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LA PRESSE ET LA FAMILLE

La famille, fondement de l’ordre social

Dieu a fait de la famille le fondement de l’ordre social. En supprimant la polygamie et le divorce, en relevant la femme et l’enfant de la dégradation où le paganisme les avait plongés, le Christ et son Eglise ont rétabli la famille dans sa dignité première et fondé la société chrétienne. Par une conséquence naturelle et avec une infernale logique, les ennemis de Dieu, du Christ, c\e l’Eglise et de la société chrétienne s’attaquent partout et en tout temps à la famille. Chez nous comme ailleurs, ils trouvent maints complices parmi des gens qui se disent catholiques et une foule d’agents inconscients dans l’innombrable multitude des aveugles, des égoïstes, des lâches et des imbéciles.

S’il est une collectivité qui doit veiller jalousement sur ses traditions familiales, c’est bien le petit peuple canadien-français. Aucune nation peut-être ne doit autant que lui à la valeur morale et sociale de la famille chrétienne. Sans doute, c’est la paroisse catholique, seule institution préservée des ravages de la conquête anglaise, qui a sauvé notre nationalité. Mais c’est dans la vitalité des familles, dans leurs traditions et leurs séculaires coutumes, que la paroisse a trouvé le secret de sa survivance. Les fortes familles ont fait les fortes paroisses. La fécondité des foyers a permis à la race de résister à l’accablement du nombre, de garder pleins ses cadres sociaux et d’empêcher l’ennemi de s’y introduire. La bonne ordonnance du gouvernement familial a entretenu chez nos pères les notions d’ordre et d’équilibre, le sens de l’autorité et de la justice, tempéré par la bienveillance et la pratique d’une saine liberté. C’est là qu’il faut chercher la réelle grandeur et la force de résistance de ces pauvres paysans, de ces minces bourgeois, sans lettres, sans richesse, sans puissance, qui ont fondé la nationalité canadienne, en dépit de l’insouciant égoïsme de la France, et qui l’ont sauvée des brutalités et des ruses de l’Angleterre.

De ces familles nombreuses et bien ordonnées, aux moeurs simples et cordiales, sont sortis ces prêtres dévoués, curés, missionnaires et fondateurs de paroisse, moins raffinés que les abbés de cour ou d’académie, évidemment, mais simples et sans morgue, robustes, actifs et débrouillards, se faisant tout à tous, dans l’ordre matériel aussi bien que pour la conduite

des âmes. De ces foyers sortirent également ces femmes incomparables, religieuses de toute catégorie, si bien préparées par les exigences d’une nombreuse famille et l’admirable exemple de leurs vaillantes mères, à l’exercice pratique de toutes les formes de la charité.

Certes, je n’ignore pas ce qui manquait à nos vieilles familles canadiennes. On n’en saurait méconnaître les lacunes et les faiblesses, et notamment celles qui provenaient de l’absence d’une véritable hiérarchie sociale, d’une aristocratie consciente de son rôle et de ses responsabilités, d’une bourgeoisie éclairée, entreprenante et solidement progressive. Les éléments existaient; mais le régime colonial français les étouffait. Plus tard, les agents de l’Angleterre, en dominant les seigneurs et les têtes dirigeantes du clergé, puis en corrompant les chefs politiques, accentuèrent le mal. De là, ce tempérament moutonnier, cet amollissement des caractères, ce singulier mélange de servilité collective et de suffisance individuelle, qui se retrouvent chez tous les peuples conquis, chez ceux surtout qui finissent par accepter la conquête comme un bienfait et n’en recherchent que les avantages matériels. Cette abdication entama chez nos pères le vieux fond de fierté française et de dignité catholique; elle prépara les coeurs à la soumission abjecte, les intelligences à l’abrutissement matérialiste et les consciences aux faciles et profitables compromissions. Ces déchéances se sont manifestées plus tôt et plus généralement dans les classes dirigeantes; preuve que la formation sociale était plus en défaut que l’éducation familiale.

Décadence de la famille canadienne

Aujourd’hui, depuis la guerre surtout, c’est le contraire qui se produit. Le sens social s’éveille; les intelligences s’aiguisent; les oeuvres se multiplient, la piété se ranime, du moins en apparence. Par contre, la famille est en pleine décadence. Elle est fortement atteinte dans tous ses éléments vitaux.

Dans sa vigueur physique, par l’entassement de la population dans les villes, par le travail mercenaire des femmes et des enfants, par l’empoisonnement des nourrissons, par une détestable alimentation, par la diffusion des pratiques immorales, par la manie des femmes de se vêtir ou plutôt de se dévêtir à rebours des saisons et du bon sens, sans parler de la décence et du bon goût.

Dans sa constitution morale, par l’abaissement de la dignité des époux et de l’autorité des parents, qui détruit le sens de l’obéissance chez les enfants, du respect chez les jeunes gens; par l’effacement de l’honneur chez l’homme, de la pudeur chez

la femme, de la candeur chez l’enfant; par la pratique crois santé du vol et du mensonge sous toutes les formes, à tous les degrés, dans toutes les couches sociales; par l’amour des jouissances, l’égoïsme et la vanité; par le féminisme, la plus antisociale peut-être des folies du jour, la plus propre assurément à dégrader la femme et à détruire la famille.

Dans sa vie intellectuelle, par une éducation faussée et superficielle, par la légèreté ou la lourdeur des esprits, la futilité des préoccupations, la niaiserie ou la répugnante immoralité des amusements.

Dans son équilibre économique, par la soif des richesses vite et mal acquises, par la perte de l’esprit d’épargne, par le goût des dépenses folles et des dépenses bêtes, du clinquant et du luxe de mauvais aloi.

Loin de moi la pensée que telle est la situation générale, ni même qu’un nombre considérable de familles canadiennesfrançaises soient atteintes sur tous ces points. Mais combien sont indemnes?

Sans doute d’autres peuples sont plus malades que nous. Jules Lemaître se gardait de la crainte de l’enfer par la pensée qu’un sort commun à tant d’hommes ne peut être aussi horrible qu’on le prétend. Ce genre de fatalisme — ou de jemenfichisme — ne vaut pas mieux pour le salut temporel des peuples que pour le salut éternel des âmes.

Les optimistes se rassurent par le spectacle de tout ce qui reste de bon chez nous, et particulièrement de l’intense pratique cultuelle et des multiples actes de religion extérieure. Certes, je ne méconnais pas la valeur de ces manifestations religieuses; mais lorsqu’elles vont de pair avec une constante et rapide dégradation de la conscience, de la droiture, de la moralité publique et privée, des vertus familiales surtout, elles m’apparaissent comme un phénomène de religiosité, plus propre à inquiéter qu’à consoler. Il y a pour les peuples, comme pour les individus, telles choses que l’abus des grâces et la fausseté de la conscience. Le Christ lui-même a jugé et condamné les nations qui l’honorent du bout des lèvres.

D’autres comptent sur les oeuvres sociales pour nous sauver. Ceux-là sont plus près de la vérité, et l’on sait que le Devoir ne leur mesure ni son encouragement ni son appui. Mais quelques-uns semblent oublier que la préservation de la famille, sa préservation morale et physique, est la première et la plus importante des oeuvres sociales, j’oserais presque dire la seule nécessaire.

Certes, il est beau, il est consolant, de voir les oeuvres religieuses et sociales se multiplier et grandir, le mouvement intellectuel s’accélérer, les forces économiques s’affermir; mais

quand l’on constate, par un contraste inquiétant, la rapide déchéance de la famille canadienne, de son esprit, de ses traditions, de ses habitudes, on est tenté de paraphraser l’admirable commentaire de saint Paul sur l’excellence de la charité.

Nous parlerions toutes les langues, nous posséderions la puissance politique, les richesses, la suprématie intellectuelle; nous aurions les universités les plus savantes, les écoles les plus fameuses, les institutions politiques et sociales les plus parfaites; notre clergé serait le plus éclairé du monde, nos communautés religieuses les plus saintes, nos professionnels et nos savants les plus illustres, nos industriels les plus prospères, nos ouvriers les plus habiles; nous remplirions les églises jour et nuit, nous couvririons les places publiques de monuments à la gloire de Dieu, nous pratiquerions toutes les dévotions anciennes et nouvelles: — si nous laissons entamer et déchoir la famille, la famille chrétienne et bien ordonnée, “tout cela ne nous servira de rien.”

Nos fortes traditions de famille ont fourni les éléments essentiels de notre vie religieuse, sociale, économique. Si nous négligeons de reconstituer ce principe vital et de l’alimenter, tout le reste périra ou périclitera.

Rôle de la presse

Dans l’oeuvre de défense et de restauration de la famille canadienne, quel est le rôle de la presse catholique et nationale? En premier lieu, jeter le cri d’alarme, signaler les dangers intérieurs et extérieurs qui menacent la famille, rappeler aux parents et aux éducateurs la grandeur de leur mission, faire connaître et encourager tous les moyens propres à préserver ou à refaire la famille chrétienne, empêcher les hommes d’oeuvres d’oublier ce facteur essentiel de l’ordre social.

Mais l’importance de ce rôle doit se mesurer surtout en raison de l’influence désastreuse exercée par la presse sans principes. Ici plus qu’en tout autre ordre d’idées, une presse saine apparaît comme l’antidote nécessaire du mal effroyable causé par la presse jaune.

Par l’article, par le récit sensationnel, par le feuilleton, par l’annonce, par l’image, les journaux populaires ont été les corrupteurs les plus efficaces de la famille chrétienne, les facteurs principaux de sa déchéance physique, morale, intellectuelle et économique. Ils ont fait pénétrer dans une multitude de foyers la connaissance et l’usage des drogues malfaisantes à l’aide desquelles les jeunes mères empoisonnent leurs enfants, des modes absurdes ou indécentes qui ruinent la santé des femmes et leur font perdre toute pudeur. Ils ont familiarisé la population, hommes, femmes et enfants, avec le mal sous toutes

ses formes; ils ont rendu le crime indifférent et les criminels intéressants. Ils ont été les complices et les propagateurs de l’impudicité, du vol, de l’ivrognerie, de l’improbité, de l’extravagance dans les idées et dans les moeurs. Ils ont développé le goût du laid, du bête, de l’absurde, du niais. En mixturant tout cela d’occasionnelles et répugnantes professions de foi religieuse, ils ont d’autant mieux réussi à fausser les consciences, à dégrader les esprits, à corrompre les moeurs. Une presse impie et franchement immorale aurait fait moins de mal.

Cette influence désastreuse est d’autant plus difficile à combattre que la plupart des hommes qui dirigent et remplissent ces journaux sont, en leur particulier, d’honnêtes bourgeois, très bornés en tout ce qui ne touche pas à leur industrie et parfaitement inconscients du mal qu’ils font. Plusieurs même sont dévots. Cette particularité leur vaut des amitiés et des protections qui leur permettent d’exercer en toute paix et à grand profit leur dégradante besogne.

Ce n’est donc que par un travail ardu et persévérant que les journaux de défense religieuse et sociale parviendront à contrebalancer l’influence de la presse jaune sur la famille canadienne. Et ils n’en viendront à bout qu’avec l’aide des hommes vraiment sociaux, prêtres et laïques. A ceux-ci la tâche de refaire l’éducation populaire, de démontrer aux parents le mal qu’ils font à leurs enfants, le mal qu’ils se font à euxmêmes, en nourrissant leurs esprits de toutes les ignominies, de toutes les laideurs, de toutes les niaiseries qui s’étalent dans les journaux soi-disant populaires. A eux de démontrer aux lecteurs de journaux que ce qu’ils doivent rechercher dans leur lecture quotidienne, l’unique lecture pour la plupart, ce n’est pas ce qui flatte leur curiosité, leurs mauvais penchants et leurs goûts pervertis, mais au contraire ce qui peut les instruire, éclairer leur intelligence, fortifier leurs convictions, les aider dans l’accomplissement de leurs devoirs individuels et sociaux.

De tous les témoignages, de toutes les marques de sympathie que le Devoir a reçus, il n’en est pas qui m’aient plus touché que ceux de quelques pères de famille. “J’aime et j’encourage le Devoir, dit l’un, parce que je peux sans crainte le laisser lire à mes enfants.” — “La lecture du Devoir a fait de mon fils un homme”, écrit l’autre. — “Le Devoir m’a appris mon devoir social et m’a aidé à bien élever mes enfants,” me confie un autre, simple ouvrier.

Puissent nos lecteurs, nos amis et généralement tous les propagandistes de la presse catholique et nationale, considérer cet aspect de l’oeuvre comme l’un des plus intéressants. A lui seul il devrait suffire à valoir aux journaux catholiques l’appui et le concours de tous les pères de famille, soucieux de leurs responsabilités.

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