‹ Bronzes grecs d'Égypte de la collection FouquetChapitre 34 sur 58 · LES PYGMÉES · texte numérisé non relu

LES PYGMÉES

« Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur la bosse d’un dromadaire.

« On nous brûle, on nous noie, on nous écrase; et toujours nous reparaissons, plus vivaces et plus nombreux, — terribles par la quantité ! »

Flaubert, La Tentation de saint Antoine.

On les appelait ïluyfJiatoi, du mot xuyjjnp qui désignait une mesure de longueur valant un pied deux pouces, soit 33 centimètres. Déjà Ylliade (F, 6), les mentionne; il était question d’eux aussi dans un poème hésiodique aujourd’hui perdu (Hésiode, fr. 84 et 86, Rzach), d’une façon qui, ce semble, ne concordait pas avec le témoignage de Ylliade (Strabon, 1. I, p. 43 et 1. VII, p. 29g). D'après celle-ci, les Pygmées habitaient aux bords du fleuve Océan, qui entoure le monde, dans le pays oü les grues se rendent en automne, donc au sud de l’Egypte, dans les régions mystérieuses d’où vient le Nil. Or l’on sait qu’il existe, dans l’Afrique équatoriale, des peuples de très petite taille ; et les textes de la tombe de Hirkhouf, dans l’ile d’Éléphantine (Schiaparelli, Una tomba egiziana délia VIa dinastia, ap. Memorie dei Lincei, 1892 ; cf. Maspero, Causeries d’Égypte, p. 20), ont appris que l’Egypte pharaonique, dès la VIe dynastie, et sans doute avant, se fournissait de nains en Nubie. Les traditions grecques relatives aux Pygmées sont donc un emprunt fait à l’Egypte. Le caractère comique de ces traditions semble un autre indice de leur origine égyptienne. Le peuple égyptien, en effet, était caustique et gai, il avait un goût très prononcé pour les contes à rire. « Sur un papyrus de Turin, on voit des animaux jouant, avec un sérieux comique, les scènes de la vie humaine : un âne, un lion, un crocodile, un singe donnent un concert de musique instrumentale et vocale; un lion et une gazelle

jouent aux échecs ; le Pharaon de tous les rats, monté sur un char traîné par des chiens, court à l’assaut d’un fort défendu par des chats. » (Maspero, L’archéologie égyptienne , p. i65.) Je crois que la Catomyomachie de Théodore Prodrome (éd. Hercher dans la Bibliotheca Teubneriana) dérive, en fin de compte, de ces inventions burlesques de la vieille Égypte, et que la Batrachomyomachie a été composée en Egypte, à l’époque ptolémaïque. Sans doute la Géranomachie, c’est-à-dire le récit des combats des grues (ysçavot.) et des Pygmées, se rattache à la même origine. Le ton dont la grave Iliade parle de ces combats ne doit pas nous abuser : la Géranomachie devait être un poème héroïcomique. Suidas (s. v. "Otx-çfo; = Kinkel, Ep. gr. fr., p. 2), le seul auteur qui en fasse mention, l’attribue à Homère, ainsi que la Batrachomyomachie et qu’une Arachnomachie, dont nous ne savons rien. Il serait téméraire de faire remonter la Géranomachie à l’époque homérique, puisque le seul de ces poèmes qui nous soit parvenu, la Batrachomyomachie, ne semble pas être, cl’après la métrique et la langue, antérieur à l’époque ptolémaïque. Que d’ailleurs les Grecs archaïques se racontassent les combats des grues et des Pygmées, le fait est attesté, non seulement par le texte de Ylliade et par celui d’Hésiode auquel se réfère Strabon, mais par un des monuments les plus importants de la céramique athénienne, le fameux vase François, qui date du milieu du sixième siècle. Beaucoup d’autres vases attiqucs, plus récents, attestent la

popularité de la légende des combats annuellement livrés aux Pygmées par les grues. Je renvoie pour cette question à l’article Pygmeen, par Otto Waser, dans le dictionnaire de Roscher.

Si la légende dont nous parlons est d’origine égyptienne, il faut dire qu’on n’en trouve pas trace dans les monuments et dans les textes égyptiens antérieurs à la conquête grecque. En revanche, dans l'art grec d’Égypte, pendant la période ptolémaïque et romaine, les représentations des Pygmées sont légion. Elles abondent, par exemple, sur les mosaïques à sujets nilotiques. Nombre de lampes grecques en terre cuite, trouvées en Égypte, sont historiées, sur l’anse ou sur le couvercle, de sujets relatifs aux Pygmées; les plus beaux exemplaires que je sache de reliefs de cette sorte se trouvent dans la collection Fouquet.

Pour les petits bronzes représentant des Pygmées, on se reportera aux publications de Wace (. Annual of the British school at Athens, IX et X) et de S. Reinach ( Saint-Germain , p. 210; Rép., II, p. 562, 564 et 565 ; IV, 558), en y faisant les corrections suivantes :

Rép., II, p. 562, n° 5 = Col!. Dutuit (1897), pl. 4o, n° 39 et Rép. III, 273, n° 3 = Caire , p. 19, pl. V, n° 27.705, ne représentent pas des esclaves, mais des Pygmées à la cangue (cf. Bibl. Nat., p. 218, n° 5 10).

Rép., II, p. 564, n° 1 = Monumenti delV lstitnto, 1839, pl- XXV, 1 ne représente pas une caricature de Caracalla, mais un Pygmée militaire, un Pygmée peltaste ; le bras gauche qui est brisé, devait être muni du petit bouclier, qu’on voit à l’un des Pygmées de la collection Fouquet, et à celui de la collection Warocqué (n° 257). Ce petit bouclier des Pygmées, fait, je suppose, d’un grand tesson d’amphore, ou d’un fragment d’écorce de citrouille, ou plutôt encore d’une feuille de lotus ou de nénuphar, leur avait été emprunté par les paegnarii, ces clowns dont les combats burlesques servaient d’intermèdes aux luttes sanglantes de la gladiature (Déchelette, dans Rev. Arch., igo4, I, P- 308-313).

Rép., II, p. 565, n° 3 (Louvre) : le dessin le représente imberbe; le personnage serait barbu,

au témoignage de René Jean, qui a bien voulu l’examiner â mon intention.

Rép., II, p. 565, n° 4 (Louvre); S. Reinach le classe aux Pygmées avec un point d’interrogation; cette appellation ne me semble pas douteuse. René Jean m’assure que le personnage a les mains liées derrière le dos : il s’agit donc d’un Pygmée prisonnier ; comme dans le cas des Pygmées à la cangue, il s’agit d’un prisonnier de guerre, le bronze fait allusion aux combats épiques de ce peuple batailleur.

Rép., II, r. 58, n°3, d’après Coll. Gréau, n° 983, ne représente pas un nain (S. Reinach), encore moins un Silène (Frühner), mais un Pygmée ; il aurait fallu reproduire tel quel le dessin publié dans la Coll. Gréau, qui représente ce petit bronze â la grandeur de l’original (31 milimètres), et non le grossir au double. Le Pygmée est représenté nu, coiffé des « bourgeons », portant sur l’épaule gauche une amphore, et tenant dans la main droite une bourse (Frühner), ou peut-être des crotales.

Rép., IV, p. 358, n° 9 = Coll. Warocqué, n° 257 : Cumont dit que le Pygmée combat un lion, dont il ne reste que la tête. Il ne pourrait s’agir, en tout cas, que d’un lion-pygmée, ce qui ne laisserait pas d’être bizarre. Ne s’agirait-il pas d’une grenouille ? Les Pygmées, habitants des marais du Nil, livraient dans les roseaux, parmi les lotus, de terribles combats aux bêtes de leur taille, pas aux lions, bien sûr, mais aux palmipèdes et aux batraciens qui peuplaient avec eux les marécages.

Je noterai aussi que le vase de terre cuite, en forme de tête, publié par R. von Schneider ( Jahreshefte , 1906, p. 75, pl. II), ne me paraît pas représenter un nègre, mais un Pygmée coiffé des « bourgeons ».

86. — Pl. XXIII, rangée inférieure, à gauche. H. 55. Memphis. Patine vert foncé, luisante.

Pygmée nu, marchant, la tête de trois quarts à gauche, la main droite levée. Il porte un collier où est attachée une amulette, comme serait une petite pierre ronde ou une bulla. Sur la tête, une couronne, surmontée d’un fruit ou d’une fleur,

entre deux « bourgeons » (cf. Guimet, Le dieu aux bourgeons dans les C. R. de VAcad. des Iriser., 1905, p. 121), ou plutôt entre deux boutons de lotus.

87. — PI. XXIII, au milieu de la rangée inférieure. H. 57. Patine vert émeraude, brillante.

Pygmée debout, se coiffant à deux mains d’une couronne faite d’une tige flexible cl’où s’érigent, sur le devant de la tête, trois « bourgeons « : il ne s’agit certainement pas d’un çaXXoç et de deux °PX«C*

88. — PI. XXIII, rangée du milieu, à gauche. H. 68. Xoïs. Brun jaunâtre. Fonte pleine. Manche de couteau.

Combat d’un Pygmée et d’une grue. C’est le pygmée qui a le dessus. La grue expire. L’autre lui tord le cou de la main droite en le serrant sous l’aisselle gauche. Toute la musculature de ce petit monstre bien râblé est tendue dans l’effort final. Le modeleur n’a eu garde d’oublier le phallos démesuré, qui trinqueballe jusqu’à terre.

89. — PL XXIII, à droite en bas. FI. 48. Basse Egypte. Vert clair. Fonte pleine.

Pygmée nu, casoué, le petit bouclier rond au bras gauche. Manque la main droite, qui brandissait une arme. Long çâXXo?. Le cimier du casque est percé d’un trou, qui fait croire que cette statuette a servi de peson.

90. — PI. XXIII, rangée du milieu, à droite. H. 77. Basse Égypte. Vert gris. Fonte pleine.

Pygmée nu, combattant. Il est tourné à gauche, la main droite brandissant une arme aujourd’hui brisée, au bras gauche le petit bouclier rond. Il apparaît à mi-jambe, au dessus d’une fleur de lotus, dans laquelle il est agenouillé. La tête est surmontée des deux « bourgeons ». Sur les cheveux une couronne ou strophion. 4>aXXo' démesuré. Cette statuette terminait la poignée d’une lampe.

91. — PL XXIII, en haut (deux vues). H. 66. Achmounéin. Vert jaunâtre. Manche en bronze d’un couteau à lame de fer.

Sur des pétales de lotus, qui forment une sorte de base, se dresse un Pygmée qui revient de la cueillette du lotus. Il tient dans la main gauche un bouquet formé de cinq tiges de lotus enveloppées d’une grande feuille de la même plante. Le «poîXXoç, énorme, traîne à terre. Sur le bout une grenouille vient de se poser. Le Pygmée la regarde avec une surprise bien naturelle, et pour la chasser, lève la main droite, qui brandissait, ce semble un objet aujourd’hui disparu.

La fesse gauche est soutenue par un support de forme curieuse : c’est une petite colonne avec base et chapiteau. En faut-il conclure que l’auteur de ce tout petit bronze a copié une œuvre de marbre ou de pierre ? Il l’aurait copié avec peu d’intelligence ; car le support, utile à une statue de marbre ou de pierre, n’était pas nécessaire à un bronze.

92. — PL XXIII, au milieu. H. 56. Basse Égypte. Vert gris, incomplètement nettoyé. Fonte pleine.

Sur un support courbe, de section cylindrique, un Pygmée debout, traînant un naos plus petit que lui, monté sur quatre roues. Ce naos est à jour, le toit supporté par quatre colonnettes. A l’intérieur, une image d’Horus-Harpocrate accroupi, le doigt à la bouche. Devant l’entrée, à droite et à gauche, deux faucons (le faucon est l’oiseau d’Horus). Le Pygmée porte au cou une amulette en forme de croissant, et sur la tête une couronne où s’érigent les « bourgeons ». Jambes minuscules; le çaXXoj, énorme, balaie le sol. Le bras gauche a disparu, ainsi que la main droite et la corde avec laquelle le Pygmée traînait le naos.

Cette statuette est la transposition, dans le monde imaginaire et risible des Pygmées, d’un spectacle qu’offrait la réalité quotidienne : les cultes de l’Orient avaient leurs prêtres quêteurs, qui mendiaient de porte en porte, de village en village. Ils emplissaient leur besace et leur bourse à montrer aux bonnes gens une image portative de la divinité pour laquelle ils quêtaient ; on leur demandait des talismans, des lustrations ; et ils disaient l’avenir. Les Grecs les appelaient àyjp-rai (collecteurs), d’un mot qui se trouve déjà dans

Sophocle et Platon, preuve qu’il existait déjà de ces mendiants en Attique et en Grèce, à l’époque classique. L’une des plus intéressantes inscriptions grecques de Syrie parle d’un àyuçnnqç de la Déesse syrienne Atargatis, adorée à Hiérapolis-Bambycé ( BCH 1S97, p. 60). Les tyyûçxai les plus remuants, ceux aussi dont les pratiques frappaient le plus l’esprit populaire, étaient ceux

de la Grande Mère phrygienne ^[j.ï]Tp(XYupra!.) : d’après les textes qui parlent d’eux, surtout d’après Y Ane de Lucien, ch. 35 sq, Flaubert, dans sa Tentation de saint Antoine, a composé un tableau inoubliable : en comparaison de ces pages colorées et vivantes, les notices des archéologues (par exemple, dans Pauly-Wissowa, l’article Agyrtes ) ne sont que « pumpernickel ».

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