‹ BrochuresChapitre 2 sur 7 · IV&-L · texte numérisé non relu

IV&-L

Sf '■^^

lu ^À(^ fln

^B, kPPmt

^^I^Sk^^v^^—^ ^^

^ ^^vH^ftjgjyYL^ï^^

y^y ^^L/' m^^ VP*

.'al

;)®9®99999aa999a99®999999999999999999a9999999999999a9a

loecceeeeeeeec6(S@eeië%;gee.<;£e£ee99S93333933999»3933993334'3

INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

JEAN-JOSEPH PERRAUD

M. LE V^-^ HENRI DELABORDE

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE

Lue dans la séance publique annuelle du 20 octobre 1877.

PARIS TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET C

IMPRIMEURS DE L'iNSTITCT DE FRANCE, RUE JACOB, 56

M DCCG LXXVII

ïseeseeeese&seeeeeceececeeesv

INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

JEAN-JOSEPH PERRAUD

PAR

M. LE V" HENRI DELABORDE

SECRiiTiIRE PERPÉTUEL DE L'iCADÉMlE.

Lue dans la séance publique annuelle du '20 octobre 1877.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET G

liMPRlMEI.'nS DE l'institut de FRANCE, RUE JACOB, 50

M D CGC LXX^l

INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

JEAN-JOSEPH PERRAUD

M. LE V" HENRI DELABORDE

SECRÉTURB PERPÉTTEL DE L'ACiDÉMlK

Lue dans la séance publique annuelle du 20 octobre 1877.

Messieurs,

L'existence tout entière de M. Perraud, cette vie à la fois si uniforme et si pleine dont j'ai à recueillir les souvenirs devant vous, peut se résumer dans un seul mot — le travail : le travail poursuivi sans relâche, sans concession ni distraction d'aucune sorte, depuis le temps où Perraud enfant entreprenait de deviner par la seule force de ses instincts ce que personne autour de lui n'était en mesure de lui enseigner, jusqu'à l'époque où, d'artisan devenu

artiste, et bientôt artiste célèbre, il s'imposait, à ce titre même, des efforts plus énergiques encore et des devoirs plus rigoureux. Quiconque a vu de près notre vaillant confrère sait de reste avec quel invariable courage il s'est dévoué à chacune des taches choisies ou acceptées par lui; avec quel mélange viril de fermeté et de passion, de volonté réfléchie et d'ardeur naturelle, il affrontait les difficultés de la vie, quelles qu'elles fussent; mais ceux-là ne le connaîtraient qu'à demi qui ne jugeraient de lui que par les œuvres de sa main et qui, pour apprécier son talent, se contenteraient d'en admirer seulement les preuves tout extérieures et les témoignages matériels.

A quoi servirait d'ailleurs d'insister ici sur les titres publics, sur les mérites reconnus de ce talent? Plusieurs des sculptures qu'a laissées Perraud n'ont-elles pas été consacrées par un succès irrévocable, par ces suffrages d'élite qui ne font que devancer le jugement de la postérité? Il "serait aussi superflu sans doute de rappeler à votre souvenir le Faune et Bacchm par exemple, ou le Désespoir, que de recommander à votre estime ce qu'il y a dans de pareils ouvrages de sentiment robuste et de science profonde. Toutefois, avant l'époque où Perraud livrait à nos regards ces nobles marbres, que de durs moments n'avaitil pas eu à traverser, que de privations à subir, que de luttes à soutenir contre les tristesses de l'isolement ou les périls de la pauvreté !

C'est d'abord, sous l'humble toit qui l'a vu naître, le mauvais vouloir qu'on lui oppose, l'impuissance où l'on est de reconnaître, de soupçonner même sa vocation; c'est ensuite, lorsqu'il a eu quitté son village, le manque des

ressources nécessaires pour s'assurer le pain de chaque jour; c'est enfin, quand Perraud, déjà en voie de progrès, a conscience de l'avenir promis à son lalent, la difficulté plus grande encore de subvenir dans le présent aux modiques dépenses qu'exigent ses études. Certes les exemples de faits analogues ne sont pas rares dans l'histoire de 1 art. Combien de peintres ou de sculpteurs renommés dont la biographie s'ouvre par le détail des résistances qu'ils ont eu à vaincre ou des cruelles épreuves que la misère a imposées à leur jeunesse! Il en est peu toutefois pour qui les commencements aient été plus pénibles, aussi pénibles même qu'ils le furent pour Perraud, et les conditions d'origine, d'éducation, de milieu, aussi contraires en apparence au développement des facultés personnelles.

La plupart d'entre eux avaient, à défaut d'autres secours, quelques exemples devant les yeux, quelques traditions plus ou moins sûres léguées par leurs devanciers. Giotto lui-même, si naturellement inspiré qu'il fût, pouvait, avant sa rencontre avec Cimabue, trouver aux lieux où il était né de quoi alimenter sa passion instinctive et instruire jusqu'à un certain point son génie. Les peintures, les enluminures, si l'on veut, qui couvraient les murs de l'eglise de Vespignano ou ceux des couvents voisins lui avaient permis de pressentir quelque chose des procédés mêmes et de l'emploi qu'on en pouvait faire. 11 n'en allait pas ainsi. Messieurs, pour votre futur confrère. Toutes ses ressources étaient en lui et ne pouvaient d'abord être fécondées que par lui. L'église même manquait dans ce modeste village de Monay où Jean-Joseph Perraud avait reçu le jour le 26 avril 1819, et les Cimabues de l'époque ne son-

geaient guère à s'aventurer au fond des vallées du Jura pour y recruter des élèves. Par quelle étrange suggestion du sentiment, par quel privilège inné de l'intelligence, ce petit paysan, qui n'a jamais eu l'occasion de voir ni une statue, ni une œuvre de sculpture quelconque, s'avise-t-il, tout en gardant ses moutons, d'inventer un art à son usage, et, comme cet autre enfant à qui, deux siècles auparavant, des « barres » et des « ronds » avaient suffi pour la révélation des mathématiques, réussit-il à se créer, en même temps que des procédés de travail, un commencement de science ou tout au moins de savoirfaire? Perraud, — c'est lui-même qui nous l'apprend dans des notes qu'il a laissées sur la première moitié de sa vie, — Perraud n'avait pas dix ans qu'il modelait, au hasard de sa fantaisie ou à l'imitation des types qu'il rencontrait, des figurines, des fleurs, des objets de toute espèce. « L'été, dit-il, étant berger, je faisais avec de la terre glaise prise au fond des fossés ce qui me traversait l'esprit, des soldats... un bourgeois que j'avais vu passer »; ou bien, sans autre outil qu'un mauvais couteau, il taillait dans le bois des simulacres de « charrues », de « voitures » et, ajoute-t-il, peut-être avec un certain i^essouvenir de l'orgueil autrefois éprouvé, jusqu'à « des pantins remuant les yeux».

Tout n'était pas succès néanmoins, tout n'était pas joie pour l'auteur de ces menus essais plastiques. A force de s'absorber dans l'exécution de l'œuvre présente ou dans les rêves de son imagination, il ne laissait pas d'oublier assez souvent ce qu'il avait à faire d'autre part, et il arrivait que les animaux confiés à sa garde se fourvoyaient jusqu'au dernier dans des prés qu'il aurait dii les empêcher d'en-

vahir. De là, sous forme de procès-verbaux, des plaintes et des réclamations adressées au père du coupable ; de là aussi, au retour de l'enfant, les réprimandes qu'il avait à essuyer, quand par bonheur les coups ne s'ajoutaient pas aux reproches. Hélas! le plus ordinairement ce n'était pas aux reproches qu'on s'en tenait, et le pauvre Jean-Joseph, outrageusement battu, ne finissait par rentrer à peu près en grâce que pour s'attirer, à quelques jours d'intervalle, les mêmes traitements en punition des mêmes fautes.

Cependant, si peu disposé que l'on fût dans la famille du petit berger à lui savoir gré de ses inclinations d'artiste et, en général, de ses aptitudes intellectuelles, on voulut bien, lorsqu'il eut atteint l'âge de dix ans, l'envoyer à l'école ou plutôt à ce qui en tenait lieu, car une école proprement dite n'existait pas plus à Monay qu'une église. Seulement, au commencement de chaque hiver, des journaliers à court d'ouvrage venaient des environs s'essayer, faute de mieux, au métier d'instituteurs. Moyennant un salaire mensuel dont le chiffre variait, suivant les cas, de lo à 12 sols, ils ouvraient dans quelque grange inoccupée une classe de lecture et d'écriture : après quoi , c'est-àdire à l'époque où le retour de la belle saison renvoyait aux champs maîtres et élèves, la classe se trouvait tout naturellement fermée, et ceux qui l'avaient tenue, laissant là leurs fonctions pédagogiques , s'engageaient à des métayers pour aller dans la montagne fabriquer des fromages.

En dehors de la chétive part d'instruction ainsi mesurée à son enfance, Perraud ne reçut rien qui pût l'approvisionner pour l'avenir; si bien que, lorsqu'à l'âge de dix-

sept ans il quitta son pays natal, il n'avait encore eu entre les mains que deux livres, — celui dans lequel on lui avait à peu près appris à lire, et le catéchisme dont il s'était servi dans l'église du village de Toulouse, près de Monay, pour se préparer à sa première communion. Et c'est ce même enfant qu'on avait laissé dans l'ignorance presque absolue de tout ce qui ne concernait pas le métier de vigneron auquel il était destiné, c'est ce même paysan dépourvu pendant si longtemps des plus vulgaires notions de la grammaire ou de l'histoire qui, un jour, à force de recherches patientes et d'études solitaires, sera devenu, en même temps qu'un artiste de premier ordre, un érudit et un lettré dans la plus sérieuse acception du mot! Lorsque, trop pauvre encore pour s'acheter des livres, il se sera créé un commencement de bibliothèque avec des transcriptions ou des extraits de ceux qu'il aura réussi à emprunter ; lorsque, un peu plus tard, quelques volumes acquis au prix des plus dures privations seront venus grossir ce premier trésor d'enseignements, Perraud, sa journée de travail manuel finie, consacrera chaque soirée, une partie de la nuit bien souvent, à d'ardents efforts pour regagner le temps perdu et pour se donner après coup, sans autre professeur que lui-même, cette éducation classique qui lui avait manqué à l'âge où d'ordinaire on la reçoit. Màle entreprise poursuivie pendant plusieurs années avec un acharnement incroyable, et dont les résultats de plus en plus significatifs apparaissent dans des lettres, dans des écrits de divers genres cjue la main pieuse d'un ami (i)

(1) M. Dantès.

a recueillis et qui seront prochainement publiés! — Maiâ revenons au temps, éloigné encore de cette période de progrès, où tout consiste pour Perraud à attendre, sans trop l'espérer, un changement dans sa condition et ses occupations actuelles.

On voulait, nous l'avons dit, faire de lui un vigneron. Il avait bien fallu qu'il obéît à la volonté de son père et qu'il se résignât, malgré ses inclinations sédentaires et la faiblesse de sa complexion, à des travaux qui eussent exigé, aussi bien que d'autres dispositions morales, un tempérament plus robuste. « Manquant de chaleur et de vitalité, a-t-il dit en se dépeignant lui-même à cette époque, jaune, frileux comme un fiévreux, j'étais toujours, les soirs d'été, dans les cendres du foyer; j'aurais voulu me fourrer dans le fourneau l'hiver. » Si souffreteux qu'il fût, il n'en devait pas moins chaque matin s'armer de la serpe et de la houe et passer de longues heures à planter des échalas ou à retourner la terre au pied des ceps; mais, tout en s'acquittant de sa tâche, Perraud songeait à celle qu'il se sentait bien plus propre à accomplir. Ce n'était pas qu'il nourrît alors la pensée formelle de devenir artiste. Dans sa parfaite ignorance de ce qui se passait au-delà des limites de son village, il ne savait même pas qu'il y eût des artistes de profession; ce qu'il savait seulement, c'est que le métier qu'on lui faisait faire laissait sans emploi le meilleur de ses facultés. Aussi, quand un jeune garçon de son âge, apprenti sculpteur en bois venu par hasard de Salins à Monay, lui eut offert ses bons offices pour lui procurer une place dans la boutique où il travaillait, Perraud crutil de tout son cœur avoir trouvé, avec la fin de ses inquié-

tudes présentes, le secret de son avenir. Il le crut si bien qu'il réussit presque à communiquer sa conviction à son père, et, le consentement de celui-ci une fois obtenu, le voilà, au printemps de i836, en route pour Salins, pieds nus il est vrai et la bourse vide, mais l'esprit plein de cette naïve confiance dans les bienfaits prochains de la vie qui supprime jusqu'au souvenir des maux ou des ennuis passés.

Tout d'ailleurs, au commencement du voyage, n'était-il pas autour de lui sourire et promesse? Tout ce qu'il avait devant les yeux, tout ce dont l'environnait au plus beau moment de l'année une nature en fête comme sa pensée ne semblait-il pas s'associer à ses émotions et lui parler de son bonheur? « C'était à la fin de la première semaine de mai, écrivait Perraud en se rappelant ce jour fortuné. La fauvette chantait... au sommet des haies vertes toutes ruisselantes de rosée... Sur les bords des prés la mésange à tète noire cherchait dans les troncs caverneux des saules un trou assez profond pour y loger sa prochaine et nombreuse famille, tandis que l'invisible rossignol, caché sous la feuillée fraîche, lançait depuis la première aube ses notes tantôt douces et lentes, tantôt précipitées »

A quoi devait aboutir en réalité la course entreprise sous l'empire de ces impressions poétiques et de ces joies attendries? A la triste arrière-boutique d'un menuisier-ébéniste chez lequel Perraud passa cinq ans, sans autre récompense de son travail que l'abri et la nourriture, sans autre profit, au point de vue de l'art, que l'expérience des procédés les plus rapides pour fabriquer, suivant les besoins des églises de Salins ou des environs, des devants d'autel, des taber-

nacles ou, le cas échéant, des panneaux avec les Instruments de la Passion. Il n'y avait pas là sans doute l'occasion de progrès fort décisifs. Ce fut bien pis quand, le temps de son apprentissage une fois (ini, Perraud con- ..édié par son patron dut aller à Lyon travailler chez un autre ébéniste qui ne lui donnait à faire que des pieds de fauteuil. A Salins du moins il trouvait dans la diversité même des taches exigées et quelquefois dans leur importance relative un certain intérêt, une sorte d'encouragement. Un jour, par exemple, il lui était arrivé de tadler dans le bois une figure de la Vierge et de faire ainsi acte d'artiste, ou à peu près; à Lyon, tout se réduisait pour lui à la besogne mécanique d'un ouvrier. Encore cette beso-ne ne laissait-elle pas souvent de lui manquer, surtout à partir du moment où il eut entrepris de mener de front avec ses occupations à l'atelier ses études à l'Ecole des Beaux- Arts de la ville. Perraud avait beau faire pour dédommager le patron qui l'employait; il avait beau, le jeudi et le dimanche, jours de fermeture de 1 école, redoubler d'énergie et d'activité, et, comme il le dit luimême « abattre devant son établi des journées de quinze à dix-huit heures, afin de regagner le temps dépense ailleurs- » un moment venait où l'on refusait de se prêter à ces accommodements, et le pauvre artisan, plus ou moins rudement mis sur le pavé, se voyait forcé de chercher n'importe où de l'ouvrage et de l'accepter, quelque maigre

que fût le salaire.

Perraud vécut à Lyon de cette vie misérable et tiraillée iusque vers le milieu de l'année 184^. A dater de cette époque, c'est à Paris qu'il travaille et que, tout en parta-

lO

géant son temps, comme par le passé, entre le métier qui le fait vivre et les études auxquelles il demande le développement de ses aptitudes d'artiste, il trouve par surcroît le moyen de tirer parti même de ses fatigues, même du loisir forcé qu'elles entraînent par instants : « Ce qui me faisait lâcher prise, dit-il, n'arrêtait que la machine et m'obligeait à réfléchir. Penser fortement, se rendre compte de tout, savoir pour ainsi dire par cœur ce que l'on se propose de faire, agir ainsi c'est aussi travailler, et de la plus fructueuse manière. »

Perraud, du reste, on le devine bien, ne se fiait pas outre mesure à l'influence de ces méditations. Il n'avait garde d'y rien sacrifier de ses essais pratiques, de ses efforts pour s'emparer du vrai en face et de haute lutte, pour prendre, comme il disait dans son langage d'ancien pâtre, « la nature par les cornes ». Admis dès son arrivée à Paris, dans l'atelier de MM. Ramey et Dumont, il y travaillait chaque jour avec une ardeur et une application dont ses anciens condisciples se souviennent, jusqu'à l'heure où sa besogne d'ouvrier le rappelait tantôl dans la boutique d'un menuisier, tantôt dans celle d'un sculpteur ornemaniste. Alors, reprenant bravement le rabot déposé la veille, il ne cessait de s'en servir que le soir pour s'armer de nouveau d'un ébauchoir ou d'un crayon et aller, à l'Ecole des Beaux-Arts, modeler ou dessiner d'après le modèle vivant.

C'étaient là, il faut l'avouer, des journées terriblement remplies, des journées de douze heures de travail en moyenne, sans compter le temps consacré par le jeune artiste aux lectures qu'il faisait, la plume à la main, chaque

soir. Et cependant, si laborieuses qu'elles fussent, ces journées ne lui inspiraient pas plus le désir du repos qu'elles ne lui donnaient la tentation de se plaindre. L'inaction, au contraire, dans les rares instants où Perraud s'y trouvait condamné, en arrivait presque à lasser son courage parce qu'elle lui rendait plus douloureusement présente la pensée de son isolement. « Par une coutume de la province, écrivait-il plus tard, je me figurais que les dimanches devaient être pour moi des jours de fête. Le dimanche, je mettais, à tout hasard, mes moins pauvres habits, et, une fois descendu dans la rue, j'entrais machinalement au Luxembourg, à la suite des promeneurs qui se dirigeaient vers la campagne. Arrivé à la hauteur de l'Observatoire, ne sachant de quel côté aller, tandis que je voyais tout ce monde en famille prendre différentes directions, je sentais mon cœur se serrer en reconnaissant que moi seul j'étais sans famille, sans amis, au milieu de tant de gens heureux. Alors, je retournais sur mes pas, et, la mort dans l'âme, je remontais dans ma mansarde, où je me renfermais pour tout le reste du jour. »

Qu'on ne s'y méprenne pas toutefois : même aux heures de ses plus profondes tristesses, Perraud n'était rien moins qu'un rêveur à la façon de René ou à'Obennann, un homme d'humeur à s'immobiliser dans la contemplation de ses souffrances, dans la volupté stérile d'une maladie morale <omplaisamment analysée. Il tenait, au contraire, qu'en pareil cas le mieux est de s'efforcer de guérir et, pour cela, de recourir à une hygiène tout autre que le régime des lamentations. Aussi n'épargnait-il pas en général les épigrammes à qui, soit dans la vie réelle, soit dans le do-

maine de l'imagination, lui semblait tenté d'ériger la langueur de l'àme en vertu et le désenchantement en religion. Certaine école littéraire en particulier, celle qu'il appelait sans façon « l'école des pleurards », excitait souvent sa verve railleuse ou, pour le moins, étonnait sa raison. Qu'il ait même à cet égard poussé parfois la sévérité un peu loin, — cela est possible, mais en tout cas cela s'expliquerait de reste. Habitué, comme il l'était depuis son enfance, à l'effort et à l'action, Perraud devait-il facilement excuser quiconque prétendait ou seulement paraissait s'y soustraire, et ne faut-il pas convenir que jamais homme n'eut mieux que celui-là le droit de montrer peu de sympathie pour le découragement et les souffrances oisives, peu de respect pour leurs apologistes?

Cependant, le temps s'écoulait. Malgré sa constante application au travail, malgré des progrès d'autant plus sûrs qu'ils s'étaient plus régulièrement accomplis, Perraud, à plus de vingt-cinq ans, en était encore à obtenir un premier succès dans les concours de l'Ecole. Ce ne fut qu'en 1845 qu'il réussit à être admis en loge; encore ne fut-il reçu que le dernier. L'année suivante, il est vrai, les épreuves d'essai lui procuraient un meilleur rang ; mais l'issue du concours ne lui devenait pas plus favorable. Enfin, en 18/47, ^pi'C'S une année consacrée à des efforts plus énergiques, à des études plus approfondies que jamais, il remportait le premier grand prix. « J'étais parvenu, écrivait-il assez récemment, au but de mon ardente ambition; mais le chemin avait été rude. En raison des circonstances et de ma nature même, les progrès qui m'avaient amené là, je n'avais pu les faii'c c[ue lentement, en

— i3 — m'y reprenant à bien des fois. Le peu que je savais, je le devais surtout à mon opiniâtreté... Je voudrais que le souvenir de ce temps de ma jeunesse, si tant est qu'il me survive, pût servir à relever le courage des jeunes gens qui se trouveraient dans une situation telle qu'a été la mienne ; je voudrais que mon exemple leur fît bien comprendre que rien ne s'acquiert qu'avec beaucoup de peine et qu'il faut incessamment faire appel à toutes les forces qu'on a en soi pour arriver même à de modestes résultats. »

Il y avait pourtant plus qu'un « résultat modeste » dans l'ouvrage qui avait valu à Perraud le grand prix, dans ce bas-relief si bien conçu et, en général, si bien exécuté, qui représente Télémaque rapporta?it à Phalante les cendres d'Hippias; il y avait la promesse, déjà môme la preuve d'un .^rand talent, et surtout celle d'une sensibilité sans violence comme sans afféterie. Quoi de mieux senti, quoi de plus judicieusement expressif que celte figure de Phalante se penchant sur l'urne funéraire que Télémaque tient encore, et mouillant de ses larmes la main à la fois .meurtrière et pieuse qui a conservé les cendres d'un ennemi, tandis que, vaincu à son tour par l'attendrissement, le fils d'Ulysse détourne la tête, comme pour se dérober au spectacle d'une douleur dont il a été la cause et qui, jusque dans les témoignages de la reconnaissance actuelle, l'accuse et s'en prend à lui du passé! Ainsi inventée et rendue, la scène révélait aussi clairement que l'habileté du jeune sculpteur l'étendue de ses ressources morales, et l'on conçoit que, en face de cette composition pathétique, un des juges du concours, Horace Vernet, se soit écrié tout ému que celui qui l'avait trouvée ne pouvait être « qu'un homme de cœur ».

Le cœur : ce n'élait pas seulonient quand il avait à faire acte d'artiste que Perraud en interrogeait de près les souvenirs ou qu'il en suivait les conseils. Malgré les tristesses de son enfance et les traitements autrefois subis sous le toit paternel, il était resté pieusement attaché aux siens, au pays où il était né, aux choses et aux gens qu'il y avait laissés et que, pendant tant d'années, la pauvreté ne lui avait pas permis d'aller revoir. Aussi, dès (jue son succès lui eut rendu le voyage possible, prit-il bien vite le chemin de son village. Avant de s'exiler de nouveau, mais cette fois au-delà des fi-ontières de la France, il voulait se retremper à la source de ses affections, et s'approvisionner, « s'imprégner », comme il disait, des tendresses de la famille et des senteurs de la terre natale. Qui sait même? Peut-être comptait-il un peu que sa récente victoire serait saluée par ses compatriotes comme un événement à l'honneur du pays. Malheureusement, l'orgueil patriotique ne fut qu'assez médiocrement excité par ce succès. On n'en comprenait guère les avantages présents, encore moins les conséquences à venir pour celui qui l'avait obtenu. « Comment se fait-il, demandait-on à Perraud, qu'après tant d'années d'apprentissage tu n'en sois pas venu à savoir suffisamment ton état et que, pour achever de l'apprendre, il te faille encore passer cinq autres années en Italie? Tous tes camarades d'ici, même ceux qui ont commencé plus tard que toi, sont bien plus avancés. Voilà un tel, par exemple, qui est établi menuisier depuis longtemps: il aura fait sa fortune quand tu auras à peine entrepris de fonder la tienne. »

Il va sans dire que la question ainsi posée n'encourageait

pas beaucoup Perraud à la discuter à fond et qu'il se contentait d'y répondre en termes appropriés à la naïveté de ses interlocuteurs. Comment n'en aurait-il pas pris son parti, après tout? Pour se consoler de ces inquiétudes ou de ces méprises, le jeune artiste avait la conscience de ses propres forces, la certitude des progrès accomplis et le pressentiment de ceux qu'il allait faire dans cette bienheureuse villa IMédicis, objet de tous ses rêves, de ses rêves si près maintenant d'être réalisés. Déjà, même de Monay, il entrevoyait la terre promise; encore quelques semaines et il en prendrait possession.

Une fois à Rome, où il se trouvait, grâce à son titre de pensionnaire, débarrassé des soins matériels et des soucis qui avaient jusque-là pesé d'un poids si lourd sur son existence, Perraud ne songea plus, suivant sa propre expression, qu'à « se donner corps et àme à son art ». Ses erivois successifs, notamment le poétique et touchant bas-relief intitulé les Adieux, la statue àWdam qui figura avec honneur à l'Exposition universelle de i855, d'autres importants ouvrages encore accrurent, auprès des bons juges, l'estime où, dès le début, ils avaient tenu le talent du jeune sculpteur. Quant à celui-ci, son séjour à l'Académie de France avait pour jamais achevé de le munir et de le convaincre. Ce fut là l'événement capital de sa vie, ou plutôt ce fut sa vie tout entière ; les années et les travaux qui suivirent ne firent qu'en confirmer les tendances et qu'en soutenir les engagements.

Dans la sphère de l'art l'àme a sa patrie, qui n'est pas toujours la même que la contrée natale, et dont elle ne se détache plus, malgré la distance, une fois qu'elle s'y est

acclimatée. Par la persévérance de ses affections, de ses coutumes, de ses souvenirs, elle reste pour ainsi dire en face des objets que les yeux ont cessé de voir; elle continue de vivre aux lieux que le corps a quittés. L'âme de Perraud habitait Rome, même longtemps après le retour de l'artiste à Paris. C'est ainsi, — pour ne citer que des exemples contemporains,— que, tout en ayant par excellence le génie d'un Français, et d'un Français du XIX' siècle, Alfred de Musset se reprenait instinctivement aux sentiments qu'il avait éprouvés, aux impressions qu'il avait reçues à Florence ou à Venise ; que Ingres pratiqua jusqu'à son dernier jour avec une constance intraitable la foi qu'il avait puisée dans les Stanze du Vatican, et que, au bout de trente années passées sous notre ciel, Félicien David subissait encore l'influence et gardait la vision des choses de l'Orient.

Sans doute, en se soustrayant à l'empire des faits environnants pour se réfugier dans le culte des lointains souvenirs, Perraud, s'il eût été moins sûr de lui-même, eût couru le risque de laisser l'expression du beau dégénérer sous son ciseau en formule de convention et la pureté du style en archaïsme. Le danger est grand pour les sculpteurs qui prétendent continuer l'antique de n'arriver à s'en approprier que les surfaces et de ne produire qu'une contrefaçon matérielle, au lieu d'une imitation vivifiée et rajeunie par le sentiment personnel. Perraud eut le double mérite d'éviter ce danger et de se conformer à ces conditions intimes. Quelque prédominante qu'ait été l'action exercée sur son talent par les œuvres grecques ou romaines qu'il avait étudiées en Italie, celles qu'il a laissées n'en ont pas

— '7 — moins leur sens propre, comme elles empruntent de l'exécution même une physionomie caractéristique.

Perraud, du reste, — et la présence ici même de ceux qui furent ses maîtres ou ses émules me dispense assurément d'insister, — Perraud n'est ni le premier, ni le seul, tant s'en faut, qu'ait préoccupé cette conciliation difficile entre les grandes leçons du passé et les exigences des mœurs, du goût, de la pensée modernes. Ce sera l'honneur de l'école française de sculpture au XIX'' siècle d'avoir, mieux qu'aucune autre école contemporaine, compris et pratiqué les principes immuables que résume l'art des anciens et les conditions variables qui permettent de renouveler cet art dans une certaine mesure, d'en modifier au moins les formules. Tandis qu'ailleurs le ciseau stérilement fécond des contemporains ou des successeurs de Canova et de Thorvaldsen ne savait guère que rééditer au jour le jour des exemplaires multipliés à l'infini déjà et connus de tous à l'avance, comme ces tours mélodiques rebattus dont la mémoire de l'auditeur, avant la voix du chanteur, achève infailliblement la cadence, — ici les sculpteurs, sans rompre pour cela avec les traditions antiques, n'hésitaient pas à faire dans leurs ouvrages la part à de légitimes essais d'innovation. Pour ne parler que de ceux d'entre eux qui ne sont plus : Rude, David d'Angers, Cortot, Pradier, Duret, Simart, prouvaient avec éclat que le talent peut garder tout ensemble le respect de la discipline et ses franchises. Perraud devait, à son tour, raisonner et procéder comme ces judicieux et savants artistes ; quelquefois même, lorsqu'il modelait son Faune par exemple, plus judicieusement peut-être, sinon plus savamment qu'aucun d'eux.

S'il fallait, en elTcl, |);uini les œuvres de la statuaire à cette époque, choisir un spécimen accompli de l'arl d'interpréter la nature à l'iniilation, mais à l'imitation sans excès des anciens, n'est-ce pas ce beau groupe du Faune et de Bacchus enfant qui mériterait d'être mis au premier rang? Certes, le sujet qu'il s'agissait ici de traiter n'avait pour soi ni une signification dramatique, ni même l'intérêt de la nouveauté. Il avait été, au contraire, bien souvent abordé déjà, et, depuis les bas-reliefs grecs ou les vases peints jusqu'aux terres cuites du XVIIP siècle, le nombre est grand des œuvres où l'on voit un Faune lutine par Bacchus et subissant en souriant les espiègleries du dieu enfant. Perraud, néanmoins, a réussi à produire sur ce thème, que l'on aurait pu croire usé, une composition imprévue, dont les lignes, à la fois accidentées et pleines, déterminent à souhait l'esprit de la scène et font ressortir, à côté de l'attitude relativement calme du Faune assis, l'animation mutine avec laquelle le petit Bacchus, grimpé sur les épaules de son bienveillant compagnon, cherche à le soumettre à ses caprices en le frappant de son thyrse et en lui tirant une oreille. Il a réussi surtout, dans l'exécution de cet admirable groupe, à prouver l'intelligence supérieure qu'il avait de la forme et des moyens les plus propres à en définir les beautés. Le Faune est, à tous égards, un morceau de premier ordre, un véritable chef-d'œuvre auquel il ne manque, pour être réputé classique, que la consécration du temps et une place, qui d'ailleurs va lui être donnée, au musée du Louvre, à côté des plus célèbres monuments de l'art français.

N'est-ce pas ce qu'on pourrait dire aussi de la statue que

Perraud a intitulée le Désespoir et qui représente un jeune homme assis à terre, la tète basse, les bras immobilisés par les doigts qui s'entre-croisent, lajambe gauche reployée sous la jambe droite, tandis que celle-ci, portée un peu en avant, diversifie les lignes générales sans en altérer le caractère de simplicité morne et d'aifaissement? Entre cette pathétique figure d'ailleurs et le Faune l'analogie n'existe que quant à la perfection matérielle du travail. Pour tout le reste, pour le fond des intentions aussi bien que pour la nature des personnages représentés, les deux ouvrages ne se prêtent guère à la comparaison. Il n'est pas jusqu'aux circonstances dont ils sont issus lun et l'autre qui ne diffèrent complètement. Le Faune eut pour origine le hasard d'un coup d'œil jeté par Perraud sur la fontaine du Triton à Rome, un jour qu'il traversait la place Barberini, et le projet aussitôt formé d'appliquer à un autre sujet et, bien entendu, dans un autre style, quelque chose du programme que s'était proposé le Bernin. Le Désespoir, au contraire, a été le résultat d'une impression toute morale, du souvenir douloureux qu'avaient laissé dans le cœur de l'artiste de tendres espérances secrètement conçues aux jours de la jeunesse et en un instant détruites par la mort. Elevant à la hauteur d'un enseignement l'épreuve personnellement subie, Perraud en généralisa le sens par l'image anonyme de l'affliction humaine ; il traduisit avec le ciseau cette parole de Pétrarque, qu'il donnait pour épigraphe à son œuvre : « Hélas! rien d'autre que la douleur ne dure icibas. »

Ahi! null allro che pianto al rnondo dura.

La statue ou, si l'on peut ainsi parler, l'éléf^ie en marbre sculptée par Perraud sur ce sujet a une signification neuve et vraiment moderne. L'idée même de figurer le Désespoir sous ces dehors plutôt attendris qu'irrités ne serait pas venue à l'esprit d'un sculpteur appartenant à une autre époque, et, même dans notre temps, peu d'hommes auraient su approprier aussi bien cette donnée tout intime aux conditions épiques de la statuaire, ce sentiment philosophique des misères morales aux exigences d'un art qui, sans la beauté absolue des formes, n'existe pas.

On a quelquefois prétendu que la statue du Désespoir était une exception dans l'ensemble des œuvres de l'artiste. Celles-ci, dit-on, considérées en général, n'accusent chez lui d'autre doctrine esthétique que le culte du beau extérieur. En réalité, cela n'est point exact. Si préoccupé qu'il se montre des moyens de contenter le regard, Perraud prouve de reste c[u il a la volonté d'intéresser l'esprit et le secret de le persuader. Est-ce seulement pour les yeux qu'ont été faites des figures aussi pi'ofondément expressives que celles dont se compose le bas-relief qui valut au jeune sculpteur le prix de Rome? Et dans cet autre basrelief, intitulé les Adieux, qui, envoyé de Rome il y a plus de vingt ans, réapparaissait, reproduit en marbre, au Salon de cette année même (i), faut-il n'admirer que la pureté tout hellénique du style et l'insigne habileté du ciseau? Est-ce seulement au point de vue des lignes et de l'harmonie qui

[\} Le bas-relief en marbre des Adieux, dont la mort de Perraud avait laissé quelques parties inachevées, a été terminé avec autant de dévouement que de talent par un des anciens condisciples de l'artiste, devenu son confrère à IWcadémie, iVl. J. Thomas.

en résulte qu'on doit apprécier le. attitudes et les gestes des trois personnages mis en scène, le mouvement, par exemple, de ce vieillard aveugle qui, avant de laisser parhr son fils armé pour le combat, promène l'une de ses ma.ns sur les traits bien-aimés qu'il ne peut plus voir, taudis que son autre main, posée sur la poitrine du jeune gucrner, interroge le cœur qui y bat et s'assure 4^^ l/PP^^'^^.f " danger ne trouble pas ce cœur né du sien? Non, de telles intentions ne sont pas de simples prétextes pour des combinaisons toutes techniques. Si dans quelques-uns de ses travaux -dans les sculptures monumentales, entre autres, qu'il a eu l'occasion d'exécuter, et qui d'ailleurs ne^sont pas au nombre de ses meilleurs ouvrages, " P-raud semble tenir compte surtout des conditions matérielles de la tache, ee n'est pas en général à cette représentation muette de a beauté, à cette traduction sans arrière-pensée de la vente physique qu'il a coutume de limiter son ambition Pour estimer à sa valeur un pareil talent, il conviendrait aussi peu de s'en tenir à l'extrême sobriété qu d af eete parfoi. qu'on eût été mal venu, du vivant de Perraud, à prendre trop au pied de la lettre la simplicité un peu rude de son langage ou de ses manières, cette fidélité un peu voulue au somenir de ses origines rustiques qu'il gardait souvent

vis-à-vis d'autrui. .

La rudesse dans les formes est quelquefois un déguisement de la timidité; c'est quelquefois aussi un artifice du cœur, la ressource d'une sensibilité trop vive qui, pour se donner le change à elle-même, s'en prend aux autres de ses propres émotions et cherche d'autant plus a faire montre de résistance qu'elle se sait au fond moins en me-

— a?. — sure de résister. L'àme de Penaud avait ce besoin de se dérober ou, si l'on veut, cette pudeur presque farouche. Elle se réfugiait dans la brusquerie pour échapper à l'aveu de ses propres délicatesses et s'efforçait ainsi de dérouter même les hommes de bonne volonté, de peur d'encourager les tentatives des curieux ou des indiscrets. Ruse ingénue, dont personne en réalité n'était dupe et que le moindre témoignage d'affection ou seulement de patience suffisait bientôt à déjouer! Qui de nous, Messieurs, n'en a plus ou moins souvent i'ait l'épreuve ? Quel confrère ou quel ami de Perraud n'a su par expérience combien il était facile d'avoir raison de sa prétendue intolérance, d'apprivoiser cette sauvaeerie toute de surface et de la réduire à l'i

ni-

possibilité de durer au-delà du premier choc et des premiers moments ?

Oui, la victoire sur lui s'obtenait sans peine quand on n'en voulait qu'à sa bonté naturelle et à son cœur ; mais il n'en était plus ainsi, tant s'en faut, dès qu'on s'attaquait aux croyances de son esprit, à sa doctrine, à ses idées sur les libertés cpie l'art permet et sur les devoirs qu'il prescrit. De ce côté, nulle brèche n'était praticable, nulle surprise possible. On se heurtait à des convictions aussi inexpugnables en elles-mêmes que meurtrières pour les assaillants; si bien que les plus hardis d'entre eux, quand il leur arrivait de tenter l'aventure, couraient grand risque de n'en rapporter que des blessures douloureuses, au moins pour leur amour-propre. En pareil cas, Perraud se montrait sans pitié. Malheur aux faux docteurs ou aux faux talents qui s'exposaient directement à ses colères ou qui, même à distance, les provoquaient par leurs théories

— -vS — ou par leurs œuvres. Soit qu'une âpre raillerie assénée à bout portant vînt déconcerter l'ignorance béate ou couper court à un sophisme, soit que quelques mois froidement sévères, sortis de la bouche ou de la plume de Perraud, répondissent au bruit inconsidérément fait autour de certains ouvrages ou de certains noms, le jugement porté n'autorisait guère la réplique, et le plus sage pour ceux qu'il atteignait était de le subir en silence.

Est-ce à dire que cette implacable franchise ne s'exerçât envers les contemporains que pour condamner leurs erreurs? Loin de là. Perraud ne marchandait pas plus l'éloge à qui de droit qu'il n'hésitait à infliger le blâme, quand il le jugeait légitime. C'était aussi sans réticences, sans réserve ni faux-fuyant d'aucune sorte, qu'il prenait parti pour les jeunes talents qui venaient à se produire, ou, — désintéressement plus méritoire peut-être, — pour les talents vieillis à côté de lui dans le succès; c'était avec la même sincérité, avec le même abandon de soi et de sa propre importance, qu'il se donnait et qu'il restait acquis â ceux dont il avait reçu des marques d'amitié sérieuses ou, à plus forte raison, des bienfaits. Vous savez tous, Messieurs, quels sentiments de vénération et de gratitude il avait voués à son ancien maître, M. Dumont, quelle attitude de disciple il gardait devant lui, même depuis que vos suffrages lui avaient attribué le droit de s'intituler son confrère. D'autres, sortis de la même école (i), ont pris place â leur tour parmi vous. Ils continuent aujourd'hui sous vos yeux ces traditions de dévouement et de respect pour celui dont ils ont autrefois

(1) M. Bonnassieux et M. Jules Thomas.

reçu les leçons ; toujours est-il que ces exemples si bien suivis, c'est Perraud qui les a donnés le premier. Il faut le rappeler à l'honneur de sa mémoire, comme il faut, entre bien d'autres titres, honorer chez le doyen de notre Académie le mérite d'avoir su former de tels élèves et inspirer de telles affections.

Les œuvres successivement produites par Perraud avaient été accueillies par l'élite du public avec une faveur croissante ; mais ce fut à partir du moment où il eut exposé le Fau7ie et le Désespoir que, d'un consentement unanime, sa place fut marquée au premier rang des sculpteurs contemporains. Les plus glorieuses récompenses, — la médaille d'honneur entre autres que, seul parmi les artistes de notre époque, Perraud se vit décerner jusqu'à trois fois, — les plus hautes distinctions vinrent, d'année en année, attester cette justice de l'opinion : justice devancée d'ailleurs par celle de l'Académie qui, dès iSSy, inscrivait Perraud sur la liste de ses candidats, et qui, en i865, l'avait appelé à remplacer M. Nanleuil.

Est-il besoin d'ajouter que, loin de se complaire dans l'oisive possession de sa renommée, Perraud ne cessa jusqu'à la fin de la justifier par de nouveaux travaux? Pour n'en rappeler que quelques-uns parmi les plus récents, le groupe colossal figurant le Joxn\ œuvre d'une puissance d'exécution singulière qu'il fit pour la décoration de l'avenue de l'Observatoire, une statue de Vémis avec t Amour, plusieurs bustes, parmi lesquels celui de son illustre compatriote, M. Pasteur, celui de Berlioz et le buste posthume d'un de ses plus dévoués amis, notre cher et regretté Beulé, — d'autres ouvrages encore montrent assez que

les laborieuses habitudes de Perraud ne s'étaient pas plus modifiées dans les dernières années de sa vie que son habileté même n'avait faibli. Et quant à la tentation de se départir à d'autres égards de la ligne de conduite qu'il s'était tracée jadis, il n'y songea pas davantage. Aussi simple que par le passé dans ses mœurs domestiques, personnellement aussi isolé du monde qu'au temps où son nom y était encore inconnu, il continua de donner à ses méditations studieuses ou aux entretiens intimes du foyer, à ses livres ou à un petit nombre d'amis, tous les instants qu'il ne consacrait pas à la pratique de son art. Certes, le contraste était grand entre l'extrême modestie de cette existence et l'éclat des succès qui l'avaient signalée. Ceux qui n'en étaient pas les témoins les plus rapprochés pouvaient même jusqu'à un certain point s'y méprendre et soupçonner quelque affectation de simplicité là où il n'y avait en réalité que désintéressement sincère et besoin inné de la retraite ; mais l'erreur n'était plus possible quand, une fois admis auprès de Perraud, on recevait de lui , sans qu'il y pensât , des confidences en action pour ainsi dire et d'irréfutables témoignages de sa bonne foi.

L'exiguïté même de ses ressources, car, si bien appréciés qu'ils fussent, ses ouvrages, au fur et à mesure qu'il les produisait, lui procuraient tout au plus les moyens d'échapper à la gêne, sa pauvreté en un mot ne lui inspirait pas plus de regrets qu'elle n'éveillait en lui de sentiments d'envie à l'égard des autres. D'accord en cela comme en toutes choses avec la sage et courageuse femme à laquelle il avait donné son nom, Perraud n'eut pas besoin d'effort

pour se passer du superflu, parce que ses désirs n'avaient jamais été au-delà de la possession du strict nécessaire. Il fit mieux : loin de chercher une satisfaction pour son amour-propre dans le chiffre si restreint de ses revenus, il songea aussi peu à se parer qu'à se plaindre de la vie étroite qui lui était imposée. Il sut enfin être pauvre sans orgueil et cacher, le cas échéant, ou réparer patiemment les trous de son manteau, au lieu de les étaler aux regards comme le philosophe antique, pour surprendre ou pour apitoyer les gens.

Le moment approchait cependant où cette existence paisible et relativement heureuse allait être atteinte et bientôt brisée par la douleur. En 1875, Perraud perdit sa digne femme, cette femme qui avait été dans la pleine acception du mot l'aide et la compagne de sa vie. Quand il l'eut vue mourir et qu'il se sentit seul, il voulut, suivant sa coutume , opposer aux coups du sort les énergiques résistances de l'âme ; il lutta vaillamment pour vivre encore, mais il ne vécut plus en réalité que de son deuil. « A mesure, écrivait-il alors, à mesure que le temps multiplie les semaines et les mois de ma triste solitude, il la creuse et en élargit le vide... » Et, un autre jour : « Je suis comme la feuille de l'arbre en la saison où les fruits sont tombés : je n'abrite plus rien, je demeure en attendant que le vent d'automne m'emporte. « Ainsi, tout en travaillant aussi assidûment qu'autrefois, tout en se livrant avec le même zèle à ses occupations accoutumées, Perraud gardait au fond du cœur une irrémédiable blessure. Quelque silencieuses qu'elles fussent, les souffrances qu'il en ressentait n'en demeurèrent ni moins vives ni moins opiniâtres, jus-

qu'à ce que, le mal physique ayant achevé de ruiner ses forces, il succombât le 2 novembre 1876.

Ses plus intimes amis seulement purent l'approcher clans ses derniers moments. Ils n'oublieront pas la calme majesté de cette fin, de cette renaissance plutôt d'une âme qui avait si bien rempli sa tâche ici-bas. Ils reverront souvent par la pensée cette modeste chambre où Perraud est mort, quinze mois après sa femme, les yeux fixés sur les objets qu'elle y avait laissés, ou ne détachant par instants ses regards de ces chères reliques que pour les reporter sur les pieux témoins de son agonie, auxquels ses lèvres privées de la parole s'efforçaient encore de sourire et d'adresser un murmure d'adieu.

La suprême épreuve imposée à Perraud a été noblement subie. En voulant jusqu'au bout rester fidèle à tous ses devoirs comme il l'était à sa douleur, Perraud d'ailleurs n'a fait que confirmer les mérites de son passé et, pour ainsi dire, se continuer lui-même. Le courage invincible, les tristesses sans plainte, l'austère dignité de ses derniers jours complètent les enseignements que nous avait donnés sa vie : cette vie si profondément respectable, et respectable à un double titre, puisque, en admirant chez celui qui nous en lègue le souvenir les talents d'un grand artiste, nous trouvons aussi sûrement à honorer le caractère et les solides vertus d'un homme.

Paris — Typographie de Firmin-Didot et Cio rue Jacob, 56.

'ÎÏS

^^^^tf^'^l

o<Eiccccce£«ttc<pc<Ecccctfeececiofeec®a9a9»®9aja»aa»»aaa9j»s3isc

INSTITUT DE FRANGE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

M. HENRI LABROUSTE

M. LE V" HENRI DELABORDE

SECRETAIRE PERPETUEL DE L ACADEMIE

Lue dans la séance publique annuelle du 19 octobre 1878.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET C>h

IMPRIMEURS DE l'institut DE FRANCE, RUE JACOB, 36

Page 1