XII.— BON SANG NE PEUT MENTIR
Trois jours après, le missionnaire arrivait au centre de la colonie, accompagné de ses deux protégés. Une
douce surprise était réservée aux deux enfants. Jean Rollais n'était pas mort. Abattu par la hache de l'ennemi, laissé pour mort, il avait repris connaissance quelques heures après la mêlée et gravement blessé, il avait péniblement regagné Montréal. Mais le brave colon n'était plus qu'une ombre de lui-même. Les chagrins et les douleurs avaient courbé ses épaules et tracé sur son noble front des rides profondes. En deux mois, il avait vieilli de dix ans.
Lorsqu'il revit, épuisés par les souffrances de toutes sortes, les deux êtres qu'il aimait tant et dont il pleurait la mort, il crût à un rêve, et craignait à chaque instant de se réveiller à la triste réalité. Les deux enfants, qui se considéraient orphelins et seuls ici-bas se jetèrent dans ses bras et pleuraient de bonheur. Jean Rollais était fier de son enfant. Le sang des anciens chevaliers n'était pas dégénéré. La valeur française allait enfanter des héros sur la terre nouvelle. Bon sang ne saurait mentir!
Une scène émouvante, ce fut celle qui les réunit le lendemain auprès de l'autel du Dieu très haut. Jean Rollais avait voulu que la messe fut dite pour le repos de l'âme de sa soeur dévouée. Tous les trois reçurent le Pain des forts.
Devant le ciboire ouvert, le missionnaire ne put retenir son émotion. Deux larmes coulèrent sur ses joues amaigries, et tombèrent sur le corporal, pendant qu'il murmurait, les yeux fixés sur les saintes espèces blanches dans le ciboire d'or.
"O Dieu ! toi qui fondes les nations et les rends prospères, garde ton héritage comme la prunelle de tes yeux. Qu'elle produise des fruits qui t'honorent !"
Mais alors, les pères étaient des saints et les enfants des héros.
EJN.
Table des Matières
Sur la rive 3
Les deux enfants 7
Le massacre 11
A Montréal 15
Le petit soldat 18
La petite prisonnière 23
Encore du sang 26
La fuite 30
Heure d'angoisse 35
Vers le pays 39
Heureuse rencontre 42
Bon sang ne peut mentir 45
René
L'Attirance du Gouffre
A mes jeunes amis
B 1 ê¥l^M£^s des ®eoles rurales.
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Le paisible cultivateur De son petit champ est le roi, Lui seul peut dire à l'empereur :
"Je suis majesté chez moi."
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MONTREAL
LA TEMPÉRANCE 911 rue Dorchester Ouest
Avec la permission des Supérieurs.
L'Attirance du gouffre
A L'ombre des Pins
"Et tu voudrais rester, toi mon pauvre Jacques? demanda Germain Brunel'le."
"Oui je veux rester, et je resterai, répondit énergiquement Jacques Lanthier. Et les deux jeunes gens restèrent silencieux. Jacques Lanthier, était un vrai fils de la terre, celui qui reste rivé au sol. Jeune, fort, actif à la besogne, ne reculant devant rien, le fils de Maxime l'ivrogne, était l'antithèse vivante de son père. C'était un travailleur et un sobre. Et pourtant les mauvais exemples ne lui avaient pas manqué.
Aussi loin que pouvaient porter ses souvenirs d'enfant, il voyait son père, revenant du village, un peu éméché 'd'abord puis complètement abruti par l'alcool. Il voyait sa mère en larmes et sa soeur frissonnante de crainte. Ill y avait déjà longtemps de cela. Dès qu'il pût travailler la terre, il avait trimé ferme, et c'est lui qui réellement conduisait la besogne. Maxime Lanthier, son père, avait hérité d'une belle terre, claire d'hypothèques, d'un sol fertile, avantageux à la culture. Mais depuis lors, si la terre avait peu changée, les dettes étaient venues ; d'abord par le perte d'un procès, à propos d'une part de route. Puis les rentes, puis le découragement et enfin la bouteille. Le père Lanthier avait voyagé dans sa jeunesse. Il connaissait les villes, et ne tarissait pas d'éloges sur le confort qu'elles procurent, avec les jouissances qu'elles don-
nent. Et chaque jour il ne cessait de maudire la terre inigrate qui fait peiner et suer — 'qui, disait-il ne donne que parcimonieusement ses produits. La ville c'était l'objet de1 ses rêves. Sa terre s'en allait peu à peu dans les doigts crochus de ses créanciers.
Ce soir-là, à l'ombre des grands pins du cap Lauzon, Jacques avait dit à son ami : — "Je reste", car le rêve du père allait se réaliser — enfin après une si longue attente! ,tout était vendu; et dans quelques mois, après les récoltes, la famille irait s'engouffrer dans la ville. Et Jacques restait. La force des traditions était puissante chez lui ; il sentait l'attirance du vieux sol argileux. Depuis deux siècles, la Vieille maison de pierres roulées, au toit pointu et à la vaste cheminée, avait abrité quatre générations de vaillants cultivateurs, travaillants, économes. Jacques la connaissait bien cette vieille maison, d'où l'on découvrait toute une partie du fleuve, là-bas par-dessus les aulnes de la commune. L'horizon était vaste : en face, la pointe du Platon s'avançait menaçante et refoulait lê"s flots d'ans l'anse die Portneuif ; au loin, sur le cap Santé, l'église avec ses 'd'eux massifs clochers, plus près encore, une autre église toute humble cachée dans la verdure, presque au ras de l'eau — c'était Portneuf — et à l'ouest, perchée sur le cap, son église toute vieillie, entourée de pins séculaires ; et au-delà, plus loin encore, Lotbinière étalait se maisons blanches, et renvoyait jusqu'à la maison des Lathier, les échos sonores de ses harmonieuse des cloches; et les grandes marées qui allaient jusqu'au chemin et les navigations hazardées sur de primitifs radeaux" tous ces souvenirs d'enfance affluèrent nombreux, enchanteurs, irrésistibles. Sa mère, noble fille de colon, ne pouvait que suivre le père — et Cécile, sa soeur ne resterait pas — elle suivrait le père aussi. Germain Brunelle, le fils du voisin, élève de l'Ecole d'agriculture d'Oka, était fermement convaincu que la terre est la grande amie, la seule — et il approuvait Jacques. Et tous les deux, dans le calme de ce soir de juillet, songeaient et devisaient de ce grand événement, car l'abandon de la terre les attristait
Qu'irai s-je faire là-bas, soupira Jacques, " je ne sais que travailler la terre''.
Je ne peux que t'approuver, mon pauvre Jacques, reprit Germain. Mais as-tu songé à la position que \.u te feras? et puis il y a ta mère — ta soeur, et qui veillera sur elles?
Une ombre de tristesse passa sur le front de Jacques. Il aimait sa mère, il adorait sa soeur et son tout jeune frère Jean, malgré sa légèreté d'enfant savait aussi se faire aimer. "Qui veillerait sur eux? C'était l'angoisse de son bon coeur. Et pourtant malgré tout, il espérait et cet espoir le faisait rester au poste. D'ailleurs, son père, en changeant de vie changerait peut-être d'habitudes. Peut-être aussi la fortune lui sourirait. On disait tous les dimanches, aux veillées, parmi la jeunesse, que Montréal prodiguait l'or à pleines mains — et l'on citait encore des noms de jeunes compagnons qui étaient sur le chemin de la fortune. — C'étaient les idées courantes ; — idées perverses s'il en est ! et combien la réalité en est fausse pour ceux qui ont vu, pour ceux qui savent.
Jacques reprit lentement et avec mystère : — "Et toi Germain tu la laisses bien partir" "Elle". "Elle", C'était Cécile, la blonde aux grands yeux bleus, à la robuste santé que seule donne la campagne. Cécile et Germain avaient le même âge, et ces deux jeunesses étaient bien près de s'aimer en dépit ou plutôt à cause de ce départ forcé. C'était son amie d'enfance et de jeunesse, son unique amie de toujours, l'objet secret de son culte, son idéal rêvé, alors que dans les vastes champs de la Trappe, dans la lumière ardente du midi, il songeait à la maison paternelle et au sentier tortueux qui mène chez les Lantier !
Cécile allait partir ! et n'ayant songé qu'au chagrin des autres, il découvrit tout au fond de son coeur un sentiment nouveau, insoupçonné. Une larme perla aux yeux de Germain. Il rougit vivement. "C'est que, pour moi ,articula-t-il avec effort, je ne le peux pas ! . .mais toi?"
Oh! n'insiste pas là-dessus, car je reste; trop de îiens m'attachent à la terre — j'ai appris à l'aimer depuis longtemps. A Sainte-Anne, j'ai langui ; je n'étais plus libre de courir mes champs et mes bois, et même pendant mes leçons d'agriculture, j'aspirais à la liberté de la campagne, à son air pur, à sa tranquillité
Je suis terrien, je ne puis que vouloir y rester
Ce que je ferai je ne le sais pas encore, mais. j'ai deux bons bras ; mon petit capital de quatre cents piastres, don généreux de mon père, ne peut qu'augmenter, après je verrai....
Je songe déjà à me faire un chez nous, crois-tu que j'aie peur des souches calcinées, à perte de vue?....
Germain écoutait ravi de voir vivre son rêve de colon dans quelque vaste plaine du nord. Et il se taisait.
Au bas de la falaise, les vagues venaient mourir sur les gravois ; puis les grands pins verts frissonnant sous la brise, qui de loin apportaient l'écho des mille bruits divers de la terre et du fleuve, tandis que le soleil, déjà disparu, versait à profusion sa pourpre sur les bois des côtes. Jacques, étendant la main vers le fleuve continua en s'animant: "Ce qui me retient encore, c'est cette vue de mon grand fleuve, j'aime ses doux murmures et ses mugissements terribles, j'aime ses calmes et ses tempêtes. Tu sais comme nous avons parcouru ses grèves; le plaisir que nous avions lorsqu'au printemps ses flots gonflés inondaient nos prairies, et comme nous étions heureux alors, de ramasser tous les rapports pour les faire brûler le soir. Quel beau feu ça faisait ! t'en souvienstu? Et les récoltes n'en étaient que plus belles l'automne
"Ce que je ressens ne peut pas s'exprimer. Voistu. nous autres, terriens, nous ne pouvons pas dire tout ce que nous ressentons: la joie ou la peine en est plus vive- ou plus douloureuse! Bientôt je serai étranger dans notre maison ; la terre de mes aïeux ne sera
plus mienne. Oh ! Si mon père avait voulu laisser cet alcool maudit. . .
" Je sais! Je te comprends," Jacques, "aussi, c'est pour notre malheur, à nous deux, que l'alcool est entré dans cette .vénérable demeure ; nous avons été trop heureux, l'épreuve commence. . . la terre est délaissé pour cet alcool, cause de tous les maux.
"Mais que puis-je faire ? Racheter le bien paternel ? Avec $400, il n'y faut pas songer; aujourd'hui les fermes sont trop dispendieuses dans les vieilles paroisses.'*
Il faut s'éloigner ! C'est ce que nous ferons si tu veux. Crois-tu que là-bas, on ne nous enseigne pas l'amour de notre terre, aussi, derrière ces mille choses qu'on étudie, elle est toujours là, au premier plan, lumineuse,, irradiée de soleil, ou plongée dans l'ombre, mais c'est toujours elle, la bonne terre de chez nous; du fond de la Gaspésie au Témiscamingue c'est encore elle qui nous appelle, qui nous attire, nous, ses fils de prédilection, la renier, c'est être ingrat.
"Je comprends bien tes souffrances parce que je souffre moi-même, continua Germain, après un moment de silence. Je plains ta vaillante mère; je l'aime presque comme la mienne trop tôt disparue hélas ! ! elle a prodigué tant de soins au jeune orphelin que j'étais. Et Cécile, je préfère te l'avouer, Jacques; d'ailleurs tu le devines, j'aime ta soeur, et je crois en être aimé. J'ai encore un an à étudier à Oka, puis à Guélf, et après, ce ne sont que projets ; mais le Père se fait vieux, sa terre passera aux mains de mon frère, et moi, j'irai dans le Témiscamingue, c'est encore la patrie, quoique loin. Si tu le veux, tu es tout puissant sur l'esprit et le coeur de Cécile."
Jacques comprenant à demi mot, tendit la main à son compagnon et dit simplement : "je le veux".
Et la conversation continua toujours amicale, grave, roulant sur les êtres chers qu'on allait quitter de part et d'autre. Et Germain voulant encourager son ami, soulève un coin du voile qui cache l'avenir, et lui fait entrevoir les plus belles perspectives de bonheur e* de prospérité.
*'Qui sait, disait-il, tant de choses surprenantes arrivent de nos jours! ton père parviendra; il commencera l'immeuble avec un petit capital, et l'on dit que ça paye; il lui manque l'expérience, mais aujourd'hui n'importe qui s'improvise spéculateur."
" Mon Germain, n'essaie pas de me convaincre ; pour un qui arron'd'it son capital quatre-vingt-dix-neuf en sont privés."
La terre est encore la meilleure spéculation quoi qu'on dise. Et que peut faire un vieillard avec deux mille piastres? Mon père était roi ici, il sera valet dans le gouffre qui suce le meilleur de notre sang. Mais je veux bien espérer des jours meilleurs. Je voudrais tant que mes parents ne souffrent jamais par la misère....
Puis revenant à sa soeur et à la demande de Germain. "Je parlerai à Cécile ; ce sera pour elle un réconfort et un soutien. Elle t'aime, je le sais, ces secretslà ne se gardent pas longtemps... vous serez heureux de vous entendre tous les deux, et si je peux avoir contribué à votre bonheur, ce sera le mien !
Germain était plongé dans une profonde méditation. Avait-il seulement entendu les dernières paroles de Jacques. "Tiens, Jacques, dit-il subitement, n'en dis rien. Cécile a assez de douleurs, sans y ajouter celle-là. Aimer sans pouvoir se le dire, songer toujours à l'absente sans savoir si le bonheur viendra un jour, c'est dur pour moi, que sera cette douleur ipour Cécile. Je l'aime ! Je le lui dirai plus tard."
— "Hein 1 Quoi 1 reprit Jacques en sursautant, tu ne veux plus que je parle maintenant? Quelle lubie vous a donc passée par la tète Monsieur Brunelle? Mon
Dieu que les amoureux sont fous ! continua-t-il en
accompagnant ces derniers mots d'un geste tellement comique que Germain pouffa de rire." Je verrai Cécile dès ce soir, et, je lui dirai un mot, et toi tu viendras avant de partir pour Oka, puisqu'à ton retour il y aura bien du changement." "J'irai chez vous demain, redit lentement Germain, afin de saluer ta mère "et demander la main de ma petite soeur" continua Jacques
Lanthier joyeux; c'est elle qui sera contente ! Les deux amis s'étaient levés, et s'avançaient s-ur le bord du cap "Vois ces pins, dit Germain, vois comme ils disparais-^ sent vite, brisés par l'âge et la tempête. Mais l'ouragan casse et brise les troncs puissants, il ne fait que plier les jeunes tiges. C'est une image de ta vie. Après cet ouragan qui semble te briser, tu reprendras racine quelque part et tu vivras de la vie féconde des colonisateurs.... Tiens, cette jeune tige est toute débordante de sève, et Germain se baissait pour relever un arbuste dont l'écorce avait été brisée. . ."
"Oui, la sève le vivifie, dit Jacques. Ses racines pénétreront profondément dans le sol, à l'ombre du clocher qui l'a vu naître. Avant lui, au même endroit, des milliers de pins l'ont précédé peut-être ; il vivra ! mais la sève que ses racines puiseront dans ce sol fécond sera celle de plusieurs générations de grands pins.... et moi? conclut tristement Jacques?
"Et toi? mais qu'importe, reprit tristement Germain, la terre n'est-elle pas toujours la grande consolatrice pour qui sait l'aimer? et malgré la distance, il nous reste encore les souvenirs du coeur et ce que nous avons rêvé; nos ambitions, nos illusions, tout nous accompagne c'est une ivresse sainte que celle-là! Arô-
r.e du sol fumant sous le passage de la charrue, senteur enivrante des blés mûrs tombant sous le crissement de la faulx; bruissement de la forêt toute proche, brises fortifiantes de nos montagnes; nous avons rêvé tout cela jadis. Aujourd'hui c'est la terre qui agonise, c'est une famille qui meurt, demain ce sera le réveil du grand nord de notre province le Témiscamingue, l'Abittibi, et leurs plaines immenses, toutes seront vivantes et fécondes en blé et en hommes."
"Bravo ! Germain, dit Jacques très bas, la cause de la terre devrait avoir beaucoup d'avocats comme toi. Ce serait une cause gagnée."
L'ombre était venue sur le cap Lauzon, les phares de Lotbinière s'étaient allumés sur les hauteurs. Au loin, dépassant la pointe du Platon, le "Québec", tout illuminé, s'avançait rapide, et le clapotement saccadé
de ses roues frappant l'onde calme, troublait seul le silence du soir.
Jacques et Germain entrèrent dans la vieille église- L'un et l'autre, dans une prière fervente, s'adressèrent au ciel pour les parents, pour l'amie espérée du lendemain,et T'espérance au coeur, ils reprirent le chemin de la maison paternelle, en causant de tout ce qui leur emplissait l'âme.
L'adieu à la terre
"Holà! les femmes, vite! L'Etoile est déjà rendu à la bouée rouge !" Le vieux Maxime Lanthier avait donné ce commandement d'une voix rude, sans pitié pour la douleur de sa femme et de sa fille. C'était l'adieu définitif, c'était le départ ! Il fallait tout quitter par ce beau lundi de septembre. Sut la galerie couverte de la vieille maison, qu'on laissait à jamais, des boites ficelées à la hâte, des paquets, tous ces riens qui tiennent tant au coeur. Souvenirs intimes de toute une vie.
En face, le caboteur lançait par-dessus les arbres de la rive, son noir panache de fumée, on se hâtait. Les gros meubles étaient déjà sur le quai au pied du cap. Cécile suivie de sa mère visitait une dernière fois les chambres, vides .ouvrant les porte-manteaux,, furetant partout, ne laissant rien de ce qu'elles pouvaient emporter. Le petit Jean, trop jeune pour comprendre cet irréparable départ, se réjouissait à la pensée de ce voyage si longtemps désiré. Il verrait Montréal le lendemain ! Le père avait tant parlé de cette grande ville où il fait si bon vivre !
Quelle tristesse que cet adieu! La veille, la jeune fille avait visité son cher jardin déjà abandonné; les al'ées jonchées des feuilles rougeâtres d'érables, les
plates-bandes couvertes de délicates pensées, de géraniums en fleur, de lys éclatants de blancheur, tout l'invitait au bonheur, à la joie de vivre dans ce coin de campagne. La basse-cour veuve de ses habitants auxquels se dévouait Cécile, la bergerie, tous les bâtiments vides , abandonnés eux aussi, semblaient se demander pourquoi on les quittait ainsi. Ils avaient vu tous les Lanthier travailler à leur ombre, chaque génération les avait augmentés d'une tasserie, d'un appenti, peu à peu ils avaient grandi avec l'aisance de la famille, et voilà que tout croulait! Pourquoi?
La semaine précédente, on avait vendu à l'encan le roulant de la ferme, et on y était venu en foule, de loin : on savait que tout le matériel avait été bien entretenu par Jacques. D'abord le troupeau des douze vaches laitières, puis les brebis, et enfin les chevaux. Chacun des acheteurs palpait amoureusement la bête achetée, détaillant ses qualités ou ses vices, et en somme, en bon normand, on se félicitait à part soi du bon marché de l'achat, puis était venu le tour de ces différents objets plus ou moins utiles, amassés un peu partout, de la cave au grenier, vieilles choses rustiques, coffres solides, armoires anciennes, raquettes de frêne, etc., bref pendant toute la journée "on avait vendu" ou plutôt donné ce qu'on ne pouvait pas emporter là-bas.
Tout avait été sacrifié ; la vieille maison profanée par les regards scrutateurs de cette foule avide, âpre à la curée, riant sous cape de la déchéance de ce fermier connu. On se souvenait bien du vieux père Jérôme. Ce n'est pas celui-là qui se serait conduit de la sorte. "Tout de même, disait un vieillard, venu là comme tous les autres, c'est massacrant de se voir dépouiller comme ça. Il ne faut pas avoir de coeur pour laisser une si belle maison et une terre qui rapporte si bien". "Que veux-tu, répondit un autre, fallait bien que ça finisse par arriver, il buvait trop le vieux Maxime. Oh! si son gars n'avait pas tant peiné, il y aurait belle lurette -que la terre aurait changé de main." "Après tout, roncluait un autre, avec cet égoïsme caractéristique des campagnards, j'aime autant que ça arrive ici que
chez nous, tout de même, j'en ai t'y acheté une belle vache, et pas cher", et c'est ainsi que l'on respectait la douleur de trois braves coeurs éplorés.
Le dimanche, les hommes de la maison, Jacques et son père étant allés à la messe à pied ; Cécile avait pris place avec les Brunelle. Tous les regards étaient dirigés vers Maxime Lanthier et sa fille; on semblait les envier. C'était déjà des gens de la ville, et riches, et considérés, partant heureux ! Si on avait su ! Jacques s'était isolé, et seul avec Cécile, ils étaient revenus lentement, causant à coeur ouvert de toutes ses illusions déçues, de son avenir compromis — Germain n'avait pas été oublié — on en causa longuement dans la suite. Cécile se souviendrait de sa dernière entrevue avec son bon fiancé, car Jacques avait parlé et tout s'était arrangé rapidement, sans apparats, sans éclat, comme les choses se font à la campagne. C'est pendant cette lente marche de l'église à la maison paternelle, que Jacques fit ses adieux à Cécile, lui donnant des conseils de frère aîné, lui recommandant surtout Germain. "Sais-tu, lui avait 'dit Cécile, ce qui m'afflige le plus? c'est de quitter pour n'y plus revenir, l'église si vieille pourtant, mais si pleine de souvenirs pour moi; le couvent où j'ai étudié, le cimetière où mes grands-parents reposent; tu prendras soin de leurs fleurs, dis Jacques" et des larmes tombaient de ses yeux. "Je serai ici le gardien de toutes nos traditions, de tous nos souvenirs" lui répondit fièrement Jacques... et l'après-midi s'était passée longue, bien longue pour Cécile et Jacques, à écouter toutes les doléances, les sympathies de toutes les connaissances, venant souhaiter bon voyage à ia famille déracinée.
"Holà ! vite les femmes ! la voiture est arrivée", répéta une seconde fois Lanthier, de la même grosse voix "Nous allons arriver trop tard !"
Jacques n'allait pas au quai. "A quoi bon, avait-il dit à sa mère la veille au soir, à quoi bon aller étaler notre douleur aux yeux des indifférents et des flâneurs. Te reste.' Est-ce que je serais compris de toute cette jeunesse, tirée à quatre épingles, qui ne voit que la vil-
le au bout de leurs études? Leurs moqueries me blesseraient."
"Tu as raison, mon Jacques, ne viens pas. Sois toujours bon, sois toujours fort, tu en seras récompensé."
Et à deux genoux devant sa bonne mère, Jacques, qui tremblait devant tous les évaporés avait sollicité, d'elle une dernière bénédiction maternelle. Les adieux furent brefs. On ne s'est pas ingénié, dans nos campagnes canadiennes, à frelater .des sentiments du coeur. C'est siincère voilà tout, sans fausse honte on s'embrasse, on se souhaite un bon vovage et l'on part confiant dans l'avenir.
On avait parlé longtemps ce soir-là, entre la mère et les enfants, l'amour s'était fait plus fort, plus intense ; et à l'heure du départ, quand les portes et les contrevents furent fermés, ils étaient partis laissant Jacques seul avec ses pensées.
Cécile avait crie de la voiture qui l'emportait avec un bruit de ferrailles insupportable: "Dis-lui que je l'aime..., je l'aime".
Jacques avait-il entendu? "je l'aime"; c'était le dernier cri de Cécile qui partait en laissant là tout son coeur.
Jacques n'avait pas assisté au départ. Il avait pris à travers champs, se dirigeant vers les côtes, Cécile l'avait vu se retourner une seule fois, et il lui avait semblé qu'il pleurait
Sur le quai, une foule compacte; voyageurs, désoeuvrés, simples curieux, on était surtout venu là pour voir les Lanthier, pour assister à ce départ; car il s'était fait du bruit dans Landerneau à ce sujet. Voici : Lanthier avait reçu la médaille distribuée à tous les cultivateurs de la terre défrichée par un ancêtre, et possédée depuis deux cents ans par la famille. On avait écrit, pétitionné, et... Lanthier s'en allait avec sa médaille.
Dans le brouhaha de l'embarquement, de rares poignées de mains avaient été données aux amis. Ils étaient déjà sur le pont de l'Etoile, étrangers au mi-
lieu d'étrangers, admirant une dernière fois la chère paroisse qu'ils quittaient. Un coup de sifflet strident, de brefs commandements et la passerelle ayant été retirée, le bateau s'éloignait déjà vers le large.
A Dieu va! Ils sont partis les Lanthier; sur le quai on causait : '"'Lanthier, un sans coeur, un vaurien, un ivrogne qui, dans les quinze ans, avait bu une terre de dix mille piastres. Si ce n'est pas honteux !" Lui reste-il quelque chose au moins." "Oui, répondit une voix : "deux mille." Bah, il aura bu tout ça d'ici à douze mois, vous en entendrez parler, et sur ces paroles peu encourageantes on se dispersa; pas assez vite cependant pour ne pas entendre une vieille pauvresse marmotter entre ses dents "Pauvre Madame, pauvre Mademoiselle Cécile. Si ça ne fait pas pitié de faire souffrir des créatures si douces, si charitables au pauvre monde "
Là-bas, l'Etoile s'était engagé dans le chenal et passait devant l'îlot du Richelieu ! La vieille cloche au clocher sonnait joyeusement le dernier coup de la messe de six heures, et le village s'éveillant peu à peu, reprenait sa vie journalière, un peu monotone, mais si calme, si heureuse de la campagne. Jacques revenu à la .maison, qu'il avait livrée au nouveau propriétaire, songeait à son avenir. Assis sur le seuil de la porte, il pleura, car désormais le foyer familial était éteint. "Foyer éteint, famille éteinte". Il pleura la terre paternelle, le plus beau bien des fonds, il pleura ses espérances envolées, la famille dispersée, ses larmes coulaient abondantes de ses yeux, elles le soulagèrent. Il se leva, fit le tour des bâtiments, des prairies où tout jeune encore, il avait cependant travaillé comme un homme. Tout était perdu, les prairies reverdies, les pièces tie labour, les pacages, les pièces d'avoine et de blé défilèrent les une après les autres devant lui. Sautant les fossés et les clôtures, il vint s'asseoir sur la mousse, à l'ombre d'un bosquet, dans le clos du nordest, et désespéré, il sanglota !
L'entretien entre lui et Germain Brunelle lui revint à la mémoire, il avait parlé de Témiscamingue;
Jacques se rappela maintenant d'avoir entendu un conférencier parler de cette terre nouvelle; et sans bien pouvoir localiser cette partie de province, il se promit de se renseigner auprès du curé, et cette résolution le fortifiant, il se prit à espérer. Il pensa que plus tard, a\ec du travail, il lui serait possible de redevenir le maître sur une terre qu'il léguerait à ses fils..., plus tard..., quand viendra ce plus lard pour le pauvre isolé ; fidèle quand même à la terre qui l'a nourri, à la terre qu'il préfère aux villes et à leurs dangers... Il sera un échappé du gouffre et s'il le peut il en tirera ceux qui sont partis.
Au loin Jacques apercevait toujours la fumée noire, indiquant seule la route du bateau. Il voyait distinctement, lui semblait-il, sa soeur appuyée sur le bastingage, causant avec sa mère. Elles causaient ensemble aussi, les pauvres exilées; et le bateau longeait toujours les rives admirables du grand fleuve, elles se déroulaient splendides au clair matin, sous le soleil a. dent, les maisons blanches, en une ligne ininterrompue désignaient le chemin royal. Quelques fermiers attardés finissaient leurs récoltes; d'autres, avaient déjà commencé leurs labours d'automne. Les groupes, taches sombres sur la verdeur des champs, s'en allaient dans un va et vient régulier, aux pas lents des lourds percherons.
Ceux-là, c'étaient encore les enracinés, les tenants du sol. L'ancien fermier Lanthier, insensible à toutes ces beautés, s'était affalé sur un banc de bois et dormait profondément, il s'en allait à la ville où viennent se peidre des milliers de terriens, papillons attirés par la lumière qui les tue !
— "Mails que fais-tu là Jacques? Je te cherche depuis le matin. Diable, tu sais bien choisir le bon endroit pour te reposer."
C'était le vieux Brunelle, le père de Germain, qui tout en sueurs, haletant, arrivait au sommet de la côte. Jacques s'était levé et restait là, appuyé au tronc d'un <:apin. "Tu vas cesser de te chavirer la tête ainsi, continua le vieux. Tu n'es plus un enfant
Que voulez-vous. Je suis resté si seul, et c'était si bon tout de même cette vie de famille, malgré les . olères du père !
Bon coeur, va! fit le vieux Brunelle tout ému.
Et revenant à ses pensées: "Que feras-tu cet automne?"
"Je ne sais pas bien", répondit Jacques.
"Veux-tu travailler pour moi? j'ai besoin d'un bon laboureur ,je te connais de longue date."
"Comment vous remercier Monsieur Brunelle. Et Germain sait-il?"
"Mais oui, il le sait s'empressa de répondre le bon vieillard, j'ai une lettre d'hier soir; c'est lui qui m'a suggéré l'idée de t'avoir."
"Vous avez une lettre s'est-il informé de la famille?"
"Mais oui, toujours.... il me parle de ta soeur; c'est que tu as un beau brin de petite soeur, Jacques, et avec ça, instruite, économe, bonne ménagère et pas fière pour deux sous, elle a bien pu tourner la tête et le coeur de Germain." Et le vieux ébaucha un sourire, en songeant lui aussi à ses amours d'antan, amours simples, naïves, sincères comme savent faire les campagnards. "Ah ! il en a coulé de l'eau dans le Richelieu depuis ce temps-là," dit-il si bas que Jacques à peine entendit.
"Et comme ça, continua le vieillard, c'est entendu, tu viens chez nous. Je te donne $20 par mois jusqu'à mai prochain, tu auras plus ensuite. Ça te va, dis?" et comme Jacques agréablement surpris hésitait, "tu acceptes, n'est-ce pas, je serai encore ton obligé, car tu ne boudes pas à l'ouvrage, je le sais". "Merci, Père Brunelle. J'eccepte", dit simplement Jacques. Et ils descendirent tous deux le chemin tortueux et raide qui conduit à la maison des Brunelle. Saluons bas ces deux vaillants, c'est l'avenir de la race qui passe
Et tandis que se faisait cet engagement sous les sapins verts, là-bas, sur les flots bleus, l'Etoile s'en allait, emportant avec elle la famille des Lanthier, vers la déchéance, vers la mort!
Loin du foyer
Montréal, 19 octobre 19
Mon cher bon Jacques,
Ma main tremble un peu en t'écrivaht, je suis si desorientée par ce changement de vie ! Tout ce qui m'entoure m'est étranger, les habitudes ne me conviennent pas ; et ces deux mois m'ont paru des siècles. Le temps, le bon vieux temps, où nous étions ensemble est loin, tu es heureux, Jacques d'être resté, si j'aavais osé moi aussi, mais que pouvais-je faire? Je ne t'invite pas à venir me voir, reste à la lumière et à l'air pur, garde nos larges horizons, ça te vaudra mieux que l'air fétide de notre cour, grande comme le plus petit carré de mon jardinet de fleurs. Cette ville est un cloaque, un enfer.... "Tiens, diras-tu, Cécile est encore "habitante", mais oui, et pourtant je suis allée sur le Cbamp-de-Mars", tu vois que je connais les on dit de la ville, car aller sur le Champ-de-Mars c'est se déniaiser.
Je ne puis me faire aux bruits, à l'affairement des mes, tout était si calme chez nous. Si tu savais la ville où je suis; c'est bien différent de notre "chez nous", ici nous ne connaissons personne et personne ne nous connait. Il en est ainsi à peu près pour tout le monde, pas de joyeuses causeries à la brunante, pas de veillées, mon Dieu ! du noir au fond de mon âme endolorie. Pourtant je n'ai pas raison d'être si triste. Père n'a presque pas bu depuis notre arrivée. Et pour "nous reposer, disait-il de notre voyage", il nous a tout fait visiter. Nous avons besoin de distractions je t'assure! Je ne te parle pas de notre voyage, je ne veux plus y penser. De loin j'étais éblouie par les lumières électriques, de près! Oh de près! la réalité après le rêve le plus enchanteur. Enfin notre installation terminée, une semaine de lavage et de frottage de toutes espèces, nous sommes sortis tous ensemble. Nous avons
vu de belles églises, que c'est beau ! Mais tout de même, je serais plus recueillie dans notre vieux temple du Cap. Les églises protestantes sont toutes élancées et très belles,, mais on dit que l'intérieur est froid. Je n'ai pas de peine à le croire. J'aime encore mieux notre petite église de pierre artificielle et pas artistique du tout. On y arrive par deux grands escaliers, et l'école des garçons est au-dessous. La cathédrale catholique est un édifice remarquable, mais il me semble que ce n'est pas fini, c'est une imitation assez réussie de Saint-Pierre de Rome. Mais celle que je préfère c'est Notre-Dame. Là, tout est grand, haut et majestueux, tout invite à la prière, c'est un peu sombre, mais si beau. Le choeur surtout est un pur chef-d'oeuvre gothique. Tu te rappelles nos discussions à propos de cette architecture? Je ne pouvais comprendre ce que c'était. Alors Germain nous conduisit dans le bois de chênes élancés, sur la côte, et nous montrant l'enchevêtrement svelte des branches, nous dit: "Voilà une cathédrale gothique." Les grands troncs lissés sont les colonnes, les branches les colonnettes qui se rejoignent bien haut pour former la voûte verdoyante. C'est une explication d'une habitante que je te donne là mon Jacques. Les artistes du moyen-âge, constructeurs des vieilles cathédrales, donneraient d'autres renseignements. J'ai ce que Germain m'avait copié au sujet de ces monuments séculaires. C'est de Michelet si je ne me trompe pas. Je (l'écris pour toi. "L'église était alors le domaine du peuple. La maison de l'homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison à vrai dire: la maison de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'église avait droit d'asile. C'était alors l'asile universel ; la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y priait, la couronne y délibérait. La cloche était la voix des champs appelant l'homme à la prière, aux affaires civiles quelquefois, aux batailles de la liberté,'".... comme c'est changé depuis n'est-ce pas Jacques? Aujourd'hui, c'est dans î'égoïsme, une course effrénée vers la richesse et les plaisirs. C'est le "Pain et les jeux Romains". Voi-
là la ville, et avec toutes ces misères morales, que de misères physiques ! Car tu ne t'imagines pas comme ia vie est dure aux pauvres gens ; et les hôtels foisonnent; il y en a à tous lès coins de rues. On est pâle, étiolé, à demi-mort ; les champs conservent la santé, donnent la vigueur et l'énergie; là sont la vie frugale et saine, les traditions ancestrales, les amitiés qui ne meurent pas ! Reste à la terre, tu as choisi la meilleure part.
Je m'ennuie, Jacques ! J'étouffe ! l'horizon lumineux de chez nous me manque ! Je ne vois plus la grève pleine d'aulnes et je pleure. Maman m'encourage, mais c'est elle qui aurait besoin de consolation. Père dépense sans compter. "La chance nous viendra, nous dit-il souvent. L'argent appelle l'argent." Il s'occupe d'immeubles.
Notre capital fond comme la neige au soleiil d'avril. Prie beaucoup Jacques, n'oublie pas d'aller visiter nos morts ; c'est la seule recommandation de maman, Germain m'a écrit je l'aime.
Je t'embrasse affectueusement,