‹ Bronzes grecs d'Égypte de la collection FouquetChapitre 10 sur 58 · PL IX, rangée du milieu à droite · texte numérisé non relu

PL IX, rangée du milieu à droite

H. 55. Basse Égypte. Vert clair. Petit peson.

Buste de Silène, couronné de lierre. Le visage

est tourné en haut, à droite.

Pour des bustes analogues à celui-ci et aux précédents, cf. Montfaucon, Antiquité expliquée,

I. 1, 2e partie, pl. CLXXI; Sacken, pl. XXVIII, 5 ; Bibl. Nat., n° 390-408; Rép., IV, 37, n° 8; etc. Les auteurs du catalogue des bronzes antiques de la Bibliothèque Nationale, qui décrivent une vingtaine de bustes de ce type, répètent à propos de chacun ce bizarre refrain : « La physionomie du visage rappelle la caricature de Socrate. » Je

ne sache pas que l’art antique nous ait laissé des caricatures de Socrate. Sans doute, il résulte d’un passage humoristique du Banquet de Platon (p. 2i5 A) que Socrate, vers la fin de sa vie, rappelait, par sa calvitie, par son nez épaté, par sa barbe en broussaille, le type traditionnel de Silène. Mais, tout de même, la figure du vieux Sage devait avoir une autre expression que celle de Silène. Il s’y peignait généralement, j’imagine, une curiosité narquoise et, à certains moments, une fierté d’âme qui manquaient tout à fait à la trogne allumée et enluminée du Silène archaïque. Quant au Silène postsocratique, tel qu’il nous apparaît dans les bustes décrits ou mentionnés ci-dessus, il se marque sur son visage une expression qui, elle non plus, n’a pas dû être celle de Socrate, une expression émue, pathétique, on peut presque dire douloureuse. Pour se l’expliquer, qu’on relise l’invocation qui ouvre le Cyclope d’Euripide : le vieux Silène implore Dionysos, pour qui lui et ses fils ont tant pâti :

’iî BpojJLte, 5ià js [Aujiouç ex0 tcovouç

NOv x«^’ sv yjor} -où[aov sàcOsvet. SsjJia^.

De toutes les épreuves et de toutes les souffrances que son maître a subies. Silène a pris sa part, largement. Avec les Nymphes de Nysa, il avait élevé le jeune Dieu, il lui avait servi de père nourricier : quelle ne fut pas sa douleur, quand il le vit frappé de folie par Héra ! Plus tard, il partagea avec lui les dangers de la guerre contre les Géants. Puis, quand le Dieu eut disparu, enlevé, disait-on, par des pirates étrusques, Silène partit à sa recherche avec ses fils les Satyres, il fut captif à cause de lui chez le Cyclope. Enfin, ce fut l’expédition contre les Indiens et les Bactri ens... Que de fatigues et que de maux pour un pauvre vieux ! Silène les endura pour Bacchos, tant il l’aimait.

Nos petits bustes nous le montrent retournant la tête et regardant en haut, d’un air attendri et presque douloureux. Qui regarde-t-il avec cette expression passionnée? Bacchos évidemment, qui fut son nourrisson et qui maintenant est son maître et son roi. Dans la pompe dionysiaque, Silène

BRONZES GRECS d’ÉGYPTE

précède le Dieu, à pied ou sur un âne ; Bacchos suit sur un char traîné par des panthères, des tigres ou des éléphants ; Silène se retourne vers son beau Dieu, pour le regarder, pour le couver des yeux... Ainsi s’explique l’expression passionnée qui se marque sur le visage du vieux biberon. Ce mélange d’humour et de mysticité pathétique a une saveur singulière ; si l’on n’en sent pas le goût très spécial, on n’entend rien à la religion dionysiaque.

21. — PI. IX, en haut, à droite. H. 67. Basse Egypte; acquis en igo5. Vert clair. Fonte creuse.

Pied d’un autel à parfums. Sur une griffe léonine, dont les ongles écartés labourent le sol, s’élève un fleuron à trois pétales, d’où surgit le torse nu d’un Silène ailé. Les mains semblent caresser le ventre bedonnant. L’expression bestiale du visage est exprimée avec énergie.

Analogue, mais sans les ailes : Bibl. Nat., n° 3S9.

22. — PI. IX, en haut, à gauche. H. 80. Patine brune, avec quelques taches vertes.

Pied d’un autel à parfums. Sur une griffe léonine, dont les ongles écartés labourent le sol, s’élève un fleuron, d’où sort le buste nu d’un Silène ailé. De sa main droite levée, il presse une grappe de raisin ; l’autre main tient une écuelle ; comprenons que le jus de la grappe tombait dans l’écuelle. Le Silène a soif, il approche le vase de ses lèvres, qui s’ouvrent goulûment. Travail excellent.

Ces deux Silènes, et un troisième, tout pareil, au musée du Caire (Edgar, Greek bronzes, pl. XVI, 27837, d’où Reinach, Rép. IV, p. 297, n° 3 et p. 606, qui en fait, à tort, un « génie mithriaque »), servaient de pieds à des meubles de section carrée, comme le prouve l’encoche à angle droit dont le dos des deux personnages est entaillé. A quelle sorte de meuble précisément ? Deux monuments du musée du Caire permettent de répondre à cette cpiestion {Caire, n° 27813, haut. 295, reproduit sur notre planche XL; n° 27814, haut. 390) : ce sont deux autels brûle-parfums, en bronze, à quatre pieds ornés de Silènes ailés,

pareils aux nôtres. Le plateau de ces brûle-parfums est supporté en son milieu par un gros cylindre et à ses quatre coins par une uræus. Il est découpé d’une façon caractéristique, qu’on retrouve notamment dans l’autel figuré sur l’une des fresques isiaques d’Herculanum et dans de petits autels de bronze et de terre cuite trouvés à Alexandrie (Caire, pl. XV, n° 27814; Schreiber, Die Nekropole von Kôm-Esch-Schukâfa, p. 24i).

Un petit autel analogue, en bronze, a été retrouvé naguère à Délos, où l’on peut croire qu’il a été importé d’Alexandrie. Grâce à l’obligeance de Gabriel Leroux, j’en puis donner le dessin cicontre. La partie médiane, dans l’autel de Délos comme dans celui du musée du Caire, est cylindrique. C’est au deuxième siècle avant notre ère qu’apparaît dans les nécropoles hellénistiques l’autel funéraire de forme cylindrique (Hiller de Gârtringen, dans le Jahresberichte de Bursian, CX, 3, 1910, p. 60; Pfuhl, dans Atli. Mitth., 1901, p. 287 ; Altmann, Die rômischen Grabaltâre der Kaiserzeit, p. 3). Cette forme a persisté longtemps dans les nécropoles de Chypre ( BCH , iSg6, p. 342), l’un des pays que la culture ptolémaïque a le plus fortement marqués de son empreinte.

Les Silènes qui ornaient les pieds de ces autels alexandrins présentent une particularité remarquable : ils sont ailés. Ailé aussi le Dionysos de la mosaïque trouvée naguère à Délos, dans une maison du deuxième siècle avant notre ère (Bulard, Peintures murales et mosaïques de Délos, dans les Monuments Piot, t. XIV, p. 201, pl. XIV-XV). L’éditeur de la mosaïque délienne, pour commenter cette singulière image d’un Bacchos ailé, se contente de renvoyer le lecteur au Lexicon de Roscher, art. Dionysos, col. n5i, où Thrâmer parle de représentations de Bacchos avec des ailes aux tempes. Peut-être le buste ailé du musée de Vienne, où Sacken ( Die antiken Bronzen... in TVien, pl. XXVIII, 2, p. 81) a pensé reconnaître le « Génie de l’Automne », représente-t-il Bacchos

ailé. Un relief à la villa Albani montre un jeune Satyre ailé, jouant avec une panthère (Zoega, Bassirilievi, II, 88). Des bronzes décoratifs, galloromains représentent des têtes de Satyres munies d’ailerons aux tempes ( Saint-Germain , p. 113, n° 1 14).

Il me semble sûr que le type du Silène ailé et celui du Bacchos ailé sont connexes, qu’ils ont même explication.

Bacchos, sur la mosaïque de Délos, chevauche un tigre royal, le fauve indien par excellence ; il est vêtu du costume barbare, tunique à manches collantes et anaxyrides, que l’art hellénistique a prêté à tous les Orientaux, notamment aux habitants de l’Inde; il brandit son arme, le thyrse, non, je pense, pour en toucher sa monture, mais pour le lancer sur ses ennemis. Le Bacchos de la mosaïque de Délos est donc Bacchos vainqueur des Indiens. Ses ailes expriment d’une façon symbolique la rapidité de ses conquêtes et de ses victoires. Silène a été représenté ailé, à l’exemple de Dionysos, parce qu’il a suivi Dionysos dans son expédition victorieuse. Tà TCnrjpà xijv xaxur/jra Xïjç x.^v-çaso)' SrjXoï (Suidas, s. v. IIçaaTtoç). « Les ailes sont le hiéroglyphe de la rapidité » (Zoega, Rhein. Muséum , 1838, p. 589). Aussi l’art grec a-t-il donné des ailes à toutes les divinités qui ont à se transporter avec rapidité d’un point à l’autre du monde, à tous les êtres fugaces et instables, aux Vents et à Iris, à Niké et à Némésis, aux Sirènes et aux Kères, aux efôwXa et aux Harpies, à Hypnos et à Thanatos, à l’Amour et à Kairos. Homère donne des ailes aux paroles, è'rcsa Tixsçosvxa. Un hymne homérique (XXXII, 1) qualifie Séléné de xav’jaurxepoç, un chœur des Bacchantes parle des ailes d’or de la déesse Piété, 'Oaéx 6’, a xaxà yâv/ 'fjçxxsiœ) Trxspuya çépsiç. La Grèce chrétienne a donné des ailes aux anges, et à saint Jean-Baptiste, parce qu’il fut l’ange du Seigneur (. BCH , 1907, p. 28).

Je ne sache pas que l’art du cinquième ou du quatrième siècle ait jamais représenté avec des ailes Dionysos ou Silène. A cette époque le mythe de l’expédition de Dionysos contre les Indiens n’existait pas encore ; car les peintures de vases attiques à figures rouges où l’on voit Dionysos

monté sur un chameau escorté de Ménades, représentent simplement les pérégrinations du dieu à travers l’Orient : il le parcourut pour y répandre son culte et y instituer ses mystères ; ce n’est qu’après avoir converti l’Orient qu’il vint évangéliser la Grèce, où il était né (cf. Euripide, Bacchantes, prologue et parodos). La légende de l’expédition de Dionysos contre les Indiens est inconnue d’Euripide, elle n’apparaît qu’après l’expédition d’Alexandre, dont elle forme comme une « préfigure ».

S’il est vrai que les ailes de Dionysos et de Silène symbolisent la rapidité de leurs victoires sur les Indiens, l’idée de ce symbole peut avoir été empruntée, non à l’art attique, mais à l’art ionien, tel qu’il florissait dans les villes grecques d’Asie, au commencement de la période hellénistique. De même que la xoivy], qui s’est formée notamment à Alexandrie, contient, à côté d’une très forte majorité d’éléments attiques, des éléments ioniens (cf. Mayser, Grammatik der griechischen Papyri ans der Ptolemâerzeit, p. 9), de même il doit y avoir dans l’art alexandrin des thèmes et des types venus d’Ionie. En somme, le Dionysos ailé de Délos, les Silènes ailés des autels alexandrins procèdent, par une série d’intermédiaires que nous ne connaissons pas encore, des divinités ailées de l’art ionien archaïque, noxvéx 0ï)püv (Radet, Cybébé, Bordeaux, 1909), Athéna ailée des pierres gravées (Müller-Wieseler, Handbuch, II, 2, pl. XX, n° 220 c; Furtwàngler, Antike Gemmen, VI, 56), des monnaies (Müller- Wieseler, II, 2, pl. XX, nos 220, 220 o, 220 b; cf. Imhoof-Blumer, Die Flügelgestalten der Athéna und Nike auf Münzen, dans la Numism. Zeitschrift de Vienne, III, 1S71), des vases peints (Savignoni, dans Rom. Mitth., 1S97, P* 3°7» P*- XII) et de la sculpture ionienne archaïque ( Fouilles de Delphes, t. IV, pl. VII), Typhon de l’Acropole et des vases corinthiens, etc. Ils sont les derniers représentants de ce monde de monstres ailés, que l’Ionie avait hérités de l’art crétois et mycénien (cf. Furtwàngler, Antike Gemmen; Hogarth, dans JHS, 1902, pl. 76 sq, pl. VI-X ; Karo, Zum griechischen Fabelwesen, dans Strena Helbigiana , p. i46-i54 ; Perdrizet, IMIippalec-

tryon, contribution à l'étude de T Ionisme, dans Rev. ét. anc., igo4, pp. 6-30). Personne ne soutiendrait plus aujourd’hui la thèse proposée par Langbehn ( Flügelgestalten der àltesten griechischen Kunst, Munich, 1881, p. 54), que les figures ailées caractérisent la religion grecque parvenue à un point déjà avancé de son développement.

23. — PL IX, au milieu, à gauche. H. 63. Basse Egypte. Vert foncé. Cette applique décorait, je suppose, la panse d’un grand vase.

Masque de Silène en fureur. Notre photographie ne donne pas idée de la verve avec laquelle cette trogne d’ivrogne a été modelée. Les yeux roulent, les sourtils se froncent, la bouche s’ouvre pour hurler, le vent de la course semble agiter les cheveux clairsemés et les boucles de la barbe, les oreilles pointent en avant, comme des oreilles de bête : ce sont des oreilles d’homme, mais le Silène sait les mouvoir, comme au temps où il en avait de pareilles à celles des chevaux. Quelle raison Silène a-t-il d’être furieux, de vociférer à pleine bouche et de s’agiter si fort ? Il faut se rappeler que dans la guerre contre les Indiens, Silène se conduisit comme un brave : il commandait l’aile droite, dans la grande bataille où l’ost dionysiaque mit en fuite, au cri d’Évoé, les Indiens : xcü xéçm? xoû ôs|iou 6 tjYsïto- Xcxaycl ôs

xal xa^'apx01 2àxupot. syxaG s laxTrj xeaav ' xal xo aijv- Gr([j.a YjV araxai xo sùoî (Lucien, Dionysos, 2).

24 et 25. — PL IX, en bas, à droite et à gauche. H. 7a. Basse Égypte. Patine brune. Deux exemplaires identiques, provenant du même vase.

Masque de Silène : front chauve et ridé, gros nez épaté; les boucles de la barbe, par la symétrie de leur disposition, par leur forme stylisée (en point d’interrogation) sont un lointain souvenir de l’archaïsme. Cette applique était fixée par deux rivets, au-dessus des oreilles, et surmontée d’une forte bélière.

Page 1