OREILLE VOTIVE
85. — PL XIX, en haut. H. 30. Provenance inconnue. Vert gris.
Oreille droite. Ce petit bronze, fondu en plein, ne porte par derrière aucune trace d’arrachement ; il est complet. Il faut doue y voir un ex-voto. Etait-ce un ex-voto médical, voué par une personne qui souffrait de maux d’oreilles ? La question ne se poserait même pas, si l’objet avait été trouvé en Grèce, dans le sanctuaire d’une divinité de guérison : cf. Paul Girard, V Asclépiéion d’ Athènes, p. 116; ’Eçrçjx. àpx*? iSS5, P* 199; CIL, III, 986; BCH, XX, p. 363, note 5 ; Saint- Germain, p. 358, n° 52 6. Mais comme notre bronze provient d’Égypte, une autre explication semble plus vraisemblable.
Nombre de divinités égyptiennes reçoivent, dans les inscriptions hiéroglyphiques, une épithète
qui signifie : « Celui (ou Celle) qui entend les prières » (Spiegelberg, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à V archéologie égyptiennes, t. XXVI, p. 56). Les fidèles de Phtah memphite lui dédiaient des stèles ornées d’oreilles en relief (Pierret, Cat. de la salle historique, n° 336; Erman, Die (igypt. Religion, p. 63, fig. 56; Petrie, Memphis, t. I, pl. VIII-XIII ; Valdemar Schmidt, Choix de monuments égyptiens, 2e série, pl. XV, fig. 31- 32); ces oreilles, sur beaucoup de stèles memphites, sont en si grand nombre, qu’on songe au dieu mentionné dans le papyrus Harris, qui en avait 77 (nombre magique, où la vertu du nombre 7 est plus que décuplée). Deux scarabées d’or, aujourd’hui .à Munich, trouvés dans le tombeau d’une reine de Méroé, portent deux oreilles gravées, sous l’image hiéroglyphique d’une déesse-vache, Isis ou Hathor (Schafer, Aegypt. Goldschmiedearheiten, p. 159, fig. 134 et 135, pl. XXXI). Je pense que l’oreille de la collection Fouquet doit s’interpréter au sens égyptien, quoiqu’elle soit de travail grec, et qu’elle date de la période grécoromaine. Comme elle a été achetée au Caire, peutêtre provient-elle de Memphis, et plus précisément du temple de Phtah. Il existe au musée du Caire, salle V, armoire O, nos 5og, 5 10, de petites oreilles en terre émaillée sans inscriptions, qui sont des ex-voto analogues (ou peut-être des amulettes).
L’usage de vouer des oreilles aux divinités égyptiennes, pour les supplier d’écouter les prières ou pour les remercier de les avoir exaucées, s’est répandu hors de l’Egypte avec le culte de ces divinités. Au temple d’Isis à Pompéi, dans la face externe du mur postérieur, est creusée une niche où se trouvait une statue de Dionysos- Osiris ; derrière cette statue, dans le mur, étaient deux oreilles modelées en stuc (Breton, Pompéia, 3e éd., p. 5o ; Mau-Kelsey, Pompeii, its life and art, p. 175). On a trouvé naguère à Délos, des oreilles de bronze vouées à Isis ( BCH , XXXIV, p. 413, note 4). Une stèle de Lyon, dédiée à Isis (CIL, XIII, 1737), porte des oreilles sculptées.
Le même usage existait, ce semble, dans les autres religions orientales. Une stèle d’Aquilée
est dédiée auribus Bonae Deae (CIL, V, 75g). Un autel de la Bonne Déesse au musée d’Arles (Breton, Introduction à V Histoire de France, Paris, 1838, pl. 30; Espérandieu, Recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine, t. I, p. 116, n° 137), et une stèle de Carthage, dédiée à Tanit (Euting, Punische Steine, dans les Mém. de VAcad. des Sc. de Pétersbourg, 7e série, t. XVII, n° 3, 1871) portent, comme la stèle isiaque de Lyon, des oreilles sculptées. Des oreilles de bronze, accompagnées de dédicaces à Atargatis (BCH, VI, p. 487 et 499) et à Aphrodite ILorix-»] > (BCH, XXIX, p. 21S; XXXIV, p. 4i 2) ont été découvertes à Délos. Aphrodite ILcmxTb malgré son nom grec, n’est autre probablement que la Déesse Syrienne ; car l’ex-voto qui la mentionne a été dédié par une femme de Sidon, Erotis. Celle-ci, d’après son nom, semble une courtisane; l’épithète n'.a'cix'f], qui équivaut à risLÔo et qui convient bien à la Déesse des courtisanes, traduit peut-être une épithète sémitique.
On le voit, Délos a fourni un bon nombre de dédicaces concernant l’usage dont nous parlons. Elles datent, semble-t-il, du deuxième siècle avant l’ère vulgaire, d’un temps où les marchands syriens et alexandrins foisonnaient dans cet &p.Ttoçtov. Elles attestent un usage, non pas grec, mais oriental; et c’est à tort qu’Homolle (BCH, VI, p. 130, note 2) a voulu mettre en rapport avec le culte d’Apollon guérisseur une oreille de bronze, recueillie par lui dans ses fouilles de 1880, et non encore publiée. Spon a reproduit dans ses Miscellanea eruditae antiquitatis, p. 3x2, II (d’où Montfaucon et Reinach, Rép., III, p. i5S, 1) une statue de marbre, trouvée à Rome, qui représente Eros aux fers (cf. la gemme d’Aulos, dans Furtwângler, Antike Gemmen, pl. LVII, 9), pleurant, accoudé à un cippe quadrangulaire, sur lequel sont sculptées deux oreilles ; un boucrâne, au pied de ce cippe, donne à penser qu'il s’agit d’un autel : fautil comprendre qu’Eros, puni des travaux forcés pour avoir torturé Psyché, est venu implorer sa grâce à l’autel d’Aphrodite ? En tout cas, l’hypothèse de Reinach, qui reconnaît dans cette statue un acteur, est inadmissible.