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FAR

M. LE V^-^ HENRI DELABORDE

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE l'aCADÉMIE

Lue dans la séance publique annuelle du 18 octobre 1879.

Messieurs,

Il y a un an. à pareil jour, l'hommage que nous rendions à la mémoire de Henri Labrouste amenait, par une sorte de conséquence directe et de complément naturel, un hommage à un autre maître assis alors au milieu de nous. Le nom de M. Duc prononcé dans cette enceinte y était accueilli comme celui d'un des hommes qui, après tant de deuils pour notre école, personnifiaient avec le plus d'éclat les forces vives et la vie présente de l'art national. Aujourd'hui ce nom, lui aussi, n'appartient plus qu'au passé. Quelques mois s'étaient écoulés à peine depuis le moment

où on l'associait ici au souvenir de Labrouste, de Duban, de Léon Vaudoyer, et déjà le dernier survivant de ce groupe en parenté d'inclinations et de doctrines, le dernier représentant de cette famille de talents à part, était allé rejoindre dans la mort ceux dont l'existence avait été si étroitement, si invariablement unie à la sienne. En rappelant devant vous, Messieurs, quelques-uns des faits et des travaux qui ont marqué la vie de M. Duc, puissé-je remplir envers lui un double devoir de justice : celui que prescrit l'importance de ses rares mérites personnels, et cet autre devoir non moins impérieux de ne point le séparer, même dans l'éloge, des hommes qui ont été ses collaborateurs, ses amis, ou plutôt ses frères par le talent comme par les affections du cœur.

C'est aux premières années de la jeunesse de M. Duc que remonte cette liaison avec les architectes qui devaient, en même temps sinon au même titre que lui, exercer une influence décisive sur la marche de l'art au dix-neuvième siècle. Ces futurs réformateurs de lu tradition généralement pratiquée en France depuis le règne de David par des architectes façonnés à son image, il les avait connus à l'École des beaux-arts, où il était entré en 1821. Aucun d'eux, il est vrai, n'était encore à cette époque en mesure d'engager ouvertement la lutte contre le classicisyne tel qu'on l'entendait alors ; mais déjà quelque chose des ambitions qui allaient éclore fermentait dans ces jeunes esprits. Certaines velléités de résistance, certaines arrièrepensées d'émancipation donnaient à leurs pi^emiers essais publics une originalité relative, symptôme peu équivoque des innovations formelles qui allaient suivre. Quand on

examine, par exemple, les projets qui, à partir de 1828, valurent coup sur coup le grand prix de Rome à Duban. à Labrouste, à Duc, à \audoyer, il n'est pas dilficile de pressentir l'entreprise tentée par ceux-ci un peu plus tard et la part qui reviendra à chacun d'eux dans le succès de cette entreprise commune.

Né à Paris, le i5 octobre 1802, Louis-Joseph Duc n'était âgé que de vingt-ti'ois ans lorsque, sorti vainqueur du concours de 1823, il alla rejoindre à la villa Médicis ses aînés, Duban et Labrouste, et y attendre le plus jeune des quatre amis, Léon Vaudoyer, lauréat à son tour l'année suivante. Il allait aussi y retrouver un autre jeune architecte, notre futur confrère Emile Gilbert, dont les exemples et les conseils devaient très directement contribuer, en le préparant, au succès de la réforme prochaine. De l'aveu même de Duc et de ses amis, Gilbert a été en réalité le promoteur de ce renouvellement. C'est à lui, c'est à son vif esprit d'initiative, tempéré d'ailleurs par un grand fonds de sagesse, que revient le mérite d'avoir provoqué le mouvement qu'il leur appartint ensuite de décider. En attendant, Rome suffisait de ï^este aux yeux de Duc pour exciter sa curiosité studieuse et pour autoriser ses espérances. 11 y apportait un zèle éprouvé déjà par les efforts qu'il venait d'accomplir, un esprit affamé de progrès, et par-dessus tout une confiance absolue, « la foi d'un croyant », comme il disait lui-même, dans les bienfaits d'un pareil séjour et dans le bonheur qu'il devait y trouver.

Ce n'était pas toutefois que pour le nouveau pension-

naire de l'Académie de France la vie eût eu jusqu'alors des conditions bien rigoureuses, ni même des moments difficiles. Duc, dans son enfance, n'avait pas connu les privations imposées à tant d'autres apprentis de l'art et à aucun moment il ne s'était vu contrarié dans sa vocation par la volonté de sa famille. De ce côté même, les encouragements directs lui avaient si peu manqué, qu'il n'avait eu en quelque sorte qu'à se laisser faire pour mettre ses propres penchants d'accord avec les exemples et les influences domestiques. Son père, moitié commerçant, moitié ai'tiste, fabriquait des gardes d'épée dont il avait composé et dessiné les modèles. C'était, disent ceux qui l'ont connu, un homme d'une intelligence très ouverte, très déliée, et, dans sa modeste profession, d'un talent assez sûr pour diriger utilement, au moins au début, l'éducation de ce fils appelé à de plus hautes destinées que les siennes. Il s'y prit si bien, qu'en sortant de ses mains pour entrer dans l'atelier des élèves de l'architecte Châtillon et, quelque temps après, dans l'atelier particulier de Percier, Duc n'avait pas acquis seulement une certaine expérience matérielle du dessin ; au point de vue du goût, il avait reçu sous le toit paternel les éléments d'une instruction bien appropriée déjà aux tendances particulières et aux aptitudes innées de son esprit.

Une disposition constante à faire dépendre rigoureusement l'éloquence des lignes de la logique même de la pensée; le besoin de la délicatesse et de la correction raffinée jusque dans l'expression de la force; un irrévocable parti-pris, en un mot, de repousser les suggestions de la fantaisie pour n'écouter que les conseils.

studieusernenl recherchés, de la raison, — n'est-ce pas là en effet ce qui recommandera les œuvres à venir de l'architecte, et ce qui, sous des formes de plus en plus châtiées, continuera jusqu'au dernier jour de caractériser son talent? Par la nature même de ses instincts, par les qualités spéciales dont son père avait réussi à développer le germe, Duc enfant promettait déjà l'artiste et l'homme que nous avons connu. Déjà, pour ainsi dire, d se ressemblait à lui-même: j'entends que, dans le domaine de l'art auquel il devait vouer sa vie comme dans un ordre plus général de sentiments ou d'idées, il laissait deviner les traits qui constitueraient un jour sa physionomie morale ; il annonçait et marquait d'avance toutes les préférences de son imagination, toutes les inclinations de son cœur.

La musique, par exemple, cette seconde passion de sa vie entière, cette rivale presque dans ses affections de l'architecture elle-même, il en avait le goût ou plutôt le besoin dès l'âge où ses yeux commençaient à recevoir les premières notions de la forme et ses doigts à tenir un crayon. Et pourtant ce qui suffit à cette époque pour alimenter son jeune enthousiasme c'est, dans la rue, la voix enrouée des orgues ou, dans les réunions au foyer de famille, le maigre son d'un vieux piano. Que sera-ce quand sous les voûtes de la chapelle Sixtine, ou plus tard à Paris, au Conservatoire ou au théâtre, il lui aura été donné d'entendre les chefs-d'œuvre des maîtres, rendus avec tous les moyens d'exécution qu'ils comportent dans la plénitude de leur majesté ! Duc alors élargira de plus en plus la part attribuée par lui à la musique dans les occupations de son m-

telligence. Jusqu'à la fin il ne connaîtra j^uère, en dehors de ses travaux professionnels, d'autre étude que celle des plus belles compositions musicales, d'autre plaisir que celui de les goûter ; et comme pour renouveler même au delà du tombeau ses plus chères émotions, comme pour en prolonger après lui le souvenir, il désignera sur son Ht de mort les chants qui devront, autour de ses restes, accompagnei' les prières de l'Eglise et mêler ainsi un témoignage touchant de sa reconnaissance aux rites funèbres et au deuil de ses amis.

Rien de moins exceptionnel d'ailleurs, rien de plus ordinaire chez les c^on frères de Duc que cette prédilection instinctive pour la musique. De tous les artistes peut-être, les architectes sont ceux qui l'aiment le plus généralement. Ils l'aiment en tout cas d'un amour que n'ont pas toujours les poètes eux-mêmes, puisque naguère un de ceux-ci se croyait quitte envers elle en l'acceptant, disait-il, comme « le moins désagréable de tous les bruits ». Est-ce donc que les lois qui, dans l'architecture comme dans la musique, règlent et disciplinent ce qu'on pourrait appeler indistinctement l'inspiration mélodique ; est-ce que les conditions intimes du langage musical et les raisons d'être des formes architectoniques, auraient entre elles une affinité telle, que la science des unes implique nécessairement l'aptitude à sentir et à comprendre les autres? Est-ce enfin que, avec le rythme de ses lignes et l'harmonie calculée de ses proportions, l'architecture ne serait au fond que de la musique construite, comme de son côté la musique équivaudrait à une sorte d'architecture des sons?

Quoi qu'il en soit de cette question théorique, le fait existe. L'exemple de Duc ne servirait qu'à le démontrer une fois de plus, s'il ne devait servir aussi à rappeler par quels liens les habitudes de l'âge viril se rattachent aux impressions reçues ou aux épreuves subies dès les premières années de la jeunesse. Bien souvent l'explication de toute une vie se trouve dans le secret dévoilé de ses débuts, comme un cours d'eau turbulent ou paisible nous révèle les bouillonnements cachés ou la tranquillité de sa source. Commencée sans secousse, la vie de Duc s'est écoulée limpide et calme. Rien, à aucune époque, n'est venu en troubler le fond, ni même en agiter les surfaces; mais la sérénité sans démenti, le bonheur obstiné, si l'on veut, de cette existence privilégiée, faut-il l'attribuer uniquement aux faveurs persistantes du sort? Non, Duc a été heureux parce qu'il a su tirer le parti qu'il devait des circonstances qui avaient entouré et des souvenirs que lui avait laissés son apprentissage des idées et des choses. Il a été heureux parce qu'il a su toujours rester égal et tidèle à lui-même, à sa religion esthétique comme au méthodique emploi des dons reçus ; parce qu'enfin, en possédant tout il n'a jamais abusé de rien, pas plus de son talent que du reste, pas plus de ses succès que des facultés qui les lui avaient valus. Tout chez lui, par l'effet de sa volonté, est demeuré en proportion et en équilibre, et s'il est vrai que la fortune ait complaisaniment écarté de son chemin plus d'un obstacle, il ne l'est pas moins qu'il n'a dû qu'à ses propres forces de s'avancer dans ce chemin d'un pas ferme et d'y marcher droit jusqu'au bout.

Un moment vint cependant où cette vie si bien ordonnée

et, extérieurement, si facile, parut menacée de quelques complications. Une fois à Rome, Duc, de concert avec ses amis, s'était résolument appliqué à ramener l'étude des édifices antiques à la recherche sincère de leurs caractères propres, de leur vraie signification archéologique, et à rétablir ainsi, à éclaircir par l'ingénuité même et la stricte exactitude de la traduction un texte dont la phraséologie des commentateurs avait peu à peu faussé ou tout au moins détourné le sens. Pour Duc comme pour Duban, comme pour Labrouste, il ne s'agissait pas, en face des monuments de Rome, de la Sicile ou de la Grande-Grèce, de s'en tenir aux admirations toutes faites et au\ interprétations convenues ; il s'agissait de tout examiner à nouveau, de tout contrôler de très près, et de demande)- les preuves du génie antique à certains détails négligés ou méconnus aussi attentivement qu'à l'ordonnance et aux formes de l'ensemble.

De là les consciencieuses études envoyées de Rome par les jeunes architectes ; de là ces savantes restaurations aussi bien justifiées aujourd'hui aux yeux de tous qu'elles semblaient à quelques-uns paradoxales au moment où elles parurent, et particulièrement cette restauration du Colisée, dont Duc a su faire à la fois le portrait achevé d'un modèle spécial et le type de tous les travaux de ce genre; mais de là aussi, parle fait même des opinions émises et des solutions proposées, plus d'une attaque implicite à l'esprit de routine qui essaya de se venger en recourant à toutes les armes, y compris les moins courtoises, et en s'efforcant par tous les moyens de recruter des alliés.

Ceux-ci ne raanquèi'ent pas, et, après tout, quoi de moins surprenant? Les idées nouvelles, en général, n'ont pas seulement contre elles les hommes dont elles tendent à démentir les doctrines ou à déranger les habitudes. Si bonnes qu'elles soient, ou plutôt par cela même qu'elles sont bonnes, elles trouvent aussi des ennemis naturels chez tous ceux qui regrettent en secret de n'avoir pas su les avoir pour leur compte. Peut-être serait-il permis de s'expliquer ainsi certaines objections présentées d'abord contre les théories de Duc et de ses amis avec une vivacité qui i-essemblait parfois à du dépit; peut-être quelques-uns des plus récalcitrants en apparence et des plus irrités dans les termes ne se montraient-ils de si mauvaise humeur que parce qu'ils se sentaient au fond fort peu sûrs d'eux-mêmes et de leur bon droit.

Le temps est heureusement bien passé de ces violences ou de ces injustices. Maintenant que les combattants d'alors ont définitivement cessé d'être aux prises et que, dans le public, les accommodements, un peu trop d'indifférence peut-être, ont succédé aux colères ou aux entraînements des premiers jours, on a peine à se figurer l'ardeur avec laquelle la lutte se poursuivait, il y a près de cinquante ans, entre les défenseurs à outrance de la tradition dite classique et les partisans de ceux qui voulaient au moins la réviser. En architecture, comme ailleurs, le mouvement qui s'était produit avait pi-ovoqué de part et d'autre une telle explosion de passions, qu'on ne s'entendait plus même sur les mots, et que, avec un empressement au moins irréfléchi, on étiquetait du même nom, on enrôlait bon gré mal gré sous la même bannière des opinions et des hom-

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mes très dissemblables en réalité. Par cela seul qu'ils faisaient, dans une certaine mesure, acte d'indépendance et qu'ils cherchaient à leur manière à déterminer un progrès. Duc et ses amis étaient, aux yeux de beaucoup de gens, des « romantiques », aussi bien que les écri\ains ou les peintres auxquels cette qualification revenait le plus justement.

Rien de moins conforme pourtant aux intentions de la nouvelle école littéraire ou aux procédés de la nouvelle école de peinture, que l'ambition dont les jeunes architectes réunis à Rome étaient animés et c[ue la méthode qu'ils observaient. Sans doute les sectateurs du romantisme prétendaient bien, eux aussi, faire justice des froids imitateurs de l'antiquité ; mais en s'attaquant aux copistes ils ne laissaient point par surcroît de se détacher assez volontiers du modèle pour demander des enseignements au moyen âge ou aux époques modernes, plus habituellement qu'aux siècles de Périclès ou d'Auguste. Tandis qu'ils circonscrivaient ainsi le progrès dans un ordre d'efforts moins difficiles, puisque ces efforts tendaient, en raison même de la qualité des modèles, à la possession d'un idéal moins élevé, les nouveaux réformateurs de l'architecture, au contraire, n'avaient garde, pour remédier au mal présent, de confondre dans la même disgrâce les exemples antiques et les imitations abusives qu'on en avait pu faire. Au lieu de rejeter ces grands exemples pai- ennui des contrefaçons, ils s'attachaient à y reconnaître les lois qui doivent régir l'art de tous les temps, à y retrouver les secrets de cette science sereine qui, loin d'immobiliser la pensée, lui donne des ailes, loin d'engourdir l'imagination, la stimule

et l'enhardit. Ils étaient donc en idéalité des néo-classiques bien plutôt que des révolutionnaires proprement dits : ce qui n'empochait pas ceux qui s'intitulaient tout court les classiques de les désavouer sans restriction et de leur infliger comme une flétrissure cette dénomination de « romantiques », impliquant, suivant eux, toutes les erreurs, toutes les infirmités de l'esprit, sinon même toutes les perversités du cœur.

L'écho du bruit qui se faisait à Paris était cependant parvenu jusqu'à Rome, et Duc, pour sa part, ne s'en était pas d'abord fort ému. D'ailleurs, pour s'encourager à la persévérance dans la voie où il était entré, il avait l'approbation donnée par l'Académie à ses envois successifs, à son travail sur le Colisée entre autres, que, dans un rapport lu en séance publique, elle louait comme une oeuvre « dessinée et étudiée avec autant de goût et de charme que de justesse et de précision »; mais l'occasion se présenterait-elle bientôt de mériter de nouveaux éloges pour des travaux qui n'appai^tiendraient plus à la période des essais purement archéologiques? Déjà l'heure approchait où il faudrait quitter l'Italie et la douce sécurité d'une vie toute d'étude pour aller à Paris s'exposer aux hasards ou se mêler aux luttes de la vie active. Qu'adviendrait-il de ce changement? Question redoutable qui, au terme de l'heureux séjour à la villa Médicis, s'impose — ou qui du moins s'imposait en ce temps-là, — à l'esprit de tout pensionnaire comme une menace de l'avenir, sinon comme une expiation déjà du bonheur passé, et dont Duc, Duban et Léon Vaudoyer ne pouvaient manquer de se préoccuper à leur tour.

Réunis tous trois à Ronciglione, ils s'entretenaient un soir, autour d'une table d'auberge, du sort qui les attendait à Paris, et, chacun suivant la nature de sa complexion morale, ils supputaient, en regard des espérances qui leur semblaient permises, les épreuves qu'ils auraient à subir. Duc et Duban n'entendaient pas raillerie sur ce chapitre. Qu'il leur faillit pendant quelque temps, pendant des années peut-être, attendre l'occasion d'un grand travail, ils le présumaient et ils s'y résignaient d'avance ; mais la pensée d'une tâche qui semblerait, si peu que ce fût, compromettre la dignité de leur talent, l'idée d'un métier à pratiquer au hasard du moment, au lieu d'un art à exercer dans des circonstances choisies, les révoltait comme une injure. Quant à Vaudoyer, quoique le plus jeune, il se piquait d'être le plus sage. Se croyant ou feignant de se croire bien prémuni contre les déceptions, il prétendait amener ses deux compagnons aux mêmes sentiments de détachement philosophique. Pour les réveiller de ce qu'il appelait leurs rêves au contact des réalités, il leur prédisait, avec une bonne humeur gauloise, c{u'ils auraient, eux et lui, à passer bon gré mal gré de la poésie à la prose, et de l'idéal antique au fait vulgaire et tout moderne d'une maison de produit à bâtir ou d'un mur mitoyen à réparer.

Heureusement pour l'honneur de notre école, l'événement n'a pas justifié la prophétie. Celui-là même qui la faisait, il y a un demi-siècle, est devenu l'architecte de la cathédrale de Marseille, et l'on sait à quelles nobles œuvres Duban et Duc ont, de leur côté, attaché leurs noms; mais ni l'éclat des succès obtenus, ni le temps qui s'était passé depuis la soirée de Ronciglione, ne purent

effacer dans le cœur des trois amis l'empreinte qu'\ avaient laissée les confidences échangées entre eux ce soir-là. Après bien des années, Duban en rajeunissait le souvenir dans deux admirables dessins qu'il dédiait, l'un à Duc, l'autre à Vaudoyer, avec ces mots : ne sit immemor, comme s'il eût voulu rappeler au sceptique des anciens jours les pressentiments erronés de sa jeunesse et les démentis heureux qui avaient suivi. Plus tard encore, en 1869, quand Duc venait de recevoir ce grand prix dit « de cent mille francs», qui ne devait être décerné que cette seule fois, Duban se reportait par la pensée à l'époque lointaine où le triomphateur d'aujourd'hui entrevoyait sa gloire future et se promettait si résolument de la mériter. « Jouis de ce succès sans précédent, écrivait-il à Duc, et crois que tes amis, les vieux surtout, en jouissent comme d'une éclatante justice. Je songeais cette nuit aux illusions de Ronciglione : les voilà bien dépassées ! Les rêves les plus ambitieux de notre jeunesse n'atteignaient pas à une telle hauteur. » Et songeant aussi à ce qu'il avait laissé de lui-même sur les voûtes de ce grand salon du Louvre, témoin la veille du triomphe de son ami, il ajoutait avec une bonne grâce attendrie : « Si j'eusse pu prévoir, aloi^s que je décorais le vieux Louvre, que ses murs retentiraient quelques années plus tard des acclamations d'une foule célébrant le succès de mon ami, de notre architecte enfin, j'aurais trouvé peut-être des inspirations plus dignes de lui; mais, cher ami, chacun suit sa voie et trace son sillon selon ses forces... Pour toi, sois heureux : heureux sans le moindre nuage à ton brillant horizon. Adieu, cher vainqueur! »

C'était bien en elTet une victoire, et une glorieuse victoire, que Duc venait de remporter au moment où Duban le félicitait ainsi. Dans ce prix exceptionnel (|ui lui était donné par ses pairs, aux applaudissements de tous, il n'y avait pas seulement la récompense d'une œuvre supérieure récemment produite; il y avait aussi, et surtout, la consécration de toute une carrière, un hommage à un grand talent dès longtemps éprouvé et dont les derniers témoignages, si considérables qu'ils fussent, n'avaient fait que rester conformes aux premières promesses et que confirmer, en le continuant, le passé.

Depuis que Duc avait quitté Rome pour revenir à Paris, près de quarante ans s'étaient écoulés : quarante années d'autant mieux remplies, d'autant plus fécondes, qu'elles avaient pu l'être dès le commencement. Nommé d'abord inspecteur des travaux entrepris sur la place de la Bastille pour l'érection d'une colonne commémorative des journées de Juillet, Duc s'était vu peu après, à la mort de l'architecte en titre, M. Alavoine, appelé à édifier sous sa propre responsabilité le monument dont il venait de jeter les fondations pour le compte d'autrui. Ce n'était pas toutefois que son prédécesseur n'eût laissé ni un projet arrêté dans les formes, ni, en raison même des constructions déjà faites ou des engagements conclus, certaines obligations à remplir. En prenant la direction de l'œuvre, Duc n'était donc pas le maître d'en changer complètement les conditions; il lui appartenait seulement d'en modifier les caractères décoratifs et de développer, ou plutôt d'envelopper ' la donnée primitive en la revêtant de son style personnel. Or, ce corps d'un monument qui n'existait encore qu'à

— i5 — l'état riidinientaire, ce squelette pour ainsi dire qu'il s'agissait de recouvrir de muscles, il lui a si bien donné la vie, qu'il en a fait un être nouveau, et que, par la transformation opérée, le projet d'Alavoine est devenu à peu près à l'œuvre de Duc ce qu un croquis de la première heure est au tableau définitif ou l'armature à une statue.

Conçu avec une simplicité voisine de l'indigence, ce projet consistait tout uniment dans ce qu'Alavoine luimême appelait sans euphémisme un gigantesque « tuyau de poêle », — c'est-à-dire dans une colonne dorique en bronze, au fût lisse, à l'échiné taillée en oves et, depuis la base juscju'au faîte, sans autres ornements que des inscriptions. Alavoine, il est vrai, avait soigneusement étudié toutes les questions concernant la partie scientifique de son travail, et Duc n'eut garde de méconnaîti'e la sagesse des calculs faits à ce sujet par son prédécesseur; mais, en les mettant à profit, il ajouta aux dispositions déjà prises d'autres combinaisons si heureuses, il réussit à vaincre si parfaitement toutes les difficultés technicjues, que, au point de vue de la construction seule, le monument élevé par lui mériterait d'être cité comme un modèle.

Est-il besoin, au point de vue de l'art proprement dit, de rappeler les mérites qui le distinguent, d'opposer au caractère ambigu du projet primitif la netteté des intentions réalisées ici, et de montrer ce que la majesté héroïque du style dans toutes les parties de cette colonne triomphale a de conforme à la destination qu'on lui attribuait et aux souvenirs que l'on voulait glorifier? La décoration à la fois riche et délicate des bandeaux et des

tambours qui séparent les parties lisses du fût, le piédestal qui le supporte et le ehapiteau si originalement conçu, si fièrement traité qui le couronne, — tout concourt à donner à l'ensemble du monument un aspect d'élégance et de force que complète, en l'embellissanf encore, cette figure du Génie de la Liberté placée au sommet, et dont notre vénéré confrère, ÎM. Dumont, a su faire, en même temps qu'une image accomplie dans les formes, un symbole neuf et hardi.

Duc est déjà tout entier dans sa premièx'e œuvre. Si, ailleurs et à d'autres époques, son talent a eu pour s'exercer un champ plus favorable ou plus vaste, il n'a pour cela ni plus franchement accusé ses tendances, ni plus exactement donné sa mesure. Même dans les grands et beaux travaux exécutés au Palais de Justice par l'architecte de la Colonne de Juillet, même dans celte immense entreprise conduite par lui pendant plus de trente ans avec une autoiité si sure, on retrouve tels qu'ils s'étaient révélés au début son goût et son style particuliers, ce cju'on appellerait sa manière, si le mot admis pour caractériser la méthode personnelle d'un peintre ou d'un sculpteur pouvait s'appliquer à l'ensemble des procédés adoptés par un architecte.

Lorsqu'il fut appelé, vers i84o, à commencer la tâche qui devait à peu près exclusivement occuper le reste de sa vie. Duc était en réalité passé maître, tant par les preuves qu'il venait de faire, que par le crédit attaché dans la jeune école aux doctrines qu'il représentait. M. Huyot, l'artiste et le professeur éminent auquel il succédait comme architecte du Palais de Justice, avait appartenu à

une école assez différente. Si Due en le remplaçant avait . dû continuer son œuvre, comme cela lui était arrivé quand il avait remplacé Alavoine, peut-être, à cause du respect même que lui inspiraient les mérites de son prédécesseur, se serait-il trouvé cette seconde fois beaucoup plus empêché qu'il ne l'avait été la première; mais, quoiqu'ils fussent adoptés depuis i835, les projets de M. Huyot pour la réédification du Palais de Justice n'avaient pas reçu encore un commencement d'exécution. Le nouvel architecte du monument avait donc le champ libre. Sauf la part momentanément faite à un autre pour l'aménagement des locaux destinés à la Cour de cassation, rien, à vrai dire, ne pouvait ici compromettre son indépendance ni diminuer sa responsabilité.

Aussi, quelque utile concours que lui aient prêté ses collaborateurs successifs, — et, particulièrement, celui qui lui fut adjoint en dernier lieu (i), —Duc a-t-il aux yeux de tous et doit-il garder le mérite entier, l'honneur sans partage d'avoir fait de fond en comble le nouveau Palais de Justice. Tout y résulte, tout y parle de son talent, de sa volonté, de sa vénération pour les exemples de l'art antique, unie au sentiment le mieux raisonné, à l'intelligence la plus pénétrante des exigences de notre civilisation et des droits de l'art moderne ; tout atteste ce besoin si intraitable chez lui de la précision achevée, de la connexité parfaite entre les intentions et les formes : tout, depuis les lio^nes générales de l'édifice jusqu'aux moindres ornements, depuis l'ordonnance grandiose de la façade et du vesti-

(1) M. Daumet.

— iS —

bnle jusqu'au soin avec lequel soni étudiés, dans '" nlus modeste salle, les profds d'un ehambranle de portt les moulures d'une boiserie. Si jamais œuvre a été de nature à démontrer chez l'auteur le respect scrupuleux de son art et le parli-pris en toute occasion de se refuser aux capitulations de conscience, c'est sans aucun doute celle-là.

Qui sait même? Peut-être, à force d'être travaillé et comme ciselé dans les détails, le style de Duc perd-il quelquefois en facilité ce qu'il gagne en délicatesse; peutêtre certaines parties du Palais de Justice, — et, plus qu'aucune autre assurément, le perron monumental qui se développe en avant du corps de bâtiment principal, — accusent- elles dans la pensée de l'architecte une sorte de tension et de contrainte ; mais en regard de ces raffinements un peu laborieux, de ces élégances un peu trop cherchées, que de témoignages de puissance dans l'invention et d'irréprochable pureté dans les formes ! Quel art riche en ressources de toute espèce, quel art un et varié tout ensemble que celui dont les murs du Palais de Justice portent d'un bout à l'autre l'empreinte!

Hélas! quelques-uns de ces murs portent encore d'autres traces et rappellent d'autres souvenirs. Comment oublier, même depuis qu'ils ont été relevés de leurs ruines, l'heure lugubre où ils tombaient dévorés par les flammes qui faillirent, en 18-1, anéantir le Palais de Justice tout entier? Émergeant comme une île du sein de cet océan de feu, la Sainte-Chapelle, Dieu merci, fut préservée; mais tandis que les voûtes s'écroulaient d'un autre monument du passé, de la vaste salle des Pas-Perdus construite par Salomon de Brosse, l'incendie étendant ses ravages envahis-

— M» — sait les bâtiments élevés par Duc et amenait, entre autres dési, 'S, la destruction de cette belle salle des Assises que .. pinceau de notre confrère, M. Lehmann, avait si dignement décorée, et qui attend encore sa restauration. Duc ne se laissa pas abattre par le malheur qui le frappait dans l'œuvre à laquelle il avait attaché l'honneur principal de sa vie et qu'il lui fallait maintenant, sinon recommencer, au moins reprendre à peu près sur tous les points. Quoique déjà presque septuagénaire à cette époque, il se remit à la besogne avec une ardeur toute juvénile. Au bout de quelques années, non seulement il avait réparé la plupart des dévastations commises, mais il avait en outre, par la construction du grand escalier et des salles de la Cour de cassation, ajouté de nouveaux titres, et non certes les moins sérieux, à tous ceux qu'il s'était acquis déjà.

La mort toutefois ne lui permit pas d'achever cette dernière partie de la tâche qu'il avait depuis si longtemps et si vaillamment poursuivie. Elle le frappa le 22 janvier 1879, mais il ne fut pas surpris par elle. Aussitôt qu'il en eût pressenti les approches, il se mit en mesure de la recevoir virilement. Sans illusion, comme sans faiblesse en face de tous les devoirs qu'il avait à remplir, il se servit encore du crayon sur son lit de souffrance pour tracer les indications nécessaires à la continuation des travaux entrepris : après quoi il éleva plus haut ses regards et son âme, et ne s'occupa plus des choses de la terre que pour soutenir le courage des êtres aimés qui allaient bientôt rester séparés de lui.

Les deux grands monuments auxquels le nom de Duc devra de vivre dans l'avenir sont aussi ceux qui, de nos jours, en ont fait la célébrité, peut-être même à l'exclusion

des autres œuvres du maître. N'était-ce pas seulement à l'architecte de la Colonne de Juillet et du Palais de lustice que s'adressaient les applaudissements du public, quand Duc recevait, en 1869, cette récompense exceptionnelle que nous rappelions tout à l'heure, et dont il ne consentait d'ailleurs à recueillir les fruits que pour les transmettre par vos mains. Messieurs, aux lauréats d'un concours londé par lui et auquel vous avez donné son nom? C'étaient encore les mêmes litres qu'invoquait un peu plus tard le Conseil de l'Institut royal des architectes britanniques, lorsqu'il proposait à la reine d'Angleterre de renouveler en laveur de Duc l'éclatant hommage rendu antérieurement aux talents de deux autres architectes, nos confrères, M. Hittorff et M. Lesueur.

Et cependant, quelque part que l'on doive faire dans la vie de Duc aux deux vastes entreprises dont il a été chargé, il n'y aura que justice à se souvenir des travaux qu'il a eu l'occasion de diriger, soit comme architecte des lycées et collèges de Paris, soit comme ordonnateur, conjointement avec Labrouste, des décorations pour certaines cérémonies publiques. Il faudra surtout lui tenir compte de plusieurs ouvrages peu importants par les dimensions, mais véritablement exquis au point de vue de la conception et du style, le Tombeau du sculpteur Cahieux, par exemple, et cet autre monument funéraire, le Tombeau de Duban, si digne à la fois de la mémoire à laquelle il était dédié et de celui qui l'élevait : œuvre du cœur autant que du talent et pour chacun de nous doublement émouvante, puisqu'on nous rappelant les mérites et la gloire commune de deux nobles artistes, elle consacre aussi les souvenirs d'une

amitié qui, fidèle jusqu'au bout ici-bas, se continue maintenant dans le sein de Dieu.

Des chers compagnons auprès desquels Duc n'avait cessé de marcher la main dans la main depuis sa jeunesse, de ces fraternels amis qui s'étaient avancés avec lui pas à pas dans la voie de l'art et qui étaient avec lui arrivés au but, D.uban avait disparu le premier; puis Léon \audoyer, Gilbert et Labrouste étaient tombés à leur tour. Séparé d'eux à un âge où l'on n'estime guère dans le présent que ce qu'on peut encore y retrouver du passé. Duc eut le courage peu ordinaire de n'accuser ni les injustices du sort, ni la stérilité du temps où il lui fallait désormais achever de vivre. Tout en gardant pieusement dans son cœur le deuil des absents, il ne descendit pas aux plaintes sur lui-même; tout en demeurant fermement attaché à ses souvenirs, à ses affections, à ses croyances, il n'eut garde de se détourner des hommes ou des faits qui venaient à se produire autour de lui. Par la vivacité de son zèle pour tous les intérêts de l'art, pour tous les talents, de quelque âge ou de quelque origine qu'ils fussent, comme par l'urbanité persistante de ses manières, comme par l'élégance soigneusement entretenue de sa personne, il resta le même en dépit des années qui s'accumulaient sur sa tête, et, pour ainsi dire, jeune jusqu'à la fin.

La jeunesse ! n'est-ce pas en effet le mot qui convient pour caractériser cette verdeur singulière, cette heureuse santé de l'âme et du corps grâce à laquelle Duc put mener une vie si égale en tout temps, si invariablement conforme aux aspirations élevées de l'artiste et aux inclinations aimables de l'homme? On a dit de lui qu'en par-

venant à la vieillesse, il n'avait iail que renouveler plusieurs fois ses vingt ans : rare et enviable privilège sans doute, mais aussi privilège dangereux quand l'usage ne s'en concilie pas comme ici avec la dignité du caractère et la sagesse de l'esprit. Or, quelles que lussent ses coutumes extérieures et la facilité de son commerce. Duc n'en conservait pas moins au fond le culte des principes sévères, de la discipline en toutes choses. Pas plus que la conduite de la vie, l'art n'était à ses yeux affaire d'entraînement instinctif ou, comme on dit aujourd'hui, de tempérament. 11 y voulait plus d'effort personnel et de méthode. C'est là ce qu'exprime hautement son talent; c'est par là qu'il s'impose au respect et qu'il gardera l'autorité d'un grand exemple. Dans le domaine de l'art comme ailleurs, notre siècle n'a pas toujours craint de s'exagérer les franchises de l'intelligence humaine. Il a paru quelquefois admettre, prescinre même comme une condition de progrès l'indépendance absolue des traditions; en un mot il s'est si bien défié, il a si bien entendu se venger de la i-outine, qu'il lui est arrivé et que peut-être il lui arrive encore de prendre l'inusité pour le mieux et les sophismes de la fantaisie pour des revendications légitimes. C'est une raison d'attacher plus de prix à ce qui peut faire justice de ces erreurs ou de ces excès et d'honorer d'autant plus ceux qui, comme Duc, ont su trouver la distinction dans la règle et le secret du beau dans le bon sens.

Paris. — lypograpliic de FinniiiDidot, imprimt-ur de l'iiistitul, 56, rue Jacob.

INSTITUT DE FRANCE

NOTICE

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

M. LE B"^ TAYLOR

M. LE V^'^ HENRI DELABORDE

SECRÉTAIRE PERPETUEL DE L ACADEMIE

Lue dans la séance publique annuelle du 30 octobre 1880.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET C-

IMPRIMEURS OE l/[NSTITUT DK FKANCE, RCE JACOB, 56

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