‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 1 sur 13 · ET ILLUSTRÉ DE 8 VIGNETTES · texte numérisé non relu

ET ILLUSTRÉ DE 8 VIGNETTES

LIBRAIRIE HACHETTE ET C ic

BRUIN

ou

Le palais Grodonofl.

Sur les rives de la Newa, près de la grande ville de Saint-Pétersbourg, s’élève un magnifique palais appelé palais Grodonoff, du nom de son propriétaire, qui en fait sa résidence habituelle. Au-dessus de la porte d’entrée se voit un écusson, sculpté dans le granit, dont la principale figure est un ours, dans le cœur duquel s’enfonce la lame d’un couteau, dont le manche est tenu par une main d’homme. Ouvrez la porte et entrez dans'la vaste cour qui précède le palais. Adroite et à gauche, vous apercevrez deux ours bruns, vivants, et de la grosseur d’un buffle.

Il serait difficile de ne pas les remarquer, car sur • dix personnes qui pénètrent dans la cour du palais Grodonoff, il n’en est peut-être pas une sur laquelle ils ne se ruent avec de terribles hurlements, et qui, sans la chaîne à l’aide de laquelle ils sont solidement

attachés l’un et l’autre, n’eût probablement à se repentir d’en avoir franchi le seuil. Une fois entré, jetez les yeux autour de vous, et au-dessus de toutes les portes ouvrant sur la cour, vous retrouverez le même ours sculpté dans la pierre, comme au-dessus de la porte principale : aux écuries, aux remises, aux cuisines, il estpaitout. Cet écusson, en effet, est celui du maître de ce palais, le baron Grodonoff, dont les armes sont un ours ayant dans le cœur la lame d’un couteau tenu par une main d’homme.

Il est naturel de supposer qu’au choix de cet écusson se rattache une histoire, et que c’est pour perpétuer le souvenir de quelque trait de la vie de Grodonoff', que la famille a été autorisée à placer cet ours dans ses armes. Telle est en effet leur véritable origine, et si nous entrons dans la galerie de tableaux que possède le palais, nous y verrons cette origine plus explicitement rappelée et représentée dans une grande peinture à l’huile, placée de la façon la plus apparente, au centre de la pièce. Le tableau représente une forêt de vieux arbres, dont les troncs gris et noueux se dressent sur le sol, étroitement serrés les uns contre les autres et remplissant tout le paysage, à l’exception d’une petite clairière, sur le premier plan, occupée par trois ligures : deux hommes et un ours. L’ours est entre les deux hommes, ou plutôt l’un de ceux-ci est à terre, renversé par un coup de la terrible patte de Bruin, qui, tout à côté, se tient droit sur ses membres de derrière. L’autre homme est debout, évidemment engagé dans une lutte désespérée contre la bête féroce, et vraisemblablement tout près d’être victorieux, car la lame de * son grand couteau de chasse est entrée dans la poitrine du monstre , juste au-dessus de la région du cœur. L’ours donne déjà des signes de défaillance; sa patte

alanguie n’étreint plus l’épaule de son adversaire; le sang lui sort de la gueule et des narines; il est évident que ses iorces l'abandonnent et qu’il sera bientôt étendu sans vie sur le sol.

Les deux hommes qui figurent dans ce tableau diffèrent essentiellement de costume et d’aspect. Tous deux sont jeunes et vêtus pour la chasse, mais rien qu’à l’habit néanmoins, il est facile de voir qu’ils n’appartiennent pas à la même classe de la société. Le vêtement de celui qui est à terre annonce la richesse ; sa tunique, du plus beâu drap vert, est garnie au collet, aux manches et sur les bords, de fourrures de prix; son pantalon blanc est de peau de daim très-fine, et des bottes à larges plis, de couleur bruqe et d’un cuir très-souple, lui montent presque jusqu'aux cuisses; un ceinturon, richement brodé, lui serre la taille, et à son côté pend une courte épée de chasse dont la poignée est ciselée et ornée de pierreries. Un léger chapeau à* plumes, évidemment tombé dans la lutte, est à terre près de sa tête, et un peu plus loin un épieu, échappé sans doute à ses mains au moment de sa chute. Dans son ensemble, le costume est celui que prennent au théâtre les acteurs chargés de représenter quelque prince allemand ou slave, à la chasse du sanglier, dans les forêts de la Lithuanie.

C’est un prince, en effet, qui est représenté à terre, dans le tableau de la galerie du baron Grrodonoff, mais un prince russe; et l’ours. est l’ours de Russie.

L’autre chasseur, celui qui vient de donner à la bête le coup de la mort, est vêtu tout autrement. Son costume est celui d’un chasseur de fourrures, d’un trappeur de martres ou de zibelines. 11 consiste en une sorte de tunique de peau, serrée à la taille par une ceinture de cuir; sa tête est couverte d’un bonnet

BRUIN

fourré, et ses pieds se perdent dans de grosses bottes de peau à peine tannée qui lui recouvrent également une partie des jambes, A ce vêtement grossier, il est facile de reconnaître un paysan; mais sa figure, telle que le peintre l’a représentée, n’est point commune, et ses traits n’ont rien de désagréable. Il n’est pas aussi beau que son compagnon, car il faudrait qu’un peintre fût bien malavisé et entendît bien peu ses propres intérêts pour donner à un paysan la beauté d’un prince. En Russie comme ailleurs, l’artiste capable d’une telle maladresse serait un véritable phénix, — rara avis.

Le tableau dont nous venons de parler est le mor- . ceau principal, la pièce de résistance de la galerie Grodonoff. Ses dimensions, la place qu’il occupe prouvent l’importance qu’y attache le maître du palais, et le fait dont il est destiné à rappeler le souvenir justifie pleinement la distinction dont il est l’objet. Sans ce tableau, en elfet, ou plutôt sans la scène qu'il représente, il n’y aurait ni galerie, ni palais, ni baron de Grodonoff.

L’histoire est simple et peut se raconter en peu de mots. Gomme on vient de le dire, le personnage du tableau qui est à terre, son chapeau à côté de lui, son épieu loin de sa main désarmée, est un prince russe; ou plutôt il l’était, car au moment où commence notre récit, il est empereur de toutes'les Russies. Il chassait le sanglier, et comme il arrive souvent aux princes à la chasse, il s’était trouvé tout à coup séparé de sa suite et de ses compagnons. Emporté par son ardeur et tout à la poursuite du gibier, il s’était enfoncé de plus en plus dans la forêt, lorsqu’il se trouva soudain face à face avec un ours. Les princes ont, à l’occasion, leur amour-propre de chasseur comme les autres hommes : celui-ci, dans l’espoir d’un

glorieux trophée, attaqua l’ours avec l’épieu qu’il avait à la main. Mais l’arme qui, bien dirigée, eût pénétré aisément dans la chair d’un sanglier, fut sans effet sur la rude toison et le cuir épais de Bruin. Le coup ne fit que l’irriter. Comme tous les ours bruns en général, celui-ci se jeta alors avec furie sur son agresseur, et, de sa large patte, il donna au prince, sur l’épaule, une tape si bien appliquée que, non-seulement, l’épieu échappa à sa main défaillante, mais que l’imprudent chasseur tomba étendu tout de son long sur le gazon. f

Poursuivant ses avantages, l’ours s’était jeté d’un bond sur son ennemi renversé, et, sans aucun doute, il allait en un clin d’œil en faire un cadavre, soit en l’étranglant par une de ses formidables étreintes, soit en le déchirant à belles dents. Un instant encore, et l’espoir de la Russie allait périr au fond d’un bois, victime d’une bête féroce! mais au moment suprême, un troisième acteur vint prendre sa part du drame, dans la personne du jeune paysan, — un véritable chasseur celui-là, — qui était déjà depuis quelque temps sur les traces de l’ours et l’avait suivi jusqu’en cet endroit.

En arrivant sur le lieu de la scène, le premier mouvement de ce nouveau venu fut de décharger sur l’ours son coup de fusil ; mais voyant que ce n’était pas assez pour venir à bout d’un tel ennemi, il tira son couteau et se précipita sur la bête. Une lutte désespérée s’engagea aussitôt, lutte dont le lecteur sait déjà que le jeune chasseur sortit victorieux, et dans laquelle l’ours frappé au cœur fut bientôt réduit à « mordre la poussière. »

Ni le prince ni le paysan ne se tirèrent tout à fait sains et saufs de l’aventure. Tous deux portaient des traces de la griffe du vaincu, mais aucune de leurs -,

blessures n’offrait de danger sérieux et Son Altesse se retrouva bientôt sur ses pieds, avec la conscience de l’avoir échappé belle.

Je n’ai pas besoin d'ajouter que le prince n’épargna rien pour exprimer, à celui qui venait de lui sauver la vie, toute sa gratitude. Le jeune chasseur ne faisait pas partie de sa suite; c’était tout simplement un paysan dont la demeure se trouvait dans la forêt même où s’était passé l’événement. Mais leur connaissance ne finit pas avec cette aventure. Le prince devint empereur; le paysan fut lieutenant dans la garde impériale, puis capitaine, colonel ensuite, général enfin et baron de l’empire !

Son nom?

Grodonoff, — et le palais où s’offre à tous les regards le tableau que nous venons de décrire est le sien.

Le baron Grodonoff.

Pénétrons dans le palais Grodonoff, et, dans l’un des appartements, nous trouverons son propriétaire, le baron lui-même. Il est assis devant une lourde table en chêne, dans un fauteuil de même bois. Sur la table est étendue une mappemonde, et à côté du fauteuil se voit un globe terrestre de grande dimension. Plusieurs tablettes disposées le long des murs sont chargées de livres, et cependant cette pièce n’est pas une bibliothèque , dans le vrai sens du mot. C’est un salon oblong dont trois côtés sont occupés par de spacieuses vitrines dans lesquelles sont rangés divers objets d’histoire naturelle : des oiseaux, des quadrupèdes, des reptiles, des insectes, préparés avec le plus grand soin et classés dans un ordre méthodique. Le baron en fait son muséum; c’est là qu’il conserve les collections qu’il s’est plu lui-même à former, et les volumes qui garnissent les tablettes sont les œuvres de divers naturalistes. ,

A voir la physionomie toute militaire du personnage assis devant la table de chêne qui occupe à peu près le milieu de cette pièce, — un vrai type de vétéran, avec

BRUIN

des cheveux blancs comme neige et d’épaisses moustaches de même couleur, — peut-être un étranger eûtil eu quelque peine à se* figurer qu’il était en présence d’un homme adonné à l’étude d’une science d’un caractère aussi essentiellement pacifique que l’histoire naturelle. On l’aurait cru plus volontiers occupé de résoudre quelque grand problème de fortification , le3 œuvres de Vauban sous les yeux, ou d’écrire l’histoire de quelqu’une des campagnes de Smvarrow, de Diebitch, de Paskiewitch ou de Potemkin. On se serait trompé cette fois en jugeant sur les apparences. Quoique le baron eût acquis, dans l’armée, le renom d’un excellent officier et eût servi avec éclat, l’étude de la nature était devenue sa plus chère occupation. La vie de chasseur, qu'il avait menée dans sa jeunesse, avait fait naître en lui un penchant pour l’histoire naturelle qui, plus tard, s'était développé par la lecture et les recherches. Ce n’était plus une prédilection, mais une passion, et,' dans sa retraite, le vétéran consacrait presque tout son temps à son étude favorite. La grande fortune qu’il devait aux libéralités de son souverain lui permettait de se livrer sans restriction, sans parcimonie, à son goût pour les sciences, et la magnifique collection dont il était entouré prouvait que rien ne lui avait coûté pour le satisfaire.

Au moment où nous pénétrons dans le muséum du baron, la mappemonde et le globe semblaient absorber toute son attention. Ses recherches géographiques se rattachaient-elles à quelque question d’histoire naturelle? Oui, d’une façon au moins indirecte, comme la suite va nous l’apprendre.

Il y avait sur la table un timbre. Le baron en pressa le bouton, et presque aussitôt un domestique entra.

• Prévenez mes fils que je les attends, «dit le général.

Le domestique salua et sortit.

Quelques minutes après, la porte se rouvrait pour donner passage à deux jeunes gens qui pouvaient avoir l’un seize, l’autre dix-huit ans. L’aîné et le plus grand avait le teint brun, de longs cheveux noirs et des yeux de même couleur. L’expression de sa physionomie annonçait un caractère ferme et porté aux choses sérieuses, tandis que ses vêtements, ou plutôt la manière dont il les portait, indiquaient, chez lui, l’absence de toute espèce de recherche et de coquetterie. Il était beau d’ailleurs et avait déjà ce grand air qui distingue la noblesse russe. Il se nommait Alexis.

Son jeune frère lui ressemblait aussi peu que s’il n’eût existé entre eux aucun lien de parenté. Il tenait surtout de sa mère, la baronne, tandis qu’ Alexis avait les traits et en grande partie le caractère de son père. Ivan était un joli garçon, dont les cheveux blonds tombaient en boucles dorées sur un front brillant de jeunesse, et dont les joues avaient les couleurs de la rose. Ses yeux étaient de ce bleu foncé qui se remarque fréquemment parmi les populations de race slave, et la vivacité de son regard annonçait un cœur franc et ouvert, toujours prêt à prendre sa part de quelque bon tour ou de quelque plaisanterie, mais sans un grain de malice ni de méchanceté.

Tous deux, en s’approchant de leur père, avaient un air grave et respectueux. Alexis semblait d’ailleurs parfaitement à son aise, tandis qu’Ivan s’avançait de l’air de quelqu’un qui, ayant la conscience troublée de quelque récent méfait, cherche à se donner une contenance propre à tromper les regards les plus clairvoyants.

Mais avant d’aller plus loin, disons un mot de ces deux jeunes gens et de l’objet pour lequel leur père les avait appelés en sa présence. Il y avait déjà plus

de dix ans que l’un et l’autre étudiaient dans des livres, sous la direction des plus habiles maîtres que pût fournir la Russie. Leur père avait lui- même consacré beaucoup de temps à leur instruction, et naturellement, il leur avait communiqué, à l’aîné surtout, son goût pour l’histoire naturelle.

Alexis s’adonnait donc volontiers à l’étude de la nature, tandis qu’Ivan se montrait plus sensible au récit des grands événements de l’histoire. Tout en lui indiquait un penchant prononcé pour les splendeurs d’un monde où il aspirait à jouer un rôle à son tour. Les livres qu’ils avaient eus entre les mains et qui étaient pour la plupart des relations de voyages, avaient fait naître, chez ces jeunes gens, une envie de voir le monde qui, accrue chaque jour, était devenue un désir très-vif. Ce désir, ils l’avaient souvent manifesté dans leurs conversations avec leur père, et enfin ils avaient résolu de le formuler nettement, sur le papier, dans une lettre qu'ils avaient rédigée en commun, arrêtée après mûre délibération, et que le baron avait prise sur sa table et ramenée devant lui au moment où ils étaient entrés.

Ils demandaient simplement à leur père d’être assez bon pour leur permettre de voyager et de voir les pays étrangers, laissant à sa sagesse et à son autorité le soin de décider où ils iraient et comment ils voyageraient.

G était pour répondre à cette pétition que le baron avait appelé ses fils en sa présence.

Les ordres cachetas.

« Ainsi, mes jeunes lurpns, dit le général en attachant sur ses enfants un regard où la bonté s’alliait à la fermeté, vous avez le désir de voyager; vous voulez voir le monde?

— Oui, père, répondit modestement Alexis. Notre gouverneur assure que nous sommes assez instruits pour voyager avec fruit, et si vous ne vous y opposez pas, nous aimerions à voir du pays.

— Comment! avant d’aller à T Université?

— Mais papa, je croyais que vous n’aviez l’intention de nous envoyer à l’Université que dans quelque temps; et ne nous avez-vous pas dit qu’une année de voyage valait mieux que dix ans passés à l’Université?

— Peut-être l’ai-je dit ; mais cela dépend de la façon de voyager. Si vous ne cherchez en voyage que votre amusement, vous pouvez faire le tour du monde et rentrer au logis sans être plus savants ou plus sages qu’au départ. J’ai vu bien des gens revenir d’un voyage de circumnavigation autour du globe, sans avoir rien appris qu’ils n’eussent pu tout aussi bien apprendre en

BRUIN

restant chez eux. Franchir les distances dans l’étroit compartiment d’un wagon de chemin de fer ou dans des bateaux à vapeur bien confortables, et coucher dans de splendides hôtels, est-ce là ce que vous entendez par voyager ?

— Oh! non, père; quoi que vous décidiez vousmême à cet égard, je m’y conformerai volontiers, dit Alexis.

— Quant à moi, ajouta Ivan, je ne suis pas difficile, et la fatigue ne m’effraye pas. Quelles que soient les conditions du voyage, je suis prêt. »

Ces paroles furent prononcées d’un petit air un peu fanfaron. Au fond, Ivan ne tenait pas à un mode de voyager où la fatigue jouât un trop grand rôle, et s’il en parlait de ce ton dégagé, c’est qu’il ne croyait pas que sa résolution dût être mise à bien rude épreuve.

« Ét si je consentais à votre départ, reprit le baron, où iriez-vous? Vous, Alexis, quelle partie du monde aimeriez-vous à visiter?

— L’Amérique, père, ses grands fleuves, ses forêts, ses montagnes. Si le choix m’était laissé, j’irais certainement en Amérique; mais cela dépend de vous, et je ferai ce que vous voudrez.

— Et vous, Ivan?

— Moi, de toutes les villes du monde, c’est Paris surtout que je voudrais visiter, répondit le jeune homme, sans songer que sa réponse allait déplaire à son père.

— J’aurais dû m’en douter, «murmura le baron, dont le front se plissa sous une impression de mécontentement.

Ivan s’aperçut du déplaisir que sa réponse avait causé.

« Oh ! papa, ajouta-t-il aussitôt, je ne tiens pas tant

Digilized by Googl

|# à Paris. J'irai partout : en Amérique, si c’est là ce que préfère Alexis ; avec lui je ferais le tour du monde.

— Ah! ah! reprit le baron en riant, voilà qui est parler, Ivan; et puisque vous n’y avez pas d’objection, vous ferez le tour du monde.

— En vérité? fit Alexis; quel bonheur!

- — Comment! nous visiterons toutes les grandes villes du monde, ajouta Ivan, dont l’esprit était surtout occupé des plaisirs qu’offre le séjour des grandes cités.

— Non, répondit le père; mes intentions sont tout autres. Il y a beaucoup à apprendre dans les villes; mais on y apprend aussi beaucoup de choses qu’il vaudrait mieux ignorer. Je ne m’oppose pas à ce que vous passiez dans les villes, car vous en rencontrerez; sur votre route ; mais l ! une des conditions que je mets à votre départ, c’est que vous ne vous arrêterez dans aucune plus de temps qu’il n’en faut pour vous mettre en mesure de continuer votre voyage. Votre but doit être de visiter des pays, des contrées où la nature vous apparaisse sous toutes ses formes, et non des villes, des capitales, où vous ne verriez guère que ce que vous pourriez voir tout aussi bien à Saint-Pétersbourg. C’est la nature que je veux que vous appreniez à connaître, et pour cela il faut la voir dans son état le plus primitif. Là seulement elle vous apparaîtra dans sa sublimité et sa grandeur.

— Bien volontiers, père, s’écrièrent à la fois les deux enfants. Quelle contrée devons-nous visiter? Où faut-il aller ?

— Il faut, comme l’a dit Ivan, faire le tour du monde.

— Oh! quel long voyage! Vous voulez, je suppose, que nous traversions l’Atlantique et gagnions ensuite par l'isthme de Panama, l’océan Pacifique, ou bien qu’à l’exemple de Magellan nous doublions le cap Horn?

BRUIN

— Ni l’un ni l’autre. Je désire que vous voyagiez par * terre plutôt que par mer. Si les voyages par terre sont plus longs et plus fatigants, ils sont aussi plus instructifs. Croyez bien, mes enfants, que si j’expose vos jours dans quelque lointaine entreprise, ce n’est pas sans dessein. J’ai même plus d’un but en le faisant. Je désire d’abord que vous complétiez vos études sur l’histoire naturelle dont je vous ai moi-même enseigné les éléments. La meilleure école pour cela, le meilleur maître, c’est la nature, que vos voyages vous mettront à même d’explorer. En second lieu, je suis, comme vous

le savez l’un et l’autre, grand amateur de tout ce qui existe dans la nature et particulièrement de tout ce qui a vie : — les bêtes de la terre et les oiseaux de l’air. Vous les observerez dans les pays d’où ils sont originaires; vous étudierez leurs habitudes, leurs mœurs, leur mode d’existence. Vous tiendrez un journal de tous les faits et événements qui vous paraîtront dignes de remarque et vous y raconterez dans tous leurs détails les aventures qui pourront vous arriver en route et dont il vous semblera que le récit puisse m’intéresser à votre retour. Je fournirai amplement à vos dépenses; mais je n’entends pas que vous gaspilliez votre argent en séjours inutiles dans les grandes villes ; il ne vous est donné que pour fraiï de route et dépenses de voyages. L’empereur a eu la bonté de me remettre, pour vous, une lettre circulaire à l’aide de laquelle vous trouverez, chez ses agents dans le monde entier, l’argent et toute l’assistance dont vous pourrez avoir besoin.

— Nous promettons, père, de nous conformer strictement à vos instructions. Mais par quelles contrées devons-nous commencer notre voyage? » demanda Alexis.

Le baron fut quelques instants sans répondre. Puis,

tirant de l’un des tiroirs de, son bureau un pli dont le cachet et l’enveloppe semblaient encore tout frais, il le présenta à ses fils en leur disant : • •

« Sous ce pli, vous trouverez les conditions auxquelles je vous permets de voyager. Je ne vous demande pas d’y souscrire avant de les avoir examinées avec soin et d’y avoir mûrement réfléchi. Vous allez donc . . vous retirer dans votre salle d’études, lire attentivement le traité ici contenu, et quand vous en aurez bien pesé \ toutes les clauses, vous reviendrez me dire si vous les acceptez; si c’est non, qu’il ne soit plus question de •. voyage.

— Par le grand Pierre! murmura Ivan à l’oreille d’Alexis, il faudrait qu'elles fussent bien dures pour que nous ne disions pas oui. »

Alexis prit le papier, et tous deux, après avoir salué leur père, retournèrent à leur appartement.

Le pli fut immédiatement ouvert, et le contenu ne laissa pas de leur causer quelque surprise. C’était une lettre de leur père ainsi conçue :

t Mes fils, Alexis et Ivan,

« Vous voulez voyager, et vous avez demandé ma permission. Je l’accorde, mais seulement aux conditions suivantes : Vous me rapporterez une peau de chacune des espèces et veriétés d’ours connues. Je ne parle pas de ces variétés accidentelles, résultant de l’albinisme ou de causes analogues, mais de toute es- , v pèce ou variété admise par les naturalistes, classée par eux et reconnue comme permanente. Les ours dont vous réunirez ainsi les peaux devront être tués dans les pays mêmes on la nature les a fait naître, et par vous, sans autre secours que celui d’un compagnon de voyage que je vous donnerai. Pour accomplir la tâche que je •7 ; 2

vous impose, il faudra que vous fassiez le tour du monde; mais j’entends, et c’est là encore une de mes conditions, que vous ne le fassiez qu’une fois. En d’autres termes, je vous laisse libres de parcourir en tous sens les divers degrés de latitude, et d’aller ainsi d'un pôle à l’autre, si cela vous plaît (les deux jeunes ( gens ne purent s’empêcher de sourire en se voyant accorder tant de liberté), mais il n’en sera pas de même pour les degrés de longitude. Vous ne devez en aucun cas, traverser deux fois le même méridien, si ce n’est en revenant à Saint 1 Pétersbourg. Cette condition ne s’applique pas aux courses en tous sens où peuvent vous entraîner la poursuite d’un ours ou la nécessité de le suivre dans son repaire ;, elle ne concerne que votre voyage proprement dit. Vous partirez de Saint- Pétersbourg et prendrez votre direction à l’est ou à l’ouest, comme il vous plaira. Vous avez déjà, je l’espère, en histoire naturelle et en géographie, assez de connaissances pour comprendre qtie, par les conditions mêmes que je vous impose, votre route est toute tracée, et qu’il ne vous reste plus qu’à décider si vous prendrez votre direction à l’est ou à l’ouest. Ce point, comme tout ce qui se rapporte à votre manière de yoyager, est laissé complètement à votre choix, et j’espère que l’éducation pratique que vous avez reçue vous mettra à même de régler tous ces détails de la façon la plus convenable. Une fois sortis de mon palais, je ne m’occupe plus de vous. Vous serez peut-être quand je vous reverrai, plus vieux de quelques années; mais je , compte que ce temps n’aura pas été perdu pour vous et que vous pourrez, à votre retour, rendre bon compte de vous-mêmes. C’est le ferme espoir et le plus vif désir de votre affectionné père.

•' s' '•« Michel Grodonoff. »

Page 1