LA PRESSE ET LE PATRIOTISME
Banqueroute de la Confédération
L’enseignement du patriotisme est peut-être la tâche la plus importante de la presse catholique et nationale. C’est aussi la plus difficile. La plus importante, parce qu’entendu et pratiqué selon les principes de l’ordre social chrétien, le patriotisme renferme l’ensemble des devoirs sociaux. La plus difficile, parce qu’à notre époque les notions fondamentales du patriotisme sont partout obscurcies et faussées, et qu’au Canada, en particulier, la plupart des éléments essentiels du patriotisme font défaut. C’est à peine même si nous avons une patrie.
La patrie, selon saint Thomas d’Aquin, interprété par Mgr Paquet, c’est le sol “qui nous a vus naître et où nous avons grandi.” 1 Je ne connais pas le texte du grand Docteur; mais j’imagine qu’à ses yeux comme à ceux de son savant commentateur, le “sol” ne désigne pas seulement la terre, mais aussi l’ensemble des institutions politiques qui la régissent, des lois, des coutumes, des traditions, dont se compose la vie sociale du peuple qui l’habite. La patrie est une entité à la fois matérielle et immatérielle; elle possède un corps qui est le territoire, et une âme, un principe de vie sociale, un ordre moral qui détermine la nature et le fonctionnement de ses institutions, les rapports mutuels de ses citoyens, leurs relations collectives avec les autres peuples.
Ainsi comprise, la patrie est d’autant plus une, le patriotisme de ses enfants plus réel et plus agissant, qu’elle possède à un plus haut degré l’unité de territoire, de race, de langue, de religion, que les principes d’autorité et de liberté v sont mieux ordonnés, que l’ordre social et la famille y sont plus respectés, que la forme de gouvernement est plus en harmonie avec le tempérament, les traditions et les besoins de la population.
Les pays où l’un ou l’autre de ces facteurs de l’unité nationale font défaut, ont quelque chose d’inachevé, d’incohérent; le patriotisme y est composite, même quand il est très vif, comme en Belgique ou en Suisse.
1 La vie nationale et le Droit chrétien — Études et appréciations (2e vol.). Québec
Or, il faut bien le reconnaître, le Canada ne possède en entier aucun de ces éléments. Il lui manque même la condition essentielle, la raison d’être du patriotisme: l’indépendance nationale. Une colonie, quel que soit son degré d’autonomie, n’est pas une patrie au sens réel et complet du mot. Un peuple qui ne possède pas le pays qu’il habite, dont les destinées et l'action mondiale sont à la merci des caprices ou des intérêts d’une autre nation, ne peut avoir un vrai patriotisme. Et quand ce peuple est divisé en deux ou plusieurs groupes de races, de langues, de religions différentes, que ces éléments ethniques n’ont pas les mêmes aspirations nationales, ni le même concept du devoir, de la justice et du bonheur social, qu’ils diffèrent radicalement dans leurs habitudes, leurs traditions, leurs sympathies et leurs antipathies, l’existence même d’un patriotisme commun est impossible.
Telle était la situation au Canada, il y a quelque soixante ans; telle elle est redevenue de nos jours.
Les Pères de la Confédération avaient entrepris de nous tirer de ce chaos. Ils poursuivaient un double objet: l’accord entre les deux races dominantes et la création d’une véritable patrie canadienne. L’oeuvre a lamentablement avorté, moins peut-être par la faute des hommes qui l’ont conçue qu’en raison de circonstances trop fortes. Les auteurs du pacte de 1865 et de la constitution de 1867 avaient bien compris les vices fonciers de la situation; ils ne leur opposèrent que des palliatifs. Trop confiants dans la bonne volonté des deux races rivales, ils négligèrent d’assurer d’efficaces garanties aux minorités catholiques et françaises des provinces anglaises. Effrayés par la perspective de l’absorption américaine, ils ne voulurent pas de l’entière indépendance que l’Angleterre nous aurait alors octroyée sans trop de répugnance; ils gardèrent du vieux lien colonial les nombreux ligaments dont s’est refait le câble qui nous enserre aujourd’hui. Pour compléter leur oeuvre d’unité intérieure et d’affranchissement extérieur, ils attendaient beaucoup du temps. Le temps a travaillé tout au contraire, les hommes aussi, le peuple également.
Si la Confédération canadienne avait gardé ses frontières de 1867; si elle n’avait compté, pour son développement, que sur la croissance naturelle de sa population, le double objectif de ses fondateurs aurait pu se réaliser. L’équilibre des forces, condition première de l’accord, se serait à peu près maintenu entre les deux races; le nationalisme canadien, qui avait jeté d’assez profondes racines depuis 1840, aurait suivi son évolution naturelle. Le lien colonial se serait usé graduellement et les Canadiens auraient pris peu à peu possession de leur pays.
La grande faute de Macdonald et de Cartier fut l’acquisition des Territoires du Nord-Ouest et leur ouverture prématurée
à la colonisation — et à l’agiotage. Ce subit et monstrueux accroissement de territoire rompit l’unité géographique de la Confédération, déjà fortement entamée et disloquée par les opérations de la diplomatie anglaise; il imposa à la jeune nation canadienne un effort surhumain d’expansion et de mise en valeur; il la détourna de son principal devoir, qui était de compléter son ordonnance interne. Les préoccupations matérielles prirent forcément une importance exagérée et dominèrent toute l’action politique du gouvernement et des classes dirigeantes.
Mais le pire, le mal radical, ce fut l’arrivée à flots pressés de nouveaux colons, en qui le Canada n’éveillait nullement l’idée de patrie. Pour les uns, parfaits étrangers, c’était simplement le pays d’aventure, le champ d’exploitation qui leur assurerait un meilleur sort matériel. Pour les autres, les Britanniques, les plus nombreux, c’était cela aussi, mais c’était quelque chose de plus, une terre anglaise, possession de leur pairie à eux, où ils avaient le droit de se mettre à l’aise, fût-ce au détriment des premiers occupants du sol. Au contact de ces représentants de la souveraineté britannique, le vieil instinct égoïste et dominateur des Anglo-Canadiens s’est réveillé. Anciens et nouveaux ont repris en crescendo leur adage favori: This is an English country : one King, one flag, one language h Ils ont fait table rase, ou à peu près, des maigres avantages garantis aux minorités franco-catholiques. Les plus modérés se sont estimés fort généreux parce qu’ils daignaient reconnaître aux Canadiens français du Québec le droit de garder leurs coutumes arriérées — à condition, bien entendu, de laisser la minorité anglo-protestante en pleine possession de tous ses privilèges.
Empire ou patrie?
Dans l’ordre de nos relations extérieures, les mêmes causes ont produit des résultats non moins désastreux. L’intense développement matériel du pays, poursuivi sans égard à ses ressources propres, a attiré le capital anglais tout autant que les colons britanniques. Cette double immigration a fait revivre en Angleterre la politique d’exploitation coloniale. Les maîtres de la finance anglaise ont révisé, non seulement pour le Canada, mais pour les autres Dominions, la sentence de Disraeli: “les colonies sont une meule au cou de l’Angleterre.” Ils se sont vite aperçus qu’avec le concours complaisant des coloniaux, leurs possessions d’outremer pouvaient redevenir pour l’Angleterre un champ d’opérations très lucratives, puis
1 C'est littéralement la maxime des Prussiens pangermanistes.
constituer de précieuses réserves de forces militaires. Ce concours, ils l’ont obtenu sans peine et à fort bon marché. D’infimes partages de bénéfice, quelques pourboires, pas mal de titres et de décorations, une profusion de flatteries, cela leur a suffi pour faire de la plupart des chefs politiques, des hommes d’affaires importants et des journalistes coloniaux, les propagandistes zélés du nouvel impérialisme, les démolisseurs du particularisme national.
Au Canada en particulier, ils ont tiré un merveilleux parti de la situation même qui aurait dû faire obstacle à leur projet: la dualité et l’antagonisme des races. Aux Anglo-Canadiens, ils ont laissé entrevoir l’unification de l’Empire comme le plus sûr moyen d’assimiler ou d’asservir les Canadiens français et les autres non-britanniques. Ils les ont accoutumés à ne voir dans le Canada qu’une portion intégrante de l’Empire britannique, comme le Yorkshire, les Midlotliians ou toute autre circonscription du Royaume-Uni. Au patriotisme national, déjà fort atrophié par l’immigration des Iles britanniques, ils ont substitué une sorte de religion impériale, analogue au pangermanisme mis à la mode par Bismark et, davantage peut-être, au culte de l’imperium romain, qui reposait sur l’orgueil de race et l’esprit de domination universelle beaucoup plus que sur l’idée de patrie.
Quant à nous, Canadiens français, courbés depuis trois siècles sous le joug colonial, énervés par nos querelles de parti, les impérialistes n’ont pas eu de peine à nous mettre au pas. Grâce à la servilité de nos chefs politiques, presque tous passés à l’ennemi même quand ils affectaient de le combattre, ils ont réussi à nous faire accepter comme des conséquences naturelles de notre situation la brutale suppression de nos droits dans toutes les provinces anglaises et les charges monstrueuses de la prétendue association impériale.
A l’aide de quelques décisions du comité judiciaire du Conseil privé, inopérantes ou neutralisées par des sentences contradictoires, ils sont même parvenus à nous persuader, — pauvres jobards que nous sommes! — que l’ Angleterre protège nos libertés religieuses, que, pour garantir nos droits, Georges V est prêt à sacrifier sa couronne et Lloyd George le pouvoir, et qu’en toute justice nous devons faire assaut de loyalisme et de sacrifices afin de prouver notre reconnaissance, de mériter cette mirobolante protection (qui ne protège rien) et de nous acquitter de nos obligations morales envers la mère-patrie. Inutile de rappeler que, pour nous faire avaler cette concoction de mensonges historiques et philosophiques, ils ont trouvé parmi nos compatriotes une légion de sophistes bénévoles ou salariés.
La guerre arrivant, grâce à l’envoûtement de la moitié de l’Europe par la haute finance anglaise décidée à abattre la con-
currence allemande, est venue s’ajouter l’extraordinaire doctrine de nos devoirs envers la France, notre première “mèrepatrie”.
Une patrie, ou trois?
Nous voici donc, pauvres diables de Canadiens français, avec trois patries, dont pas une n’est à nous. Au Canada, notre seule patrie matérielle, nous ne sommes à peu près chez nous que dans la province de Québec — et encore y serons-nous de moins en moins à mesure que l’industrie et les agglomérations urbaines y supplanteront l’agriculture et la vie des champs. Dans l’Empire britannique, nous ne sommes qu’une poignée d’ilotes. En France, évidemment, nous sommes rien de rien. Les rarissimes Français qui connaissent l’existence du Canada nous accordent parfois une phrase aimable, ou blessante. Au cours de la guerre, en exécution des ordres du gros Northcliffe, régulateur de l’Entente cordiale, quelques missi dominici de M. Clemenceau — docile serviteur de l’Angleterre — sont venus nous instruire de nos devoirs internationaux et nous démontrer la profonde immoralité de la politique de non-intervention, si constamment pratiquée à notre égard par la France depuis qu’elle nous a livrés à l’Angleterre après nous avoir maternellement écorchés jusqu’aux os. Mais ces homélies commandées et ces sophismes d’occasion ne font tout de môme pas de la France notre patrie; et nous nous en apercevrons très clairement le jour où l’Angleterre et la France, dont l’amitié tourne déjà à l’aigre-doux dans le partage des dépouilles allemandes et turques, reprendront le cours normal de leurs vieilles querelles d’antan.
Au reste, avons-nous le droit de nous plaindre de l’humiliante et bizarre situation qui nous est faite?
Depuis cinquante ans et, à certains égards, depuis la conquête anglaise, nos hommes publics, nos dirigeants de toute catégorie, nos publicistes de toutes nuances n’ont cessé de fausser en nous le sens patriotique et jusqu’aux plus élémentaires vérités de l’histoire, de prodiguer les plates adulations à l’Angleterre, les protestations d’amour à la France, de proclamer l'exceptionnelle liberté et le bonheur sans mélange dont nous jouissons. Il ne passe pas un commis anglais sans que nous clamions à ses pieds notre loyauté envers l’Angleterre; il n’arrive pas un cabotin de Paris sans que nous entonnions, avec de fausses larmes dans la gorge, la cantate de notre culte pour la Frrranoe. Dans nos attitudes publiques, nous avons laissé déchoir constamment le sens de la vérité et de la justice, l’instinct d’honneur et de dignité que nos ancêtres avaient hérité de la France chrétienne. A la soumission envers l’autorité
légitime nous avons substitué l’ agenouillement devant toutes les usurpations; la fierté nationale a fait place à une puérile vanité; la prudence ferme a cédé le pas, tantôt à de creuses et inutiles déclamations, tantôt à la crainte abjecte. Dans nos luttes nationales, nous avons tour à tour dénoncé violemment les moindres injures ou laissé perpétrer les pires iniquités, les atteintes les plus graves à nos droits nationaux, selon que le commandaient l’intérêt du parti que nous suivions ou la situation personnelle du chef dont nous avions fait notre idole du moment.
Autant les Anglo-Canadiens ont péché contre la patrie canadienne par orgueil de race et par fanatisme religieux, autant nous avons péché par les défauts contraires, par esprit de parti et par couardise morale. C’est dans la franche confession et la sincère repentance de leurs fautes mutuelles, et non dans la recherche de faux compromis ou les plates protestations d’une hypocrite amitié, que les deux races trouveront le secret de la bonne entente et le retour vers un patriotisme sain, vrai et fort. La conversion n’est pas facile ni prochaine.
Elle est d’autant plus difficile que partout, à l’heure actuelle, le patriotisme, le patriotisme traditionnel, est en baisse.
Assaillies par l’impérialisme de- grandes nations de proie, désorganisées par le socialisme international, les patries s’effondrent dans le chaos d’où l’Eglise et la Papauté les avaient fait surgir au moyen âge. Celles qui veulent survivre cherchent le salut dans l’exacerbation d’un patriotisme exclusivement national et matériel, déchristianisé par le principe du libre-examen, paganisé par la Révolution française, soustrait à toute règle de justice et de morale, à toute autorité arbitrale fondée sur l’ordre surnaturel. Ce genre de patriotisme, après avoir servi les fins odieuses des hommes de proie qui l’exploitent, s’il pouvait triompher des poussées d’impérialisme qui n’en sont que le prolongement et de l’internationalisme qui en est la réaction naturelle, ramènerait les peuples à l’état de sauvagerie.
Religion et Patriotisme — La foi qui sauve
Les peuples qui composaient autrefois le monde civilisé, ballottés entre un nationalisme égoïste et brutal et l’internationalisme destructeur de l’idée même de patrie, ne semblent pas comprendre qu’ils ne trouveront le salut que dans la restauration du patriotisme chrétien et le rétablissement d’une autorité morale assez forte pour départager les conflits internationaux. Un incroyant, imbu de nationalisme amoral et outrancier, M. Charles Maurras, a eu l’intelligence et la loyauté de reconnaître que l’Eglise catholique est la “seule internationale qui tienne”.
Le catholicisme est en effet le seul levier moral capable à la fois d’élever le patriotisme et d’en tempérer les excès, la seule doctrine qui puisse apprendre aux peuples à s’aimer euxmêmes et à aimer les autres peuples comme eux-mêmes pour l’amour de Dieu.
Le patriotisme, disait Joseph de Maistre, “c’est l’abnégation “individuelle. La foi et le patriotisme sont les deux grands “thaumaturges de ce monde. L’un et l’autre sont divins: toutes “leurs actions sont des prodiges. N’allez pas leur parler d’exa- “men, de choix, de discussion, ils ne savent que deux mots: “ soumission et croyance. Avec ces leviers ils soulèvent l’uni- “vers. Ces deux enfants du ciel prouvent leur origine à tous les “yeux en créant et en conservant; mais s’ils viennent à se “réunir, à confondre leurs forces et à s’emparer ensemble d’une “nation, ils l’exaltent, ils la divinisent.”
Précisément parce que cette force est immense, il ne faut pas que les peuples soient à la fois maîtres de leur religion et de leur patriotisme. La religion doit être universelle, le patriotisme particulier. Une nation qui n’aurait que la foi sans patriotisme ne serait plus une nation mais une société religieuse. Un peuple qui n’aurait que le patriotisme sans la foi redeviendrait une peuplade barbare. Une nation qui se fait une religion et un patriotisme à elle est une menace pour la liberté dù monde, un opprobre à la conscience de l’humanité. Tel fut l’empire romain; tel aurait été ou serait l’impérialisme turc, allemand, russe ou anglais.
On ne saurait donc séparer l’enseignement du patriotisme de l’idée religieuse. Le patriotisme doit être gouverné par les règles de foi, de morale et de raison qui commandent toutes les autres manifestations de la vie individuelle ou sociale.
Voilà les vérités que la presse catholique et nationale doit répéter sans cesse, et dont elle doit faire l’application constante à toutes les situations concrètes qui s’imposent à l’attention du peuple canadien-français, à ses manifestations d’opinion, à son action politique ou sociale. Ce n’est pas, je le répète, besogne facile. Cet enseignement heurte de front les opinions, les préjugés, les passions et les intérêts formidables qui nous étreignent et nous entraînent. Il rompt avec une tradition presque séculaire, avec d’opaques et persistantes illusions, avec une direction politique qui a pu avoir sa raison d’être dans le passé mais qui, dans les conditions actuelles de l’Empire britannique et du monde, nous mène à l’abîme.
Cette tâche, quelque lourde et ingrate qu’elle soit, s’impose d’autant plus vivement à la presse catholique et nationale qu’à cet égard la presse en général a exercé une influence désastreuse.
La presse politique a vulgarisé et porté à son paroxysme de nocivité l’enseignement antipatriotique des partis. Tour à tour, et toujours commandés en sous-main par l’aile anglo- protestante de leurs partis respectifs, les journaux conservateurs nt les journaux libéraux ont faussé dans les esprits toutes les notions élémentaires du patriotisme, de l’histoire nationale, des droits respectifs des deux races, du régime colonial, de la constitution de 1867, de l’évolution impérialiste. A tour de rôle ils ont prêché la résistance opiniâtre sur des points de détail et l’abdication des droits essentiels, la haine aveugle des races ou l’abjecte capitulation de la minorité devant les plus déraisonnables exigences de la majorité. En toute occasion, ils ont rapetissé et dégradé le patriotisme à la mesure des appétits de coterie et des ambitions individuelles. Ils ont amené des milliers de Canadiens français à voir le salut de la race et de la nation dans le gain d’une élection et le partage de quelques prébendes entre une demi-douzaine de politiciens.
L’influence de la presse à nouvelles, de la presse jaune, moins ouvertement antinationale, a été aussi pernicieuse. Elle a déplacé dans les cerveaux, dans les coeurs et dans les volontés, la notion hiérarchique des valeurs morales et des devoirs sociaux. En hypnotisant la multitude avec une foule de détails puérils, grotesques ou répugnants, elle lui a fait perdre de vue les faits importants de la vie nationale, elle a endormi les consciences, émoussé la fierté, abêti les intelligences. Dans toutes les circonstances critiques, elle n’a pas fait faute, du reste, de servir les desseins des démolisseurs de la patrie canadienne. Qu’on se remémore l’attitude des journaux populaires au moment de la guerre d’Afrique, au cours des luttes pour les droits des minorités de l’Ouest et de l’Ontario, et tout au long de la grande guerre: ils n’ont jamais manqué de trahir le droit et la justice, de déguiser la vérité, de desservir les intérêts nationaux, moins en soutenant ouvertement les thèses ou la politique des lâcheurs qu’en détournant l’attention du public de la gravité des situations.
Cette double influence de la presse politique et de la presse à nouvelles se fait sentir jusque dans les meilleurs esprits. Elle a rétréci chez un grand nombre d’honnêtes Canadiens français le sens du patriotisme. Une foule di braves gens, sincèrement patriotes, voient l’essence du patriotisme dans la conquête de quelques fonctions ecclésiastiques ou civiles; d’autres ne songent qu’aux questions de langue et souvent du point de vue le plus étroit; d’autres encore ne pensent qu’à l’enrichissement matériel de la race. Ces choses ne sont pas à dédaigner: elles marquent quelques-unes des emprises extérieures du patriotisme; elles aident à signaler le dualisme ethnique ou
intellectuel de la nation. Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui importe plus que tout cela et sans quoi ces conquêtes extérieures n’aboutiraient à rien, c’est de garder jalousement et de fortifier l’âme et le corps de la race, sa foi, ses traditions de famille, les conditions essentielles de sa santé morale et physique; c’est de développer sa virilité, sa droiture, sa fierté, son courage, sa persévérance, toutes vertus de lutte et de salut singulièrement affaiblies chez nous. C’est aussi de la sauver des haines de classe qui entament si profondément les races déchristianisées et de faire grandir en elle le sens de la solidarité nationale qui la rendra invincible. C’est enfin d’élargir ses horizons intellectuels, de l’habituer à regarder au-dessus et au delà des murs de son étroit enclos, non pour se désintéresser d’elle-même et de sa patrie, mais pour se prémunir contre les dangers qui la menacent, profiter du bien qui se fait ailleurs et, se garer des maux qui se communiquent.
La tâche qui s’impose consiste donc à rétablir dans l’esprit des Canadiens français les notions fondamentales de patrie et de patriotisme; puis à stimuler en toute occasion nécessaire l’accomplissement du devoir social.
En dépit des désenchantements du passé et des sombres perspectives d’avenir, il faut penser et agir comme s’il était encore possible de faire une patrie canadienne, de créer un patriotisme national. Quelle que soit la destinée prochaine ou lointaine du Canada et de la province de Québec, tout effort persévérant pour maintenir ou faire revivre les conditions de l’accord de 1865 aura sa pleine valeur. Si les Anglo-Canadiens renoncent à leurs projets despotiques d’assimilation intérieure et à leur rêve d’unification impériale pour revenir à l’idée d’une nation anglo-française, nous serons un élément de force commune dans la mesure où nous aurons reconstitué notre vitalité propre, où nous aurons fortifié notre vie sociale catholique, maintenu nos traditions familiales, développé nos facultés particulières selon le génie et le tempérament de notre race. S’ils s’obstinent dans leur folie assimilatrice ou leur délire d’orgueil impérial et flous entraînent avec eux dans l’union américaine, après un séjour plus ou moins prolongé dans les périlleuses régions de l’impérialisme britannique, le môme travail de rénovation intérieure nous permettra de résister à l’absorption morale et intellectuelle du continent.
Nous ne pouvons espérer ni entreprendre de faire de l’Amérique du Nord ou même de la Confédération canadienne, une entité catholique et française. Mais plus nous accentuerons notre caractère de peuple catholique, français par son origine et sa mentalité, nettement américain par sa situation, plus nous résisterons d’un côté à l’ambiance matérialisante de
l’ Amérique anglo-saxonne et de l’autre à l’artificielle attraction des intérêts européens, anglais ou français, mieux vaudra l’apport que nous fournirons à la communauté sociale dont nous ferons définitivement partie. Nous lui apporterons à la fois l’incalculable supériorité d’une religion qui ne flotte pas au gré des événements humains, d’une civilisation véritablement supérieure, et d’une tradition plus intimement liée que toute autre au continent où la providence de Dieu nous a fait prendre racine depuis plus de trois siècles. De tels avantages ne se mesurent ni au poids des écus ni d’après l’échelle des valeurs numériques. Les conserver, les accroître, les mettre en valeur, en dépit de tous les obstacles et de toutes les contradictions, tel est notre véritable devoir patriotique, et notre plus précieuse contribution au patrimoine moral de l’humanité.
TABLE DES MATIÈRES
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