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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

sur la main- LL marocaine

Les constatations faites pendant et après mon voyage au Maroc m'ont souvent amené à comparer l’indigène marocain à l’indigène algérien. C’est une tendance dont je n’ai pas toujours pu me défendre. Si, à certains points de vue, l’indigène algérien est doué de qualités que n’a pas son coreligionnaire de l’ouest, il soutient, par ailleurs, difficilement la comparaison. En réalité, l’un et l’autre ont leur valeur propre résultant des conditions très différentes dans lesquelles ils vivent. Mais pour ne pas risquer d’être injuste, j'éviterai tout parallèle et ne m’occuperai que de la population marocaine.

Je dois dire tout d’ abord que cette population m'a paru, dans son ensemble, belle, forte, active, intelligente, douée de sens pratique, âpre au gain et, ce qui ne gâte rien, non dépourvue d’un sens plus élevé : le sens artistique.

Belle et forte, elle l’est sans conteste. Il suffit de voir les campagnards à demi-nus, aux membres d'acier, à la démarche fière, à l'œil vif, pour en être rapidement convaincu. Si le citadin a la démarche plus lente, s’il paraît moins libre dans ses

mouvements, il a par contre une physionomie très fine, une attitude distinguée, même |

| noble, qui en imposent ; il n’est pas en outre dénué de culture : il observe avec justesse, juge avec perspicacilé, parle avec séduction. L'un comme diplomate, l’autre comme guerrier, nous ont depuis longtemps donné des preuves TÉpelses, parfois cruelles, de leur force, qu'elle soit faite de brutalité ou de souplesse.

L'activité intelligente est encore une qualité marocaine. L’ignorance des moyens modernes et scientifiques a maintenu jusqu'ici la population dans un état d’infériorité dont elle souffrira, sans doute, quand se produira dans la plénitude de son effet l’inévitable choc économique causé par notre intervention. Mais le Marocain est capable de prévoir les coups, d’y parer même. [l nous en a donné déjà de nombreux exemples. Je n’oserais citer les plus saisissants. Qu'il me suffise de rappeler, entre mille autres faits récents, que des capitalistes fâsis ont su réserver à leur profit un nombre respectable des actions d’une société qui fournira l'énergie électrique destinée à l'éclairage de la capitale ; que la multitude de petits meuniers de la même ville a pu faire échec, pendant plusieurs mois, à une combinaison qui se proposait d'installer à Fès de modernes moulins à cylindres ; que le mouvement de spéculation résultant de l’arrivée en rangs pressés d’européens au Maroc a gagné certains autochtones eux-mêmes : on m'a assuré qu'autour des villes et sur des territoires à peine pacifiés en 1912, des marocains avaient déjà fait l’acquisition d'immenses propriétés qu’ils se proposent de revendre, plus tard, avec de gros bénéfices aux futurs colons.

Ces faits montrent en outre combien l'habitant de ce pays est sensible aux questions’ d'intérêt. Son âpreté au gain dépasse parfois l'imagination. Me ferai-je

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l'écho d’une légende, sinon d’un récit véridique, qui tend à le démontrer ? On sait qu’en 1912, la colonie européenne de Marrakech, se sentant menacée par les partisans d'El Hiba, le sultan bleu, tenta de fuir avec l’aide et sous la direction d’un notable dévoué à notre cause. La petite troupe était déjà en dehors des portes de la ville lorsqu'elle fut soudainement assaillie par les partisans du grand Caïd. Elle eût pu être gravement atteinte si le conducteur de la caravane n'’eût eu la présence d’esprit de faire tomber sur le sol, à grand bruit, un sac de douros dont il avait eu soin de se munir. Au son des écus, les assaillants oublièrent le rôle qu'il avaient à jouer et se ruèrent sur l'argent. Nos gens profitèrent de cette diversion pour rebrousser chemin. Ils rentrèrent sains et saufs dans les murs de la ville. On compta des victimes, mais

ce fut dans la partie adverse, dont quelques membres s'étaient entretués en se disputant le butin. | |

En d’autres circonstances, cette âpreté au gain a servi notre influence. Désireux d'accroître ses ressnurces, le marocain déborde depuis longtemps sur 1 Oranie, l’Algérie

et mème la Tunisie. En 1913, il a poussé quelques reconnaissances en France, aux environs de Nantes ‘1.

Dans les campagnes, il offre ses services très appréciés d’ouvrier agricole. Dans les villes, il exerce intelligemment son métier, s'embauche comme domestique et gagne bientôt la confiance de ses maitres, fient boutique vite achalandée, sert d'intermédiaire entre les fabricants européens et la clientèle de son pays. (Il faut se rapp'ler, en effet, qu'avant 1912, nos commis voyageurs. n'étaient pour ainsi dire jamais allés au: Maroc pour placer leurs produils 2). Or, au cours de ses déplacements en Algérie, en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Orient, il n’est resté ni étranger, ni hostile aux perfectionnements modernes

Rentré chez lui, il les réclame pour lui-même. Il suppute déjà les importants bénéfices qu'il pourra retirer de l’emploi de l'outillage des pays civilisés,

en industrie comme en agriculture.

L'émigration temporaire, à laquelle il s’est volontairement soumis, l’a donc préparé,

dans une certaine mesure, à accepter plus facilement notre intervention.

Le marocain, ai-je dit, se caractérise aussi par son sens pratique. Celle qualité se révèle dans maints détails de son existence. Commerçant, il tient une comptabilité en règle, fait fréquemment des inventaires, recherche des prix-courants el des catalogues, s'entoure en un mot de tous les renseignements qui peuvent intéresser sa maison. Artisan, il a la curiosité des choses de son métier, il a l’esprit inventif et connaît mille petils perfectionnements qui confondraient nos meilleurs ouvriers champs, il s’inilie volontiers au

Ouvrier des fonctionnement

des machines agricoles qu'il comprend vite et conduit bien. Quel qu'il soit, il s'entend à défendre ses droits et salt s’associer à ses congénères pour mieux réussir.

Ne sont-ce pas là les indices d’une véritable intelligence des choses et des affaires ? Un regard jeté sur la vie collective des villes nous renseigne davantage encore. leur approvisionnement en

vivres, leur système de défense,

L'habitat, les palais administratifs, l’aménagement des cités, leur alimentation en eau, \

leurs relations avec

travaux (1918).

(1) Depuis, il a consenti à aller en masse en France, sur les chantiers et dans les navires, où il rend de réels services et ne cesse pas de faire preuve de remarquables facultés d’adaption à nos

(2) On consultera avec fruit, à ce sujet, l'ouvrage de M. René LECLERC sur le Commerce et l'Industrie a Fez, auquel nous renvoyons le lecteur.

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l'extérieur etc., sont autant de problèmes qui ont retenu depuis longtemps l'attention des autorités marocaines et ont été souvent résolus avec succès. Trop souvent l'anarchie a pu remplacer l’ordre, mais celui-ci redeviendra sûrement la règle dès que nos intentions, pures, auront été partout comprises.

Ainsi donc, le travail sous toutes ses formes est librement accepié au Maroc.

Il est même parfois accueilli avec joie. Je conserverai longtemps le souvenir du

chant clair et gai, qui, par une belle journée de printemps, s'élevait du haut d'une maison en construction à Meknès. Dit sur une cadence très vive qu'accompagnait le battement rapide de dames frappant le sol, il coordonnait les mouvements de trois batteurs de terrasses, rekkäz (pl. rekkäza), dont la haute silhouette se découpait sur le ciel bleu. |

Je n’oublierai pas non plus le spectacle que m'offrirent, un mois äprès, des

débardeurs berbères du port de Casablanca. De lourds sacs de maïs, amenés à ierre” par des barcasses, étaient hissés sur un quai incliné. Là, quatre solides gaillards, au

corps bronzé et légèrement vêtu, empoignaient les sacs à chaque angle, les soulevaient comme une plume à hauteur d’homme pendant qu’un de leurs compagnons, venant se placer dessous, recevait la charge sur ses épaules et courait la déposer au loin. Ce mouvement, répété une dizaine de fois à la minute avec la régularité d’un automate permettait le transport, dans le même temps,'de près d'une tonne et demie de marchandises. Il se continua beaucoup plus longtemps qu’il me fut possible de prolonger mon examen en piein midi et sous l’ardeur du soleil, par une chaude journée de juin. Ce labeur aevait, certes, trouver sa récompense dans un salaire assez élevé, stimulant appréciable. Mais ce que je retins surtout, c'est la répétition

périodique et mesurée des mêmes gestes coordonnés par des ‘han’ qui en mar-

quaient la cadence, des cris joyeux qui les rendaient allègres. Aïngi, parmi tous les autres, le chantier accomplissait sa tâche sans souffrance, je dirai plus, avec entrain, parce qu’il avait saisi le rythme des mouvements à réaliser, trouvé la cadence qui devait les faciliter, compris en un mot, l’effort.

Au port de Knitra, dont la création n’était pas vieille de deux mois, je ne fus pas moins intéressé. On déchargeait, sur un appontement provisoire, les bateaux porteurs du matériel destiné à la construction du petit chemin de fer militaire de Knitra-Salé et de Knitra-Meknès. Des indigènes, de la tribu toute voisine des Beni-Hassene, fournis-

saient la main-d'œuvre ; quelques français formaient les cadres de l’équipe au travail.

Je vis débarquer là, par une soixantaine de manœuvres, avec un ensemble irréprochable et une célérité suffisante, des wagons et locomotives lourdes parfois de dix tonnes. Préparatifs dans la cale, levée par les appareils du bord, mise à quai et transport de fardeaux à distance à l’aide d’un outillage rudimentaire. tout s’effectuait dans un ordre parfait, cadencé tantôt par de brèves onomatopées, tantôt par des phrases chantées dont je regrette de n'avoir pas noté le sens. | |

De tels gestes ne portent-ils pas en eux-mêmes un véritable enseignement. Ne nous indiquent-ils pas que le peuple marocain, si prompt à saisir le rythme de mouvements jusqu'alors inconnus de lui, à trouver dans sa langue et dans sa musique la cadence qui les rend aisés, est capable de se hausser vite à nos travaux, de collaborer rapidement et utilement à nos entreprises pourtant si différentes des siennes ?

Manifestations d'ordre matériel, dira-t-on. Non, toute question religieuse mise à part, le Marocain n’est pas dépourvu d’idéalisme. Paysan, il aime son indépendance par

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