CECILE
C'était bien la dixième lettre que Cécile venait de cacheter. Accoudée à sa petite table, dans sa chambre de jeune fille, elle rêvait. Les derniers jours d'août lui revenaient à l'esprit. Germain était venu; elle l'attendait. Cette visite de l'ami avait été une grande joie pour elle. Le père Lanthier était absent. D'ailleurs depuis longtemps la joie ou la douleur des siens lui était indifférente. Il avait consenti à. tout, car Jacques lui en avait parlé.
Timide, Germain n'avait pas osé, mais l'heure s'avançait, ce fut Jacques qui lui tendit la dernière planche de aslut. "Voyons Germain, je serai obligé de mal exprimer ce que tu penses si bien". Ce fut assez, Germain avait dit en phrases simples, claires, l'amour qu'il lui avait voué.
A la campagne, l'amour n'a pas les complications qu'a celui des villes; on s'aime d'abord sans le savoir, puis après l'avoir su, on se marie; voilà un nouveau foyer, et les berceaux ne restent pas longtemps sans babil
Germain et Cécile étaient fiancés. Voilà à quoi songeait la jeune fille accoudée sur le bord de sa petite table. Les adieux avaient été si brefs. A la veillée, avant le départ de Germain il ••.'étaient revus; les rêves ébauchés, les projets d'avenir, les serments de fidélité et d'amour, Cécile les conservait au plus profond de son coeur. Tous ces souvenirs faisaient sa force, et elle y puisait un espoir de bonheur lointain. Germain devait partir pour Guelph vers la mi-avril; quand le reverrait-elle? et quand il reviendrait du nord à la recherche de lots de terrain, ce serait fini de cette vie abrutissante des villes.... Elle se souvenait encore de l'arrivée, ses premières impressions furent attristantes, le froil humide des quais, la foule grouillante, affairée, )e bruit des tramways, tout l'avait énervée et dans le quartier populeux, le long du canal Lachine, le logis était pauvre ; de peine et de misère, on avait enfin casé les meubles antiques de chêne sculpté avec art, tristes restes de l'aisance terrienne.
Depuis, c'était l'ennui profond, le dégoût de cette ville aux rues éventrées pour le posage des conduites d'eau, c'était là désormais, la vie, pour ces déracinés du terroir ancestral.
Quelques jours plus tard, à Oka, Germain accompagnait les Pères au cimetière rustique des moines défunts. La longue procession lentement défilait devant chaque tombeau. Impressionné, Germain répond aux prières "De profundis clamaviad te", "Seigneur, du fond des abîmes j'ai crié vers toi", et sa pensée est bien loin ; il songe à ceux qui abandonnent leurs morts ! Qui maintenant prendra soin du tombeau des vieux Lanthier? Jacques ! Oui. Ce brave sera le continuateur des vieilles traditions familiales; au cimetière de
cap Lauzon. Jadis c'était un pieux pèlerinage que cet- 'e visite des morts, le deux novembre. Us y allaient tous trois, Cécile, Jacques et lui; "maintenant, murmure-t-il, nous sommes séparés. "Seul Jacques ira s'agenouiller sur la tombe des vieux Lanthier..." 'Seignenr", implore Germain, faites que votre main soit légère à ces malheureuses victimes de l'alcool." Et pensif il s'éloigne à la suite des moines silencieux. La neige mollement tombe en flocons épais, mouillant les tombes, ensevelissant les terres fécondes de l'Abbaye, où planent tristement les glas des trépassés.
Au jour le jour
L'hiver était rigoureux. Les Lanthier, toujours étrangers aux distractions et aux plaisirs de la ville, regrettaient vivement les longues soirées hivernales au coin de la cheminée de pierre noircie par le feu, là-bas, c'étaient de grosses bûches d'érable qui brûlaient en lançant des gerbes d'étincelles; dans leur sombre logis du Boulevard Saint-Paul, du charbon dur brûlant dans une petite fournaise. Et les fêtes, et les soirées s'étaient écoulées lentes, monotones pour îles exilées. Ce n'étaient plus les joyeuses veillées de famille, dans la •'aile, qu'on ouvrait dans les grandes occasions; plus d'histoires gaies, plus de rires joyeux, mais l'ennui, la tristesse, la désolation. Les voisins allaient en foule aux vues animées. Mais pour elles, que pouvaie -t-elles voir de plus grandiose, de plus majestueux que leur campagne en fleurs ou couverte d'un manteau immaculé?
On avait des nouvelles de Jacques et de Germain. Tous deux souffraient aussi de la séparation. Et le récit des fêtes et des excursions avait encore ravivé les regrets au pauvre logis délaissé.
Germain racontait par le menu, ses études de l'automne ; ses travaux, ses expériences il entrevoyait le
bonheur, mais après avoir trouvé un foyer. "Bientôt, écrivait-il à sa douce fiancée, se sera bientôt". Il s'intéressait au vieux Lanthier; la fortune lui souriait-elle? que faisait-il? Enfin Jacques avait son tour.
Celui-ci moins habile, disait sa vie après le départ. A travers ses phrases laborieusement alignées, on devinait son chagrin, en même temps que la volonté ferme de ne jamais forfaire à l'honneur, et pour Jacques, c'était de raviver en lui, toutes les traditions des ancêtres, de se faire défricheur et semeur de blé. Il écrivait encore : "Je vois toujours des prairies verdoyantes, des blés mûrs, des plaines sans limites ; ce sont mes rêves de toutes les nuits". Puis il parlait un peu des vacances de Germain, leurs excursions dans les bois, leurs courses au village. Et ce soir-là un rayon de soleil avait illuminé l'âme de la mère et de la soeur.
La lettre de Jacques à la main, Cécile se représentait le coin du feu des Brunelle; les deux amis y causaient de l'avenir, de défrichements et de moissons; le vieux cultivateur, la pipe aux dents, souriait aux projets de ses enfants, leur faisait part de son expérience, modérait leur juvénile ardeur. Puis on avait dû parler .d'elle "car les oreilles lui avaient tinté". Souvent, pendant cette semaine-là. "C'était bon signe. Cécile voyait maintenant une autre scène ; Jacques et Germain montés sur leurs raquettes s'en allaient vers les grands bois de la Pinière, peuplés de lièvres et de perdrix, car leis deux jeunes gens étaient des fervents de la chasse.
Une chose consolait les deux femmes. C'était le bonheur relatif de leur Jacques ; il était fils de race, et ne mentait pas à son origine. Elles en étaient fières et disaient souvent: "noblesse oblige".
Maxime Lanthier ne travaillait pas encore. Sans instruction, sans métier, vieilli par l'âge, plus encore par l'excès des boissons fortes, sa position était celle du plus grand nombre des habitants d'un certain âge,
q.ii ignorent les travaux de la ville. Maître chez lui jadis, il voulait choisir, et les jours succédaient aux jours sans lui amener l'ouvrage désiré. Pour tous c'était un rentier, un jouisseur. Les voisins, les commères des environs, dans de discrètes enquêtes, en étaient venues à cette conclusion. Et de plus» Lanthier était un ladre, \m ménageux, à preuve, jamais sa femme et ses enfants n'allaient aux vues. Et pourtant, le capital, épave du bien paternel, était bien mince. Le riche Lanthier cherchait de l'ouvrage. Il n'avait pas connu les hôtels tout d'abord. Mais une nuée d'agents de "Lands Co." quelconque, s'étaient attachés à ses pas; les plus retors n'eurent pas de peine à l'intéresser pour un fort montant, dans une vague compagnie immobilière. La majeure partie de son capital y avait passé, et les terrains ne se vendaient pas. C'était monsieur Lanthier le capitaliste. Un jour pourtant il succomba. Ses amis le suivirent dans un hôtel et burent copieusement, à la prospérité de leur traiteur.
Dès lors, il redevint ce qu'il avait été: Maxime l'ivrogne ; sans coeur, sans volonté, sans énergie, il but le patrimoine de sa famille. Il fut l'habitué des bars, et le chef de file de tous les .ivrognes du quartier. Les vieilles habitudes, sollicitées par les occasions, l'avaient repris, irrésistibles. On montre du doigt les ivrognes à la campagne. Il a honte ; il se cache ; et d'ailleurs tout le porte à la sobriété dans cette vie familiale intense, active autant que calme. Un clair matin de printemps, le clair soleil qui mûrit les moissons et fait éclore les fleurs, tout lui parle de sobriété et de respect de soi-même. A la ville, c'est un inconnu perdu dans la masse corrompue des piliers d'hôtels.^ Il boit sans pudeur et sans retenue, jusqu'à ce qu'il se réveille un bon matin, dans une cellule du poste de police, et il recommence à boire encore jusqu'à l'abrutissement, jusqu'à la ruine physique et morale. Ainsi le vieux Lanthier but-il à tire-larigot, au grand bonheur de ses tristes compagnons, toujours à l'affût d'une bonne traite. Trois mois avaient suffi pour faire du descendant les vieux terriens, l'ivrogne connu de tous. La dé-
chéance était complète. Jadis roi de ses champs, aujourd'hui locataire indigent du logis où les siens manmanquent d'air et de lumière ; et bientôt ce sera la misère au sombre foyer. "C'est une singulière chose que l'alcool, a dit quelqu'un. Ceux qui le vendent en vivent, ceux qui le boivent en meurent." Le vieux Lanthier allait en mourir. Et ce soir-là, à la pâle lueur de la lampe, il songeait à ce qu'il avait prodigué sur le zinc brillant des bars luxeux.
"Cent vingt-cinq piastres ! Mais en vérité ne me reste-t-il que cela? chuchote Lanthier. Et méticuleux comme les paysans, ses ancêtres, qui sou par sou avaient amassé l'héritage de la famille, il palpe les billets de dix, un à un, avec soin ; il les compte, et calcule combien de mois lui sont assurés. Ce calcule le désespère, mais "désespoir d'ivrogne" dira-t-on, l'espoir en revient aussitôt. Dans son cerveau alcoolisé, les images les plus diverses se jouent, vont, viennent, brillantes, joyeuses, lueurs de rêves lucides. C'est le passé qui revient. L'atavisme de deux siècles ne meurt pas en un jour. D'une marche chancelante, Lanthier s'approche de la fenêtre et regarde. Vit-il la rue éventrée par les terrassiers? Vit-il davantage le navire étranger qui lentement, remonte illuminé le canal, voguant vers les hautes terres, vers le pays du blé?
Le cultivateur chez lui reprit le dessus, c'étaient des plaines à perte de vue, des blés mûrs frémissants, la moisson, les faucheurs, le dos courbé, couchaient les épis en lourds andains, et il avait la sensation exquise de sentir entre ses doigts, couler les flots de pur froment. Cultivateur, semeur de blé, lui aussi avait fait le geste auguste de semeur. Et voilà que la nostalgie empoignante du sol le reprenait, son coeur se dilata, il sourit, subjugué par ces visions enchanteresses; dans la cuisine silencieuse, appuyé contre la vitre froide de la fenêtre, Lanthier s'était endormi.
Le lendemain, fatigué, encore sous l'influence de la dernière fête, Lanthier était à la maison ; sombre, ta-
diurne comme il en a l'habitude, mais il est là; Cécile, légère comme l'oiseau, toute joyeuse de la présence du père, vaquait aux travaux du ménage.
La porte s'ouvrit, et le facteur d'une voix trainarde, dit: "M. Lanthier". La vieille s'élança de sa chambre: "Jacques — lis Cécile, lis vite", s'écrie-t-elle oppressée. La jeune fille parcourait la lettre, avec fébrilité, mais soudain, devenant toute pâle, elle chercha un appui sur une chaise; tout son sang affluait à son coeur, et, défaillante, elle remit la lettre à sa mère. "Mais, qu'as-tu pauvre enfant, dit la mère inquiète."
C'était en effet une grande nouvelle : Germain allait venir au foyer des Lanthier, Jacques, profitant d'une excursion de colons, devait aller par voies directes au Témiscamingue, accompagné du vieux Brunelle. Germain les rejoindrait à Ottawa; et puis quelques mois à Guelph, et ensuite, ce serait le grand travail des défrichements. Le vieux serait là d'abord, dirigeant et conseillant, veillant sur les premiers pas de son fils, aidant Jacques aussi, car les deux nouveaux colons seraient voisins. Jacques devait écrire dès son arrivée là-bas, sur les bords du lac des Quinze. Toutes ces choses étaient tracées d'une écriture grosse, mal assurée.
Cécile ne pensait qu'à cette visite de Germain. Elle eut honte 'du logis. Comment allait-il les retrouver? Et que faire pour cacher la gêne, l'indigence prochaine? Mais c'était le fiancé. Elle l'appelait de tout son coeur aimant. Il ne reverrait plus l'antique demeure des voisins; mais toujours même sa fiancée lui tendit les bras. Son père s'éveillait de sa torpeur. "Monsieur Brunelle doit venir", lui dit Cécile.
"Brunelle?...... le vieux", questionna-t-il encore
sous l'empire de son rêve. "Non, Germain", reprit la j^une fille, "Germain? qu'en avons-nous besoin ici", et le père regarda longuement sa fille.
Celle-ci se dirigea vers sa chambre; elle allait pleurer son bonheur, sa détresse profonde.
Les deux époux étaient restés seuls. Une grande tristesse gonfla le coeur de la vielle Lanthier. Ainsi cette lettre de Jacques avait donc rappelé de troublants souvenirs. Avec son coeur de mère, elle avait prévu cela, dalpuis longtemps ; Germain aimait Cécile. Il devait venir un jour ou l'autre. Le père lui était hostile. Et elle pleura sur le passé. "Encore des larmes" fit Lanthier, tu sais pourtant que je ne les aime pas. La voix brusque, le regard dur, il continua: "Pourquoi se tourner la tête pour ce Monsieur Brunelle, ça vous a des airs princiers ce jeune-là", et après un instant, "que veut-il faire?" Et comme la vieille se taisait. "Mais dis-le donc?" insista-t-il plus durement. "Pour espionner, ou insulter à notre malchance. Je n'aime pas plus sa visite que tes larmes".
Madame Lanthier ne s'était jamais révoltée contre son mari, épouse fidèle ,mère tendre, elle avait souffert silencieuse, patiente, soumise à toutes ses volontés. Mais cette fois c'était trop. Germain était son fils d'adoption, il serait bientôt son vrai fils. Elle prit sa défense.
"Ne dis rien contre Germain, c'est un noble coeur, ces deux enfants sont dignes l'un de l'autre." "Laissemoi", protesta Lanthier. "Non, je dirai ce que je penj-è. Il s'agit de l'avenir de Cécile. La pauvre enfant pleure encore à cause de toi".
"Parle de ta malchance aussi: malchance! ta conduite lorsque nous étions chez nous, malchance depuis dix ans, alors que tu as trempé tes lèvres dans ton premier verre. Mes larmes ne t'ont pas fléchi alors : tu as sacrifié le bien de tes enfants, et par toi je fus malheureuse, et depuis que nous sommes ici, dans cette ville de malheur, où est allée notre aisance? Et l'avenir? Je l'entrevois bien sombre ! Tu ne peux guère travailler, maintenant, et tes rêves de fortune sont à l'état de rêve encore, toujours des projets fous, toujours l'alcool et la ruine.
Malgré tout, nous pouvons être heureux, nous tra-
yaiilerions, ensemble, mais il faut être courageux, il faut que tu redeviennes homme."
L'ivrogne fut attendri au souvenir de ce bonheur. "Chez nous, là-bas," murmure-t-il si bas qu'elle ne l'entendit pas.
"Oui, notre bonheur", implore la femme, sinon pour moi, du moins pour les enfants". "Pour toi, le bonheur, pour les enfants.... pour Jacques qui n'a plus
de chez lui! " redit machinalement Lanthier. "Tiens
femme", continue-t-il, "je le sais: je suis un misérable, mais à l'avenir je chercherai à vous donner le néeesrc ; je travaillerai."
Si habituée qu'elle fut à ces sortes de retours, elle eut à peine à supporter la joie de ces promesses." "Merci, oh ! mon Dieu ! merci !" articula-t-elle faiblement en joignant les mains.
Et dans la cuisine, le silence s'était fait, troublé seul par le frêle tic-tac du cadran argenté, qui remplaçait l'antique horloge du foyer des Lanthier.
La catastrophe
Depuis cette conversation la joie semblait renaître au foyer des Lanthier. Le père ne s'enivrait plus; il avait même assisté à la grand'messe du dimanche, à côté de sa femme et de ses deux enfants. Après des courses nombreuses par les rues affairées de la métropole, courses qui n'étaient pas sans danger pour le sans-travail, Lanthier fut embauché comme journalier à la manufacture de coton de la côte Saint-Paul. Il était là depuis un mois, peinant dans la poussière de charbon, exposé au chaud et au froid, les membres
moulus chaque soir et regrettait ses champs lumineux, délaissés lâchement.
Au logis, on étouffait dans la chaleur humide et lourde, le soleil brûlant rendait les chambres inhabitables. Malgré la fatigue de ces longs jours épuisants, Cécile travaillait à de menus travaux de couture, qu'on lui payait à la pièce. Le gain était modique, le délaissement nécessaire. Plus que les autres, Jean avait souffert du brusque changement d'habitudes. Ses poumons faibles auraient eu besoin d'un air plus pur, moins chargé de gaz et de poussière impondérables. Et l'enfant s'étiolait lentement, telle une plante délicate privée de lumière.
Cécile attendait Germain le 18 juin; aussi la jeune filMe avait tout préparé pour son fiancé. Mais que dirait-il? C'était si différent de l'antique maison de jadis. Cécile avait un peu honte en comparant les deux 'ogis. Mais Germain, c'était le fiancé, et toute autre préoccupation s'évanouit : Cécile ne songea plus qu'à le bien recevoir.
Enfin ce jour arriva: Germain Brunelle s'avançait d'une démarche vive. Cécile, allait au-devant de lui. Il la reçut dans ses bras et tous deux pleurèrent sans un mot. Madame Lanthier, tout au bonheur de voir le jeune homme, ne songeait plus à la pauvreté du logis, e1le l'accueillit affectueusement. Germain et Cécile ne parlaient pas. Le silence est expressif, et l'amour fort des campagnes ne souffre pas de vaines paroles.
"Vous êtes le bienvenu," murmura Cécile, "je vous attendais." Et Madame Lanthier : "Vous allez dans le .lord? Jacques reviendra-t-il ?" Ces deux questions peignaient bien l'état d'âme de la mère inquiète de son fils absent, de la fiancée heureuse, après une attente de plusieurs mois. Germain ne répondait pas. Maintenant il comparait la pauvreté du logis à l'aisance de l'autre. Depuis, que de larmes, que d'angoisses, que d'humiliations? La bien-aimée dépérissait; quand viendrait-il l'arracher du gouffre? Et revenant à la question
de Mme Lanthier : "Je dois être à Ottawa ce soir, mon père et Jacques y seront, et nous espérons obtenir de bons lots là-bas. Jacques doit travailler à Ville-Marie pendant les deux mois d'août et de septembre."
"C'est si loin pourtant, et vous n'y êtes pas obligé, Monsieur Branelle", reprend Mme Lanthier.
"Oui bien loin et bien seuls" continue Cécile.
"Mais nous serons deux, et même plus, par la pensée, je serai sans cesse auprès de vous, notre bonheur sera de vous y préparer un foyer, et votre amour une récompense. N'est-elle pas convenable?"
"Oh! Germain, je vous aime tant" murmura la jeune fille.
D'ailleurs, continua Germain, cultiver au nord ou au sud, c'est la même terre, toujours la patrie...., le chez-nous rêvé depuis l'enfance.
Cécile naïvement l'interrompt: "Si vous saviez comme j'ai hâte de connaître votre grand lacs des Quinze. Ses bords me rappelleront les rives du fleuve de chez nous. J'ai la nostalgie de ses flots bleus, de ses calmes, de ses colères. Je souffre Je me désespère, nous n'avons rien ici : ni jardin ni arbres, ni fleurs. Vous le voyez, je n'ai pas changée." Germain sourit, l'âme ensoleillée. "Bientôt". La jeune fille tressaille du bonheur entrevu: la vie douce à côté de Germain ; la maison rustique se mirant dans les flots : cette vision l'éblouit un instant.
Germain disait ses projets maintenant, ses études agricoles étaient finies ; après un cours spécial de sylviculture à Guelph, Ont., dans deux mois, il irait rejoindre Jacques à Ville-Marie, et de là tous deux partiraient pour le nord du canton L,atulippe. Du moins c'étaient leurs projets.
C'est là, au fond d'une baie formée par le lac, qu'on voulait élever le camp de bois rond.
Et la conversation continua, alerte, joyeuse, débordante d'enthousiasme. Germain stigmatise avec force la désertion des campagnes, érigée en système, grâce à l'imprévoyance coupable, aux écoles dont le programme n'est pas orienté vers les choses de l'agriculture; on se croit trop instruit pour la terre
"Mais que peut-on y faire", soupira Mme Lanthier.
"Mait tout", reprend Germain avec véhémence, "puisque tout est à refaire. Pour enrayer le courant funeste qui dépeuple les campagnes, qui suce le sang des vieilles paroisses, il faut revenir à la sobre et saine existence des vieux, pratiquer l'économie, enfin ne pas tendre à faire des enfants tant soit peu intelligents des petits monsieurs aux mains blanches et au coeur vide. Dans les conditions actuelles, il semble que la terre soit l'apanage des plus rustres, des moins intelligents. On ne parle que de la ville, que de ses plaisirs, ses richesses
L'abandon de la terre est un fléau mortel, car à son contact se consrevent les moeurs pures, les saintes traditions, la santé physique et morale, les laboureurs savent prier et chanter."
Les deux femmes écoutent ravies. Germain, c'était leurs aspirations personnifiées, leurs rêves réalisés, Il représentait les traditions centenaires, continuées, développées, accrues par l'étude et par l'amour; par cette conviction profonde que le travail du sol est noble. C'était le représentant de la vieille noblesse terrienne. Et Jacques lui ressemblait. Germain tout à sa pensée continue : "La terre manque de bras, elle est délaissée, elle se meurt; nous lui infuserons un sang vigoureux, le meilleur des rives laurentiennes, nos moi-sons abondantes feront notre richesse, nous serons libres, sur les bords silencieux du grand lac des Quinze."
Et discret, il s'informe die la famille, du père, de Jean. "Jacques leur réserve de l'ouvrage là-bas, vous verrez" conclut-il songeur.
Germain n'insiste pas, car en observateur habile, il voit bien que les illusions se sont évanouies depuis longtemps. Il feint de croire au bonheur de ces pauvres gens. Leur douleur lancinante lui broie le coeur. Cécile, la bien-aimée, est là, les yeux obscurcis par les pleurs, des {sanglots plein la gorge. Elle doit être forte ,elle réagit. Germain la presse sur son coeur, puis il s'en va, à la hâte, sans se retourner, de peur d'éclater en sanglots lui aussi.
Germain est parti, et longtemps la mère et la fille causent de leur douleur et de leurs espérances.
Ce fut un bonheur éphémère hélas ! Le malheur .. Mait s'abattre sur cette famille déracinée, vouée à la ruine !
Le petit Jean, d'une constitution faible, affaiblie encore par le changement trop brusque, prit froid une après-midi d'avril. Le mal fit de rapides progrès et le lendemain, le médecin mandé au chevet du malade diagnostiqua une pneumonie aigûe. Malgré les soins les plus tendres, Jean, victime innocente, mourut entre les bras maternels. • Cécile et sa mère pleurèrent amèrement, le père fut inconsolable, s'accusant sans cesse de la mort de son enfant.
Vieilli de dix ans par cette mort soudaine, usé par l'alcool, le vieux Lanthier ne résista pas longtemps au travail de la manufacture. Il revint un soir, l'air morne, abattu, désespéré. "Je n'ai plus de travail", fit-il d'une voix isombre, présage de nouveaux malheurs. Et sans plus se soucier des siens, sans prévoir l'avenir, il se remit à boire, fréquentant ses anciens, compagnons, guettant tontes les occasions sur le seuil des buvettes. Car, il n'avait plus le sou depuis qu'il ne travaillait pas. Il redevint l'ivrogne, dont les enfants des rues se moquent sans pitié, avant de l'imiter. Au foyer, les deux femmes inquiètes, découragées, se concertèrent. Que fai-e? Le capital, ébréché par les dépenses occasionnées par la mort de Jean ne pouvait durer longtemps. Jusque-là, le gain du père, si modique qu'il fut, avait
suffi à faire marcher la maison. Désormais il ne fallait compter que sur elles-mêmes, travailler à forfait, se priver des choses même nécessaires... souffrir et pleurer.
Un matin Lanthier partit comme d'habitude à la recherche de l'ouvrage, allant de porte en porte, une scie, et une hache au bras. Déchéance suprême ! Lanthier, le fils de la vieille race altière du sol, mendiant de l'ouvrage comme scieur de bois !
Le dos voûté, en proie au remords et au désespoir, la tête lourde, le vieillard marchait péniblement; à gauche sur le plateau, les jardiniers faisaient la récolte des tomates rouges, et des asperges. . . Lanthier s'arrêta, et longtemps ses yeux errèrent sur ces champs couverts d'une riche moisson. Oh, les beaux jours, que ceux des récoltes, jadis, sur la grande ferme des ancêtres, fécondée de leurs sueurs fertilisées par leurs travaux !
Et l'ancien travailleur de la terre s'engagea dans la rue latérale et disparut.
Le soir, il n'était pas de retour.
On ne s'inquiéta pas tout d'abord car, l'ivrogne pouvait fort bien être ramassé et conduit au poste. Ce n'aurait pas été la première fois! mais alors, la famille était avertie. Cécile dormit mal cette nuit-là. Etaitce le pressentiment du malheur? Elle rêva. . . un abîme béant s'ouvrait sous ses pas et elle enfonçait; l'attirance du gouffre, irrésistible l'entraînait à la suite de Jean, de son père et d'une foule d'hommes, de femmes jeunes ou vieux, la face livide, les vêtements en lambeaux; elle enfonçait encore dans l'abîme sans fond.... sur les bonds, Jacques faisait de vains efforts pour l'at tirer à lui, alors, c'était une autre scène: les flots argentés d'un grand lac, des rives fleuries, des oiseaux lançant aux échos de la forêt vierge de joyeuses trilles — les grands arbres frémissaient dans la lumière du midi — un jeune homme, défricheur, ,1a hache sur l'é-
paule .s'avançait dans un sentier, elle le reconnut soudain: "Germain", cria-t-elle éperdue. Et la jeune fille s'éveilla, toute bouleversée. Oh! mon Dieu quel rêve! se dit-elle, l'angoisse ou coeur!
Le lendemain le père ne revint pas. Il ne devait pas revenir, le vieil habitant transplanté dans un milieu fait pour d'autres
Deux mois plus tard des éclusiers du canal, découvrirent un corps flottant près des berges du canal. C'était Lanthier.
Accident? Suicide? Qui le saura jamais!
Le curé consola la veuve et l'orpheline." Le doigt de Dieu est là, consolez-vous, leur dit-il, vous souffrez, c'est le chemin de la félicité; par lui vous arriverez au bonheur."
Quinze mois après l'adieu à la vieille terre paternelle, Lanthier dormait son dernier sommeil sur le sommet du Mont-Royal.
Ceux qui luttent
C'est l'hiver, sur les bords glacés du lac des Quinze. Autour du camp de bois rond, la forêt a reculé sous la hache de Jacques et de Germain. Des troncs d'érables et de merisiers gigantesques gisent ça et là, au milieu des souches, dont le sommet fait un renflement léger sous la neige. De la cabane, un sentier sinueux mène à la lisière du bois qui s'éloigne peu à peu chaque jour. Car nos deux défricheurs ont fait de la besogne depuis leur établissement.
Jacques et Germain auraient voulu connaître le pays et admirer les paysages pittoresques échelonnés
le long du lac Témiscamingue. Les approvisionnements d'hiver avaient pris la voie de terre, de Ville- Marie, à travers les cantons Duhamel et Laverlochère jusqu'au fond de la baie Gillies, elle-même formé par un enfoncement du lac des Quinze, et de là, à cause du manque de chemins pratiquables l'été, le transport se faisait en canot jusqu'au lieu de l'établissement.
Accompagnés de douze jeunes colons, leurs amis d'enfance, Jacques et Germain étaient remontés le lac Témiscamingue en canot d'écorce. Les deux canots allaient <de concert, longeant les rives granitiques, contournant les pointes, explorant les îles désertes ou en pleine exploitation. L'aviron aux bras, la chanson sur les lèvres, les voyageurs avançaient gaiement, lançant leurs canots dans les courants, faisant portage pour les chutes de la rivière tortueuse. La grandeur et la sauvage beauté de ce coin de terre les avaient frappé d'adji: ration.
C'était cela qu'on ignorait, ou qu'on ne voulait pas connaître. Kt pour ces horizons sans limite, l'air balsamique des rives, on avait la ville. Les jeunes gens :-e disaient toutes ces choses, se reprochant leur ignorance de la Patrie. Etait-ce leur faute? On leur avait parlé jadis du pittoresque de la Suisse, des Alpes, ou des Pyrénées, mais point de nos Laurentides, de nos beautés naturelles, de ce qui est nôtre. C'était, dans ce temps-là une coutume établie; jamais les enfants n'entendaient louanger la terre, on l'ignorait.
Et les voyageurs étaient repartis de Nord Témisca ningue, en route pour leur dernière étape.
Puis on avait portage de nouveau les unes après les autres les chutes merveilleuses, facteurs importants de l'avenir industriel. Le voyage avait continué splendide, dans ces lieux enchanteurs, tour à tour graeux ou terribles. De vastes éclaircies, encore fumantes des derniers feux, de rustiques maisons, des souches de grands arbres calcinés, tenant encore au sol par d'invisibles attaches, voilà ce qui se déroulait aux
yeux éblouis de Jacques et de Germain. Et les braves colons joyeux, les accueillaient avec empressement, car c'étaient les frères qui s'enfonçaient vers l'est, des frères dans le travail et dans l'espérance.
Enfin, las du voyage, les canots s'étaient engagés avec prudence dans les îles, à l'entrée du grand lac des Quinze ; et au détour d'une courbe il était apparu soudain dans toute sa splendeur; à perte de vue, au nord;. à l'est fermé par une passe étroite communiquant avec l'autre partie.
Quelques jours après, les camps provisoires s'élevaient sur ses bords, et la forêt silencieuse retentissait déjà des coups de haches cadencés de nos quatroze faiseurs de terre. Le manoir de Jacques était au fond d'une grande baie, "baie Saint-Jacques", avait dit Germain ; et pour rendre cette courtoisie, en face de l'infoime cabane, sur une souche, Jacques avait placardé en grosses lettres: "Manoir Saint-Germain".
Le travail continua sans relâche sur les lots de nos colons courageux. La chasse et la pêche alternaient avec les excursions au large, et venaient rompre la monotonie des premiers travaux.
Jacques n'avait appris la triste nouvelle, qu'au retour des hommes de chantiers, qui, par un chemin d'hiver, passaient à la porte du "manoir".
La douleur des deux amis fut sincère; on pleura ce soir-là'! Dans le silence et le recueillement, à la lueur vacillante d'une chandelle de suif, fichée dans le goulot d'une bouteille, Jacques avait dix fois relu la lettre fatale.
Mais que faire? On songea bien à descendre, mais Germain le premier comprit la folie de cette démarche, et l'absolue nécessité pour eux de travailler au défrichement. D'un commun accord ce voyage fut remis après les semences. Autant par besoin d'oublier que par nécessité, il s'étaient attaqués avec rage à la fo-
rêt — Jacques et Germain, voyaient l'avenir — et cet avenir, malgré les deuils présents, s'annonçait heureux. Jacques emmènerait sa mère, Germain.... sa femme. Et la forêt reculait sans trêve, les arbres moussus et centenaires tombaient, les uns après les autres, agrandissant le désert autour du manoir, découvrant de lumineux horizons par delà le lac couvert de neige et de glice.
Un dimanche soir de février, après le départ des voisins, venus pour la prière commune, Jacques et Germain causent. Sur la table rugueuse, des livres, des brochures sont rangées soigneusement. Germain s'absorbe dans la lecture d'un livre de colonisation, pendant que Jacques relit encore la lettre de Cécile.
"Que font-elles?" fit-il en finissant.
Elles pensent à ceux qui leur préparent un foyer sans doute, reprit Germain. "J'y pensais", fit Jacques, et après un moment de silence : "Qui aurait prévu une si terrible catastrophe? Jean! mon père! Tous deux ne sont plus ! "
"Oh! c'est difficile de prévoir ces choses, reprend Germain, gravement. Vois-tu, c'était irrésistible, la chaîne 'des traditions brisée ; le bien ancestral abandonné, les habitudes mauvaises reprises avec un regain de vigueur, bien servi d'ailleurs par les occasions. C'est dur ce que je te dis là, mon pauvre Jacques, mais tu comprends ces choses, la ville tue vite ceux qui s'y engouffrent sans force et sans expérience. Vois, tu es resté, et cependant, malgré tes deuils, dont je prends une large part, as-tu souffert autant qu'elles? C'est que la ville est mauvaise à l'habitant. Si elles donnent parfois la fortune et les plaisirs, le bonheur est moins fréquent. Et après toutes ces épreuves tu veux savoir "ce qu'elles font là-bas? Elles attendent, inconnues, isolées, mais l'espérance au coeur quand même. .."... Nous sommes les enracinés, nous, qui puisons dans ce sol argileux toute notre énergie, nous
avons une mission sainte: implanter sur ces rives désertes les tra'ditions de la race.". . . .
Oui, c'est bien cela, répond Jacques, songeur, je sens remonter en moi toutes les aspirations aneestrales, l'amour, la fidélité, la foi à la terre qui nous a nourni. . . . Elles ont été fidèles, elles ont aimé, elles aussi; et pourtant, elles souffrent, est-ce juste?
"Tu déraisonnes, Jacques," interrompt Germain, "ce que Dieu veut, il faut le vouloir. Nous avons dit tantôt "que votre volonté soit faite". "Soumettonsnous comme elles se soumettent, et nous leur donnerons le bonheur."
Tous deux gardèrent le silence. La lettre froissée était là sur la table. Jacques en continua la lecture.
"Ne t'inquiète pas de nous, écrivait Cécile après avoir annoncé la double mort de Jean et du père, "Nous travaillerons. Il nous faut peu pour vivre. Nous avons vendu tous nos vieux meubles. J'ai bien pleuré, je t'assure, en voyant partir ces derniers témoins de notre bonheur. Et depuis j'aurais tant voulu les voir. . . . plus tard chez nous. . . ., mais c'était nécessaire, et ça coûte moins cher dans l'unique chambre que nous avons louée. Tous les jours nous parlons de vos travaux. Dis-nous ce que nous devons faire. Le découragement vient quelquefois, et alors je me crois abandonnée de tous et je pleure. . . . puis quelques lignes pour Germain, toutes d'affection, d'amour naïf et vrai, parlant de l'avenir sans arrière-pensée, avec confiance
Et la lecture finie Jacques se replongea dans ses rêveries.
Germain, le comptable du manoir, achevait ses comptes. La dépense n'était pas excessive, car l'économie la plus stricte régnait partout.
Il faut songer à bâtir, Jacques, dit Germain, en fermant son livre de comptes.
D'un signe de tête Jacques approuve, et souriant: "A quand la noce? car tu as du bien sous les pieds."
"Mais j'ai demandé la main de ta petite soeur, Jacques, c'est à toi de fixer la date, tu es chef de famille, désormais ;" reprend Germain.
"D'abord, procédons avec ordre et puisque je suis chef, voyons ce qui nous reste à faire avant ce bienheureux voyage ! Le feu dans nos défrichés prendra au moins quinze jours, puis il nous faudra piler, herser à travers 'les souches, enlever les plus petites, semer enfin, et vas-tu oublier l'ébauche d'un jardin — pour ta femme? Alors en juin vers le 5, nous pourrons être là-bas, et le mariage le 1er juillet. Mais gare au retour, car nous revenons ensemble et je serai pressé.
— "C'est entendu... nos foins ne seront pas en retard..., l'attente sera bien longue encore," soupira Germain.
— "Bah ! pauvre amoureux,tu oublies le travail,c'est un grand consolateur, j'en ai fait l'expérience, et puis sors ta meilleure plume pour annoncer la grande nouvelle à ta fiancée. J'écris de mon côté. Il faut qu'elles retournent là-bas; en voilà de l'ouvrage! et nos quatre arpents à faire, et nos abatis, et ton château? Après ça si tu trouves le temps de t'ennuyer, conclut Jacques, je n'y comprends plus rien."
— "Tu as raison, Jacques, je serai patient et courageux, mais songe que les derniers jours sont les plus longs... oh! quand tu arriveras à ce tournant de ta
vie , mais, tiens, je ne veux pas donner une rivale
à ton amoureuse, à ta grande amie! Et Germain anxieux consulte le temps.... "Beau demain", dit-il. Vite, dormons; car à l'aube, nous attaquerons cette masse sombre que tu aperçois là-bas ! ! ! C'est l'ennemi ! et notre arme: la hache!
Et ils s'endormirent heureux sur leur lit de sapin odorant. - Dans la cabane des colons, le ronflements du poêle de fonte troublaient seuls le silence de la nuit.
La rançon du bonheur
"L'exilé partout est seul!'' Paroles profondes et vraies pour les malheureuses femmes, loin du clocher natal, seules sans argent, isolées dans la grande ville, dédaignées de tous ces voisins, "la femme et la fille de l'ivrogne" avrait-on l'habitude de dire.
Pourquoi, Madame Lanthier n'était-elle pas retournée auprès des siens, à la campagne?
Dans le désarroi causé par l'irréparable malheur, Cécile n'avait pas songé à écrire ni à Jacques ni à Germain. D'ailleurs, elle ne savait pas au juste comment adresser ses lettres. Et puis, écrire lui était devenu à charge!
Les soins vigilants, nécessités par la-longue malaîie de sa mère l'avaient absorbée. Madame Lanthier, brisée par 1 épreuve, n'avait pu supporter cet excès de malheur! À un mois d'intervalle son fils et son mari étaient disparus. La mère avait gémi sur le fils, l'épouse inconsolable faillit mourir de la mort de son mari.
Mystère insondable d'amour! Cette femme, tyrannisée, odieusement dépouillée du patrimoine de ses enfants, expatriée enfin par son bourreau, le pleurait!
Elle avait été pendant deux longs mois, entre la vie et la mort. Nuit et jour, sans relâche, avec une sollicitude qui ne se démentit jamais, Cécile avait prodigué les soins les plus tendres à sa mère, lui cachant ses préoccupations, ses inquiétudes, voilant par ses sourires et sa bonne humeur la mortelle angoisse de son coeur.
Elle dut encore dissimuler à la chère convalescente, la gêne du foyer, les secours que des âmes compatissantes leur faisaient parvenir, car, dans sa fierté, la pauvre vieille n'aurait pas survécu certes à la honte,....
Les quelques piastres laissées par le malheureux ivrogne étaient depuis (longtemps fondues, et la jeune fille, avait vécu de charité, pendant près de deux mois, et l'ouvrage était rare à cette époque. D'ailleurs, l'épuisementdans lequel était Cécile, demandait un repos absolu. La vaillante fille des champs réagit; courageuse, elle refoula la souffrance, le découragement, et fut encore au foyer désolé, l'ange gardien tutélaire.
La malade peu à peu reprit des forces; alors ce furent de délicieuses promenades de plus en plus longues, vers la campagne, dans l'air froid, mais vivifiant d'octobre. . . elle se sentait revivre au contact de la campagne amie. . . . Elle voulut tout savoir. Comment avait-on vécu jusqu'alors? et .Germain? et Jacques? Pourquoi n'écrivaient-ils pas? Avec délicatesse, pour ne pas blesser le coeur de sa mère, Cécile lui raconta ce que nous savons, et sans se plaindre, elle exposa leur triste situation.
"Pauvre enfant, soupira la mère, tu es bien soeur de mon Jacques ! Repose-toi de toutes ces fatigues...." "Mais je ne suis pas si lasse, mère, je travailerai. . . . nous verrons encore de beaux jours! répondit la jeune fiïle, heureuse et confiante.
Madame Lanthier décida de se défaire du ménage, ne gardant que l'ameublement d'une chambre. Cette vente t'assurera l'avenir pour quelques mois. Le logis fut laissé au propriétaire et à la place, on ne loua qu'une chambre. Ce fut une économie nécessaire.
Cécile d'une main tremblante, sonne à la porte du presbytère, et dans le vestibule, des pas résonnent sur le parquet. C'est le curé qui arrive. Sous un extérieur froid, austère, d'une timidité excessive, ce digne prêtre, cache cependant une âme vibrante, un coeur d'apôtre; déjà il conduit Cécile au parloir, et l'interroge avec douceur. Cécile lui explique l'objet de sa visite. Au foyer il n'y a plus d'argent, elle y est habituée, mais sa mère !
"Enfin, dit le pasteur, vous voulez travailler?.
Mais que pouvez-vous faire" ajouta-t-il après un moment de réflexion. "Je puis coudre, broder, " Le
curé, songeait. La jeune fille inquiète, sentait îles sanglots lui monter à la gorge, car c'était là sa dernière espérance; à qui s'adresser, si là, on lui refusait cette assistance?.... "Pourriez-vous donner quelques leçons", dit-il enfin.
La jeune fille surprise, l'espoir au coeur, répondit simplement: "Au couvent de chez nous, j'ai fait ma 7ème année."
"Alors j'ai votre affaire", fit le curé avec empressement, "que dites-vous d'une fillette à instruire, vous seriez aussi de la famille... j'arrangerai tout cela," continua-t-il en reconduisant sa visiteuse. Et comme Cécile émue, murmurait un vague remerciement : "N'en parlez pas, mon enfant, vous avez été éprouvée douloureusement, c'est le bonheur qui vient. Ne l'avez-vous pas trouvé déjà dans l'accomplissement de votre devoir. Bon courage et espoir!"
Cécile revint vers le logis où l'attendait sa mère, le sourire sur les lèvres. Quelques jours passèrent. . . et elle espérait toujours... mais dans son coeur en proie à toutes les désespérances, elle sentit la peine angoissante du doute, si elle allait ne pas réussir, s'il lui fallait, elle aussi, aller de porte en porte, méprisée, bafouée, mendier du travail pour ne pas manquer de pain. Elle connut l'inquiétude du lendemain. "Pour ma mère j'irai, s'il le faut", se dit la jeune fille.
Cependant le curé avait pris en main l'intérêt de sa protégée, et la semaine suivante il présentait Cécile à la famille de sa nouvelle élève. Les manières douces de l'institutrice improvisée, sa grâce enveloppante, lui conquirent d'emblée le coeur de la fillette. Celleci très intelligente, sensible à l'affection, impressionnée par l'air de souffrance de sa jeune maîtresse, la protégea, et discrètement lui vint en aide
Cécile était heureuse... sa mère bien-aimée ne souffrirait plus, et le soir la prière de la jeune fille monta ardente de son coeur vers Dieu.
Un bonheur ne vient jamais seul. Peu après, deux lettres arrivèrent toutes imprégnées du parfum subtil des grands bois.
Jacques "ordonnait" le retour à la paroisse natale, le plus tôt possible, il laissait à Germain l'explication de cet ordre formel.
"Ai-je assez attendu, écrivait Germain, ai-je assez aimé? J'ai souffert de votre souffrance, j'ai travaillé pour vous depuis. . . toujours. Je regrette de n'avoir pour vous qu'une pauvre cabane bien primitive. . . . Votre présence la transformera en palais... Jacques l'a toujours appelée "Manoir Saint-Germain." Nous serons heureux dans ie travail" et il faisait part des rêves entrevus, des choses espérées. . . .
Jacques plus sobre, se contentait du rôle d'historiographe de l'habitation, de ses développements rapides, il envoyait même le plan du nouveau "manoir" "plus près de la rive disait-il, sur une élévation, d'où les yeux plongent au loin sur le lac transparent, et audelà encore jusqu'au vieux poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson" et il continuait, racontant le bonheur de la moisson prochaine, réservant pour sa petite soeur, "la première gerbe dorée"
La douce fiancée pleura longtemps sur le coeur de sa mère. Son rêve allait se réaliser. Et pourtant 1e coeur de la pauvre fillette se gonfla; elle n'aimait ni les toilettes élégantes, ni les fastes des villes, mais elle était fille de race. . . . là-bas, à chaque foyer qui se fonde, l'épouse apporte les meubles traditionnels; commode ouvragée, vieux bahuts de chêne, chaises empaillées qui durent bien toute une génération. . . et puis le père ajoute quelques-uns des pensionnaires de son étable et de sa basse-cour. . .
Et elle n'aurait rien à offrir à Germain, ses mains étaient vides. "J'ai le coeur si plein de lui se dit-elle, je l'aime tant". Elle trouvait sa consolation dans son a.nour.
Et la vie 'des deux femmes continua, illuminée par l'espérance, embellie par l'amour. Cécile donnait toujours ses leçons; et l'élève faisait de rapides progrès...
Deux mois encore ; et un jour qu'elle revenait de sa classe, elle trouva le père Brunelle s'entretenant avec sa mère. "Vite, mon enfant, s'écria-t-elle, devine ce qui nous arrive? Cécile était sautée au cou du bon vieillard. "Oh! ce ne peut être que du bonheur, puisque le père de Germain est ici." Rapidement, en homme pratique, celui-ci raconta pourquoi il était venu. Jacques lui avait écrit, et il profitait d'un voyage d'affaires, c'était bien là son premier mensonge, pour les amener au village. "Mais il faut aller vite", se hâta d'ajouter M. Brunelle; je pars demain, et tout est prêt, là-bas, pour vous recevoir. Jacques y a pourvu.
Ce fut une joie surabondante pour celles qui avaient tant souffert ! Plus rien ne les retenait ; une dernière visite au bon curé, :de touchants adieux à son élève, une ardente prière pour les chers morts ; puis le lendemain elles s'en allaient vers les paysages familiers, vers 'le bonheur de jadis. . . . vers la vie !
Jacques et Germain arrivèrent du lac des Quinze dans la première semaine de juin
Trois semaines après, à l'aube d'un jour ensoleillé, les cloches sonnaient à toute volée pour le mariage 1e Germain et Cécile.