PI. XXIV, au milieu. H. 46. Brunâtre. Fonte pleine
Analogue aux précédentes, avec quelques différences : les cheveux ne sont pas arrangés en rouleaux étagés ; deux fortes tresses descendant sur les épaules, encadrent le visage. La tête porte une couronne, qui était surmontée par devant d’un objet aujourd’hui cassé. La main gauche est derrière la cuisse, la main droite caresse le pubis. La femme paraît enceinte.
Les statuettes décrites ci-dessus appartiennent à une série fort nombreuse, qui comprend des monuments différents de taille, de matière et de provenance : les uns sont des ex-voto ou de petites idoles, en bronze et en terre cuite ; les autres sont des pendeloques, en verre, en pierre dure, en ivoire. La plupart, sinon tous, ont été trouvés en Égypte. Cf. Caylus, Recueil, t. VI, g, 4, 5 ; Description de l’Égypte : Antiquités, t. V, pl. 81, n° 22; Minervini, dans les Annali dell’ Istituto, 1843, pl. E, p. 72; Otto Jahn, dans les Berichte der sâchsischen Ges. der Wiss., phil.hist. Classe, i855, p. 93, pl. IV, nos 12 et i4; Fr. Lenormant, dans le Dict. des antiquités, s. v. Baubô ; Notice du musée de Ravenstein, p. 484, n° 1612 ; Coll. Gréau, p. 71, pl. LV, n° 38; Bibl. Nat., nos 597 et io5o ; Winter, Typen, t. II, p. 197, 6, p. 45o, 10, p. 458 ; JHS, igo5, p. 128 ; Kisa, Das Glas in Altertum, t. III, p. 763 ; Coll. De Clercq, t. III, n° 337 bis, t. VI, nos 200, 6i4, 6i5 ; Edgar, Greek bronzes, n° 27700, pl. IL Cette bibliographie n’a pas la prétention d’être complète. Beaucoup d’exemplaires de la série dont il s’agit sont encore inédits, surtout les statuettes de terre cuite trouvées en Egypte.
Le premier archéologue qui ait tenté d’expliquer les figurines de ce type est Minervini. L’exemplaire publié par Minervini — sans indication ni de matière, ni de provenance, ni de possesseur — représentait une femme nue, assise, les jambes écartées, sur un porc. Le porc étant la bête que l’on sacrifiait à Déméter, Minervini crut que la
BRONZES GRECS d’ÉGYPTE
statuette qu’il publiait (une terre cuite, évidemment) avait rapport aux mystères d’Eleusis. Dans l’une des traditions relatives à l’arrivée de Déméter à Eleusis, le couple qui reçut la Déesse s’appelle, lui, Dysaulès, elle, Baubô (Harpocration, s. v. AuaauVijs); cette Baubô, d’après tous les témoignages, s’y était prise d’une façon singulière pour dérider la Mère Douloureuse et la décider à boire le cycéon : elle lui avait montré ce que la plus élémentaire pudeur ordonne de cacher. La figurine impudique publiée par Minervini lui parut donc représenter Baubô. Cette explication, que Longpérier appuya de son autorité ( Note sur un vers orphique, dans les Mélanges de littérature grecque de Miller, p. 45c)), a été admise sans conteste pendant plus de cinquante ans.
Elle pêchait pourtant gravement contre l’herméneutique, car elle ne rendait nullement compte des textes relatifs à Baubô, sur lesquels Minervini prétendait la fonder. Ces textes, à qui les aurait lus avec soin, auraient donné l’idée d’un geste différent de celui de la statuette publiée par Minervini. La pseudo-Baubô de Minervini était toute nue, assise, les jambes écartées, tandis que, d’après le témoignage unanime des textes, Baubô d’Eleusis avait troussé sa cotte devant Déméter : •/j Ba'jêù toÙj [ayjço’jj àvaayçagivr] (Psellos, dans Migne, Patrologie grecque, CXXII, SSo). Il y a plus : dans son chapitre sur Baubô d’Eleusis, chapitre traduit et paraphrasé par Arnobe ( Contra Gentes, V, 2 5, p. 196 Reifferscheid), Clément d’Alexandrie ( Protrept II, 77, p. i5 Staehlin) cite cinq vers orphiques, qui décrivent gravement ce que vit Déméter, quand Baubô se fut retroussée :
‘£2; siTCOùaoc 7tî7:).ouî àvscfjpato, SsîÇs SÈ Jtâvta Eüjptatoç ouûè Jtoôïovia ivr.ov • tzoùç S’ï^v ’'I axvoç (Xeip! xi puv fiTCTaaxs) qtlüv BauSoüj ûno xô).;toi{. ’H S’èrtîi oùv èvôi)at 0sâ, [xetôrja’ svt Oupiû,
AeÇato ô’aiô^ov a-pfoç, èv 10 xuxewv svexsito.
Le mérite d’avoir compris ces cinq vers revient à I Iermann Diels ( Poetarum philosophorum fragmenta, p. 166, d’où H. Schrader, Priene , Berlin, 1904, p. 163 ; Arcana Cerealia, dans Miscellanea Salinas, Païenne, 1907, d’où S. Reinach, dans Rev. Arch., 1907, II, p. 167). Il en a saisi le sens, grâce à un fragment d’Empédocle et à une série
de terres cuites votives découvertes en 1899 à Priène, dans le sanctuaire de Déméter. Le fragment d’Empédocle se trouve dans Hésychios, 5. e. Bauêo " xiGtjvy) AY][xrjxçoç * cnr][Aatvet. 8s xal xotXCav, Tcap’ ’EjATCsSoxXsou^. Les terres cuites de Priène représentent des femmes sans tête ni poitrine, et ainsi faites que leur bas-ventre est modelé en forme de visage ; certaines semblent nues ; d’autres semblent porter une draperie, qui en se retroussant, laisse voir leur conformation singulière ; parfois l’un des bras soutient, sur le sommet de ce ventre-tête, une jatte pleine de fruits ; parfois les mains tiennent les deux grandes torches qui caractérisent les mystères nocturnes de Déméter. On comprend maintenant les vers orphiques rapportés par Clément : Baubô, pour dérider Déméter, s’était grimé le ventre, elle y avait dessiné la face de l’enfant Iacchos ; ainsi accommodée, elle avait exécuté la danse du ventre devant Déméter ; à chacune de ses contorsions , la figure que Baubô s’était dessinée autour du nombril, semblait rire. Le texte orphique, qui rapporte la chose, a été traduit par Diels en vers hexamètres, aussi fidèles qu’élégants :
Sic effata palam sublata veste pudenda Corporis ostendit ; namque os puerile ferebant Inguina quae tremulos Baubô crispante cachinnos Edebant. Haec visa deae risum peperere :
Tum dextra calicem prendit, quem cinnus adimplet.
Avec la Baubô, dont la danse était révélée aux initiés de Déméter et dont Hermann Diels s’est fait de notre temps le mystagogue, nos statuettes de femme nue, assise les jambes écartées, dans une pose impudique, n’ont rien à voir ; et c'est à tort que Foucart ( Mystères d’’ Eleusis, I, p. 64) les alléguait en faveur de sa théorie malheureuse sur l’origine égyptienne du culte éleusinien. Les Baubô de Priène représentent la xoiXta féminine,
qui s’est animée, est devenue un être vivant, une personne : elle a des pieds et des mains, elle tient des attributs, et elle marche : c’est la personnification de l’organe qui, dans les mystères de la Déesse xapTroçoçoç et xoupÔTpoçoç, était présenté comme essentiel ; c’est la schématisation païenne du culte de la Maternité. Nos statuettes de femme nue sont tout autre chose.
De Baubonis figuris, écrit Diels ( Arcana Cerealia, p. 10), quas olim agnovisse sibi videbantur, tacere malim. C’est que Diels n’avait pas à en publier. Nous ne pouvons, nous, esquiver l’explication de la série à laquelle appartiennent nos trois statuettes. Je le regrette pour ma part, n’ayant pas encore pu étudier tous les monuments de cette
série. Du moins en voici un, qui semble de nature à faire comprendre les autres. C’est une poignée de lampe en terre brune, haute de ora,09, qui a été trouvée au Fayoum et qui appartient au Dr Fouquet. Elle représente notre femme nue ; la main gauche tient la jambe gauche levée, la main droite caresse le pubis. L’attitude est à peu près la même que celle de notre n° 67. Mais — et ceci fait de ce fragment un document d’un intérêt exceptionnel pour l’explication du type en question — la femme nue est assise ici sur un grand œil, destiné, évidemment, à tenir en échec le malocchio. Donc, la terre cuite Fouquet, et par voie de conséquence, les figurines du même type étaient des talismans. On pouvait s’en douter, d’après la taille minuscule de nombre d’entre elles, qui ont dû servir de pendeloques. Cela explique encore pourquoi quelques-unes mettent aux mains de la femme nue une massue. Babelon et Blanchet ( Bibl . Nat,, n° 597), suivis par Edgar (Caire, n° 27.700) croient, à cause de cette massue, qu’il s’agit d’Omphale ; S. Reinach (Rép. IV, p. 357, n° 5, où la figurine minuscule du Caire a été
grossie par erreur au double de l'original) suppose qu’il s’agit d’une mime — dans le rôle d’Omphale, je pense. Non ! La femme nue tient une massue, exactement pour la même raison qu’on voit une massue aux frêles mains de la Vierge Marie dans une série de tableaux ombriens des environs de l’an i5oo (Perdrizet, La Vierge de Miséricorde, p. 2i4, pl. XXVIII): cette massue doit effrayer, assommer les mauvais démons, les influences envieuses et malignes. Les autres figurines de la même série, pour n’être pas munies de la massue et ne pas siéger sur l’œil prophylactique, devaient tout de même écarter les Puissances mauvaises : leur nudité (cf. W. A. Muller, Nackheit und Entblôssung in der altorientalischen und âlteren griechischen Kunst, Leipzig, 1906), l’obscénité de leur pose et de leur geste y suffisaient ; il émanait de ces ysXoùx une force comique tellement irrésistible que le Malin en était désarmé. KotXta et çâXXoj ont une force prophylactique, qui explique l’indécence d’une foule de talismans, d’injures et de gestes. Encore aujourd’hui, en Sicile, « 1’ uomo che s’imbatte in un jettatore, porta subito le mani agli organi del sesso » (Pitré, La jettatura ed il malocchio in Sicilia, i884) ; la terre cuite du Fayoum reproduite ci-dessus et la statuette de bronze n° 67 portent la main à la xoiXta dans une intention analogue. La Gorgone du char archaïque de Pérouse ( Antike Denkmàler, I, pl. XV) devait être considérée comme éminemment prophylactique, non seulement parce que l’artiste l’avait représentée tordant le cou à deux monstres, à deux lions, mais parce qu’il l’avait figurée nue, de face, assise les jambes écartées, dans la même pose obscène que celle de nos statuettes.
Resterait à savoir le nom que les gens donnaient à ces figurines et les circonstances dans lesquelles on les employait. Evidemment, elles étaient bonnes en toute occasion. Mais, s’il est vrai que certains représentent une femme grosse de quelques mois — par exemple notre n° 67 — , on peut admettre avec Kisa ( Das Glas im Altertum, t. III, p. 763) que, pendant leurs grossesses, les femmes portaient des pendeloques ou vouaient des ex-voto de ce type. Comme certaines de ces figurines ont pour attributs des fruits tels que
raisins et grenades, et comme l’une au moins — celle de Minervini — est assise sur un porc, Schreiber a pensé que « der Typus gehort in die Umgebung der Demeter von Eleusis ( Die Nekropole von Kôm-esch-Schukâfa , p. 147). La formule
est vague, il s’agit moins d’un type figuré que d’un concept religieux, d’un être divin. Baubô étant hors de cause, on ne voit personne dans le cycle éleusinien pour correspondre au type en question.