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Il y a plus de quatre ans déjà, dans ces jours néfastes où Paris à peine délivré du siège se trouvait de nouveau séparé de la France, et, cette fois, par les violences et les crimes de la bai^barie à l'intéi^ieur, un homme de qui la mort eût été en d'autres temps un deuil pour le pays entier, un artiste illustre entre tous , succombait presque à l'insu de ses admirateurs, de ses amis même, dans un isolement sinistre, dans le vide et le silence que les événements avaient faits autour de lui. Quelques mois plus tôt, la foule se fût pressée aux pointes de la maison d'Auber dès le premier bruit d'une maladie même légère : dispersée maintenant ou forcément distraite, elle ne laissait que trop
la place libre aux rares confrères du maître avertis de l'imminence du péril, ou plutôt à celui d'entre eux qui, après avoir été pendant tant d'années intimement associé à ses travaux et à sa vie, allait être aussi le fidèle compagnon de ses derniers jours et le témoin pieux de son agonie (i). Et comme s'il fallait que tout ce C[ui se rattacherait à la fin d'une existence si longtemps heureuse démentît avec excès le passé, ne vit-on pas les hommes de la Commune, faisant leur proie de cette gloire, essayer de la transformer après coup en complice et de lui infliger, par un simulacre de gratitude envers le chantre de Masaniello, l'outrage d'une adoption à l'ombre du drapeau rouge? Grâce à Dieu, l'humiliation de cette funèbre comédie fut épargnée à notre pays et à notre temps. Déposé presque furtivement par des mains amies dans un caveau de la Trinité , le cercueil de l'auteur de la Muette en sortit au bout de quelques mois, non plus pour être promené par les rues en tumulte comme un trophée de la démagogie, mais pour recevoir, au milieu des légitimes représentants de la reconnaissance nationale, un tribut de respects plus sincères et de souvenirs mieux justifiés.
Aujourd hui. Messieurs, prononcer le nom d'Auber dans cette enceinte, n'est-ce pas à la fois achever d'en venger l'honneur des tentatives faites un moment pour le confisquer à force ouverte, et désavouer suffisamment certaines imprudences de parole qui, à l'hernie et dans le lieu où elles étaient commises, ont pu paraître des accusations? Auber d'ailleurs a-t-il besoin d'être défendu? Le mieux en
(1) M. Ambroise Thomas.
tout cas serait de lui laisser ce soin à lui-même. A ceux qui invoqueraient contre lui les principes ou les théories, il répondrait par ses ouvrages. Aux esprits chagrins qui reprocheraient à cet heureux génie son abondance même et ses grâces faciles, il objecterait l'avis, tout contraii^e assurément, des générations qu'il a charmées pendant un demisiècle; à ceux enfin qui se croiraient le droit de critiquer la prétendue nonchalance ou la futilité de sa manière, il opposerait comme un argument sans réplique les coutumes de sa vie si obstinément laborieuse, comme une leçon et un exemple son application même à se servir de la science acquise pour éviter de paraître pédantesquement savant. « Savant, nous disait-il un jour de ce ton de bonhomie finement railleuse qui lui était habituel, au fond je le suis tout comme un autre ; seulement je ne m'en vante pas , de peur qu'on ne me prenne au mot et qu'une estime trop complaisante pour mon érudition ne dispense les gens de m'accorder le reste. »
Or c'est précisément ce « reste » qu'on ne saurait, ni dans le présent ni dans l'avenir, marchander à l'auteur de tant d'œuvres élégantes sans afféterie, brillantes sans clinquant, spirituelles avant tout, je le veux bien, mais de cet esprit français qui, n'étant, au fond, que de la raison aiguisée, sait, à force de bon sens et de bonne grâce, donner à l'idéal lui-même une signification pratique et nette, à la pensée poétique un tour délicatement familier. Laissons donc à leurs préjugée ou à leurs méprises les hommes, s'il s'en trouvait , qui seraient tentés de contester à l'art d'Auber l'élévation et la dignité parce que cet art est exempt de morgue, ou qui croiraient montrer un goût pur
en traitant dédaigneusement de légères les mélodies nées de cette aimable imagination : mélodies légères, soit, mais légères parce qu'elles sont ailées, et non parce que la force intime ou la consistance leur fait défaut.
Et d'ailleurs serait-on bien venu en principe à n'envisager un talent qu'au point de vue de ses inclinations ou de ses coutumes les plus générales? Faut-il, pour en simplifier l'appréciation, le condamner quand même à l'uniformité perpétuelle et se refuser à tenir compte de certains démentis, volontaires ou non, qu'il se donne, de certaines influences imprévues qu'il subit? Il n'est guère pourtant de grand artiste qui ne semble par moments se contredire ainsi et qui, tout en s'écartant de ses habitudes, ne puisse en raison de cette infidélité même confirmer auprès de nous son crédit. Si, par exemple, dans l'ordre de l'art comme dans les rapports de la vie sociale, il n'y a rien de plus doux que la douceur des forts, rien de plus pénétrant que leur sourire , rien non plus ne s'empare mieux du cœur et ne le touche à moins de frais c{ue l'attendrissement accidentel d'un esprit qu'on aurait cru in\;!riablement dominé par le désir de plaire. Même dans ceux de leurs ouvrages où la verve comique est le plus entraînante et le style le plus brillamment enjoué, Cimarosa et Rossini laissent de temps à autre percer l'émotion secrète, le souvenir d'une douleur personnelle peut-être, sous les grâces fleuries de leur langage ou sous l'épanouissement de leur gaieté. L'inattendu d'un pareil contraste rend l'impression que nous en recevons plus exquise, parce qu'il donne au sentiment qui se trahit ainsi sans se livrer, qui se révèle à nous presque à la dérobée, l'éloquence d'un
aveu fortuit ou le charme discret d'une confidence. Auber, lui aussi, à ses heures, Auber a de ces accents d'une mélancolie mystérieusement communicative, de ces cris de lame d'autant plus persuasifs qu'ils sont en quelque sorte proférés à demi-voix et que la sensibilité morale qui les a provoqués garde, jusque dans ces moments d'abandon, sa réserve naturelle et sa pudeur.
Est-ce donc que cette délicatesse du sentiment et du goût, que cet esprit de mesure dans l'expression comme dans l'invention des idées musicales, n'ait rien eu chez Auber que d'instinctif et d'inné? Le travail, quoi qu'on en ait dit, un travail poursuivi sans ostentation mais avec une rare constance, a fécondé ces dons , si heureux qu'ils fussent, et ce qui le prouve c'est la médiocrité relative des premiers ouvrages du futur maître, c'est l'éclatant progi'ès accompli dans l'intervalle qui sépare l'ère de ses victoires successives du temps où il en était encore à l'essai de ses forces et à ses débuts : débuts bien tardifs au reste, non, comme il arrive trop souvent dans la carrière des compositeurs dramatiques, parce que les occasions de se produire avaient manqué à l'artiste, mais parce que celui-ci n'était devenu tel qu'après avoir, jusqu'à la fin de sa jeunesse, demandé à l'art et à la vie des jouissances toutes mondaines, des succès de plus d'un genre, dit-on, mais des succès dont un salon était le théâtre ou un boudoir le confident. Auber avait près de quarante ans lorsque, à la suite de deux petits opéras-comiques , — le Séjour militaire et le Testament et les Billets doux , — représentés l'un et l'autre au théâtre Feydeau aussi malencontreusement, à ce qu'il semble, pour le public que pour l'auteur, il commença, avec
la Bergère chntelmne^ sinon à révéler pleinement son talent, au moins à en laisser pressentir les qualités distinctives et les ressources. Il entrait donc, à vrai dire, pour la première fois dans la lice ayant atteint déjà l'âge où Rossini, rassasié de gloire et comme fatigué de ses triomphes, allait un peu plus tard la quitter pour jamais, où Mozart avait cessé de vivre, où, depuis Monsigny jusqu'à Méhul, depuis Boïeldieu jusqu'à Hérold, tous les grands compositeurs français avaient mis ou devaient mettre au jour leurs chefsd'œuvre. Il est sans exemple dans l'histoire de la musique qu'un artiste supérieur se soit aussi longtemps ignoré luimême, ou que, du moins, après une jeunesse presque stérile , il ait aussi vaillamment remplacé l'inaction par l'effort, les petites aventures à huis clos par les luttes publiques. Même dans l'histoire littéraire on trouverait difflcilement à relever le souvenir d'une transformation analogue, et peut-être faudrait-il remonter jusqu'à Rousseau pour rencontrer à peu près l'équivalent de cette sorte de renaissance au milieu de la vie , de ce talent dont l'adolescence commence à l'âge ordinaire de la maturité.
Auber et Rousseau ! Sans doute le rapprochement de ces deux noms n'autoriserait personne à pousser loin le parallèle. Si, à ne parler que des facultés musicales, la différence est grande entre l'auteur des chétives ariettes du DemtTdu Village et le compositeur qui . au lieu de ce mince filet de mélodie, a, dans quarante partitions, répandu le flot de ses inventions et de ses idées ; si Auber par les œuvres qu'il a créées a fait une justice suffisante des paradoxes de Rousseau affîi^mant que « les Français
n'ont point de musique, qu'ils n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en avaient une ce serait tant pis pour eux, « l'intervalle qui les sépare l'un de l'autre pour tout ce qui tient à l'appréciation philosophique et à la conduite de la vie ne demeure ni moins large ni moins profond. Ce n'est pas Auber bien certainement qui eût été d'avis que « tout dégénère entre les mains de l'homme », et que le mieux à faire, en attendant la fin de l'existence, est de rompre en visière au genre humain. Très-naturellement disposé au contraire à s'accommoder du monde tel qu il est et à lui pardonner ses défauts en considération des facilités qu'il procure ou des plaisirs qu'il peut donner, très-indulgent pour les hommes comme pour les choses, — sauf à placer sa tolérance à un raisonnable intérêt et à en tirer bon profit pour son compte , — il jugeait aussi malséant qu'inutile de s'insurger contre les conventions sociales, quelles qu'elles fussent, et ne refusait pas plus de s'assouplir, au moins en apparence, aux opinions ou aux préjugés d' autrui que d'accepter avec une prompte résignation les exigences changeantes de la mode ou les conséquences non moins variées des révolutions politiques. Le goût de la résistance directe, de la contradiction à bout^ portant, n'était nullement le sien dans les grandes comme dans les petites affaires de la vie. Qu'il s'agît d'une objection à repousser, d'une discussion à soutenir, ou, le cas échéant , d'un nouveau gouvernement à reconnaître , c'était volontiers par un simple mot lancé au bon moment, par un propos courtois et plaisant tout ensemble qu'il se tirait d'affaire et réussissait à se donner raison sans paraître pour cela donner tort à personne.
Un pareil homme, on en conviendra, appartient à la race des Philinte bien plnlôt qu'à celle des Alceste. Si l'école morale dont il est issu ne laisse pas de pécher un peu par l'excès même de ses condescendances, encore faut-il lui accorder le mérite de maintenir certaines traditions utiles, certaines coutumes d'urbanité et de bon goût, sans lesquelles les vivacités de l'esprit le mieux doué courraient grand risque de n'aboutir qu'à l'impertinence et les indépendances du sentiment qu'à l'expression aigre ou maussade de la personnalité.
Le moment vint pourtant où ce rôle d'homme du monde qu'Auber avait si galamment continué de remplir depuis sa jeunesse, où ces succès de salon qui semblaient suffire à son ambition durent se convertir pour lui en une tâche tout autrement sérieuse et dont le résultat n'intéresserait plus seulement sa personne : le sort même de sa mère, déjà presque sexagénaire à cette époque, en dépendait. Après avoir vécu dans l'aisance que lui procuraient d'année en année les nombreux recueils d'estampes édités par lui, le père d'Auber était mort sans laisser aucune fortune , et sa veuve n'avait désormais d'autre ressource que le travail du iils qui lui restait. Celui-ci n'eut garde de transiger avec son devoir. Quelque invétérées déjà que fussent les habitudes de sa vie élégante et oisive, il y renonça si vite et si bien, il les remplaça par une application si énergique à l'étude qu'au bout de quelques mois il avait complété sinon refait son éducation musicale, tout en essayant d'écrire un opéra-comique en trois actes. Bientôt ses efforts portant de toutes façons leurs fruits, cette double joie lui était donnée d'annoncer à sa mère la nouvelle de son pre-
nii(M' succès et de partager avec elle le premier gain dû à son travail.
D'ailleurs, nous l'avons dit, tout n'était pas inusité pour Auber dans la pratique de l'art auquel il demandait maintenant des moyens d'existence et un commencement de notoriété. Si, à partir de l'année où il faisait représenter la Bergère châtelaine (1820), il était devenu un musicien de profession, de tout temps il avait eu pour la musique mieux que la prédilection superficielle d'un amateur. Familiarisé dès l'enfance avec les difficultés de l'exécution instrumentale, de bonne heure pianiste habile, il s'était initié à la connaissance des éléments scientifiques de la composition sous la direction de quelques artistes amis de son père. Plus tard, à l'âge de vingt-cinq ans, après un essai d'apprentissage financier, aussi court qu'infructueux, dans une maison de banque établie à Londres, il avait, à l'école du Palestrina du xix° siècle, de Cherubini lui-même, étudié les secrets de cet art inflexiblement logique, expressif à force de fermeté, qui, dans sa majesté robuste, semble emprunter à l'architecture ses procédés d'ordonnance et de style et donner aux sons qu'il combine, — on dirait presque qu'il construit, — quelque chose de la rigueur des lignes et de la beauté solide d'un édifice.
Auber se souvint toute sa vie avec une profonde gratitude des leçons qu'il avait reçues de son illustre maître. Bien que Cherubini l'eût traité d'abord avec une sévérité aussi rude dans le présent que peu encourageante pour l'avenir, il ne rappelait jamais les épreuves auxquelles il avait été soumis de ce côté que pour reconnaître hautement ce qu'il devait à l'homme qui les lui avait imposées. « C'est Cheru-
lO
bini, disait-il, qui a fait de moi un musicien. » Et il ajoutait, non plus de ce ton légèrement ironique qui était l'enjolivement ordiiiaire et comme le laisser-passer de sa parole, mais avec l'accent d'une sérieuse conviction : « Cherubini m'a rendu ce grand service de m'ôter toute envie de l'imiter, par cela même que je sentais mieux la perfection d'up pareil modèle, et, en même temps, de me munir d'un savoir personnel assez sûr pour qu'il me fût permis, le moment venu, de parler à ma manièi^e sans trop pécher contre la syntaxe. »
Auber, en effet, quand « le moment fut venu », Auber eut la bonne fortune ou plutôt le bon sens de ne mettre qu'au service des aptitudes particulières de son esprit les ressources dont l'avaient approvisionné les austères enseignements de Chei^ubini. Un jour, il est vrai, lorsqu'il n'avait encore pour auditeurs et pour juges que les hôtes habituels du château du prince de Chimay, il s'était hasardé à écrire une messe qui fut exécutée dans la chapelle du château ; mais il n'y avait eu là qu'une aventure sans conséquence, une erreur peut-être, en tout cas une eri^eur éphémère, puisque, sauf un motet pour deux voix de femmes composé trente ans plus tard, rien n'indique qu' Auber ait eu même la tentation de recommencer la moindre incursion sur ce domaine de la musique religieuse où Cherubini régnait en maître. Ce fut tout d'abord comme compositeur dramatique qu'il entra en communication avec le public ; c'est au genre dans lequel il allait bientôt exceller et auquel il devait jusqu'à la fin rester invariablement fidèle qu'il voua les prémices de son talent.
En demandant ainsi au théâtre le succès qu'il ne se sen-
tait ni en humeur de chercher, ni en mesure d'obtenir ailleurs, Auber ne faisait pas preuve seulement de clairvoyance et d'équité envers lui-même ; il se conformait non moins judicieusement aux lois naturelles qui régissent le génie national et qui en déterminent les privilèges. N'en est-il pas de la musique en France comme des autres arts si généralement compris et pratiqués dans un sens tout contraire à la pure fantaisie? De même que nos monuments, nos sculptures, nos tableaux de toutes les époques attestent la permanence, chez ceux qui les ont faits, d'une doctrine fondée sur le strict respect de la vraisemblance morale, de même que chez nous le ciseau ou le pinceau en définissant des formes prétend surtout rendre des pensées, ne sauraiton dire que la plume de nos compositeurs a besoin pour agir d'être guidée par la parole? Malgré quelques éclatantes exceptions, — qu'il serait, ici surtout, bien superflu de rappeler, — la musique qui ne tire que d'elle-même son éloquence et son pouvoir, la musique qui commence là où finit le langage n'est pas en général le fait des artistes français. Ce qui leur convient essentiellement, ce qu'ils savent faire avec un singulier mélange de sagacité littéraire et d'imagination musicale, c'est le commentaire d'un texte scénique dont ils s'approprient scrupuleusement l'esprit, sauf à en compléter, à en renouveler poétiquement les termes, surtout si, par la nature des situations ou des sentiments donnés, cette poésie musicale n'a pas à dépasser le niveau de l'églogue, du fabliau ou de la comédie. De là, depuis plus d'un siècle, l'excellence de l'école française dans les compositions de demi-caractère et la longue série de ces opéras-comiques, véritables modèles du genre, que
le Déserteur ouvrait il y a cent six ans, que tant d'œuvres charmantes ont successivement accrue au temps du premier empire et sous les règnes suivants, et, que de nos jours, le Ca'id cl le Père Gai/lard, les Noces de Jeatmette et Maître Pathelin, Lallah-Rook , Mireille, Migno7i, bien d'autres spirituels ou gracieux ouvrages encore, continuent à l'honneur de notre art national et pour le maintien en Europe de sa vieille prééminence.
Quelle large part, Messieurs, revient à Auber dans la formation de ce riche patrimoine! Qui plus que lui, autant que lui, parmi les successeurs de Dalayrac et les contemporains de Boïeldieu, en a augmenté le fonds? Quel artiste enfin plus directement issu de son temps et de son pays, plus nettement marqué du sceau de sa race, plus incontestablement français que celui-là? Je me trompe : Daniel- François-Esprit Auber, — Esprit, jamais, soit dit en passant, prénom fut-il mieux justifié? — Auber n'était pas seulement un Français ; il était aussi, et par excellence, un Parisien, bien que le hasard d'un voyage de sa famille l'eûl fait naître à Caen en 1782. Parisien, il l'était par le tempérament intellectuel, par les mœurs, par l'aspect même de sa personne, par cette bonne grâce en toutes choses familière et facile qui donne pi'esque les dehors de la simplicité aux habiletés calculées du savoir-vivre et, — pour ne parler que de son talent, — par le don de tout exprimer, de tout indiquer au moins, avec une certaine franchise raffinée, avec un mélange d'élégance sans affectation et de correction sans procédés de rhétorique. Il y parut bien dans les ouvrages qui sortirent coup sur coup de sa plume lorsqu'un premier succès l'eut enhardie. Six années avaient
— i3 — suffi pour que l'auteur de la Bergère châtelaine eût produit sur la scène huit autres opéras-comiques dont un surtout, le Maçon, achevait de donner la mesure de ce talent si brillant et si sensé à la fois, et qui tous, malgré certaines préoccupations évidentes des exemples que venait de fournir Rossini, se distinguaient par une netteté , par une sobriété dans l'expression des idées musicales égale à la grâce de ces idées mêmes.
L'éminent successeur d'Auber à l'Académie l'a dit avec autant d'autorité que de justesse : « Dès cette époque , « Auber sait faire concis (i); » ou s'il lui arrive par moments de subir un peu trop docilement l'influence du maître italien, s'il ne craint pas assez d'emprunter à celui-ci « des formules dans les ritournelles, dans la coupe des morceaux», il ne pousse pas l'imitation au-delà de ces partis pris tout extérieurs, de cette sorte de préparation artificielle qu'il applique comme un vernis sur les surfaces de son œuvre pour en augmenter le lustre et en faire miroiter l'aspect. Heureusement pour lui et pour nous, rien au fond n'est atteint de ce qui lui appartient en propre. Auber prétendait que « sans Rossini, il n'eût fait toute sa vie que du vieux Mozart »; c'est possible, mais ce qui demeure bien certain, c'est que, même avec Rossini, il a réussi surtout à « faire » de l'Auber, et de l' Auber toujours jeune, toujours neuf, toujours sincèrement inspiré ; c'est que là où il s'est le plus efforcé à' italianiser sa manière, l'originalité intime de son génie se dégage et prévaut sur les
(1) M. V. Massé. — Notice sur la vie et les travaux de D.-F.-E. Auher.
formules d'emprunt, — à peu près comme, dans un autre ordre d'art , les procédés de narration que la Fontaine renouvelle des conteurs italiens ne servent guère qu'à mieux mettre en relief les mérites particuliers de l'imitateur et les grâces toutes françaises de son imagination personnelle.
En réalité, de quelle puissance d'invention ne fallait-il pas qu'Auber fût doué pour suffire à des tâches de plus en plus nombreuses, pour remplir toutes les conditions imposées par la diversité des sujets à traiter, par la signification spéciale de chaque thème dramatique, par la nature variée des lieux où se passait l'action! Dans les premières années, alors même qu'il avait commencé de former avec Scribe cette association qui devait jusqu'à la mort de l'écrivain se continuer si fidèle de part et d'autre et si féconde, les opéras-comiques dont Auber avait eu à composer la musique n'exigeaient, au point de vue pittoresque pour ainsi dire, qu'un coloris tempéré sinon presque monotone, en raison même de l'uniformité des données et du caractère assez vague des personnages mis en scène. Sauf peut-être le Maçon dont la fable si délibérément invraisemblable avait au moins le mérite de l'imprévu, ces comédies à demi galantes, à demi sentimentales, — Emma, la Neige^ Léocadie, — ne faisaient encore que perpétuer, à peu de chose près, les traditions établies par les collaborateurs de Berton, de Boïeldieu ou de Nicolo. Bientôt pourtant les cadres s'étaient élargis, les tableaux renouvelés. L'idéal personnifié depuis le commencement du siècle par des héros à la façon de Joconde et de Jeati de Paris, par des princesses ou des ingénues sans nationalité fixe et appartenant seulement
à la famille banale des Cendrillons ou des Roses d'amour, cet Idéal tout de convention avait subi le contre-coup du mouvement qui poussait alors les esprits aux investigations historiques ou ethnographiques, à la recherche de ce que, dans le langage du temps, on appelait la couleur locale Ainsi s'explique, depuis la Muette de Portici et Fra Diavolo jusqu'à Haydée, depuis Lestocq et Gustave ///jusqu'au Domino noir, ainsi a pu se former sous l'influence des goûts ré-nants cette longue suite d'ouvrages empruntés a l histoire ou aux mœurs de tous les peuples de l'Europe. Certes on serait mal venu à s'en tenir, sur le compte de tant de personnages intéressants ou célèbres, aux renseignements que Scribe nous fournit. Celui qui ne connaîtrait de la révolte napolitaine au XVIP siècle ou de la conspiration contre le roi de Suède dans le siècle suivant que ce dont l'aurait informé l'auteur de la Muette et de (htstave III, celui qui se hâterait trop de le croire sur parole lorsqu'il nous décrit les prouesses des brigands italiens ou les aventures passablement romanesques de la vie du cloître en Espagne, - celui-là, j'en conviens, courrait grand risque de n'avoir du tout que des notions assez superficielles; mais un opéra et, à plus forte raison, un opéra-comique ne saurait être ni une leçon d'histoire, ni un traité de philosophie. A peine même est-ce une œuvre littéraire dans la stricte acception du mot, c'est-à-dire une œuvre ayant pour élément nécessaire la fermeté «ti la délicatesse du style . Pourvu que le sujet et les personnages choisis servent d'occasion ou de prétexte à des développements conformes aux moyens dont le musicien dispose, pourvu que de la donnée, historique ou non, résultent des situations qui l'inspirent et
— i6 — donl la variété puisse tenir l'attention des spectateurs en éveil, il n'importe pas beaucoup que la chronologie, la vérité, la vraisemblance même soient rigoureusement respectées. L'écrivain aura assez fait s'il a su par son travail servir d'avance la cause du compositeur. Or Scribe a excellé dans cet art plus difficile qu'on ne pense d'approprier le drame aux convenances musicales et de favoriser ainsi l'accomplissement de la tâche réservée à autrui. Auber, par exemple, aurait-il fait aussi sûrement de la Muette un chef-d'œuvre pour son propre compte, s'il n'y avait été provoqué et jusqu'à un certain point entraîné par l'habileté de son collaborateur?
Auber, en tout cas, n'était pas homme à le croire ou à le laisser croire. L'empressement avec lequel il ne manquait jamais de proclamer les obligations, qu'il avait à Scribe prouve assez qu'il ne professait nullement pour le rôle d'un bon livret dans la composition d'une œuvre musicale ce dédain superbe affecté quelquefois par des artistes bien moins en mesure que lui de se passer d'un pareil secours. Peut-être même, de ce côté, lui arrivait-il d'exagérer un peu la modestie ou, si l'on veut, le sentiment de la responsabilité commune, en attribuant théoriquement dans la légitimité des applaudissements obtenus ou des échecs subis une part absolument égale à l'auteur d'une pièce et au musicien qui en avait écrit la partition.
N'était-ce pas aussi pousser bien loin la foi dans l'infailbilililé de l'opinion publique que de proportionner, comme Auber s'y croyait invariablement obligé, le cas à faire d'un ouvrage au degré de faveur avec lequel il avait été tout d'abord accueilli? A ses yeux le succès immédiat, popu-
lairc, ce qu'on appelle le succès d'argent, était la plus sûre garantie du mérite inhérent à cet ouvrage, de même que les froideurs de la foule en prouvaient nécessairement la faiblesse. On aurait le droit sans doute de contester la justesse et même, en un certain sens, la moralité de cette théorie. Pour ne parler que de ce qu'elle a de peu concluant en fait, les exemples ne manqueraient pas dans l'histoire du théâfre d'étranges méprises commises par cette foule dont Auber entendait accepter si pieusement les arrêts. En regard des succès de vogue, de scandale quelquefois, faits à des ouvrages mauvais ou médiocres, les souvenirs pourraient être invoqués d'injustices toutes contraires, et, depuis Alhalie jusqu'à Guillaume Tell, il serait facile de citer plus d'un chef-d'œuvre unaniment admiré aujourd'hui qui, en dehors des suffrages des délicats, n'a rencontré à son apparition que la défiance ou une indifférence à peu près générale ; mais, si jamais artiste doit paraître, excusable de s'être fait illusion sur la valeur d'une pareille doctrine, n'est-ce pas celui qui, moins qu'aucun autre, avait vu le public lui marchander sa faveur? yVuber était trop bien accoutumé à réussir auprès de tous pour ne pas confondre quelque peu son bonheur personnel avec la compétence de ses juges, et, d'un autre côté, ses mésaventures avaient été si rares qu'il pouvait, sans aucun risque pour sa gloire, en faire tourner le souvenir à la justification de son principe. Des trente-neuf opéras ou opéras-comiques qu'il composa depuis 1820 juscju'à l'époque où il écrivait à quatre-vingt-six ans son dernier ouvrage , le Rêve damour, cinq ou six tout au plus ne dépassèrent pas le chiffre de trente ou c[uarante représentations consécu-
— i8 — tives. Deux seulement, le Timide et, à dix ans d'intervalle, les Chaperons blancs, échouèrent complètement. En revanche, combien d'autres auxquels la popularité s'est attachée dès l'origine, et dont les représentations continuelles sur toutes les scènes lyriques de l'Europe n'ont pas encore éi)uisé le succès!
Quoi de plus juste d'ailleurs? Rien n'a vieilli, rien ne s'est l'ané de ces fraîches mélodies; rien ne s'est émoussé de ces traits d'esprit perçants, de ces fines modulations, de ces piquantes combinaisons harmoniques, et le présent à cet égard nous répond suffisamment de l'avenir. Peut-on admettre que les spirituelles idées qui abondent dans le Maçon, dans le Cheval de bronze ou dans le Domino noir, cesseront un jour d'être comprises , que le parfvmi de poésie qu'exhale une pastorale comme le Philtre s'évaporera sous l'influence desséchante de la mode ou des années? Le moment viendra-t-il jamais où l'on ne saura plus être touché, comme on l'est en face de la nature même, par l'admirable introduction du troisième acte de Fra Diavolo; par ce tableau achevé des premières heures d'un jour de fête et des joies qu'elles promettent, des émotions qu'éveillent déjà dans l'àme de chacun la sérénité du ciel , les gais carillons des cloches célébrant Pâques fleuries , l'universelle animation des choses , la sève du printemps en un mot circulant partout, renouvelant tout, embellissant tout, sous les jeunes regards de ceux qui aiment et qui espèrent , comme sous les regards plus mélancoliquement attendris de ceux qui ont éprouvé la vie et se souviennent?
Non , tant que les plus doux sentiments du cœur ou lies
plus délicats instincts de l'intelligence auront besoin de retrouver leur expression, de se reconnaître dans une œuvre faite à leur image, l'art charmant d'Auber sera estimé ù son prix. Facilement intelligible et rare tout ensemble, il a ce privilège d'attirer la popularité sans devenir jamais vul- <yaire. comme il a le secret de montrer en toute occasion son adresse sans laisser à aucun moment soupçonner sa bonne foi. Art heureux qui réussit à convaincre tout le monde par la seule force des séductions qu'il exerce, mais aussi art loyal dans ses intentions, dans ses procédés, dans ses avances même au succès , et pour lequel les applaudissements de la foule, au lieu d'être le prix d'une transaction ou d'un marché, ne sont en réalité que l'éclatante reconnaissance d'un droit!
Qui sait pourtant? Peut-être l'unique malheur d'Auber, si tant est que ce triste mot semble permis à propos d'un homme et d'un talent aussi constamment favorisés par la fortune, peut-être son désavantage au moins apparent consiste-t-il dans la multiplicité même et dans la valeur presque égale de ses titres; peut-être aux yeux de ceux qui aiment en fait d'admiration à simplifier leur tâche, lui manque-t-il d'avoir, à un moment donné de sa vie, produit un ouvrage manifestement supérieur à tous les autres. I! est vrai, Auber n'a pas, comme Boïeldieu, comme Hérold, comme Halévy, recueilli dans une œuvre exceptionnellement réussie toutes les facultés, toutes les forces vives de son talent. Il ne lui est pas arrivé de livrer tous ses secrets d'un seul coup, en un seul jour; il a fait plus. Même, lorsqu'il écrivait la Muette, il n'épuisait pas si bien ses ressources qu'il ne gardât par-devers lui de quoi subvenir ample-
ment aux besoins du lendemain; mais parce que ce lendemain a vu naître Fra Diavolo, parce que d'autres chefsd'œuvre ont suivi entre lesquels il sei^ait difficile de choisir, faudra-t-il voir dans le tout un embarras plutôt qu'un bienfait et perdre son temps à regretter que ces ouvrages uniformément louables laissent l'esprit de classification un peu dérouté ou les préférences incertaines? Le plus court, comme le plus juste, serait de s'en tenir au plaisir qu'ils procurent sans le compliquer de vains rapprochements.
Ce qui mériterait davantage d'être pris en considération, ce qui constitue un phénomène beaucoup plus remarquable, c'est la singulière perspicacité avec laquelle, sans avoir presque jamais dépassé les limites de la banlieue de Paris, Auber a su deviner les caractères physiques et les mœurs du pays où devait se dérouler chaque action musicale ; c'est cette étrange faculté non-seulement de pressentir avec l'imagination d'un poëte, mais de définir avec la précision d'un observateur, certaines particularités de civilisation, de tempérament ou de climat, sans en avoir, en réalité, rien appris que par ouï-dire. Gomment celui qui a si bien dépeint la nature italienne dans ce paysage harmonique que nous rappelions tout à l'heure , au troisième acte de Fra Diavolo, si vivement compris et rendu la tui^bulence du peuple napolitain dans les scènes du marché de la Muette, si exactement approprié l'expression de ses idées aux exigences variées de sujets empruntés tantôt à l'histoire des nations du Nord, tantôt aux mœurs vénitiennes, espagnoles, chinoises même , — comment un homme aussi bien informé de ce qui se voit ou de ce qui se passe au loin n'étaitil pas allé étudier le tout sur place ?
La vérité est que, sauf ce court voyage à Londres dont nous avons parlé et qui, dans les conditions où il s'accomplissait, n'avait rien que de fort étranger à l'esthétique, Auber n'a de sa vie entrepris d'autres excursions que celles dont il trouvait l'occasion dans son goût très-vif et trèspersévérant pour l'équitation : excursions toujours faites en vue des murs de Paris et, de pi'éférence, aux heures où l'aspect des sites se civilisait en quelque sorte d'autant plus que l'affluence des gens venus de la ville était plus habituelle. C'était dans ce milieu, en face de cette nature modeste ou arrangée , c[u'il avait trouvé le secret des vérités rustiques ou les émotions que font naître les grands spectacles. Tout ce qu'il possédait là-dessus d'expérience personnelle, il l'avait acquis dans ses promenades quotidiennes au bois de Boulogne ou dans ses stations sur la pelouse de Chantillv, les jours de courses. Le mont Valérien avait suffi pour lui révéler le Vésuve, et tel maigre taillis le long d'une allée poudreuse lui parlait à souhait des frais mystères et de la profondeur des forêts.
Certes , n'entend pas qui veut ce langage détourné. L'exemple d' Auber n'est pas, tant s'en faut, de ceux que l'on peut proposer sans scrupule, et les jeunes artistes aspirant à devenir les successeurs du maître feront bien de s'en tenir à la tradition aussi prudente que libérale qui les envoie à Rome chercher, dans la contemplation directe du beau, des inspirations et des souvenirs ; mais, tout en reconnaissant ce qu'un pareil mode d'observation aurait pour d'autres de périlleux ou de stérile, n'y trouvera-t-on pas un nouveau symptôme des facultés particulières à cette intelligence si bien douée, si foncièrement forte là
même où les formes d'expression qu'elle emploie pourraient le mieux, en raison de leur extrême fluidité, pour ainsi dire, donner le change sur sa vigueur et sa solidité intimes? Il en va, en effet, de ce style alerte et de ces mélodies coulantes comme de ces cours d'eau clairs et rapides dont la transparence même ne permet pas au premier aspect d'apprécier la profondeur. On dirait à les voir qu'il suffit d'y plonger la main pour en toucher le lit : l'illusion ne serait pas moindre si l'on se bornait aussi à l'égard d'Auber à cet examen de surface et si, au lieu de pénétrer par la pensée au-delà de sa manière limpide, on jugeait de ce qu'elle recouvre sur ce qu'elle montre.
Quoi qu'il en soit, Auber apportait, jusque dans les distractions les plus frivoles en apparence, ses habitudes laborieuses et la continuelle préoccupation de son art. Ce n'était pas seulement dans le cabinet, aux heures d'un travail régulier, invariablement poursuivi chaque jour depuis le matin jusqu'à midi, c'était à tous les moments, en tout lieu, en toute compagnie, que le maître cherchait l'inspiration et que l'idée mélodique ainsi guettée venant à se laisser surprendre, il la notait au passage sur un chiffon de papier, le plus souvent dans sa mémoire, sauf à polir plus tard ce diamant brut et à l'enchâsser à laisir.
Ceux qui n'étaient pas dans le secret des procédés de l'artiste ne comprenaient guère que chez lui la fécondité pût se concilier avec les sacrifices de temps dont il semblait si facilement prodigue. Auber était de tous les plaisirs, de toutes les fêtes, de toutes les foules qu'attirait un divertissement ou une nouveauté quelconque. Pas une première représentation, sur quelque scène que ce fut,
à laquelle il ne se rendît avec le même empressement que si le théâtre n'eût eu que des illusions pour lui ; pas une course de chevaux qu'il ne vît , pas un lieu à la mode qu'il ne fréquentât assidûment. On le rencontrait partout, on connaissait sa personne presque autant que ses œuvres, on recueillait et l'on répétait ses bons mots aussi volontiers que l'on fredonnait sa musique. Sa trèslégitime réputation d'homme d'esprit s'ajoutant à la célébrité que son talent lui avait value, Auber jouissait de tous les genres de popularité, comme de toutes parts aussi les honneurs sérieux lui étaient venus à temps et sans difficulté. Successeur de Gossec à l'Académie en 1829, il avait été, treize ans plus tard, appelé aux fonctions de directeur du Conservatoire en remplacement de Cherubini , sans compter le titre qui lui avait été conféré sous la royauté de Juillet et conservé sous le second empire, de directeur de la musique à la cour. Enfin, depuis le jour où Auber avait commencé d'être en vue , tout avait concouru à le pousser, tout avait réussi à le maintenir au pi^emier rang parmi les heureux du siècle , dans l'acception à la fois la plus littérale et la plus large du mot. Sa vieillesse même, qui n'était à bien des égards qu'une jeunesse exceptionnellement prolongée ou tout au moins une riante arrièresaison à laquelle les roses d'Anacréon ne manquaient pas plus que les grâces et la fertilité poétiques, sa vieillesse, à mesure que les années s'accumulaient, ne faisait que continuer dans la pratique ces fortunés privilèges , que confirmer cet imperturbable bonheur.
Deux fois pourtant, — mais seulement deux fois si l'on s'en rapporte à ses propres aveux. — Auber avait connu
les rigueurs du sort. « J'ai eu, disait-il, deux malheurs en ma vie : dans ma jeunesse la garde nationale, dans ma vieillesse la commission du Conscrvatoii^e, » c'est-à-dire certaine commission instituée, vers la fin de l'empire, pour introduire, s'il y avait lieu, des réformes dans le régime de l'établissement, et dont un membre n'avait trouvé rien de plus efficace à proposer que la suppression de cet établissement lui-même. L'avis ne prévalut pas, on le pense bien; mais Auber condamné par sa situation de directeur à assister aux séances où des opinions aussi radicales pouvaient se produire, Auber, malgré sa philosophie habituelle, fut assez vivement touché pour garder plus tard le souvenir de ces ennuis prescpie comme s'ils eussent eu, au moment où il les subissait, l'amertume et le poids d'un chagrin. Hélas! des douleurs bien autrement cruelles étaient réservées à ses derniei^s jours. Elles vinrent pour lui avec nos désastres, avec les accablantes nouvelles qu'apportaient coup sur coup à la France les bulletins de la guerre de 1870. Malgré son indifférence apparente pour tout ce qui tenait à la politique, Auber avait de tout temps bien aimé son pays, de même que tout en feignant, par une coquetterie dont il ne fallait pas être dupe, de se désintéresser de plus en plus de son art, il n'avait jamais cessé de donner en réalité à la musique le meilleur de son temps et de ses affections. Auber vieilli avait beau dire : « J'ai aimé la musique jusqu'à trente ans, — une véritable passion de jeune homme ! Je l'ai aimée tant c[u'elle a été ma maîtresse, mais depuis elle est devenue ma femme, » il n'en gardait pas moins fidèlement sa tendresse à cette compagne légitime de sa vie. Il avait bien pu aussi, tant qu'aucun danger
exlérieur ne paraissait menacer la France, affecter de s'isoler de ses aifaires : nos revers le forçaient maintenant à démentir sa prétendue insouciance, et, Dieu merci, ce taux sceptique en matière de patriotisme et d'orgueil national, ce croyant secret qui se donnait si volontiers les dehors d'un incrédule prouva de reste à ceux qui le virent alors, à vous, Messieurs, dont les souvenirs confirmeraient au besoin mes paroles, qu'il ressentait avec toute l'émotion d'un cœur convaincu les malheurs de la patrie outragée.
Il fit plus : il voulut, dans les murs de ce Paris où il se jugeait retenu par ce qu'il appelait « un devoir d'honneur et de reconnaissance » , avoir sa part des privations communes, des périls qu'allaient affronter ses concitoyens assiégés. Et cependant son âge , le soin de sa santé aussi profondément que subitement atteinte, le chômage du grand établissement dont il n'était plus guère par la force des choses que le directeur nominal, tout lui permettait, tout lui commandait presque d'aller, avant l'investissement de notre ville, chercher ailleurs, à défaut du repos de l'esprit, la sécurité matérielle.
Auber resta donc là où il avait vécu, travaillé et reçu pendant tant d'années la récompense de son travail, là où les souvenirs des temps heureux l'obligeaient à ses propres yeux autant que les adversités présentes et où, disait-il noblement, il ne « reconnaissait qu'à la mort le droit de faire sa place vide ». Il y resta avec un courage sans faste, avec une tristesse sans murmure, se résignant à tous les sacrifices personnels, même à l'abandon de ses plus nécessaires habitudes, môme. — rude épreuve néanmoins pour
lui et peut-être la plus difficile de toutes! — au sacrifice du dernier cheval que lui eût laissé PaiMS affamé. Mais quand à ces jours de dévouement patriotique, à ces souffrances que rendait du moins supportables le sentiment du devoir accompli succédèrent des souffrances sans compensation et les jours désespérants de la Commune, la patience chez Auber fit place à un invincible dégoût. Lui qui avait tant aimé la vie, lui qui, quelques années auparavant, répondait à un ami se plaignant et le plaignant lui-même de vieillir: « Que voulez-vous? Je m'arrange quant à moi de la vieillesse parce que c'est jusqu'à présentie seul moyen que j'aie trouvé pour vivi^e longtemps, » — il en était venu maintenant à maudire cette longévité qu'il avait souhaitée et, se reprochant comme une faute ses quatre-vingt-neuf ans, il laissait tomber ces paroles découragées : « Il ne faut d'exagération en rien; j'ai trop vécu! »
Qui pourrait dire d'ailleurs le sens secret qu'Auber attachait à ce désaveu de ses anciennes illusions et de sa longue application à s'assurer le plaisir de vivre? Qui sait si, dans ce tardif apprentissage de la douleur morale, sous l'étreinte de maux physiques dont il ne devait plus être délivré que par la mort, il ne sentait pas la main de Dieu plus encore que le poids des afflictions humaines, si enfin son àme instruite par une double expérience ne se tournait pas vers d'autres horizons et une autre sphère que les horizons qu'elle avait connus ici-bas, que le monde qui lui avait autrefois suffi? Nul n'oserait sans doute essayer de sonder ces mystères, nul n'aui'ait le droit d'interpréter ces suprêmes secrets ; mais ce ne sera pas en profaner la majesté que de se rappeler au moins dans quelles circonstances
terribles l'existence d'Auber allait prendre fin et de croire reconnaître à la fois dans la rigueur de l'épreuve la promesse des miséricordes prochaines et l'expiation, pour celui qu'elles attendaient, de l'excès même du bonheur
passé.
Aubcr mourut le 12 mai 187 1. Il y avait plus d'un demisiècle qu'il honorait la France par ses talents ; bien d'autres années s'écouleront sans que son nom, aujourd'hui si universellement populaire, ait rien perdu de sa célébrité. Il est de ceux en tout cas qui ne sauraient périr. Il vivra, on peut le dire sans hyperbole, autant que la musique française elle-même ou, pour prendre un exemple en dehors de l'art musical, autant que la mémoire des écrivains dont se glorifie le plus justement notre pays. N'est-ce pas d'ailleurs à la famille de ceux-ci que semble se rattacher l'auteur de tant d'ouvrages si ingénieusement, si littérairement expressifs? On s'est cru autorisé à surnommer Grétry le « Molière de la musique » : on dirait d'Auber à meilleur droit qu'il en est le Voltaire, mais un Voltaire heureusement sans la Pucelle ni les autres fautes que l'on sait. Par son esprit étincelant, par la merveilleuse clarté de son style, par le don de se faire infailliblement comprendre tout en n'ayant garde d'insister et comme en se jouant, Auber se rapproche si bien de celui qui fut par excellence un écrivain spirituel qu'on chercherait vainement dans un autre ordre d'art une intelligence en parenté plus naturelle avec la sienne.
Peu importe au surplus. Quelque analogie que paraissent présenter les œuvres des deux maîtres, la physionomie d'Auber et les principaux traits de son génie ont quelque chose de trop franchement personnel, de trop particulière-
mciit dis{inctir, pour qu'il soil nécessaire de les définir à i^rawd renfort d'analyse ou de comparaisons avec autrui, l'oul ici s'explique de soi et rend les démonstrations su- ]»(^rflues. L'originalité d'Auber en un mot, les mérites de son art comme les caractères de ses inspirations n'ont de mystère ni d'équivoque pour personne : aux yeux de tous Auber, et cela suffit, est Auber.
'fvpogr. lie l'imKi-Oi.lot et i -, nie Jaculj .'fi.
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INSTITUT DE FRANCE
ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
ÉLOGE
D'EUGÈNE DELACROIX
PAR
M. LE V^*^ HENRI DELABORDE
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'aCADÉMIB,
Lu dans la séance publique annuelle du 28 octobre 1876.
PARIS TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cie
IMPRIMEURS DE l'i.NSTITUT DE FR.^NCE, RUE JACOB, 56
M DCCG L.XXVI.
INSTITUT DE FRANCE
ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
ÉLOGE
D'EUGÈNE DELACROIX
M. LE V^ HENRI DELABORDE
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'aCADÉMIE.
Lu dans la séance publique annuelle du 28 octobre 1876.
PARIS TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET C>e
IMPRIMEURS DE l'iNSTITUT DE FR.«CE, BLE JACOB, 36
M DCCG LXXVL
INSTITUT DE FRANGE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
ÉLOGE
D'EUGÈNE DELACROIX
M. LE V^^ HENRI DELABORDE
SECRÉTAIRE PERPÈTUEI- DE l'aCADKMIE.
Lu dans la séance publique annuelle du 28 octobre 1876.
Messieurs ,
Si, depuis le jour où nous avons perdu M. Delacroix, l'hommage dû à sa mémoire ne lui a pas encoi^e été rendu dans cette enceinte , la raison en est malheureusement le nombre même des devoirs imposés coup sur coup par d'autres deuils. Quelque regrettable qu'il ait pu paraître, ce retard a donc son explication et son excuse dans les événements successifs qui nous y condamnaient; et d'ailleurs en quoi pouvait-il compromettre une célébrité trop éclatante pour courir le risque de ne plus rayonner à distance , trop légitime pour subir quelque atteinte d'un
délai plus ou moins long? Le nom d'Eugène Delacroix n'est pas de ceux qu'on est tenu d'honorer à heure fixe, sous peine d'en laisser la gloire se prescrire ou le souvenir se dissiper. Il est de ceux, au contraire, dont l'importance propre survit aux faveurs ou aux préventions d'une époque, et qui n'empruntent des circonstances ou des aventures passées que leur origine historique et leur date. Qui sait même? Après tout le bruit fait autour de ce nom tant qu'a vécu l'homme qui le portait, peut-être une période de recueillement et de silence devenait-elle jusqu'à un certain point opportune; peut-être, tout involontaire qu'il était , l'ajournement en pareil cas devait-il , mieux qu'un examen empressé, sauvegarder les droits de la vérité , les intérêts même du talent en cause , et s'imposer au moins comme une mesure de prudence sinon comme un devoir d'équité.
Pour apprécier à leur valeur les rares mérites de Delacroix comme pour se résigner aux erreurs qu'il a pu commettre, il faut en effet l'envisager de sang-froid lui-même dans sa personne et dans ses ouvrages ; il faut se rappeler ce qu'il a été, ce qu'il a fait, de préférence à ce qu'ont pu dire de lui non- seulement . bien entendu, des ennemis, mais des panégyristes aussi fâcheux parfois que ses plus intraitables adversaires. C'est en réalité desservir les talents que de travailler avec excès à les servir. Delacroix en plus d'une occasion a été victime de ce dévouement à outrance. Au temps où, suivant l'expression consacrée, les classiques et] les romantiques étaient aux prises, il eut ce malheur d'être loué à faux presque aussi souvent qu'il était injustement décrié , et
l'enthousiasme des uns s'exaltant en proportion du mauvais vouloir où s'opiniàtraient les autres, on en vint bientôt des deux côtés à remplacer les objections parles défis, l'attachement aux principes par les préjugés ou les inimitiés de secte, et les discussions par les querelles.
Maintenant que tout le monde a désarmé et que, sans craindre de scandaliser personne, on peut à la fois tenir Delacroix pour un grand peintre et avouer que ce grand peintre a eu , comme tant d'autres d'ailleurs , ses faiblesses , les emportements de zèle aussi bien que les intolérances dont il a été l'objet ne laissent pas de paraître singulièrement surannés. Delacroix, au reste, ne saurait en aucun cas être rendu responsable de ces exagérations ou de ces méprises, pas plus que les événements de sa vie privée ne pourraient, de près ou de loin, prêter à la légende. Il faudrait remonter jusqu'aux premières années de l'enfance du maître pour trouver à relever quelque singularité biographique, et il est vrai que durant cette courte période les incidents extraordinaires, les terribles accidents plutôt ne manquent pas. Delacroix lui-même, dans des notes qu'il a laissées, nous en transmet la nomenclature. « Mon père, dit-il, était, vers
l'époque de la paix d'Amiens, préfet à Marseille Il
m'arriva là, et, je crois, en moins d'une année, une suite de mésaventures dont la moindre eût suffi à emporter de ce monde, dans lequel{je ne faisais que de paraître, un être moins frêle que moi. Je fus successivement brûlé dans mon lit, noyé dans le port de Marseille, empoisonné avec du vert-de-gris, pendu par le cou à une vraie corde, presque étranglé par une grappe de raisin, c'est-à-dire par le bois
de la grappe : accidonl dont la présence d'esprit de ma mère me sauva par miracle. »
C'étaient là de sinistres commencements sans doute et une étrange accumulation de périls; mais, une fois quitte de ce tribut, une fois ainsi mis en règle avec le mauvais sort, Delacroix ne connut plus jusqu'au terme de sa vie que les inquiétudes ou les tristesses inséparables de la condition humaine, comme dans sa jeunesse il n'avait rencontré d'autres difficultés que celles qui attendent ordinairement les artistes à l'entrée de leur carrière. Encore quelques-unes de ces épreuves lui furent-elles épargnées, au moins en partie. Bien que, en sortant du lycée Louis-le-Grand oij il avait, suivant sa propre expression, fait « honorablement )/ ses études, Delacroix se trouvcât à peu près sans fortune, il n'en était pas réduit à soutenir contre la pauvreté une de ces âpres luttes auxquelles tant d'autres peintres célèbres se sont vus d'abord condamnés. D'ailleurs, fils d'un homme qui avait été successivement ministre plénipotentiaire dé la République française en Hollande, ministre des affaires étrangères au temps du Directoire, préfet sous l'Empire, il se sentait, grâce à la situation de sa famille et aux relations qu'elle avait conservées, assez bien posé dans le monde et, au besoin, assez bien appuyé pour que les efforts qu'il allait tenter là où le portait sa vocation ne courussent pas le risque de rester longtemps ignorés, ou de s'accomplir sous des regards indifférents.
J'ai parlé de la vocation de Delacroix. Avait-elle donc été toujours assez décidée, assez impérieuse, pour que personne, à commencer par lui-même, ne pût dès l'oi'igine
— D — s'y tromper? Delacroix s'y trompa si bien, au contraire, qu'avant de songer à devenir peintre il se crut, à un certain moment de son enfance, appelé à devenir musicien. Ingres, vous vous en souvenez, Messieurs, avait, vingt ans auparavant, failli commettre la même méprise pour son compte, et il est assez singulier que deux des peintres qui, dans notre siècle, ont le plus résolument mis en lumière l'originalité caractéristique et les dons particuliers de leur génie aient eu d'abord la tentation de chercher en dehors de la peinture l'emploi de ces facultés natives. « J'ai eu de fort bonne heure un très-grand goût pour la musique, dit Delacroix dans ces notes manuscrites que nous avons eu déjà l'occasion de citer. Un vieux musicien, organiste de la cathédrale de Bordeaux, donnait des leçons à ma sœur.... Ce brave homme, qui d'ailleurs avait beaucoup de mérite et qui, par parenthèse, avait été l'ami de Mozart, remarquait que j'accompagnais le chant avec des basses et des agréments de ma façon dont il admirait la justesse et qui annonçaient une véritable aptitude musicale. Il tourmenta même ma mère pour qu'elle fît de moi un musicien. » Heureusement pour l'avenir de son fils et pour l'honneur de notre école de peinture, la mère de Delacroix ne voulut pas y consentir; mais, quelques années plus tard, l'enfant devenu jeune homme n'eut pas à essuyer les mêmes refus lorsqu'il exprima le désir d'être artiste à un autre titre. Encouragé par les exemples et peut-être par les conseils de son grand-oncle maternel, M. Riesener, qui avait été élève de David, il demanda et obtint la permission d'entrer dans l'atelier de Pierre Guérin, où il fut admis vers la fin de i8i5. Né à Gharenton-Saint-Maurice,
près Paris, le 26 avril 1798, Fcrdinand-Victor-Eiigène Delacroix était alors âgé de dix-sept ans.
On a plus d'une fois remarqué que le très-classique Guérin avait eu cette étrange fortune de compter parmi ses élèves les peintres qui devaient un jour démentir avec le plus d'éclat les traditions de l'école à laquelle il appartenait. De cette infidélité des disciples on a tiré une conclusion défavorable au maître et à l'autorité de ses enseignements. Et pourtant, jusque dans le désaveu qu'ils paraissaient en faire, ceux qui avaient reçu ces leçons ne continuaient-ils pas d'en garder le profit? Sans la solide éducation que les jésuites lui avaient donnée, Voltaire ne se fût pas trouvé aussi bien en mesure d'entrer en guerre contre eux; sans les armes qu'ils tenaient de la main même de Guérin, Géricault, Sigalon, Ary Scheffer, d'autres encore parmi les principaux champions de la cause romantique eussent été probablement au dépourvu pour livrer leurs premiers assauts et, plus tard, pour défendre la place où ils avaient réussi à s'installer. Et d'ailleurs l'action exercée par Guérin sur ses plus célèbres élèves s'est-elle donc bornée toujours à ces secours détournés? Elle a eu certes d'autres résultats plus directs. Les vivants souvenirs qu'elle a laissés parmi vous. Messieurs, l'honorent trop hautement pour qu'il soit nécessaire d'insister, et c'est assez rendre hommage à cette salutaire influence que de 'rappeler que deux de ceux qui y ont été soumis sont devenus l'un le peintre de la Fille du Tintoret, l'autre le graveur de V Hémicycle de FÉcole des beaux-arts.
Quant à Delacroix, n'eût-il puisé auprès de Guérin que cette prédilection, si manifestement commune au maître et
à l'élève, pour les sujets d'un caractère dramatique, que ce goût prédominant pour la traduction par le pinceau des chefs-d'œuvre du théâtre ou de la poésie, il serait encore redevable d'une partie de son talent à l'atmosphère dans laquelle il avait d'abord vécu. Sans doute, à ne considérer que les éléments d'inspiration et les sujets choisis, l'imagination du chef de l'école romantique n'habite pas, tant s'en faut, les mêmes régions littéraires que l'imagination du peintre de Clytemmstre, de Bidon et de Phèdre. Au lieu de demander comme celui-ci conseil à Eschyle, à Virgile ou à Racine, c'est le plus souvent à Shakspeare, à Goethe, à Byron, que Delacroix s'adresse pour trouver les thèmes de ses compositions ; mais, tout en mettant ainsi à contribution les poëtes anglais ou allemands, tout en poursuivant un idéal très-différent, quant aux termes, de l'idéal classique, il n'en garde et n'en accuse pas moins dans chacun de ses travaux le besoin de consacrer, ainsi ([ue son maître, la forme pittoresque à l'image des ])assions ou des douleurs humaines. Noble besoin qu'ont éprouvé de tout temps les artistes de notre pays et que, depuis le siècle de Poussin el de Lesueur jusqu'à l'époque où nous sommes, nombre de peintres fortement ou ingénieusement inspirés se sont transmis comme une tradition héréditaire, comme un privilège national!
C'est par là, c'est par ce fonds d'éloquence secrète el d'arrière-pensées philosophiques que, sous les dehors matériels de l'innovation, les œuvres produites par Delacroix continuent en réalité les coutumes et confirment la signification essentielle de l'art français; c'est par là que, malgré son indépendance apparente et quelquefois ses
écarts , lui-même se rattache non-seulement à tel de ses prédécesseurs immédiats comme Guérin, mais, dans un passé plus éloigné, aux plus dignes représentants de notre école. L'erreur serait donc grande de ne voir dans Delacroix qu'un impétueux coloriste dépaysé parmi nous, un descendant de Paul Véronèse ou de Tintoret fourvoyé au milieu de gens tout contraires à lui par les origines comme par les tendances et, pour ainsi dire, un réprouvé du goût français en rupture de ban. La place qu'il occupe entre les maîtres nés sur notre sol est aussi naturellement acquise, aussi légitime que son génie même est puissant, et ceux qui ne la lui accordaient naguère qu'en considération des procédés extérieurs employés par lui réduisaient à la fois la somme de ses mérites et la justice qui lui est due. — Mais revenons au moment où Delacroix en est encore à l'essai de ses forces et à ses débuts : débuts d'un caractère si hardi et, aux yeux'des contemporains, si agressif, que ceux-là même qui ne les condamnaient pas comme un acte purement séditieux ne pouvaient se défendre de les accueillir avec plus d'inquiétude au fond, plus de surprise tout au moins, que de faveur.
Par le fait, était-on bien venu à s'indigner ou même à s'étonner ainsi? Lorsque Delacroix attirait pour la première fols l'attention publique sur son talent et sur son nom en exposant, au salon de 1822, ce tableau de Dante et Virgile reçu par tous comme une déclaration de guerre aux doctrines régnantes et aux artistes qui les représentaient, il ne faisait en réalité que renouveler sous des formes différentes , que recommencer à sa manière l'entreprise tentée trente - sept ans auparavant par le
peintre des Horaces contre les traditions et les pratiques d'un régime vieilli. On sait comment David avait usé de sa victoire. Il avait réussi à détrôner, dans le domaine de la peinture comme ailleurs, ceux qu'il qualifiait de tyrans, à supprimer de vive force des privilèges gênants ou c[u'il accusait d'être tels, à renverser, au nom de l'affranchissement et du progrès, ce qu'il appelait « les bastilles académiques». Seulement, comme il arrive souvent aux révolutionnaires, il s'était bien vite servi des droits invoqués et des prétendues libertés reconc[uises pour installer à son profit le despotisme. Depuis les dernières années du XYIIP siècle jusqu'à la fin de l'Empire et même au delà, rien n'avait porté atteinte à sa domination aussi unanimement reconnue, aussi docilement acceptée par le public et par les artistes que l'avait été jadis celle de Lebrun. Le respect mérité pour un grand talent avait dégénéré en une sorte de superstition esthétique, et l'on s'était laissé aller de la meilleure foi du monde à confondre les lois nécessaires de l'art avec ses mœurs actuelles, le salut de la peinture française avec l'imitation à perpétuité des exemples donnés par David et par ses premiers continuateurs.
De là l'espèce d'effroi que le Dante de Delacroix dut causer à des regards habitués de longue date aux contrefaçons par le pinceau des œuvres de la statuaire. Ici nulle imitation des marbres grecs ou romains, nul ressouvenir des faits ou des personnages historiques accoutumés, encore moins de l'Olympe et de ses habitants. Une des figures, il est vrai, appartient à la famille des héros classiques; mais si elle nous rappelle l'antiquité, c'est surtout par le nom qu'elle porte, et il serait au moins difficile
lO
de retrouver quelque fchose des statues antiques ou des peintures faites à leur image dans le Virgile de Delacroix. Quoi de moins conforme aux types consacrés, aux procédés ordinaires d'ajustement et de style, que ce spectre du chantre des Géorgiques enveloppé d'une épaisse draperie aux formes simplifiées presque jusqu'à l'effacement des détails, à la couleur fauve comme celle des vêtements d'un moine franciscain? Et ce Dante frémissant d'horreur et de compassion tout ensemble à la vue des damnés qui, pour essayer d'échapper à leur supplice éternel, s'accrochent des mains et des dents à la barque où le poëte florentin et son guide se sont aventurés sur les eaux infernales; ces visages crispés, ces corps livides, ces sombres flots de « l'étang de la mort», cette énergique empreinte enfin dans chaque partie du tableau d'un sentiment qui ne pactise pas avec les plus lugubres exigences du sujet, — tout cela était bien inusité sans doute et avait de quoi déconcerter non-seulement les disciples de l'école fondée par David, mais encore tous ceux qui en avaient vu les œuvres et subi l'influence depuis le commencement du siècle.
Si bien signalée qu'elle fût par les témoignages d'un talent supérieur, l'apparition du jeune maître dans la cai^rière ne réussit donc à exciter en général qu'une curiosité mélangée de beaucoup de défiance. En vain un autre jeune homme qui, par la critique des œuvres d'art exposées au salon de 1822 préludait aux travaux qu'il allait entreprendre et aux combats qu'il allait livrer, — on sait de reste avec quel éclat, — sur un tout autre théâtre, en vain ce journaliste nommé Thiers prenait-il hautement parti pour le nouveau-venu et lui prédisait-il , dans le Constitutionnel,
(( l'avenir d'un grand peintre » . Tout le monde sait gré aujourd'hui à l'illustre écrivain d'avoir porté un jugement que l'événement a si bien justifié ; mais, à l'époque où elles étaient publiées, de telles paroles n'avaient guère d'autre résultat que de mettre en suspicion la prophétie et le prophète. En tout cas, et en attendant ce qui adviendrait du talent de Delacroix, on commençait par lui en vouloir de son originalité même, moins peut-être parce qu'elle tendait à décréditer les traditions que parce qu'elle dérangeait brusquement des habitudes.
Déjà poui'tant, au salon pi^écédent, le Radeau de la Médme aurait dû donner à penser à ceux qui redoutaient maintenant quelque échec pour l'école de David et pour la perpétuité de ses doctrines. Certes l'œuvre de Géricault était de nature et le talent du peintre était de taille à paraître au moins menaçants. Toutefois les juges même les plus clairvoyants n'avaient voulu apercevoir que les dangers personnels auxquels s'exposait ce talent. « Un peintre vient de se révéler, disait Gérard en parlant de Géricault, mais c'est un homme qui court sur les toits. » Aux yeux de ceux qui en devenaient inopinément les témoins, la course entreprise par Delacroix était plus périlleuse encore. Malgré son insubordination apparente, Géricault pouvait à la rigueur passer pour un novateur tempéré, retenu, — comme l'avait été Gros lui-même, — par plus d'une attache dans le giron de l'église orthodoxe, j'entends dans l'école où l'on n'admettait guère l'imitation de la nature en dehors de la prédominance absolue du dessin sur le coloris, la dignité de la peinture en dehors des formules épiques. Le peintre de Dante, et, bien peu après, du Massacre de Scio et de Sar-
danapale, montrait assez que ses visées allaient plus loin. Tout en s'appliquant à faire ressortir la signification morale d'une scène par l'ordonnance générale, par l'attitude et le geste des figures, il ne craignait pas de chercher ouvertement un élément d'intérêt ou plutôt un moyen d'expression dans la couleur, un principe d'effet dans le contraste des nus et des étoffes, dans la diversité des objets représentés, dans le caractère ethnographique des choses. Par les exemples et la réhabilitation de la vie à tous ses degrés, de la réalité sous tous ses aspects, il tentait d'arracher l'art moderne à ses coutumes immobiles, sauf, en prétendant réagir contre les conventions et la froideur, à laisser trop souvent l'énergie des intentions s'exagérer sous son pinceau jusqu'à la violence et l'animation du dessin jusqu'à l'incorrection.
Aussi, à mesure que se multipliaient les œuvres du jeune peintre , les sentiments divers c[u'elles provocjuaient se traduisaient-ils dans le monde des artistes avec une vivacité croissante. Transportée ailleurs, dans le champ même où se débattait la cause de la rénovation littéraire, la lutte en se généralisant ne tarda pas à aboutir à une mêlée confuse, à un stérile tumulte de paroles : si bien c{ue les qualifications mêmes dont on s'était servi d'abord pour définir deux ordres de doctrine n'avaient déjà plus d'autre objet que d'étiqueter les inclinations réfléchies ou non de certains esprits et les affections ou les aversions personnelles de certains hommes.
On sait quelle est la puissance des mots dans notre pays et avec quelle facilité la foule se dispense d'en scruter le sens pour s'accommoder naïvement de ce que les intéressés
— i3 — leur font dire. Dans un autre domaine que celui de l'art les exemples ne manqueraient pas de concessions ou d'abus de cette sorte, et l'on pourrait citer tel terme courant du vocabulaire philosophique ou politique dont l'emploi, à force d'interprétations arbitraires, est devenu aujourd'hui bon à toutes fins. A l'époque où elles étaient le plus usitées, les épithètes de « classique » et de u romantique » avaient, suivant les besoins de chaque cause, une semblable élasticité. Si, pour se donner raison à peu de frais, bon nombre d'adversaires du classicisme faisaient purement et simplement de ce mot le synonyme de l'esprit de routine, combien de classiques, sans y regarder de plus près, ne voulaient voir dans le romantisme que l'extravagance érigée en système et dans les affiliés à la nouvelle secte que des paresseux ou des fous ! Il arrivait même parfois que les questions se trouvaient plus simplifiées encore et les solutions proposées plus radicales : témoin certaine comédie, le Classique et le Romantique, représentée, vers la fin de la Restauration, sur la scène du second Théâtre-Français. Dans cette pièce dont la moralité , si peu convaincante qu'elle fût, avait au moins le mérite de se formuler sans équivoque, le classique, c'était tout uniment l'honnête homme, le romantique, c'était le fripon. Et comme ces procédés de justice distributive ne s'appropriaient pas seulement aux convenances de l'un des deux partis, comme de chaque côté on se croyait à peu près tout permis contre l'ennemi dont il s'agissait de repousser les attaques, les spectateurs de la querelle ne savaient trop à qui imputer de préférence les excès qui la signalaient de jour en jour.
Quelle était cependant l'attitude de Delacroix au milieu
de ces agitations et de ces conflits? Ceux qui ne le voyaient que de loin ou qui préjugeaient de son tempérament moral par le caractère de ses ouvrages ne manquaient pas de lui attribuer dans la vie privée les mœurs d'un ennemi effréné de la règle, d'un insurgé à la façon de Byron contre les lois sociales ou tout au moins contre les gloires et les souvenirs consacrés. Et pourtant, en dehors du rôle que son talent et les circonstances lui avaient imposé, Delacroix n'avait nullement les habitudes d'un rebelle. Jamais homme même ne parut en général moins disposé à fronder les institutions ou les usages et ne se plia de meilleure grâce à toutes les exigences du savoir-vivre. Très-jaloux au fond de son indépendance et de son repos, aussi bon ménager de son temps que de ses plaisirs ou plutôt de ses distractions, — car tout plaisir étranger à l'art n'eut guère à aucune époque le pouvoir de troubler son cœur, encore moins de le passionner, — il n'hésitait pas cependant à sacrifier libéralement au monde ce qu'il n'eût pu lui refuser sans imprudence ou sans maladresse. Par quelques amabilités bien placées, par quelques heures passées avec à-propos dans les milieux où il était prophète et même, le cîis échéant, dans les salons où il ne l'était pas, il savait habilement entretenir les faveurs acquises ou gagner, à force d'esprit et d'avances délicates, celles qu'on eût été encore tenté de lui marchander.
Il y avait loin de cette politique courtoise et de cette souple urbanité du maître à l'intolérance refrognée des disciples, à leur roidcur ou à leurs préventions envers quiconque avait^ si peu que ce fût, la mine d'un adversaire. Aussi la surprise était-elle grande chez les gens qui rencon-
i5 — Iraient accidentellement Delacroix de le trouver à la fois si dissemblable à ce qu'ils s'étaient figuré de lui-même et si parfaitement en désaccord par sa modération personnelle avec le ton tranchant et les procédés agressifs de ceux donl on le croyait l'instigateur ou le complice. En l'entendant louer les écrivains français du XVII" et du XVIIP siècle dans des termes que n'eût pas désavoués le classique le plus endurci et opposer pieusement les exemples légués par eux, bien plus les préceptes mêmes de Boileau, à certaines prétentions de la littérature moderne ; en lisant dans la Revue des Deux-Mondes ou dans le Moniteur ses articles si sages, presque trop sages par moments, sur le Bemi, sur r Enseignement du dessin, sur Poussin, on se prenait à oublier que ce zélé défenseur des règles et du bon ordre en toutes choses avait dans la pratique de son art un goût plus aventureux et des maximes moins rigoureuses.
Je me trompe : on ne l'oubliait pas toujours là où Delacroix réussissait le mieux par les qualités de son esprit puisque, dans un salon où l'on écoutait ordinairement avec un vif plaisir sa parole, il avait un soir à essuyer ce conseil dont la niaiserie même pouvait d'ailleurs excuser jusqu'à un certain point l'impertinence : « D'où vient, lui disait un officieux qui se croyait charitable, que, spirituel et bien élevé comme vous êtes, vous paraissiez dans vos tableaux rechercher si peu les suffrages des honnêtes gens? Il ne dépendrait que de vous de les obtenir en prenant une bonne fois le parti de laisser là les sujets mélodramatiques ou vulgaires, d'humaniser votre manière de peindre, surtout de soigner davantage votre dessin. Croyez-moi, vous devriez songer à cela. »
Que l'on suppose un compliment de cette sorte adressé à quelque artiste d'humeur moins facile, à Ingres par exemple; on devine de quel air il eût été reçu et quelles paroles enflammées de colère eussent sur-le-champ vengé l'offense et puni l'offenseur. Delacroix jugea qu'en pareil cas le sourire était une réponse suffisante, et, sans descendre à une explication dont le sens eût échappé sans doute à l'intelligence de son interlocuteur, il se contenta de remercier celui-ci avec une tranquille ironie du témoignage d'intérêt qu'il voulait bien lui donner.
Il ne lui arrivait pas toujours, il est vrai, de se résigner aussi galamment à l'ignorance ou à l'injustice. Lorsque l'une ou l'autre, au lieu de n'éprouver que sa patience, menaçait d'atteindre sa dignité, il n'usait plus, tant s'en faut, de ces tempéraments ou de ces réticences; il n'hésitait pas alors à résister en face et repoussait aussi fièrement une injure calculée qu'il s'était, dans d'autres circonstances, philosophiquement épargné la peine de châtier la sottise involontaire. Vers la fin du Salon de 1827, un homme qui remplissait à cette époque les plus hautes fonctions dans l'administration des beaux-arts crut devoir prévenir Delacroix que, « s'il ne changeait pas de manière ; » — ce furent les termes mêmes dont ce personnage se servit, — il se verrait irrévocablement exclu de la liste des peintres employés par l'Etat. « Soit , répondit Delacroix ; rien au monde, fût-ce la certitude de mourir de faim, ne m'empêchera de rendre les choses telles que mes yeux les aperçoivent et que mon intelligence les comprend. » Et il écrivait, vingt ans plus tard, en se rappelant cette entrevue : « La suite en fut déplorable. Plus de tableaux achetés,
plus de commandes pendant plus de cinq ans. Il ne fallut pas moins que la révolution de i83o pour donner cours à d'autres idées. Sans parler de la question d'argent, qu'on juge de ce que fut pour moi un pareil chômage dans un moment où je me sentais capable de couvrir de peintures une ville entière ! Non pas que cela ait refroidi mon ardeur ; mais il y eut beaucoup de temps perdu en petites choses, et c'était le plus précieux. »
Ces cinq années que Delacroix regrettait ainsi d'avoir incomplètement remplies virent naître pourtant quelquesunes de ses œuvres les plus justement célèbres aujourd'hui : la Mort de Marino Faliero, entre autres ; le Tasse à F hôpital des fous; V Amende honorable, qui, au point de vue de l'effet pittoresque, soutiendrait la comparaison avec les plus beaux intérieurs de Granet; enfin ce tableau d'une composition si hardiment tumultueuse et, par cela même, si bien appropriée au sujet, d'un aspect si saisissant par l'expressif désordre des lignes et par l'emploi en quelque sorte tragique du clair-obscur, le Meurtre de l'évêque de Liège pendant le banquet de Guillaume de la Marck. Peut-être, malgré les éloges accordés, dit-on, par Gœthe au travail de son traducteur, conviendrait-il de ne citer que pour mé moire une suite de dix-sept lithographies sur Faust, dans lesquelles, à force de vouloir prouver l'originalité de cette .c manière » , si délibérément condamnée en haut lieu, Delacroix n'a pas craint, il faut l'avouer, de pousser la démonstration jusqu'au sophisme.
Quoi qu'il en soit, et quelque secondaires que Delacroix lui-même les jugeât dans l'ensemble de ses ouvrages, les tableaux ou les dessins qu'il produisit à l'époque où, comme
— i8 — il le disait, l'administration des beaux-art» luifa refusait le pain et le sel » , ces nombreuses compositions sur des sujets de son choix attestent, outre la ferme indépendance du peintre, une assiduité au travail qui sera jusqu'à la fin le besoin principal et comme la condition nécessaire de sa vie.
L'histoire de Delacroix, en effet, est tout entière celle de ses efforts quotidiens pour s'assurer dans une studieuse retraite les moyens de s'écouter de près. « Les artistes sages , écrivait-il dès l'âge de vingt ans , sont ceux qui jouissent incessamment de leur âme et de leurs facultés. » Nul mieux que lui n'a pratiqué cette sagesse , nul n'a plus habituellement goûté cette saine volupté de la solitude et du travail. Sauf la part que, dans sa jeunesse surtout, il crut devoir faire aux exigences du monde, quelles heures lui arriva-t-il jamais de prélever sur ses journées qui n'eussent directement pour objet l'art et les études qu'il comporte? Aussi, nous l'avons dit, rien de moins fécond en épisodes imprévus et en aventures, rien de plus méthodiquement uniforme, rien de moins romanesque, en un mot, que la vie de ce romantique. Elle forme un singulier et bien honorable contraste avec les jactances ou les bizarreries dans la conduite par lesquelles plus d'un adepte de la secte croyait s'imposer à l'attention de la foule ou se venger des résistances de l'opinion. Dans cette vie sévère sans tristesse, laborieuse sans ostentation , glorieuse même avec simplicité , tout exprime l'élévation et la virilité de l'esprit, comme, malgré l'ardeur de son imagination , l'artiste chez Delacroix dcmeui^e invariablement supérieur aux passions et aux entraînements de parti. Ceux qui, confondant sa propre cause
avec les ambitions affichées ou les intrigues nouées à côté de lui, lui prêtaient l'intention de renier tout le passé de l'art français, d'en réformer toutes les conditions, d'en abroger toutes les gloires, ceux-là le calomniaient sans le vouloir ou lui savaient gré d'un courage que. Dieu merci, il n'avait pas.
Telle était cependant l'erreur que commettaient beaucoup d'admirateurs de Delacroix à l'époque où la crise romantique n'avait pas encore dépassé ce qu'on pourrait appeler la période de l'enthousiasme aigu. Un peu plus tard, la fièvre était tombée ; mais, avant que cette réaction salutaire se fût opérée dans les esprits, que de temps et d'efforts dépensés pour faire croire aux autres ou pour se persuader à soi-même que la révolution entreprise ouvrait une ère absolument nouvelle, et que l'art désintéressé de tout le reste, « l'art pour l'art », comme on disait alors, devait désormais constituer l'unique principe de la religion esthétique !
Delacroix, dont les exemples et le talent étaient bruyamment invoqués à l'appui de ces hérésies, Delacroix n'entendait pas plus le progrès à ce prix qu'il n'acceptait en fait le rôle de sectaire. Il voulait bien rompre avec certaines habitudes, avec certaines routines tout au moins, et, dans lamesure de ses forces, travailler au renouvellement de l'artnational; mais il n'avait garde pour cela de donner raison à ceux qui, sous prétexte de corriger les abus, commençaient par abolir les lois, ou qui, tout en affectant de se ranger sous son autorité, s'en emparaient en réalité comme d'une arme de guerre pour la faire servir à leurs fins. « Je me suis trouvé, écrivait-il à ce sujet, et je me trouve encore dans une sin-
gulière position. La plupart des gens qui ont pris mon parti ne voulaient, au fond, que prendre le leur et combattre pour leurs idées, si tant est qu'ils en eussent, en faisant de moi une espèce de drapeau. Ils m'ont enrégimenté, bon gré mal gré, dans la coterie romantique ; ce qui signifie que j'étais responsable de leurs sottises, et ce quia beaucoup ajouté, dans l'opinion, à la liste de celles que j'ai pu faire. »
On le voit, si Delacroix se résignait en apparence, il ne consentait nullement à aliéner pour cela sa liberté d'action et à se comporter à la façon de ces chefs qui, dociles serviteurs de leurs soldats, font mine de les dix'iger alors qu'en réalité ils les suivent. D'ailleurs, affable et prévenant envers tous, se prêtant sans difficulté, mais ne se donnant tout à fait que rarement et à bon escient, Delacroix sauvegardait d'autant mieux son indépendance qu'il semblait moins, vis-à-vis de ses amis ou de ses ennemis, prendre à tache de la défendre. Il lui suffisait, pour la satisfaction de ses ambitions comme pour le repos de sa conscience, que le libre usage lui restât de son talent et de son temps ou que les occasions se présentassent de rencontrer dans la nature quelque élément d'étude imprévu, quelque nouvelle donnée pittoresque.
Ce fut une bonne fortune de ce genre que lui procura, en i832, son séjour de plusieurs mois dans le Maroc, où il avait accompagné M. le comte de Mornay, chargé par le govivernement français d'une mission diplomatique. Depuis trente ans, bien. des peintres de notre pays ont, après Delacroix, visité cette terre d'Afrique. Parmi ceux qu'elle a le mieux et le plus récemment inspirés, est-il besoin de
citer ce jeune Henri Regnault, de qui l'on ne peut, ici comme partout, prononcer qu'avec émotion le nom consacré par les souvenirs d'un rare talent moissonné dans sa neur et par la majesté d'une mort héroïque, et cet autre artiste d'élite, Eugène Fromentin, qui succombait il V a quelques semaines? Artiste deux fois privilégié, dont la souple intelligence a eu le secret de toutes les grâces littéi'aires aussi bien que de toutes les finesses pittoresques, et qui, par un don sans précédent peut-être, a su décrire dans une langue exquise les sites ou les mœurs du pays que son pinceau représentait si délicatement à nos yeux! Plus d'un encore entre les peintres qui honorent présentement notre école a dû au séjour dans les mêmes lieux et à l'étude des mêmes modèles une part de son talent ou de sa renommée ; mais nul avant Delacroix n'avait eu le mérite de découvrir la mine qui devait être de nos jours si heureusement exploitée, comme nul après lui n'a réussi à faire oublier la puissante habileté avec laquelle il s'en était d'abord approprié les richesses. Ce que, sous des formes différentes, mais avec un succès pareil, Decamps tentait vers la même époque pour nous initier à la connaissance de l'Orient, Delacroix l'entreprenait pour nous révéler les contrées africaines et les coutumes énergiques ou fastueuses, barbares ou raffinées, de leurs populations. Or il n'y avait pas là seulement pour le peintre une tâche toute nouvelle ; il y avait pour son talent l'occasion d'un développement heureux et des leçons qui, en réformant ù quelques égards les habitudes passées, devaient avoir. sur l'avenir de ce talent une influence considérable.
Jusqu'au jour où il débarquait à Tanger, le peintre de
lanl de scènes étrangères à l'histoire ou aux mœurs do notre pays n'avait quitté la France qu'une seule fois, pour une courte excursion à Londres. Encore ce voyage entrepris dès les premiers jours de l'insurrection romantique avait-il eu un caractère et un objet tout de circonstance. Les lettres que Delacroix écrivait alors prouvent qu'il n'avait guère vu et voulu voir en Angleterre que les tableaux de Lawrence et de Constable : sa correspondance datée, sept ans plus tard, du Maroc le montre, au contraire, étudiant, en dehors de toute préoccupation d'école, la nature qu'il a devant les yeux. « Imagine-toi, écrit-il à l'un de ses amis, ce que c'est que de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues ou raccommodant leurs savates, des personnages consulaires, des portraits vivants de Caton, auxquels il ne manque pas même l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde. Ces gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, ils dorment, et où ils seront un jour ensevelis. Ils ont l'air aussi satisfaits que Cicéron pouvait l'être sur sa chaise curule. Je te le déclare, vous ne pourrez jamais croire à ce que je vous rapporterai, et cependant ce sera bien loin de la vérité, de la noblesse de ces types. L'antique n'a rien de plus beau. »
Est-ce à dire qu'en subissant l'empire de ces spectacles et de ces enseignements inattendus, Delacroix ait été conquis et dominé au point d'abjurer les croyances de sa jeunesse, de renoncer du jour au lendemain à la méthode qu'il s'était faite? Non, il n'y eut chez lui ni conversion quant au fond des doctrines, ni transformation matérielle ; il n'y eut pas, à proprement parler, un de ces changements de ma-
nière qui accusent dans la vie d'autres maîtres un parti pris de renouvellement et, quelquefois, de contradiction ouverte avec le passé. Tout se borna à un progrès dans le sens des aspirations accoutumées, mais ce progrès fut décisif. Sans aller, il est vrai, jusqu'à supprimer certaines imperfections inhérentes ;\ la nature même du talent de l'artiste, il acheva d'en faire ressortir les hautes qualités et d'en utiliser pleinement les aptitudes.
Delacroix, qui se jugeait lui-même avec autant d'équité et de finesse qu'il en apportait dans ses jugements sur autrui, Delacroix se rendait bien compte de l'expérience et de la certitude acquises quand il écrivait peu après son retour du Maroc : « Ma palette n'est plus ce qu'elle était; elle est moins brillante peut-être, mais elle ne s'égare plus et ne m'égare plus. C'est un instrument qui ne joue que ce que je veux lui faire jouer ». On sait quels accords, — le mot semble permis à propos de peintures aussi brillamment harmonieuses, — on sait quels riches effets, oserai-je dire quelles sonorités de couleur? Delacroix a tirés de cet instrument docile: soit qu'il lui demande, comme le jour où il peint \^ Noce juive, de moduler les fraîcheurs intenses de l'ombre et les radieuses gaietés de la lumière , soit qu'il s'en serve pour déduire les uns des autres les tons les plus variés, pour assouplir et associer sans secousse, sans dissonance, les notes pittoresques les plus contraires, depuis le chatoiement des ors, des pierreries, des somptueuses étoffes de soie jusqu'à la blancheur mate ou la teinte bronzée des carnations; depuis le poli des murs revêtus de faïence ou l'éclat métallique des armes, des harnachements, jusqu'aux sourdes demi-teintes qui apaisent et enveloppent
— o4 — les détails d'une tenture ou les bigarrures d'un tapis. Les Femmes d Alger, qui furent exposées au Salon de i834 et qui aujourd'hui occupent, ainsi que la Noce juive, une place légitime au Louvre à côté des œuvres des maîtres, les Convulsionnaires de Tanger, la Fantasia arabe, plusieurs autres toiles du même genre montrent assez la sagacité profonde du coloriste et son habileté consommée en pareil cas; mais ce n'est pas seulement quand il s'applique à la représentation des scènes de cet ordre que le talent de Delacroix donne la mesure du progrès accompli. Dans tout ce qu'il produira désormais il se ressentira des informations prises ou des impressions reçues par l'artiste pendant son voyage au Maroc. La mer, par exemple, dont mieux qu'aucun autre peintre d'histoire peut-être Delacroix a compris et rendu la majesté calme ou les colères, cette mer à laquelle il a assigné un rôle principal et si émouvant dans le Naufrage de Doji Juan, dans Jéstis endormi pendant la tempête, l'aurait-il représentée avec autant d'ampleur et de justesse sans l'occasion qu'une travei^sée de plusieurs jours lui avait procurée d'en contempler à loisir les phénomènes? Et cette science de la pondération dans l'emploi des éléments décoratifs qu'attestent ses grands travaux de peinture monumentale, — le Plafond de la galerie d Apollon entre autres et, avec plus d'évidence encore, les voûtes du Salon du roi, dans le palais de l'ancienne chambre des députés, — cet art d'équilibrer l'effet général par la répétition à une distance calculée des mêmes tons ou par le rapprochement logique des tons intermédiaires, n'est-ce pas en ^ partie à ce qu'il avait vu en Algérie ou à Tanger que Delacroix a dû d'en savoir si bien discerner les principes et
d'en posséder si sûrement les secrets? Lui du moins n'hésitait pas à le reconnaître quand il déclarait, même au risque d'exagérer un peu à cet égard la gratitude, que .( les tapis du Maroc lui en avaient appris sur les vraies conditions de la peinture décorative au moins autant que les chefs-d'œuvre les plus renommés » .
A la vérité, Delacroix n'entendait expliquer par là que des progrès d'un ordre tout spécial, et, comme s'il pressentait l'objection que l'on pourrait encore tirer contre son talent de certaines incorrections persistantes dans le dessin ou dans le style, il écrivait un jour sous la forme assez transparente d'ailleurs de considérations générales : « Savoir aimer le beau dans les œuvres des hommes, c'est savoir accepter d'inévitables imperfections. Chez les coloristes surtout, les qualités ne s'achètent que par des défauts nécessaires...... C'était dans un article consacré
à Rubens que Delacroix s'exprimait ainsi; serait-il fort téméraire de supposer que, tout en plaidant la cause du grand maître d'Anvers, il ne laissait pas de songer un peu à défendre par la même occasion la sienne?
Quoi qu'il en soit, « nécessaires » ou non, les imperfections que peuvent présenter les œuvres de Delacroix dans la seconde moitié de sa vie se trouvent bien compensées et au-delà par les mérites dont ces œuvres sont pourvues pour tout ce qui tient à l'expression dramatique ou poétique ; par ce don particulier au peintre de déterminer le sens d'une scène, d'en caractériser l'esprit et la physionomie morale au moyen d'un coloris aussi éloquent, aussi persuasif que l'art même avec lequel la scène est inventée et disposée : art tantôt brillant, tantôt profond, toujours
original, dont il serait superflu de relever ici des témoignages présents à la mémoire de tous. Il suffira de nommer en passant quelques-unes de ces œuvres si justement appréciées aujourd'hui, la Bataille de Tailleboiirg et laPrise de Constantinople par les croisés, au musée de Versailles, la tragique Pietà que possède l'église de Saint -Denis du Saint-Sacrement à Paris, Sainl-Sébastien, la Justice de Trajan, enfin cette Médée furieuse, le tableau d'histoire le plus complet peut-être qu'ait laissé Delacroix, comme les peintures du Salon du l'oi semblent mériter le premier rang parmi ses compositions décoratives.
Dans des travaux de moindres dimensions, que d'autres preuves Delacroix n'a-t-il pas l'ournies de l'abondance de ses idées, et de cette faculté, plus remarquable chez lui que chez aucun peintre coloriste, d'adapter exaclemeni sa couleur aux caractères du sujet qu'il traite ! Peut-être même, ses tableaux de chevalet précisent-ils, mieux encore que ses grands ouvrages, les qualités qui lui appartiennent et le genre d'admiration qu'on lui doit ; peut-être les réserves qu'autoriserait telle peinture murale ou telle vaste toile signée de son nom cessent-elles absolument d'être légitimes en face d'oeuvres comme le Naufrage de don Juan, Hamlet , — ce héros de sa prédilection qui devait si souvent l'inspirer et dont il a traduit les rêveries ou les souffrances dans une suite de lithographies aussi profondément pathétiques que les scènes peintes par lui sur le même sujet, — la Mort de Valentin, la mort dOphélia, le Prisonnier de Chillon, — pour n'en citer que quelques-unes parmi ces nombreuses compositions qui participent à la fois du tableau d'histoire par l'élévation de la pensée, dç
l'esquisse par la vivacité du faire. Ailleurs, et dans d'autres proportions, l'image des formes peut quelquefois paraître équivoque ou vacillante ; ici, en raison même de l'exiguïté relative du champ et des conditions nécessairement sommaires de l'exécution, elle prend un caractère de décision qui supplée à tout, qui vivifie tout, ou qui du moins permet de tout pressentir au-delà des indications matérielles auxquelles s'est arrêté le pinceau.
Cependant le moment approchait où cette longue série de travaux allait se clore, où cette existence si laborieuse et si féconde ne serait plus pour nous qu'un souvenir. Lorsque Delacroix fut atteint de la maladie à laquelle il devait succomber, il venait à peine d'entrer dans la vieillesse ; mais il y avait bien des années déjà que sa constitution, naturellement frêle et de plus en plus affaiblie par l'excès du travail, ne résistait qu'à grand'peine aux fatigues qui la minaient ou aux graves accidents qui menaçaient fréquemment d'en achever la ruine. La maladie devenait-elle trop pressante et la réclusion, même complète à Paris, un moyen de traitement insuffisant; Delacroix recourait à un séjour dans quelque station thermale où il s'efforçait, disait-il, « de se raccommoder tant bien que mal pour durer encore un peu ».
Il ne fit guère d'autres voyages pendant les vingt dernières années de sa vie. Lui qui ne visita jamais l'Italie et qui, sauf quelques jours consacrés à une tournée en Belgique et en Hollande, ne pouvait trouver le temps d'aller étudier dans leur pays même les maîtres qu'il admirait le plus, il se plaignait, il se reprochait presque de dépenser sans profit pour son art de longues semaines aux Eaux-
Bonnes, à Ems ou à Plombières. Qu'était-ce donc quand par hasard il lui arrivait de sacrifier à d'autres soins que celui de sa santé une petite partie de ce temps qu'il voulait donner tout entier au travail! La plus courte excursion à la campagne, même pour visiter ses plus chers amis, M. Berrver par exemple, qui réussissait quelquefois à l'attirer à Augerville, le moindre congé qu'il s'était accordé d'abord comme un délassement nécessaire, devenait bientôt à ses yeux un larcin dont le remords le troublait dans le calme et au milieu des beautés qui l'environnaient. « Mon oisiveté me gâte tout, écrivait-il un jour de Nohant où il recevait l'affectueuse hospitalité de M™° Sand; je lis, mais ce n'est pas un travail. Il me semble qu'il est indispensable d'avoir fait sa tâche pour jouir en conscience des biens que la nature nous présente. Je me demande comment un homme désœuvré a de véritables plaisirs. Ne faut-il pas les acheter par un peu de gêne et même de souffrance?»
Aussi ne manquait-il pas, toutes les fois qu'il le pouvait, de s'en procurer à ce prix. Les mois d'été que, depuis 1854, Delacroix passait dans sa petite maison de Champrosay, près de Draveil, ne faisaient que déplacer le centre de ses occupations, sans changer pour cela ses habitudes, et ce n'était, — ses lettres nous l'apprennent, — qu'après toute une matinée donnée à « la chère besogne » qu'il se croyait chaque jour le droit de sortir de son atelier. Les premiers symptômes du mal qui allait le tuer vinrent le surprendre dans cette solitude studieuse. Transporté aussitôt à Paris, il y languit pendant quelques semaines. Il y expirait le 1 3 août 1 863.
Lorsqu'on examine l'ensemble des œuvres d'Eugène De-
lacroix, comment ne pas être frappé, avant tout, de la persistance des inclinations que ces œuvres expriment? Et cependant jamais peintre a-t-il plus que celui-là travaillé sur des sujets d'ordres différents? Depuis les scènes évangéliques jusqu'aux anecdotes empruntées aux mœurs contemporaines en Orient, depuis les thèmes fournis par les fables antiques ou par les légendes du moyen âge , par la poésie ou par le drame, par l'histoire ou par le roman, jusqu'aux scènes dont les animaux sont les seuls héros, jusqu'aux marines, aux paysages, aux fleurs même, — Delacroix a tout abordé, tout rendu, mais avec l'originalité intraitable de son sentiment ou, pour parler plus exactement, de sa passion.
La passion : telle est en effet la faculté dominante et comme la raison d'être de ce talent plus puissant par l'énergie spontanée de ses enthousiasmes que par la rigueur préconçue de ses calculs. Agité au jour le jour par le tourment du vrai sous toutes ses formes plutôt qu'aguerri à l'avance par la science intime et la possession du beau , plutôt nerveux que foncièrement robuste, moins naturellement ému en un mot qu'avide d'émotions, le génie de Delacroix est de ceux qui tirent leur éloquence des inquiétudes mêmes qui les travaillent, des souffrances quelquefois auxquelles les condamne l'incertitude ou l'insuffisance des ressources dont ils disposent; mais il est de ceux aussi qui ne permettent pas le soupçon d'une ruse, d'un accommodement avec soi ou avec autrui, d'une capitulation quelconque de conscience, et qui, se donnant fièrement pour ce qu'ils sont, ennoblissent jusqu'à leurs erreurs par la mâle sincérité avec laquelle ils les commettent.
Delacroix, de son vivant, a rencontré bien des résistances injustes, bien des inimitiés ardentes, en même temps et par cela même qu'il suscitait, il faut le redire, des admirations irréfléchies souvent jusqu'à l'engouement. Les uns ne voulaient voir en lui que le prophète de la destruction, une sorte d'antechrist venu dans le monde des arts pour en ruiner les croyances et en précipiter la fin ; aux yeux des autres, il accomplissait la mission d'un vengeur de tous les préjugés présents, d'un rédempteur de tous les péchés passés. Que devait-il rester, que reste-t-il aujourd'hui de ces partis pris excessifs, de ces exagérations en sens contraire? L'opinion s'en est à bon droit désintéressée; le public en a perdu à peu près le souvenir pour se rappeler seulement et pour honorer comme il convient un grand nom et un grand talent. Il a fait. Messieurs, ce que vous faisiez vous-mêmes il y a vingt ans, quand vous admettiez Delacroix à siéger parmi vous : il lui a donné place à côté des représentants les plus illustres de notre art national et reconnu son droit de cité là où, assez récemment encore, plus d'un se fût à peine hasardé à invoquer pour lui le droit d'asile.
Il n'y a eu que stricte justice en cela. Quelles que puissent être les prédilections particulières pour d'autres talents et pour d'autres travaux, quelque doctrine que chacun professe sur les conditions du beau et sur les moyens de le formuler, nul ne saurait sans aveuglement, .sans ingratitude même, déprécier l'héritage de gloire dont Delacroix a enrichi notre siècle et notre pays. A l'heure présente surtout, dans ce moment d'indécision et de trouble où tant d'artistes ne songent guère qu'à con-
— 3i — sulter les signes du temps et mettent leur ambition à la remorque des goûts ou des succès d'autrui, l'exemple est bon à proposer et la mémoire profondément respectable d'un homme qui, entre autres mérites, a eu celui de rester loyalement fidèle à lui-même. Sans prétendre établir une comparaison à tous égards impossible entre le peintre de ï Apothéose d Homère et le peintre de Dante et de Médée, on peut dire que celui-ci, comme Ingres, n'a jamais dévié de sa route et que, malgré ses inquiétudes extérieures, il n'a au fond jamais douté.
Complet ou non, absolu ou relatif, un pareil talent est assurément de haute race, comme l'àme d'un pareil artiste a, dans l'acception la plus élevée du mot, une indiscutable probité : j'entends cette vertu faute de laquelle l'art, si séduisantes ou si solennelles qu'en soient les formes, cesse d'être rigoureusement honnête puisqu'il est exercé sans conviction. Si donc Delacroix a été un grand peintre et s'il commande l'admiration à ce titre, c'est sans doute parce qu'il a joint une habileté insigne à l'éclat de l'imagination ; mais c'est aussi et surtout parce que, à l'exemple de tous les vrais maîtres, il n'a jamais voulu dire que ce qu'il croyait, traduire que ce qu'il avait senti, et que, même au risque de pousser la franchise jusqu'à l'imprudence, il a toujours eu à cœur de se découvrir et de se livrer tout entier.
Paris. Typographie de Virmia-Didot et C", iinpriir.ci.rs <le IMnslilut, nie Jacol., 50.
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