gouvernements coloniaux ; on nous a prévenus, avec trop d’insistance pour ne pas éveiller les soupçons, que cet homme éminent se gardera bien de “dicter” une ligne de conduite aux “nations-soeurs” ou même de leur “préparer” une politique. Fort bien ; mais tout cela n’empêche que lord Jellicoe est l’un des fonctionnaires supérieurs de l’Amirauté anglaise et qu’à ce titre il est, comme toute l’administration et la politique anglaises, au service des intérêts anglais, de l’industrie anglaise, du commerce anglais, de la finance anglaise. Il faudrait être triplement... naïf pour croire que ce noble serviteur de l’Angleterre va “aviser” les gouvernements coloniaux à l’encontre ou même en marge des intérêts britanniques. Si, aujourd’hui comme en 1913, il est de l’intérêt de l’Angleterre de faire construire beaucoup de gros vaisseaux qui ne valent pas grand’chose en temps de guerre mais qui rapportent d’énormes profits aux actionnaires des grands chantiers maritimes d’Angleterre et d’Ecosse, j’ai peine à croire que lord Jellicoe ne fera pas le même raisonnement que son illustre prédécesseur, lord ***.

1 Si l’on veut s’éclairer davantage sur le patriotisme des constructeurs de navires, qu’on se rappelle cet autre fait. Ce sont les chantiers maritimes d’Angleterre qui ont, au vu et au su des autorités britanniques et avec le concours d’experts de l’Amirauté, organisé la flotte turque, alors que le gouvernement britannique savait que, dans la prochaine guerre, cette flotte serait au service des empires du Centre. Les profits réalisés par les actionnaires anglais du trust maritime ont aidé à faire masaerer à Gallipoli des milliers de soldats anglais, irlandais, australiens, indiens. Business is business !

Un passage de son rapport au gouvernement australien est significatif là-dessus. “Les vaisseaux de ligne (battleships) , dit-il, devraient “être fournis et maintenus par le Royaume-Uni, parce que jusqu’à présent ils ne peuvent être construits que là, et que les officiers et les “marins de la Marine Royale ont l’expérience nécessaire pour les manoeuvrer. Pour la même raison, six des croiseurs cuirassés ( battle - “ cruisers ) . . . devraient être soumis à la même règle.” Ainsi, des seize dreadnoughts et super-dreadnoughts qu’il recommande comme noyau principal de la flotte d’Extrême-Orient, il suggère que quatorze soient fournis par l’Angleterre et deux seulement par les colonies. Voici qui apparaît d’abord comme fort généreux. Mais n’oubliez pas : 1 ° que cette flotte d’Extrême-Orient aurait non seulement pour oDjet de protéger l’Australie, la Nouvelle-Zélande et leurs nouvelles conquêtes, mais encore l’Inde, la Birmanie, Ceylan, les Straits Settlements et les multitudes de colonies que l’Angleterre possède à son seul profit en Océanie et au sud-est de l’Asie ; 2° que, pour les fins de guerre, lord Jellicoe

pose en principe que toute la flotte et chacune de ses unités, qu’elles soient fournies par l’Angleterre ou par les colonies, seront sous la direction unique et absolue d’un commandement suprême, désigné par l’Amirauté britannique (toujours la formule de M. Fielding : une flotte australienne (ou canadienne) en temps de paix, impériale en temps de guerre) ;3° que les dépenses générales de cette flotte seront réparties entre l’Angleterre et les colonies dans les proportions indiquées précédement : Angleterre, 75%, Austra lie, 20%, Nouvelle-Zélande, 5% ; 4° que l’application particulière des contributions de l’Angleterre à tel type de vaisseau et des contributions coloniales à tel autre type reste subordonnée à la solidarité des charges et à l 'unité du commandement impérial ; 5° qu’en cas de guerre, les vaisseaux de moindre dimension, croiseurs rapides, torpilleurs, destroyers, sous-marins, construits et entretenus principalement par les colonies, seront aussi les plus exposes aux coups et aux aléas de la guerre.

Tout cela, pesé et examiné à la lumière des renseignements d’avantguerre et des leçons de la guerre, laisse dans l’esprit l’invincible impression qu’en insistant sur la nécessité de consacrer un tiers du budget de la défense du Pacifique à l’enjretien de “capital ships”, construits exclusivement en Angleterre, lord Jellicoe a songé aux intérêts des grandes compagnies anglaises de construction maritime, tout autant, pour le moins, qu’à la protection des intérêts australiens ou néo-zélandais. Cette préoccupation est d’autant plus naturelle que l’arrêt des constructions maritimes en Allemagne a privé les patriotes anglais des profits indirects qu’ils tiraient des armements des ennemis de l’Empire, et que la rupture des conventions relatives à l’exploitation des brevets Krupp leur permet de garder tout entiers les bénéfices de leurs propres entreprises, qu’ils étaient autrefois forcés de partager avec leurs compères, les “barbares Huns”.

Devant les appétits voraces qui se sont manifestés tout le long de la guerre et ceux plus avides encore qui se sont affichés autour de la table du Congrès de Versailles, il paraîtra moins outré de conclure que l’un des objectifs — je ne dis pas le principal — - de la politique dont lord Jellicoe jette les fondements, c’est bien d’alimenter la plus importante des industries anglaises et l’une des plus profitables.

“Nation de boutiquiers”, disait Napoléon. Oui ; mais ayons la loyauté de l’avouer : nation de grands boutiquiers, qui ont eu l’audace et la force de trouver dans leurs opérations de boutique le secret de leur grandeur impériale et qui ont su réduire, non seulement leurs esclaves blancs, noirs ou jaunes, mais la plupart des peuples de la terre à leur servir de clients ou de commis.

Double jeu de l’Angleterre

En montant dans l’ordre des motifs, il paraît clair que le gouvernement britannique veut à la fois maintenir et même accroître sa puissance maritime tout en ayant l’air de la restreindre.

Que le premier lord de l’Amirauté puisse annoncer, l’an prochain, une réduction du budget naval du Royaume-Uni, la mise en chantier d’un moindre nombre de vaisseaux de guerre construits aux frais de l’Angleterre, le scrapping de plusieurs unités : cela permettra aux hommes d’Etat britanniques de faire parade aux yeux du monde de leurs intentions pacifiques et d’apaiser la révolte croissante du peuple anglais contre le militarisme.

Que, d’autre part, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique-Sud, l’Inde, créent chacun un mécanisme de guerre navale, relativement peu considérable en soi, mais dont l’ensemble représentera le double ou le triple des réductions opérées par l’Angleterre dans sa flotte et son budget naval ; que, par une entente discrète, chacun de ces pays -d’empire se lie aux principes de la solidarité impériale et de l’unité de commandement exercé par l’Angleterre : du coup, l’Empire britannique accroît notablement sa puissance navale; et cette puissance reste, en cas de besoin, au service et sous la direction de l’Angleterre.

C’est l’exacte répétition de la comédie de 1913, alors que Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, proposait théâtralement à l’Allemagne une “trêve” d’un an dans la construction des vaisseaux de guerre, t qu’il choalait en sous-mains les Canadiens, les Australiens et les Néo- Zélandais afin de leur faire construire et mettre à la disposition de l’Amirauté anglaise, en cas de guerre, plus de vaisseaux que l’Angleterre rt'en aurait construits, sans “trêve” !

Cette reprise, sur une échelle agrandie, et selon un plan mieux élaboré, des projets d’avant-guerre, explique à merveille pourquoi le ministère Borden, dont tous les membres avaient dénoncé la Loi navale de 1910, ne l’a jamais fait abroger. Les projets de 1910, agrandis à la me-

sure des conquêtes faites par l’Angleterre durant la grande guerre, — conquêtes qui dépassent en étendue celles de tous les autres alliés réunis — contenaient en germe toute l’organisation que lord Jellicoe nous “avise” d’adopter. La formule de M. Fielding — flottes nationales (ou coloniales) en temps de paix, impériales en temps de guerre — correspond en fous points à la solution “suggérée” aux Dominions australasiens par lord Jellicoe. Elle se retrouvera, qu’on en soit sûr, dans “l’avis” donné au gouvernement canadien. Du reste, elle répond merveilleusement aux besoins, à la situation et aux appétits de l’Angleterre. Elle lui permet, tout en allégeant son propre fadreau et en déguisant à l’étranger ses desseins de conquête, de mettre à profit la jobarderie coloniale pour accroître sans cesse sa puissance navale et dominer le commerce maritime du monde.

“O Angleterre !” écrivait Louis Veuillot ; “le plus vilain des peuples, si tu n’étais le plus hardi des forbans !” Il n’était pas bête, ce Veuillot. Notez qu’il écrivait cela aux jours de l 'Entente cordiale de 1850 à 1860. Il y avait encore, en ce temps-là, des Français qui croyaient que la France a autre chose à faire qu’à servir de marchepied à la puissance anglo-saxonne. Nous osons en penser autant du Canada.

La force d’une idée maîtresse — « Ceci a tué cela. »

Le secret de la politique anglaise, c’est la ténacité dans la poursuite de l’objet désiré. Cette inlassable persévérance est d’autant plus efficace que les agents humains et leurs procédés de surface sont plus nombreux et plus variés et voilent davantage l’objectif de fond.

Cette combinaison de l’unité impériale et de la coopération, libre en apparence, des divers pays d’empire, cette création de flottes nationales en temps de paix mais impériales en temps de guerre, voici trente ans, au moins, que les chefs politiques et militaires de l’Angleterre en préparent la réalisation. Dans un ouvrage dont la copieuse et fidèle documentation fait le principal mérite, j’ai marqué les jalons de cette avance jamais interrompue vers la concentration des forces et des ressources de l’empire au bénéfice de la puissance militaire et commerciale de l’Angleterre L

Qu’il me suffise de citer ici un bref passage du discours de lord Selborne, alors ministre impérial de la Marine, à la Conférence de 1902. “Je veux, disait-il, s’il m’est permis de me servir de cette expression, “accroître l’esprit maritime de l’Empire... Je veux voir toutes les “parties de l’Empire contribuer individuellement à la flotte.” Mais il avait pris soin de préfacer ce voeu et ces “je veux” des paroles suivantes : “Si une distribution locale des forces de mer est possible et même

1 Que devons-nous à V Angleterre i* — Montréal, 1915. Cet ouvrage est épuisé. Il n’en reste que quelques exemplaires réservés aux bibliothèques de recherches et

d’étude.

“recommandable en temps de paix, il doit exister, en temps de guerre, “dans tout l’Empire, une autorité unique qui exerce le pouvoir absolu “et la seule responsabilité de commander les vaisseaux et de les concentrer sur les points d’où ils peuvent porter les coups les plus efficaces “aux forces de l’ennemi i.”

N’est-ce pas, huit ans d’avance, la formule de M. Fielding, et, dixsept ans avant la tournée de lord Jellicoe, la base même de son rapport au gouvernement australien? Que 1 ’ a m i r a 1-m i s s i o n n a i r e “avise” nos ministres dans le même sens, nul n’en saurait douter.

Mais voici qui démontre davantage la force et la persévérance de l’action anglaise. En 1902, les ministres canadiens, dont M. Fielding, repoussèrent énergiquement les propositions de lord Selborne. En 1907, la résistance des Canadiens fut peut-être plus catégorique encore ; et la plupart des délégués des autres colonies suivirent leur exemple. Mais à la conférence de 1909, les chefs de l’empire eurent enfin la satisfaction de faire “reconnaître par tous les gouvernements coloniaux” — y compris les Canadiens, — “qu’en temps de guerre les forces navales locales devront être soumises à l’autorité générale de V Amirauté" ; c’était l’exacte proposition repoussée par nos délégués en 1902 et en

Notez bien : dans cet intervalle de sept années, il y avait eu, en Angleterre comme au Canada, des élections générales. A Londres, le ministère avait été renversé, la politique intérieure bouleversée ; trois ou quatre personnages divers s’étaient succédé au ministère de la Marine — mais la politique impériale n’avait pas changé. Au Canada, même parti, même cabinet, mêmes hommes ; mais les principes avaient chancelé, les résistances s’étaient effritées.

La débandade fut la même dans toutes les colonies. La victoire -impériale fut générale et complète.

Ceci qui est constant avait tué cela qui est vacillant. Ceci qui est ferme avait écrasé cela qui est mou. Ceci qui dure avait usé cela qui flotte au vent. Ceci qui est la ruse unie à la force avait égaré cela qui est la jocrisserie aveuglée par la vanité. Ceci qui est la puissance corruptrice de l’or avait acheté cela qui est la vénalité assoiffée d’honneurs et de péculat. En un mot, ceci qui est la volonté impériale avait dominé cela qui est la servilité coloniale.

Sans doute l’opération n’a pas eu un égal succès sur tous les points. Au Canada, les deux formes de contribution navale, différentes en apparence mais tendant au même but, échouèrent l’une après l’autre. Du reste, le principe est resté dans nos lois. Par contre, l’organisation et la concentration des forces de terre, laissées jusque là au second plan mais préparées dans les mêmes conférences impériales par les mêmes

1 Rapport de la Conférence de 1902. Ces citations traduites sont extraites de l’ouvrage mentionne dans la note précédente (page 145).

procédés, en conformité du même principe d’unité impériale, obtinrent un succès qui dépassa les espérances les plus extravagantes des impérialistes les plus exaltés. Qui eût pensé, même après la déclaration de guerre, que le Canada fournirait à la Grande-Bretagne, en quatre ans, au coût actuel de plus d’un milliard, une armée de cinq cent mille Canadiens, entièrement recrutée aux frais de la colonie, mais livrée à la direction exclusive et absolue des chefs de l’armée anglaise ?

C’est ce triomphe invraisemblable de la politique impériale qiu encourage les autorités britanniques à battre le fer pendant qu’il est encore chaud et à se forger, à même les ressources humaines et matérielles des colonies, une arme navale beaucoup plus formidable que les forces de terre concentrées pendant la guerre.

Ici, nous touchons à l’objectif avoué du plan préconisé par lord Jellicoe, lequel, on l’a vu, n’est que l’élargissement des projets esquissés dès 1902 et poursuivis sans relâche jusqu’en 1914.

L’Angleterre, dominatrice des mers

Ce que l’Angleterre veut, plus que jamais, c’est de conserver la domination des mers. Là-dessus les déclarations de l’amiral sont aussi claires, aussi catégoriques, aussi outspoken qu’on peut le désirer. Il tient le même langage que tenaient, avant la guerre, et que tiennent encore aujourd’hui, tous les hommes d’Etat et tous les hommes de guerre de son pays. “The Empire nmst maintenu a balance of sea-power which will enable her to meet and conquer any enemif', a-t-il affirmé à Ottawa. “We onght to maintain forces that are sufficient to deal with any possible enemy”, a-t-il répété à Toronto. A ses yeux, évidemment, l’ère de paix universelle n’est pas arrivée et les promesses de désarmement progressif dont les politiciens anglais et canadiens ont fait un si copieux usage pendant la guerre ne sont que mensonges et trompe-l’oeil. Il se réjouit de la destruction du militarisme prussien, mais il veut l'accroissement du navalisme britannique. Cela ne cadre guère avec les déclamations de ceux qui nous ont entraînés dans la croisade de la civilisation contre la barbarie, qui nous ont tant apeurés avec le monstre allemand, seule cause de la guerre, qui nous ont tant promis qu’une fois le caporalisme prussien abattu, les armées de terre et de mer disparaîtraient comme par enchantement du monde entier.

'Mais pourquoi l’Angleterre tient-elle si éperdument à rester maîtresse des mers ?

Pour protéger les routes du commerce maritime, répond lord Jellicoe. Et en ceci, ajoute-t-il, le Canada, l’Australie et chacun des pays d’empire a le même intérêt que la Grande-Bretagne; par conséquent, chacun de ces pays doit contribuer proportionnellement à la police des mers, au maintien du sea-power de l’Angleterre. Pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande, îles voisines de l’Asie, à la portée du Japon, passe encore. Mais pour le Canada, prétendre qu’il a le même intérêt que

l’Angleterre à tenir les mers ouvertes, c’est un peu fort. La fermeture des mers, en temps de guerre, c’est une gêne pour le Canada ; mais il continue à trouver sur son sol tout ce qui est nécessaire à sa subsistance. Pour l’Angleterre, au contraire, c’est une question de vie ou de mort.

Mais en quoi l’Angleterre et tous les autres pays d’empire seraient-ils gênés dans leurs transports maritimes, si aucune nation ne possédait de flotte de guerre assez forte pour intercepter les grandes routes océaniques ? L’Angleterre, prétend-on, ne poursuit d’autre objet que la liberté des mers pour toutes les nations : si elle est sincère, qu’elle propose un désarmement graduel des puissances navales, au lieu de procéder hâtivement à un accroissement de forces dont l’inévitable répercussion sera d’activer les préparatifs des autres puissances maritimes.

Quelle a été la principale cause matérielle de la guerre européenne sinon ce prétexte de chacune des coalitions rivales qu’elle était forcée d’accroître sans cesse ses armements afin de se protéger ?

Ce que les Anglais ont tant reproché aux Allemands, c’est précisément ce que lord Jellicoe nous propose de faire. La prétention anglaise de dominer le monde par la suprématie de sa flotte est l’exacte réplique de la prétention allemande de dominer l’Europe par la supériorité de ses armes.

Si lord Jellicoe voulait livrer toute sa pensée, ou celle des maîtres de l’empire, il avouerait que l’objectif primordial de la politique navale qu’il préconise, c’est d’assurer à l’Angleterre le maintien de son hégémonie sur le commerce maritime du monde entier. Ce n’est pas pour garantir à tout le monde la liberté des mers, ni même uniquement pour assurer son propre ravitaillement, que l’Angleterre veut avoir la flotte de guerre la plus puissante du globe; c’est pour s’assurer à ellemême, à elle seule, la maîtrise absolue de toutes les routes maritimes afin de pouvoir à sa guise les fermer aux nations qui la gênent et les ouvrir à celles qui consentent à servir ses desseins. Elle veut pour elle la liberté absolue et pour les autres nations une liberté subordonnée à ses intérêts impériaux et commerciaux.

Mais, objectera-t-on, l’Angleterre a-t-elle jamais entravé le commerce maritime des autres nations ?

Dans toutes les guerres, depuis la déchéance des flottes espagnoles et françaises, elle n’a fait autre chose. Dans la dernière guerre elle a réglé à sa guise et au meilleur de ses intérêts le commerce de la plupart des pays neutres.

Mais, en temps de paix, les mers ne sont-elles pas ouvertes à tout le monde ? La flotte anglaise gêne-t-elle qui que ce soit ? Non ; pas plus que l’armée allemande, en temps de paix, ne gênait un seul Français dans ses activités commerciales ou professionnelles. Mais la menace était là, constante, qui paralysait les activités de la nation française, la collait aux flancs de la P>ussie et, finalement, la forçait de passer sous les fourches caudines de l’Angleterre.

La supi'ématie navale de l’Angleterre paralyse le développement du commerce maritime de toutes les nations du globe et les réduit à payer tribut à la marine marchande anglaise. Aucun peuple, aucun gouvernement n’est empressé de se construire une marine marchande lorsqu’il sait qu’en cas de guerre, ses navires et son commerce seront à la merci d’une autre puissance.

Tant que l’Espagne, la Hollande et la France ont été de grandes nations maritimes, aussi longtemps qu’elles ont possédé une force navale assez puissante pour protéger leurs navires de commerce, l’Angleterre leur a cherché noise. Elle ne les a laissées en paix qu’après avoir détruit leurs flottes de guerre et leur commerce maritime.

Du jour où l’Allemagne, sa vieille alliée, voulut fonder un empire colonial, surtout développer un commerce maritime indépendant du sien et protéger ce commerce par une force navale, l’Angleterre s’est retournée contre l’Allemagne et s’est servie de la France et de la Russie pour abattre la concurrence allemande, comme elle s’était servie de la Hollande pour abattre l’Espagne, de la France pour comprimer la Hollande, de la Prusse pour détruire la rivalité française.

Maintenant que la puissance navale de l’Allemagne est anéantie, l’Angleterre est prête à se rapprocher d’elle pour l’utiliser contre toute rivale nouvelle qui pourra poindre sur un poiert quelconque du globe. Déjà les prodromes de l’évolution se font sentir.

Menaces et avertissements — États-Unis, Japon

La suprématie navale de l’Angleterre est, aujourd’hui, plus encore qu’avant la guerre, la menace la plus constante qui pèse sur la paix du monde; et c’est cette menace qu’on nous demande de rendre plus lourde encore.

Mais, objectera-t-on encore, si personne ne proteste, la paix ne sera pas troublée. Evidemment, si toutes les nations du globe consentaient à devenir tributaires de l’Empire britannique, tout irait au mieux... pour les Anglais ; et ceux-ci, pas plus que personne autre, d’ailleurs, ne feraient la guerre par simple passe-temps. Ce serait la paix anglaise pour tout le monde.

Seulement, tout le monde n’en veut pas. Voici les Etats-Unis qui prétendent bien ne pas laisser perdre ce qu’ils ont gagné pendant la guerre. Us construisent rapidement de nombreux navires de commerce; et ils entendent les protéger.

Pas plus tard que le 9 décembre, une dépêche de Washington annonçait que le bureau officiel des constructions navales des Etats-Unis recommande un programme dont l’exécution rendra, en cinq ans, la flotte américaine “l’égale de la flotte la plus puissante maintenue par toute autre nation du monde”. C’est l’exacte réplique des paroles que lord Jellicoe prononçait à Ottawa dix jours auparavant. C’est aussi l’avertissement aux “chers cousins” d’Angleterre.

Les armements navals du Japon, son ambition de jouer en Asie le rôle de l’Angleterre en Europe et celui des Etats-Unis en Amérique, ne sont un secret pour personne. Une lettre de Londres, publiée dans la Gazelle, du 15, parle du “mystère japonais'’. On qualifie ainsi d’extraordinaires achats de métaux faits récemment au Japon. Cela aussi, c’est la riposte à la politique préconisée par lord Jellicoe.

Mais les Etats-Unis et le Japon ne sont-ils pas amis et alliés de l’Angleterre ? On sait ce que valent et ce (pie durent les amitiés internationales. Le traité anglo-japonais expire l’an prochain. L’alliance anglo-américaine n’est pas encore attachée à fer et à clous.

Si ce n’est pas en prévision de difficultés possibles avec les Etats- Unis ou le Japon, pourquoi, je vous le demande, cette hâte d’accroître les forces navales de l’Empire, déjà si puissantes ? Quelle autre nation pourrait, d’ici longtemps, menacer la suprématie britannique sur les mers ?

Le “péril allemand” est écarté. Lord Jellicoe a même eu l’amabilité de démontrer, dans sa causerie au Canadian Club de Montréal, qu’il n’a jamais existé sous la forme qu’on lui prêtait, en 1910 et en 1913, pour étayer l’une ou l’autre des deux politiques navales tour à tour esquissées au Canada. Remercions-le, en passant, de cette tardive Justification, assurément désintéressée, de notre attitude à cet égard.

Non seulement la flotte allemande est anéantie, mais selon les données fort intéressantes fournies par l’amiral dans cette même causerie, la flotte anglaise s’est considérablement accrue durant la guerre. En 1914, dit-il, l’Angleterre possédait 650 vaisseaux et un personnel total de 220,000 hommes. En 1918, au moment de l’armistice, le nombre des vaisseaux s’élevait à 5,000 1 et le personnel, à 400,000 hommes. On voit que, tout en travaillant à abattre le militarisme chez les autres, la pacifique Angleterre n’a pas négligé de l’accroître notablement chez elle.

Mais si le “péril allemand” est écarté, si la flotte anglaise, toutepuissante pendant la guerre, est deux fois plus forte qu’en 1914, d’où vient la menace ? Contre quelle attaque éventuelle faut-il se parer, dare-dare, à grand renfort de dreadnoughts et de super-dreadnomghts ?

Evidemment ce que l’amiral Jellicoe ne peut pas dire c’est qu’indépendamment de l’intérêt primordial qu’a l’Angleterre de rester maîtresse du monde, elle ne trouve pas mauvais, à l’heure actuelle, de donner à réfléchir à nos bons alliés les Nippons, à nos chers cousins les Yankees.

1 Ce chiffre, donné par la Gazelle, paraît fantastique. S’il est exact, il indique que le gouvernement anglais a mis en pratique les conseils d’avant-guerre de sir Pcrcy Scott et multiplié les petites unités. Le personnel comprend les officiers, les marins, les ingénieurs et techniciens de toute sorte et aussi, je présume, les fonctionnaires civils attachés au service naval.

Situation particulière du Canada — « Doctrine » de Monroe

Mais ici, nous avons bien le droit, nous Canadiens, de tenir quelque compte de notre situation particulière dans l’Empire.

On a beau parler de “solidarité impériale”, de “communauté d’intérêts”, de “fraternité d’idéaux”, nos “frères” d’Angleterre mènent trop bien leurs affaires. . . et celles des autres, pour que nous ne songions pas un peu aux nôtres.

En dépit de la doctrine d’unité impériale qu’il prêche, lord Jellicoe a trop de bon sens pour ne pas admettre qu’il existe entre chacun des pays de l’Empire des différences radicales de situation «qui entraînent d’égales divergences d'intérêts, de responsabilités, de charges et de devoirs. Ainsi, il reconnaît — nous l’avons noté — - que le Canada étant appelé à se protéger sur l’Atlantique où les colonies océaniennes n’ont aucun intérêt, l’Australie et la Nouvelle-Zélande doivent assumer à peu près toutes les charges qui afféreraient au Canada pour la défense du Pacifique, si l’on ne tenait compte que des facteurs commerce et population.

Et le voisinage des Etats-Unis, qu’en fait-il ? C’est pourtant le facteur dominant, le facteur suprême et permanent de la situation internationale du Canada. Aucun autre pays de l’Empire n’occupe une situation analogue. Nous avons le droit et le devoir de le rappeler sans cesse aux doctrinaires de la “solidarité impériale”.

Avant la guerre, aux jours des débats sur la politique navale de l’un ou l’autre de nos “grands” partis, certains “patriotes” ardents me reprochaient amèrement de chercher un refuge ignominieux dans la doctrine Monroe. Je crois avoir fait justice de cette accusation et démontré, après M. Ewart du reste, que la soi-disant “doctrine” Monroe est un fait politique, voulu et accepté d’abord par l’Angleterre, et qu’il n’y a pas plus d’ignominie pour le Canada d’en tenir compte qu’il n’y a eu de honte pour la Belgique de compter sur l’appui de la France et de l’Angleterre contre l’agression de l’Allemagne.

Mais en ce qui touche particulièrement à la répercussion de la doctrine Monroe sur notre situation maritime, j’ai voulu connaître l’opinion des deux amiraux anglais dont j’ai déjà parlé. Plusieurs années auparavant, j'avais lu le résumé d’un discours de lord Beresford, à New-York, dans lequel la doctrine Monroe était représentée comme la base de la politique navale de l’Angleterre en Amérique. En juin 1914, je lui demandai si son opinion avait varié à cet égard. “Not a bit”, répliqua-t-il sans hésiter. “On the contrary, and so far as Canada îs concerned, 1 “ think morè thon ever that the Monroe doctrine is your best safeguard.”

Naturellement, je me proposais de confronter cette opinion avec celle de son rival, lord ***. Celui-ci ne me donna pas même le temps de placer ma question. Je l’avais interrogé sur la valeur respective des politiques préconisées par les deux partis canadiens : marine locale ou “contribution d’urgence”. — “What is the use breaking your head on

“that ? If you Canadians want to do something really practiccil, go to “Washington, hâve an nnder standing with the Americans, and act ac- “cordingly. If they are friendly, they will help you. If they are not, no “navy can save you.”

Fortifié par ces deux opinions d’experts, divergentes sur tous les autres points, je n’ai pas cru devoir répudier mes “hérésies”. Aujourd’hui comme en ce temps-là, je persiste à croire que, contre les Etats- Unis, toute flotte anglaise ou impériale est totalement impuissante à nous protéger ; et que, contre tout autre ennemi possible, le voisinage des Etats-Unis, pour encombrant qu’il soit par ailleurs, nous protège beaucoup plus sûrement que toutes les flottes et toutes les armées de l’Empire, fussent-elles portées au diapason que rêve lord Jellicoe. Et voilà pourquoi l’argument des “primes d’assurance” que le brave amiral nous suggère de payer me semble, dans notre cas, fort peu convaincant. Il me paraît même qu'il faut le prendre à rebours. Ce qu’on nous propose, c’est de nous faire payer la très lourde prime d’une assurance qui exclut notre risque. . . et qui nous fait assumer ceux d’autrui.

Reste l’argument de la “protection” offerte à notre commerce. J’en ai dit un mot. Il n’est pas inutile d’y revenir.

Protection et Reconnaissance

Au début de l’agitation créée par la panique de 1909 et les premiers projets de contributions navales, on nous a beaucoup parlé de la nécessité de protéger “nos” navires de commerce. La guerre a fait bon marché de cet argument. Elle nous a fait constater que “nos” navires de commerce ne sont pas à nous mais à l’Angleterre, qui se les est prestement appropriés. Elle a démontré qu’en temps de guerre, l’Angleterre entend bien impérialiser notre marine marchande tout autant que nos vaisseaux de guerre, si nous faisons la sottise d’en construire.

Ici encore, on peut voir une démonstration de ce que l’Angleterre veut dire quand elle parle de “liberté des mers”.

Que nous participions ou non à la police des mers, on peut être certain d’une chose : la flotte britannique ou impériale protégera notre commerce maritime dans la mesure où l’Angleterre aura besoin de nos exportations pour s’alimenter ou alimenter ses clients. Il est donc absurde de parler de l 'intérêt que nous avons à protéger notre commerce, encore plus de reconnaissance envers l’Angleterre pour la protection qu’elle lui accorde. A la lumière des leçons de la guerre, la pittoresque comparaison de M. Ewart apparaît plus exacte que jamais. Si un trafiquant de plumes d’autruches protège contre les voleurs le troupeau dont il tire de si beaux bénéfices, il ne s’ensuit pas que les autruches aient envers celui qui les protège et les plume un devoir particulier de reconnaissance. Du reste, on parle beaucoup moins de reconnaissance, de ce temps-ci. Lord Jellicoe, rendons-lui cette justice, n’en a pas soufflé mot.

Même si l’on iilace cet aspect de la question sur le seul terrain de l’intérêt, — celui où les Anglais ente ndent bien la résoudre à leur avantage — - le plaidoyer en faveur de la contribution aux forces navales de l’Empire, afin d’assurer la protection de notre commerce, n’est pas plus valable.

Nous tirons des Etats-Unis la quasi-totalité de nos importations essentielles. Quant à nos marchandises exportées, elles prennent virtuellement les mêmes routes que les exportations américaines. La plupart sont à destination d’Angleterre, qui a encore plus besoin de les acheter que nous de les vendre. Les Etats-Unis et l’Angleterre ont donc un intérêt bien supérieur au nôtre à protéger les routes par où passent nos marchandises et nos navires — quand nous en aurons. Ce serait donc pure folie pour le Canada, nation jeune et pauvre, de s’appauvrir davantage pour faire la police sur des mers qui appartiennent à tout le monde et que les deux nations les plus riches et les plus puissantes de l’univers ont tout intérêt à tenir ouvertes.

Que l’on place la question de protection sur le terrain de la “reconnaissance” ou sur la base de l’intérêt, on se rendra compte que le Canada est beaucoup plus intimement lié aux Etats-Unis qu’à l’Angleterre et aux autres pays de l’Empire britannique; et que, s’il devait payer une “prime d’assurance”, sous forme de contribution navale, c’est à Washington et non à Londres qu’il faudrait la verser. Cette dernière proposition peut paraître absurde. L’inverse ne l’est pas moins.

La situation politique du Canada exclut, en droit international, l’idée d’une contribution à la défense navale des Etats-Unis. Sa situation géographique et tout ce qui en découle nullifient, en bonne justice, les arguments invoqués en faveur de n’importe quelle forme de contribution à la défense navale de l’Empire britannique.

Principes constitutionnels

Il nous reste à examiner les principes de droit constitutionnel nécessairement mis en cause par les projets de lord Jellicoe. Tout ce qui tend à modifier l’ordre des obligations réciproques du Royaume-Uni et des autres pays d’empire entraîne fatalement une dislocation dans l’ordre de leurs relations politiques.

Les assises fondamentales de la constitution de l’Empire sont: — lo, le droit primordial de tout groupe de sujets britanniques d’être représenté effectivement, par ses mandataires élus, dans tout corps public muni du pouvoir d’imposition : no taxation without représentation ; 2o, l’équitable correspondance des pouvoirs de gouvernement et des responsabilités nationales ou internationales.

En matière d’organisation militaire et navale et, généralement, en tout ce qui touche aux questions de guerre et de politique étrangère, l’application de ces principes de droit et d’équité a établi, entre la Grande-Bretagne et ses colonies de self-government, aujourd’hui dé-

nommées “nations-soeurs”, la coutume suivante qui a pris force de loi par une pratique séculaire: le Royaume-Uni, seul maître des relations extérieures de l’Empire, porte seul la charge de sa défense générale, qui comprend toute sa défense maritime, toute son organisation navale (sauf la défense des ports et des côtes) ; les colonies autonomes, ou Dominions, ou “nations-soeurs”, responsables de la seule administration intérieure de leurs territoires respectifs, n'ont d’autre obligation que de défendre ces territoires, lorsqu’ils sont attaqués par un ennemi de l’Empire,

Et encore, cette dernière proposition, en ce qu’elle comporte de charges militaires pour les Dominions, n’a été acceptée au Canada qu’après de longues et vives contestations. A plusieurs reprises, les libéraux du Bas-Canada, quelques conservateurs (entre autres l’honorable Thomas Loranger, plus tard juge de la Cour supérieure), et même des Haut-Canadiens de marque, nièrent, en tout ou en partie, l’obligation du Canada de contribuer aux charges de sa propre défense. Estimant qu’une colonie, même “autonome,” ne peut subir d’autre agression que celle des ennemis de la métropole, ils affirmaient que la responsabilité principale ou exclusive de la défense du territoire canadien incombait à la Grande-Bretagne.

La fédération des provinces mit fin à ces débats. La Constitution de 1867, dans l’ordre des relations impériales, fut la sanction d’un traité par lequel le Canada assuma, en principe, la charge de sa défense territoriale, et l’Angleterre, celle de sa défense navale L

Sur l’obligation exclusive et absolue de la Grande-Bretagne de porter tout le poids de la défense générale de l’Empire, et particulièrement de ca défense navale, il n’y a jamais eu aucune contestation, aucune divergence d’opinions, ni en Angleterre ni au Canada — 'jusqu’aux jours de Chamberlain et de la guerre sud-africaine. Et encore, Chamberlain lui-même admettait que la contribution des Dominions à cette guerre abominable, — préparée, conduite et gagnée- en violation de tous les principes de droit international, de justice et de liberté, si fréquemment invoqués durant la récente croisade du Droit contre la Force — - Chamberlain admettait que les contributions des colonies avaient été purement volontaires. Il reconnaissait également qu’elles constituaient une innovation — heureuse, à ses yeux — - dans l’ordre des obligations réciproques des pays de l’Empire. Il affirmait hautement et sans réserves que si cette révolution devait prendre une forme durable, elle entraînerait nécessairement une modification de l’ordre politique de l’Empire, soit le droit des Dominions d’être représentés directement dans les Conseils impériaux qui décident de la paix et de la guerre et gouvernent les relations étrangères.

1 C’est la définition qu’a donnée de ce traité sir Alexander Campbell, l’un des négociateurs, plus tard ministre de la Justice dans le cabinet de sir John Macdonald, puis lieutenant-gouverneur de l’Ontario.

Tous les aspects de cette question sont élucidés, avec de multiples pièces officielles à l’appui, dans l’ouvrage déjà mentionné : Que devons-nous à V Angleterre ?

Renversement de l’ordre établi

La participation du Canada et des autres “nations-soeurs” à la guerre européenne n’a été que la répétition — prévue et annoncée dès 1900 par quelques rares “illuminés” — de l’acte révolutionnaire de 1899. Agrandie à la mesure des forces engagées et des cupidités en conflit, cette participation, comme celle de 1899, a violé la même coutume établie, les mêmes principes d’ordre constitutionnel. Elle entraîne, comme tout acte révolutionnaire, les mêmes conséquences subversives, également agrandies à la mesure des sacrifices arrachés aux colonies afin de blinder d’une quintuple cuirasse la puissance militaire et navale de la Grande-Bretagne et lui assurer la domination des mers et du monde.

On m’objectera peut-être que les motifs “supérieurs” de la guerre

défense de la civilisation, libération des peuples, triomphe de la démocratie — s’imposaient au Canada, indépendamment des avantages qui résultent à l’Angleterre des contributions de ses colonies autonomes. S’il existe encore d’inguérissables jobards à qui la curée de Versailles, le martyre de l’Irlande, la terreur en Egypte, le vol de la Perse, les massacres aux Indes, les envolées du poète d’Annunzio et tout le reste n’ont pas encore dessillé les yeux, il suffit pour l’instant de leur faire observer qu’il n’est ici nullement question des objectifs généraux des Alliés. Je me borne, dans cette étude, à marquer le but et à retracer les progrès de la poussée de l’impérialisme anglais, inaugurée en 1899 et poursuivie sans relâche avant, pendant et après la grande guerre.

Envisagée sous cet angle, la participation du Canada et des autres “nations-soeurs” à l’entreprise impériale et commerciale de l’Angleterre contre l’Allemagne a été, comme la contribution de 1899, purement volontaire, en ce sens que les colonies se sont volontairement prêtées aux desseins de l’Angleterre. Leurconcours ne résultait d’aucune obligation légale ou morale. Là-dessus encore, tous les hommes d’Etat britanniques et coloniaux sont d’accord. L’un d’eux, M. Bonar Law, chef du groupe conservateur d’Angleterre, a résumé toute la situation, alors qu’il occupait le ministère des Colonies, en septembre 1916. “These great Dominions,” disait-il, “are in fact independent States. We “could not hâve compelled a single one of them to send a man or con- “tribnte a penny.” 1

D’autre part, tout le monde, en Angleterre et aux colonies, sauf les aveugles et les sourds incurables, reconnaît que cette contribution toute volontaire a renversé l’ordre des obligations réciproques et, partant, la base de la constitution de l’Empire. Tout le monde — sauf les mêmes incurables - — - admet également qu’il est impossible de revenir à l’ancien ordre de choses. Sur ce point, M. Bonar Law a été non moins catégo-

1 Discours prononcé à Londres, le 1-3 septembre 1916, et cite clans une brochure de l’auteur de ces articles, publiée à Montréal en 1916 : Independence or Impérial Partnership ? (épuisée.)

rique. “After this war”, écrivait-il dès 1915, “the relations between the Dominions and the Mother Conntry can never be the same again.” 1 2

Du reste, fût-il possible ou désirable de revenir à l’ancien état de choses, — agrémenté de la perspective de nouvelles saignées volontaires, chaque fois que l’Angleterre aura quelque conquête à faire, ou quelque rival de commerce à mettre en faillite, sous prétexte de “civilisation supérieure” ou de “démocratie triomphante” — que les chefs de l’impérialisme britannique ne le permettraient pas. Ils n’entendent pas rester à la merci des spasmes de loyauté des “nations-soeurs.”

L’autre jour, le dernier tenant du torysme traditionnel, M- Balfour, signalait le danger des réactions qui suivent toujours les efforts suraigus. 2 C’est contre cette réaction possible, probable, certaine, que la mission Jellicoe est principalement dirigée.

Habile manœuvre des impérialistes anglais

Instruits par le recul qui suivit la première crise d’impérialisme de 1899, les maîtres de l’Empire ont résolu, dès l’armistice conclu, de boucler la situation et de lier les colonies à des obligations permanentes.

Je ne parle par ici des obligations générales qui incombent à tous les signataires du traité de Versailles, soit par le fameux pacte des nations, soit par les engagements spécifiques ou indirects pris à l’égard des autres belligérants ou co-partageants. De ces engagements, dont l’opposition libérale a fait mine de s’inquiéter à Ottawa, le Canada se débarrassera assez facilement. Le Sénat américain, en toute vraisemblance, va déchirer la tunique de Nessus savamment tissée par M. Wilson et déjà passablement déchiquetée par ses compères. Quant aux autres dispositifs du traité, susceptibles d’imposer aux signataires de nouvelles levées d’armes, on peut raisonnablement espérer qu’il se passera quelques années avant que les augustes auteurs de cette mixture d’intrigues, de mensonges et d’attrape-nigauds aient réussi à s’y démêler eux-mêmes.

Mais ce qui est vraiment grave pour nous, ce sont les obligations que nos représentants nous ont fait assumer comme nation d’empire. M. Fielding s’est agréablement moqué, non sans raison, des chants de ccq de nos plénipotentiaires, dont l’un, et le plus intelligent, aurait avoué, paraît-il, qu’il n’a pas même eu l’avantage de lire le traité avant de le signer. Nul peut-être à l’égard des yeux étrangers, notre titre de nation, avec les responsabilités qui en découlent, devient valable à l’égard de l’Angleterre. C’est comme nation intégrante de l’Empire britannique que le Canada figure désormais dans l’ordre international ; et, par conséquent, ses obligations nationales se confondent avec les obli-

1 Préface d’un ouvrage publié sous la sjgnature de sir Max Aitken, aujourd’hui lord Beaverbrook : Canada in Flanders. Egalement cité dans la brochure mentioné plus haut.

2 Discours prononcé à Londres, le 15 décembre, à une réunion de l’Empire Parliamentary A ssociation.

gâtions impériales, qui incombaient naguère au seul Royaume-Uni. C'est cela qui constitue la gravité des signatures données par nos ministres à Versailles, à Saint-Germain, à Paris.

La signature des plénipotentiaires britanniques suffisait à conclure la paix — là-dessus M. Fielding avait raison, M. Ewart également. Mais ce n’est pas pour établir la paix que les délégués des “nations-soeurs” ont été invités à signer ; c’est en vue des guerres futures. Leur signature constitue, non pas envers la France, l’Italie ou le Japon, mais en faveur de l’Angleterre un endossement conjoint et solidaire. C’est cela que nos représentants ont signé ; c’est cela que le parlement a ratifié à l’unanimité, puisque les réserves de l’opposition ne portaient que sur les responsabilités extérieures, relativement peu inquiétantes, et nullement sur les obligations impériales, qui s’annoncent fort onéreuses.

C’est la première échéance que lord Jellicoe a pour mission de nous faire payer ; tout comme les projets de réorganisation militaire à demiavoués par le général Mewburn font entrevoir la deuxième.

Payerons-nous, ne payerons-nous pas ? C’est encore difficile à dire. Il y aura, c’est certain, de gros tiraillements. Mais ne nous endormons point dans la fausse sécurité des résistances qui s’annoncent. Les plans de lord Jellicoe, les projets de M. Mewburn fussent-ils ajournés, le parlement même les rejetât-il, ou d’autres semblables, une fois, deux fois, trois fois, qu’il faudrait encore veiller au grain. Rappelons-nous les belles illusions de 1902, Laurier vainqueur de Chamberlain — et comptons nos morts et nos blessés de 1919 ; sondons la profondeur du trou béant de notre dette de guerre ; mesurons l’espace que les préoccupations impériales ont envahi dans le champ de nos activités nationales, et ce qu’il nous en a coûté de sang, d’efforts et d’argent. Et mine erudimini. . .

La partie engagée par l’impérialisme britannique, et dont la conquête économique du monde est l’enjeu, est trop tentante pour que ceux qui la mènent y renoncent. La mouture qu’ils ont tirée des colonies leur a trop profité pour qu’ils ne mettent pas tout en oeuvre afin de s’en ménager une plus abondante à brève échéance. Les hommes d’Etat et les hommes d’affaires impériaux sont trop puissants et trop habiles, trop persévérants surtout, ils ont trop souvent roulé et embobiné nos politiciens de tout acabit, pour que nous laissions endormir notre vigilance.

Déjà ils ont réussi à faire entrer dans leurs desseins un groupe nombreux et formidable des hommes qui mènent la finance, la politique et l’opinion aux Etats-Unis. Croit-on vraiment qu’avec l’aide de ces alliés, déjà à moitié maîtres du Canada, ils ne viendront pas à bout de maintes résistances et de la plupart des hésitations qui se manifestent aujourd’hui au Canada ?

Patriotisme et dividendes — La Ligue navale

La seule perspective du partage des profits en entraînera plusieurs.

En feuilletant, ces jours-ci, de vieux papiers ramassés au temps de nos luttes contre la politique navale des deux partis, je suis tombé sur une découpure du Herald (de Montréal), du 12 août 1912. J’y retrouve quelque chose des visions et des prévisions de M. Ballantyne, alors simple membre de la Commission du havre de Montréal. Ce fonctionnaire, habile manieur d’affaires, paraît-il, rendait compte des premières installations de la compagnie Vickers à Montréal. Il entrevoyait avec ivresse le jour prochain où le Canada pourra se munir à satiété de dreadnoughts et de croiseurs cuirassés. C’est le même Ballantyne, devenu ministre de la Marine dans le cabinet d’union, qui a serré sur son coeur l’amiral Jellicoe, à son arrivée à Ottawa. C’est lui qui annonce la préparation d’une politique navale pour la prochaine session, alors que son collègue, le ministre de la Justice, dit le contraire.

Le dernier numéro de l’organe des constructeurs de navires de Halifax — le Ship-Builcling and Ilarbor Construction — - contient une sommation non déguisée au gouvernement de mettre à exécution ses promesses d’encouragement à la construction d’une flotte marchande. Dans un entrefilet du même journal, on s’extasie sur la belle goulée à prendre dans la construction d’un seul vaisseau de guerre du dernier type construit en Angleterre : $25,000,000. “Les chantiers canadiens, ajoute-t-on, auraient besoin de subir quelque réorganisation pour construire une pièce de cette dimension, mais une fois en marche un contrat tiendrait une firme en haleine pour longtemps.” Or, ce genre de vaisseaux — inutiles à la guerre, disent lord Fisher et sir Percy Scott, mhis très profitables aux actionnaires, — sont précisément ceux dont lord Jerîicoe veut doter l'Empire par douzaines. Il exprime, c’est vrai, le modeste désir que tous les profits restent en Angleterre ; tandis que les protégés de M. Ballantyne veulent en prendre leur part. Mais là-dessus, ils finiront bien par s’entendre, ne serait-ce que pour intéresser à la poursuite du dessein impérial le plus grand nombre possible de patriotes canadiens, dont le loyalisme suit assez régulièrement la cote de la bourse et la marche des dividendes. On sait que c’est dans ce monde-là que se recrute l’état-major réel de nos forces politiques ; c’est de là que coulent comme de sources les munitions électorales des partis et les fonds secrets de la presse bien pensante, ces deux puissances qui mènent l’opinion de la masse démocratique.

Une autre influence dont il faut prévoir la nocivité, c’est celle de la Ligne Navale établie en Canada à la faveur de l’excitation “patriotique” et mercantile causée par la guerre. Amorcée à grands renforts de réclames et de puffisme, on lui a donné comme objectif ostensible la promotion des intérêts maritimes du Canada. En réalité, c’est une machine impérialiste destinée à pistonner les projets de l’Amirauté anglaise. On

commence à le voir. Au moment de l’arrivée de lord Jellicoe, une députation de la Ligue s’est transportée à Ottawa, avec son président, le commodore Jarvis, de Toronto, afin de faire connaître aux ministres les résultats du travail préliminaire de la Ligue. Ces messieurs ont modestement émis la prétention baroque d’être le “bras officieux” — the unofficial arm — du gouvernement en tout ce qui touche “aux questions maritimes et navales,” c’est-à-dire à la marine marchande et à la flotte de guerre. L’un des délégués a parlé du recrutement fait par la Ligue pour le service naval de l’Etat. On peut être assuré que cette machine va marcher fidèlement sur les traces de la Navy League d’Angleterre et de sa soeur germaine, la Ligue navale d’Allemagne, qui ont poussé si activement à la construction des vaisseaux de guerre, dans ces deux pays.

Toutes ces considérations suffisent à justifier la préparation à la résistance partout où l’on estime que le Canada doit panser ses plaies avant de s’enfoncer plus avant dans la voie des aventures meurtrières et ruineuses. Mais la résistance ne sera effective que si l’on a la clairvoyance de voir d’où vient la poussée, où elle mène, et le courage de démasquer ceux qui l’organisent et qui en profiteront.

C’est cette conviction, éclairée par les expériences et la mémoire du passé, qui m’a décidé à entreprendre cette longue étude des tenants et aboutissants de la mission confiée à lord Jellicoe. Si cette tentative rate, l’étude servira encore, au moment de la prochaine poussée. Je risque, il est vrai, de fortifier ma réputation de pourfendeur de moulins à vent, bien établie dans l’esprit des gens pratiques. Bah ! j’y suis fait. Du reste, j’écris pour les gens qui veulent bien se donner la peine de réfléchir. Ceux-là avoueront, peut-être sans le dire, que les moulins à vent de 1899, de 1910 et de 1913 ont fini par nous moudre pas mal d’écus, arrosés de pas mal de sang. Peut-être eût-il valu la peine de leur casser les ailes à temps.

Révolution politique — Opinions de MM. Borden et Doherty

Pour que cette étude soit complète, il faut, avant de la clore, rechercher les conséquences politiques qu’entraînerait l’adoption des projets de lord Jellicoe ou toute autre forme de contribution à la défense navale de l’Empire.

Le prophète de l’impérialisme anglais, Chamberlain, reconnaissait — nous l’avons rappelé - — que toute participation des colonies aux guerres impériales, offensives ou défensives, comporte le droit de représentation dans les conseils politiques de l’Empire.

Au Canada, la même thèse a été posée et soutenue par le premier ministre, sir Robert Borden, et par le ministre de la- Justice, M. Doherty.

Lors du débat sur le projet de loi navale présenté par le cabinet Laurier en 1910, M. Doherty a motivé son opposition de principe en ces termes non équivoques : “La direction ( control ) d’une force navale “est l’une des fonctions du pouvoir qui dirige la politique étrangère .... “que la flotte est appelée à appuyer. De là, à mon avis, il s’ensuit qu’en

‘lionne justice, la condition préalable de notre participation à la défense “ navale de l’Empire, c’est que nous recevions une voix [délibérative] “ efficace dans le gouvernement et la détermination des relations étrangères de l’Empire .... La découverte d’un moyen par lequel nous au- “rons voix, et une voix réelle, dans la direction de la politique étrangère “de l’Empire, est une condition essentielle, qui doit précéder l’adoption “de toute politique permanente de participation dans le maintien des “forces navales de l’Empire.” i

A la session suivante, M. Borden, leader de l’opposition, a exprimé le même avis, dans un langage plus entortillé : “Si le Canada, disait-il, “et les autres Dominions de l’Empire doivent, comme nattons de l’Em- “pire, assumer une part de la défense générale de l’Empire, se pourra-t-il “que, contribuant à cette défense générale de l’Empire, nous n’aurons, “comme citoyens de ce pays, aucune voix quelconque dans les conseils “de l’Empire, sur les questions de paix ou de guerre qui intéressent “l’Empire tout entier ? A mon avis, cette situation ne serait pas toléra- °‘ile. Je ne crois pas que le peuple canadien se soumettrait un seul ins- “tant à cette condition.” 2

En 1912, M. Borden, devenu premier ministre, proposa sa “contribution d’urgence” — si peu “urgente” qu’il ne fit aucun effort pour la faire revivre en 1913 ou en 1914. Il prit soin de marquer la différence de principe entre la contribution projetée et une participation permanente à la défense navale de l’Empire ; puis il réaffirma le principe qu’il avait posé en 1910 :

“La responsabilité de la défense de l’Empire en haute mer, seule “garantie de son existence et assumée jusqu’ici par le Royaume-Uni, “a nécessairement entraîné la responsabilité et la direction ( control ) de “la politique étrangère . . . Dès que la Grande-Bretagne n’assume plus “la responsabilité exclusive de la défense en haute mer, elle ne peut continuer d’assumer la responsabilité et la direction exclusives de la politique étrangère. . . . Au cours de mon récent séjour aux Iles Britanniques, je me suis hasardé, dans plusieurs occasions publiques, à poser “le principe que les grands Dominions, en participant à la défense de “ l’Empire en haute mer, ont nécessairement le droit de partager aussi la “responsabilité et la direction de la politique étrangère ...” s

Plus d’une fois, durant la guerre, le premier ministre a fait sonner la même note aux oreilles des hommes d’Etat et du peuple anglais. Le moment n’est-il pas venu de répéter l’avertissement ?

1 Traduit du texte anglais des Debales of the House of Commons (col. 4137-8), 24 février 1910.

2 Traduit du texte anglais, Debates of the House of Commons (col. 227), 24 novembre 1910.

3 Traduit du texte anglais des Debales of the House of Commons (col. 676-7), 5 décembre 1912.

Le gouvernement doit parler net

Que propose lord Jellicoe, si ce n’est “une politique permanente de participation dans les forces navales” de l’Empire ? Or, selon M. Doherty, il ne saurait être question pour le Canada d’y consentir, avant d’avoir obtenu voix au chapitre impérial, et une “voix réelle”. Où l’amiral est-il chargé d’amener les Dominions, sinon à prendre une lourde part de “responsabilité dans la défense de l’Empire en haute mer” ? De l’avis de M. Borden, ceci entraîne “nécessairement le droit de partager la responsabilité et la direction de la politique étrangère de l’Empire”.

A moins d’une volte-face dont je les crois incapables sur ce point, — quoi qu’en pensent les gens qui ne les aiment pas — le premier ministre et son principal collègue ont l’impérieux devoir de déclarer que le gouvernement canadien n’accordera aucune attention aux propositions de lord Jellicoe, ou à tout autre mode de participation du Canada à la défense navale de l’Empire, tant que les autorités impériales n’auront pas mis à jour un projet de réorganisation politique qui accordera aux “nations-soeurs” une représentation “adéquate”, une voix “réelle” dans le gouvernement de l’Empire.

Les gens pressés de construire beaucoup de gros bateaux, qui rapporteront gros d’argent, cherchent à escamoter la muscade à l’aide d’une équivoque. Ils prétendent que lord Jellicoe ne songe nullement à suggérer au gouvernement canadien une “politique permanente” Ce grossier subterfuge est bien dans la tradition de nos petits impérialistes, avides de pécule et trop couards pour démasquer leurs batteries. Leurs maîtres anglais et leurs émules d’Australie ont plus de courage. Il suffit de lire le rapport de lord Jellicoe au gouvernement australien pour constater qu’il s’agit d’un vaste plan d’organisation navale dont l’exécution comporte la participation active et permanente de toutes les nationssoeurs à la défense navale de tout l’Empire, contre tout “ennemi possible”. Le mode et Détendue de cette coopération peuvent varier pour chacun des pays associés ; le but est le même pour tous : assurer à l’Empire britannique, sous la suprême et unique direction de l’Amirauté anglaise, une force navale permanente, plus puissante que toute flotte d’Europe, d’Asie ou d’Amérique, assez puissante même pour faire face à “tout ennemi possible”, c’est-à-dire aux flottes combinées de toutes les nations qui pourraient s’aviser de s’entendre pour secouer le joug mondial de l’Angleterre. C’est l’exacte situation entrevue dès 1910 par M. Borden et M. Doherty, mais considérablement aggravée ; et cette situation, selon eux, serait “intolérable” si elle n’était compensée par la représentation “effective” et “réelle” des Dominions dans le gouverne-

1 Dès l’arrivée de l’amiral, le prestigieux Ballantyne a donné ce mot d’ordre, dans une dépêche “spéciale” à l’officieuse Gazette, le 20 novembre 1919.

ment de l’Empire. Le premier ministre et le ministre de la Justice n’ont pas le droit de laisser leur collègue de la Marine nous monter un bateau en camouflant les dreadnoughts de lord Jellicoe. Ils ont le devoir de rappeler aux Anglais comme aux Canadiens que cette entreprise entraîne nécessairement une révolution politique et comporte là représentation des colonies dans le gouvernement de l'Empire*

Cette représentation politique, rêvée par M. Laurier dès 1897, réclamée par M. Borden depuis dix ans, nous ne la désirons pas plus que la participation aux guerres de l’Angleterre. Aujourd’hui comme en 1899, en 1910 et en 1914, nous nous bornons à dire qu’elle est l’iiTévitable conséquence et l’unique correctif des graves changements opérés ou prémédités, au détriment des Dominions, dans l’ordre des obligations réciproques de l’Angleterre et des colonies autonomes.

- Devoir de combattre l’impérialisme

Si je rappelle ces principes, ces déclarations et ces faits, ce n’est pas dans le but de réveiller les anciens conflits d’opinions et de partis. Dieu sait que nous voudrions les voir terminés à jamais. Il y a tant d’autres et de plus utiles campagnes d’idées à faire et à soutenir ! Mais puisque les chefs de l’impérialisme poursuivent leurs desseins et persistent à vouloir entraîner le Canada dans leurs projets de domination universelle, nous avons le devoir de faire entendre de nouveau le cri d’alarme et de marquer les conséquences ultimes de la révolution qu’ils fomentent.

Cette révolution, nous l’avons dénoncée dès son origine ; nous l'avons combattue sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations et ses conquêtes envahissantes. Nous ne lâcherons pas pied. Nous pouvons modifier l’allure et le ton de nos résistances. Mais nous ne cesserons de signaler la nature, l’étendue et la portée du mal. Notre conscience nous le commande, autant que le patriotisme.

Le triomphe de l’impérialisme anglais serait, pour la foi et la civilisation chrétiennes, et pour le repos du monde, un péril aussi redoutable que l’auraient été la victoire de l’impérialisme germanique, la réalisation des rêves du panslavisme moscovite ou la permanence des conquêtes de l’Islam, aussi désastreux que pourrait l’être le triomphe du bolchévisme international ou l’invasion des Jaunes. Les procédés de conquête seraient peut-être différents les conséquences n’en seraient pas moins pernicieuses pour la conscience de l’humanité, la liberté du

1 Un communique officieux d’Ottawa aux journaux du 31 décembre (commenté par M. Bilodeau dans sa chronique d’Ottawa, Devoir du même jour) ne laisse aucun doute sur le caractère de la mission de lord Jellicoe. On y voit la trace des divergences d’opinions entre les autorités impériales et coloniales sur le mode de coopération navale; mais il y est dit en toutes lettres que l’objet commun est de trouver “le plan le plus efficace de défense navale de V Empire" : the most effective scheme of naval dejence of ihe Empire. C’est donc d’une organisation permanente et impériale qu’il s’agit.

monde et la vraie civilisation. Ce serait l’abrutissement des peuples par le mercantilisme, le culte de l’or et le matérialisme vécu ; il n’en est pas de plus dégradant.

Haine et Charité

Qu’on ne prétende pas sottement que ces paroles sont dictées par une haine folle de l’Angleterre et des Anglais. Rien n’est plus faux. Je ne “hais” ni l’Angleterre ni les Anglais, ni aucun pays, ni aucun peuple. “Toute espèce de haine” personnelle ou collective, dirai-je après Louis Veuillot, “me semble totalement ridicule, sauf une, qui est totalement abominable : la haine du bien.” Les Anglais, comme les autres hommes et les autres peuples, ont leur part normale de qualités et de défauts, il n’y a pas plus de raison de les haïr que les Allemands, les Français, les Italiens, les Turcs ou les Chinois. Mais ce qui est vraiment haïssable, comme tout ce qui vient de l’esprit du mal, c’est cette frénésie d’orgueil et de cupidité qu’on a tant reprochée aux Allemands et dont les impérialistes anglais sont pris à un degré pire encore et sous une forme plus menaçante — parce que mieux déguisée — pour le monde entier. C’est, à l’heure actuelle et depuis longtemps, la provocation la plus constante à la paix du monde. C’est, depuis trois siècles, le plus formidable obstacle à la pénétration de la foi chrétienne en pays infidèles.

Des conséquences de cette monstrueuse folie, l’Angleterre et la masse des Anglais ne souffriront pas moins, à la longue, que les Canadiens, les Australiens et tous les autres peuples de l’empire et du monde. Combattre ce mal envahissant, c’est rendre aux Anglais comme à nousmêmes et à tout le monde un véritable devoir de charité ; c’est, à la lettre, de peuple à peuple, l’accomplissement du précepte divin : Aime ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu. La charité, la vraie charité, comporte la répression du mal autant que l’accomplissement du bien ; elle commande la lutte contre les agents du mal aussi bien que l’appui aux apôtres du bien. Du moins, c’est ce qu’on m’a enseigné au catéchisme. Prétendra-t-on que dénoncer le malfaiteur, frapper l’assassin ou meurtrir le poignet du cambrioleur, c’est manquer de loyauté et de charité ?

A un journaliste anglais qui m’interrogeait, pendant la guerre, sur les motifs qui me font désirer la dissolution de l’Empire britannique, je répondais ceci : “Ce n’est pas parce qu’il est anglais, mais parce qu’il “est impérial. Tous les empires sont détestables. Ils sont des obstacles “à la liberté humaine, au vrai progrès moral et intellectuel. Ils ne favorisent que des instincts brutaux et des objectifs matériels. Tout ce “qu’il y a de bon dans l’idéal britannique, et il y en a beaucoup, serait “mieux servi par l’action libre de plusieurs communautés britanniques “indépendantes que par l’action commune d’un empire monstrueux, “édifié par la force et le vol, et maintenu dans l’unique but de permettre “à une race, à une nation de dominer un cinquième du genre humain.

“Les nations britanniques doivent opter entre les idéaux britanniques “et la domination britannique. Je tiens pour les idéaux contre la domi- “nation. J’y gagnerai peut-être d’être pendu, au nom de la liberté britannique ; peu importe...”i

Sans doute, cette déclaration est incomplète et comporte des réserves et des développements. Elle suffit à faire justice de l’accusation de “haine” et de “déloyauté”.

Conclusion

Résumons toute cette étude, qui s’est prolongée bien au delà de mes prévisions.

La mission de lord Jellicoe a pour objet immédiat de lier le Canada et les autres Dominions à un vaste plan de réorganisation et de concentration des forces navales de l’Empire, au profit de l’Angleterre et sous sa direction.

L’objectif réel de ce plan est de fortifier l’hégémonie maritime de ^Angleterre et de mettre le monde entier à la merci de ses flottes, de son commerce et de son or.

L’exécution de ces projets entraîne fatalement une révolution politique de l’Empire. Il en résulterait, pour toutes les colonies autonomes, pour le Canada surtout, de graves dangers, de lourdes charges et un notable amoindrissement de leur autonomie.

Le Canada n’a que faire des prétendus “moyens de défense” qu’on veut lui faire adopter. Toute forme de participation ou de contribution aux préparatifs de guerre de l’Empire entraînerait pour lui d’énormes sacrifices et de nombreux risques ; elle ne lui assurerait aucune protection efficace contre les dangers de sa situation particulière.

Le Canada n’a aucun n.otif avouable d’aider au maintien de la domination impériale de l’Angleterre et à l’accaparement de toutes les richesses du globe au bénéfice de ses financiers et de ses négociants. Au contraire, la justice et la charité lui commandent, autant que son intérêt bien entendu, de faire obstacle à cette monstrueuse entreprise.

Pour déjouer les desseins de l’impérialisme, il ne suffit pas d’opposer à la tentative de lord Jellicoe de simples objections de faits, basées sur notre état actuel de pénurie : il faut placer et poursuivre la lutte sur le terrain des principes et des faits généraux, dénoncer le programme impérialiste dans son ensemble, en marquer les aboutissements, et s’opposer sans relâche à toutes les entreprises impérialistes.

Si l’on se borne, comme on l’a fait jusqu’ici, à escompter les réactions spasmodiques du sentiment national ou la résistance passive des

1 Lettre du 10 juillet 1916, à M. Arthur Hawkes. Elle parut dans le Star (de Toronto) quelques jours plus tard, le 15 probablement. Elle est reproduite en partie dans une brochure intitulée : Canadian Nationalism and the Wxir — Montréal, 1961

{épuisée) .

intérêts matériels menacés, on pourra retarder l’heure de la catastrophe, on ne l’évitera point. De capitulation en capitulation, de déchéance en déchéance, le Canada s’enfoncera jusqu’au fond de l’abîme où l’orgueil, la cupidité et l’égoïsme, la soif de l’or et la passion des conquêtes, conduisent rapidement l’Empire britannique. Affaibli par les sacrifices sans mesure qu’un faux loyalisme lui a imposés, énervé par les trompeuses maximes de l’impérialisme anglais et les mensonges de l’alliance française, incapable de se relever par le suprême effort d’un patriotisme exclusivement canadien qui n’existera plus, le Canada ne trouvera et ne cherchera d’autre refuge que l’anéantissement dans le grand-tout américain.

Telle paraît bien l’inévitable fin de toutes nos folies. N’importe ; les Canadiens qui ont encore quelque fierté nationale, qui n’ont pas encore renoncé à la volonté d’être Canadiens plutôt qu’Anglais, Français ou Américains, les vrais Canadiens ont l’impérieux devoir de lutter jusqu’à la dernière heure pour sauver l’oeuvre des Pères de la Confédération, des hommes qui avaient rêvé de fonder en Amérique une grande nation canadienne, héritière des 'meilleures traditions de l’Angleterre et de la France.

Oeuvres diverses de M. Henri BOURASSA

EN FRANÇAIS

Pour la justice, (1912) 10

Le Devoir, son origine, son passé, son avenir, (1915) . . .10

La langue française au Canada, (1915 . . \ . . . . .15

Le Devoir et la guerre — Le conflit des races, (1916) . . ' .15

L/intervention ami ricaine, (1917) . . . . . . ‘. .25

La Conscription, (1917) . .10

La Langue gardienne de la foi (1918) . .25

Le Canada apostolique (1919), édition de liiXfe . ; rI . .60

Lé Cànada apostolique (1919), édition demi-luxe . . .50

Syndicats fiat'' naux ou internationaux? . . . . .10

La Mission Jellicoe .... -. n‘.' . 1:. •? . . 1 .10

EN ANGLAIS : --

The'Foreign Policy of Great Britain, (1915) . . . . - .25

The Duty of Canada at the présent hour (1915) .... .10

Conscription, (1917) . .10

“Win the war” and lose Canada . .08

Il reste quelques exemplaires des ouvrages suivants, réservés clusivement aux I ibliothèques de collèges ou autres bibliothèques

bliques .

Les Ecoles du Nord-Ouest (1905) . .10

Le projet de loi navale (1910) . .10

La Conférence impériale et le rôle de M. Laurier, (1911) . .25

Le Canada à Lourdes, (1914) . .25

Que devons-nous à l’Angleterre? (1915) . . ... 2.00

Hier, Aujourd’hui, Demain (1916) . .75

Le Pape, arbitre de la paix (1918), Edition de luxe . . . 1.00

Id édition populaire, reliée toile . 1.00

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