‹ BroderiesChapitre 9 sur 99 · RS CE · texte numérisé non relu

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dessus lout. Citadin, il apprécie les esprits cultivés. Qu'il soit l’un ou l’autre, il est sensible au sentiment artistique. Habitant des campagnes, il cherche à donner du prix aux objets qui l'entourent. Aux matériaux les plus communs, il sait donner une forme intéressante. S'il est inhabile à ouvref le bois, le cuir et les métaux, en revanche, l'argile, l’alfa, le palmier nain, le coton, la laine, se transforment, sous ses doigts, en ustensiles bien appropriés, en vêtements chauds ou légers, en objets d'ameublement aussi agréables qu'utiles. Ses productions, encore qu’un peu frustes, ne manquent jamais de caractère. Elles ne sont pas, en outre, le monopole de quelques spécialistes, elles appartiennent à des collectivités entières, elles sont des manifestations d’art domestique; d'art paysan. Leur intérêt ornemental réside dans un décor géométrique et rectilinéaire netiement accusé. En cela, elles se rattachent à la souche orientale dont elles conservent les tendances. Habitant des villes, ses rapports avec ses concitoyens sont plus étendus, £<on intelligence est plus en éveil et plus désireuse de se produire, son travail se perfectionne. Il tend à une vie plus douce, il recherche le confortable, il veut jouir. Son activité s'applique, dès lors, à un plus grand nombre de sujets. Ses moyens de mise en œuvre sont moins primitifs. Il tire un meilleur parti des produits que la nature et le commerce lui offrent. Il enjolive tout ce qu'il fait: maisons, palais, écoles, mosquées, sanctuaires, casernes, ponts, aqueducs, fontaines, fondougqs. coffres, cuivres, tissus, etc. Il connaît

la division du travail et la spécialisation qui permettent la réalisation de grandes œuvres.

C'est un homme de progrès. Ses arts sont des arts industriels, des arts citadins, bien près des nôtres.

Eu égard à la multiplicité des origines et des influences extérieures, ces arts sont peut-être moins faciles à définir que les arts ruraux. Le genre de beauté qu'ils tendent

à réaliser est à la fois plus complexe et plus complet. Le décor, toujours prépondérant,

reste foncièrement géométrique, sinon dans la totalité des motifs, du moins dans son essence ; s’il consent à s'inspirer parfois de la nature, en particulier du règne végétal, il ne s’attarde jamais à la représentation des êtres animés. Ces arts citadins ont pu s'avilir, ‘ mais que l’anarchie disparaisse, que les mauvaises influences s’éteignent, que la rééducation s'organise et une ère de renouveau ne tardera pas s'ouvrir.

Tel est le jour sous lequel s'est éclairée à mes yeux l’activité-du Maroc, restée si longtemps à l’écart de la civilisation européenne. Les plus vastes espérances sont légitimes.

La France aura peut-être le mérite d’avoir fait jaillir l’étincelle qui amènera tout un

peuple à collaborer, pour son bien comme pour le nôtre, à l’activité moderne

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Le Maroc est particulièrement riche en broderies et en travaux

à l'aiguille de toutes sortes. Chaque ville a pour ainsi dire son type

particulier. On se demande d'où peut provenir une telle variété qui s'affirme non seulement dans la technique, mais encore dans le décor et la couleur. | |

Quand, pour rechercher les origines, on fait des comparaisons ei des rapprochements avec les ouvrages similaires d’autres pays,

on se trouve entraîné parfois très loin. Et ce n’est pas une mince

Surprise de consiater que ce pays, resté — apparemment au moins —

si longtemps fermé à loué contact étranger, a pu, en matière de broderies, emprunter à d’autres régions dela Berbérie, à l’Europe, et même à l'Asie, la plupart, sinon la totalité de ses procédés et de son ornementation. | .

De plus, fait curieux, à l'encontre des arts masculins anciens et modernes, les thèmes ornementaux habituellement utilisés dans les ouvrages à l'aiguille par les femmes et les fillettes marocaines rappellent rarement ceux auxquels recoururent et recourent encore les artisans conservateurs des traditions hispano-mauresques.

L'on constate, par exemple, que les anciennes et belles brodertes de Salé, monochromes, aux points de trait croisés ou frisés et au décor arborescent, ne se retrouvent que dans une seule ville de l'Afrique du Nord : Bône. Par contre, ‘elles ont des répliques relativement répandues sur certains points de l'Europe : en Finlande, où elles se sont développées sur une grande échelle, en Russie septentrionale, dont on peut voir des spécimens recueillis au Musée ethnographique du Trocadéro, à Paris; enfin, dans les Balkans.

Les broderies de Rabat, qui se confectionnent pourtant si près de Salé, se différencient nettement des précédentes. Alors que les premières ont quelque mièvrerie, celles-ci sont robustes et puissantes ;

elles semblent être l'interprétation de plantes grasses stylisées, tel le

cactus raquette avec ses feuilles épaisses et touffues, ornement el cadre des jardins et vergers marocains. Les points en sont plats, longs <t massés les uns contre les autres. 11 faut aller jusque dans l'Inde et la

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Chine pour rencontrer des ouvrages similaires qui puissent faire l’objet de comparaisons soutenables. La composition est en outre particulièrement originale, notamment dans

les grandes pièces, les rideaux, par exemple, où, sur une frise horizontale bien nourrie,

s'élèvent, de chaque côté de l’axe, des sortes de tours massives, dans lesquelles certains croient reconnaître un souvenir de la Tour Hassane.

Dans ces deux premiers types, le tissu de support, une cotonnade quelconque, souvent désagréablement blanche, ne paraîl pas avoir fait l’objet d'un choix préalable.

Dans les broderies de Tétouan, ce support est, au contraire, un fin taffetas de soie très chaud de couleur, généralement d'un beau jaune d’or. Le dessin, bizarre, parfois sauvage, déformé par l'oubli de plus en plus accentué des ornements initiaux, est délibérément polychrome et s’harmonise au mieux avec le fond, malgré la richesse de la palette et l'importance des taches colorées. Quant aux points, ils varient avec l'effet à produire : points diagonaux, points lancés, points quadrillés, points matelassés, etc.,

contribuent, par leurs heureux agencements, à rehausser l'éclat de la soie et à lui.

permettre de réaliser les effets les plus variés.

Les broderies de Tétouan viennent en droite ligne d'Alger. Voici, me semble-t-il, par suite de quelles circonstances: Au moment de l’arrivée des Français en Algérie, des familles riches et aisées de l’ancien port des corsaires méditerranéens, se refusant à vivre sous notre domination, émigrèrent au Maroc. Quelques-unes d’enire elles vinrent se fixer à Tétouan : c’est un fait établi par l’histoire. Les femmes apportèrent leurs ouvrages avec la manière de les exécuter. Mais les modèles n'étant probablement pas assez nombreux ou étant peut-être défectueux, la pureté du dessin en souffrit et alla s’altérant ; les motifs s’éloignèrent de plus en plus des originaux; la distribution

des taches de couleurs évolua elle-même. Quant aux broderies d'Alger, mères de celles

de Tétouan, ellés viennent d’Asie Mineure, ainsi qu’on peut s’en rendre compte au Musée historique des Tissus de la Chambre de Commerce de Lyon, qui en renferme des spécimens très purs, avec de grandes palmettes persanes lelles qu’on en voit dans les somptueux tapis orientaux à fleurs du xvi* siècle.

Les broderies d'Azemmour, avec leurs points nattés qui réservent le dessin en blanc, leurs entrelacs polygonaux, leurs motifs foliacés qui remplissent les compartiments géométriques, leur décor de chimères et d’animaux, paraissent être des répliques des broderies hispano-mauresques qu'on voit encore dans les Musées de

Lyon, de Cluny et d'Alger. Elles ont de nombreux points communs avec les

broderies de Chechaouen, qu'on connaîtra peut-être mieux un jour prochain.

Les broderies de Fès, monochromes, aux points de trait comptés, compliqués, et sans envers comme la plupart des précédentes, nous ramènent vers les îles de la Mer Égée et les Balkans, aussi bien au point de vue de la technique qu’à celui de l’'ornementation. De temps à autre, d’ailleurs, le souq du Morqtâne, voisin du horm de Moulay Idris, met en vente de vieux morceaux originaires de ces régions. Et

c'est une des raisons pour lesquelles les souqs de Fès ont tant d’attraits pour le

collectionneur, car cette coexistence d'ouvrages à la fdis de mêmes types et d’origines différentes a lieu pour tous les autres genres de broderies marocaines.

Comment le Maroc a-t-il pu s'enrichir de tant d’apports ? Nous avons vu plus haut de quelle façon sont passées à Tétouan les broderies d'Alger : par la voie de l’émigration. Les rapports commerciaux avec l'Orient, l'Égypte, les Échelles du Levant et la ‘ Turquie, qu'ont entretenu et entretiennent encore les Marocains, ne sont pas non plus une

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des moindres causes de ce transport de techniques. Quant au pèlerinage à la Mecque, il joue aussi, à coup sûr, un rôle important. Mais comme il s’agit de travaux féminins, il doit exister encore d’autres arguments. Tout permet de supposer qu’en ramenant avec eux des femmes de l'Orient — le cas s’est fréquemment produit — les indigènes du Maghreb El Aqsa ont bénéficié de procédés, d’habitudes de vision, de thèmes ornementaux jusque-là ignorés et ont pu, dans les familles aisées et riches, s'imposer et créer une nouvelle mode Il y a sur ce point une question intéressante à élucider.

Les broderies qui prêtent le moins aux comparaisons sont les broderies de Meknès. Les amateurs connaissent ces charmants ouvrages déjà devenus trop rares où, sur un fin support de linon ou de mousseline, des taches brillantes, arborescentes ou pastillées, sobrement polychromes, se sertissent dans un champ sourd, sérieux et sombre, comme des pierres fines sur un métal précieux. / | D'une manière générale, les couleurs n’ont plus la même solidité ni le même brillant qu'autrefois. Ces divers types de broderies ont subi, au commencement du siècle, une regrettable évolution. La cause en est à l'emploi des teintures fugaces d’aniline. A Fès, où

l’on tient encore aux couleurs résistant bien à l’eau et au savon, on en est réduit à.

teindre les soies destinées aux broderies en un bleu foncé, presque noir, triste et froid. Ainsi disparaissent peu à peu les anciennes notes joyeuses et chantantes : les mauves gais, les bleus doux, les verts et les jaunes dorés, les rouges somptueux et chauds de garance.

Le choix des étoffes de support n’est plus lui-même l'objet des mêmes soins. L’emploi des cotonnades grossières tend à se généraliser. Leur fond blanc est plat, cru, sans richesse et rend vulgaire un travail, pourtant intéressant et précieux en soi.

De plus, les vieux modèles locaux sont en défaveur, surtout auprès des ouvrières aux yeux desquelles ils font l’effetde choses démodées et négligeables. A Rabat, de monochromes

qu’ils étaient autrefois, ils évoluent vers un furieux bariolage. A Salé, ils sont en voie de

subir le même sort. Dans cette dernière ville, comme à Meknès, ils font place, en outre, à la broderie de Fès qui, bien qu’évoluée déjà, exerce un réel attrait dans toutes les villes du Maroc septentrional. Quant aux broderies d’Azemmour, elles sont tombées en désuétude complète, car on n’en voit plus que de très rares spécimens ; encore sontils de fabrication ancienne. |

Il se crée, par contre, quelques types nouveaux à Fès, à Meknès et à Mogador ;

par leurs points plats, leurs motifs multicolores et bâtards, ils constituënt des exemples

du plus déplorable goût.

Nous savons que le Protectorat est décidé à apporter tous ses encouragements et tous ses soins à la rénovation des arts indigènes en général. Les travaux féminins

sont compris dans ce programme. Instruits de ses volontés, nous sommes certain que dans un avenir peu éloigné, bien guidées et mieux instruites des mérites et des qualités de feurs ouvrages, les ouvrières sauront revenir aux harmonieux, jolis et

fins travaux exécutés naguère par leurs aînées. Si les résultats de nos recherches consignés ici, peuvent être de quelque utilité aux initiateurs et aux ouvrières, nous serons amplement récompensé de notre peine. |

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