IV
» Discussion des articles.
Les deux jeunes gens ne purent se défendre d’un certain étonnement en lisant cette singulière épitre; mais; en somme, les conditions de leur père ne leur semblèrent ni dures ni déraisonnables, èt ils n’hésitèrent pas à les accepter. Ils devinaient une partie au moins des motifs qui avaient déterminé la conduite du baron. Ils savaient qu’il les aimait l’un et l’autre d’un amour paternel, mais .qu’il ne fallait attendre de cette tendresse, ni molles complaisances, ni une vie d’enfant gâté, au milieu du luxa d’un palais somptueux. A ses yeux l’éducation acquise à la rude école de la fatigue et des voyages était bien préférable à celle qu’on trouve dans les livreé et dans les universités, et il voulait qu’à cet égard celle de ses fils ne laissât rien à désirer. Il avait décidé qu’ils verraient le monde, non . pas, dans le sens le plus ordinaire de cette phrase banale, c’est-à-dire le monde des villes et des grandes capitales, avec ses vaines apparences et ses vices, mais le monde de la nature ; et pour que rien ne manquât, sous ce rapport, à leur instruction, il leur avait tracé un plan qui devait lés conduire au milieu des contrées
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les plus sauvages, où la nature leur apparaîtrait sous les aspects les plus rares et les plus primitifs.
« Sur ma parole , frère , s’écria Ivan aussitôt qu’Alexis eut fini de lire la lettre de leur père, voilà de quoi satisfaire notre envie de voyager ; mais il faut convenir que papa a pris un singulier moyen de nous tenir éloignés des grandes villes.
— Oui, répondit tranquillement Alexis, il n’y a pas beaucoup de villes où les ours abondent.
— (le sont là vraiment d’étranges conditions, reprit Ivan, et je ne vois pas quel peut être le but de notre père en nous les imposant.
— Je ne le devine guère moi-même, et je n’y vois qu'une explication.
— Laquelle, frère?
— Tu sais, Ivan, l’intérêt que prend notre père à tout ce qui se rapporte aux ours. G’est., au dire de chacun, presque une manie chez lui.
— Oh 1 nous savons pourquoi, et le grand tableau de la galerie est là pour l’apprendre à qui l’ignore, répondit Ivan en riant. Sans un ours, papa n’eût jamais été baron.
— C’est juste, et cela peut expliquer l’intérêt qu’il prend à ces animaux.
— Et les bizarres conditions auxquelles il nous permet de voyager, continua Ivan. Tout cela cependant a l’air quelque peu excentrique.
— Papa a sans doute ses raisons, poursuivit Alexis. Qui sait s’il n’a pas l’intention d’écrire une monogra-, phie des ours, et si ce n’est pas pour cela qu’il veut avoir une collection complète de leurs peaux, le costume entier d’un membre de chaque branche de la grande famille de maître Bruin? Eh bien! faisons de notre mieux pour le satisfaire. Il ne nous appartient
pas de rechercher les motifs qui font agir notre excellent père. Notre devoir est d’ohéir à ses ordres, quelque laborieuse et difficile que soit la tâche qu’il nous impose.
— Tu as raison, frère, et je pense, comme toi. Je suis donc tout prêt à obéir et à accomplir, quelle quelle soit, la tâche que papa a cru devoir nous imposer. »
La surprise éprouvée par les deux frères, en lisant la lettre du baron, se conçoit d’ailleurs aisément, et sans les progrès que, grâce à ses leçons, ils avaient déjà faits dans les sciences naturelles, il leur eût été difficiley sinon tout à fait impossible, de bien comprendre et de suivre ses instructions. Il leur était prescrit de tuer, pour avoir sa peau, un ours de toutes les variétés connues ; de plus l’animal devait être tué dans le pays où la nature l’a fait naître, et de leurs propres mains, ce qui impliquait nécessairement l’obligation de visiter toutes les contrées où il y a des ours. Malgré leur jeunesse, les deux fils du baron étaient d’habiles chasseurs et d’excellents tireurs. Nourri lui-même dans le métier, leur père les avait initiés de bonne heure à tous les secrets de l’art de la chasse, et il leur avait fait prendre des habitudes de sang-froid et de résolution qu’on n’acquiert en général qu’à l’âge d’homme. Tous deux étaient aguerris contre les périls et les privations dont la vie du chasseur est pleine. Il leur était déjà arrivé à l’ün et à l’autre dë marcher un jour ou deux sans manger et sans boire; de dormir en plein air, sans autre abri que la voûte du ciel et sans autre matelas que' le gazon dont la terre était couverte. Toutes ces épreuves, ils les avaient supportées sous le froid climat de leur patrie, et il n’était pas probable qu'ils en rencontrassent nulle part un plus rigoureux. L : éducation des
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jeunes Grodonoff avait donc été, sous tous les rapports, d’une sévérité presque Spartiate, une véritable Cyropèdie, — - et ils ne craignaient ni les fatigues, ni les privations, ni les dangers. Ils étaient bien les jeunes gens qu’il fallait pour exécuter le singulier programme que leur avait tracé la main de leur père.
Mais l’exécution de ce programme était-elle possible? Telle était pour eux la première question à examiner.
Il y avait, dans les courtes instructions du baron, quelques points très-délicats. Ils .pouvaient aller, comme bon leur semblerait, d’un degré de latitude à l’autre ; mais la même liberté ne leur était pas laissée à l’égard des degrés de longitude. Dans ces conditions, étaitil possible de visiter tous les pays habités par les ours?
Puisque tels étaient les ordres de leur père, ils de- ‘ vaient croire qu’il y avait moyen de les exécuter ; mais il fallait évidemment que nos jeunes voyageurs réglassent leur marche avec la plus grande prudence. Autrement ils s’exposaient à faire fausse route et à se voir arrêtés tout à coup par l’impossibilité absolue d’aller plus loin, sans enfreindre les instructions du baron. Ils ne devaient pas traverser deux fois le même méridien. C’était là surtout le point qui les embarrassait et .qui leur faisait sentir la nécessité de se mettre en garde contre toute fausse direction.
Heureusement Alexis était un zoologue accompli, et il connaissait parfaitement la distribution géographique du genre ours sur notre globe. Sans cela, il eût été certainement bien difficile aux deux frères de résoudre le problème et de tracer eux-mêmes leur itinéraire.
« Si nous étions au temps où le grand naturaliste de la Suède publia son Système de la nature , dit Alexis avec un sourire, la tâche qui nous est imposée ne nous
donnerait pas beaucoup de peine et nous serions bien ( vite au terme de notre voyage.
— Que veux-tu dire par là, frère? reprit Ivan. Et où irions-nous pour cela ?
— Tout simplement dans la cour de notre palais. Nous n’aurions qu’à tuer et dépouiller un des grands ours enchaînés près de la porte, et les conditions de la lettre de notre père se trouveraient complètement remplies.
— Comment cela? Je ne comprends pas, dit Ivan avec un regard étonné.
— Comment! tu ne comprends pas? Relis donc la lettre, pèses-en bien tous les termes.
— Ils n’ont rien d’obscur et je les sais par cœur. Notre père nous permet de voyager, à la condition de ne revenir à la maison que quand nous aurons tué un ours de chacune des variétés connues.
— C’est cela ; et naturellement papa a entendu de chaque variété connue des naturalistes, du monde savant, comme on dit. Comprends-tu maintenant?
— Très- bien ! Tu veux dire que quand Linné publia son Système de la nature , notre ours brun d'Europe était le seul ours connu des naturalistes.
— Précisément; Vursus arctos. On n’en connaissait pas d’autre, et par conséquent un voyage comme le nôtre eût été bien court à cette époque. Il est vrai qu’avant sa mort le naturaliste suédqis connut aussi l’ours des mers polaires ( ursus marilimus ), mais il ne le considérait que comme une simple variété de Vursus arctos , et c’est là une erreur qui se conçoit à peine de
la part d’un homme comme Linné. ' .
— Ce sont, en effet, deux animaux très -différents, ajouta Ivan, et sans être un grand naturaliste, je sais qela à merveille. Sans parler de la couleur, la forme du
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corps diffère essentiellement dans l’une et l’autre espèce, et les habitudes sont loin d’être les mêmes. Tandis que le , premier, notre ours brun, vit d;ins les forêts et se nourrit principalement de fruits, l’autre habite la région des neiges et des glaces éternelles et ne mange guère que de la viande , et du poisson. Non, non, ce ne sont pas là seulement deux variétés d'une même espèce, mais deux espèces bien distinctes
— Incontestablement, répondit Alexis ; mais nous aurons occasion de les comparer plus tard. Pour le moment, changeons de conversation et occupons-nous de l’itinéraire que notre père a entendu nous tracer.
— Mais il ne nous en trace aucun, ce me semble. Il nous permet tout simplement d'aller partout où bon nous semblera, jusqu’à ce que nous ayons nos peaux d’ours. Il est vrai qu’il nous interdit de traverser deux fois le même méridien. Eh bien! nous irons devant nous, sans jamais revenir sur nos pas ; n’est-ce pas ce que cela veut dire ?
— Sans aucun doute; mais pcrur cela il faut que nous ayons un itinéraire bien tracé, et que nous le suivions sans nous en écarter.
— Sur ma parole, frère, je m’y perds. Charge-toi de
tout cela et conduis-moi où tu voudras. Quelle route faut-il prendre? * •
— C’est ce que je ne puis dire encore, et pour choisir avec certitude entre les directions qui s’offrent à nous, à l’est, à l’ouest, au nord ou au sud, j’ai besoin d’avoir sous les yeux une carte du monde et de me fendre un compte exact de la situation des diverses contrées où S. M. Bruin a établi son empire.
— Ah! ce sera là pour moi une intéressante leçon. Voici la carte, je vais la déplier et faire de mon mieux pour t’aider à trouver notre chemin. »
Tout en parlant, Ivan tirait de son étui une grande carte de voyage qu’il étendit sur la table. Les deux jeunes gens s’assirent, et, les yeux sur la mappemonde, sc mirent à discuter la route qu’ils devaient suivre pour satisfaire à toutes les conditions du programme qui leur était imposé.
L’itinéraire.
• « En premier lieu, dit Alexis, nous avons l’ours brun
( ursus arclos ). Nous pourrions le rencontrer sans sortir de notre pays, puisque nous l’appelons avec orgueil notre ours russe; mais il y a encore un ours noir que plusieurs naturalistes regardent comme une variété de l 'ursus arclos , tandis que d’autres en font une espèce séparée qu’ils désignent sous le nom d ’ ursus niger, — ursus ater, comme disent aussi quelques auteurs. Soit espèce, d’ailleurs, soit variété, il nous faut toujours la peau de l’un des individus de cette branche de la grande famille. Les instructions de notre père sont précises à cet égard.
— Est-ce que cet ours noir ne se trouve pas aussi en Russie, dans nos forêts du Nord?
— Oui, on l’y rencontre en effet, mais plus souvent dans les montagnes de la Scandinavie. Et comme nous pourrions parcourir tout le nord de la Russie sans en rencontrer un seul, ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’aller tout de suite en Norvège ou en Laponie, où nous sommes également sûrs de trouver l'ours brun. Nous ferons ainsi d’une pierre deux coups.
— En Laponie, dis-tu? soit. Je ne serai pas fâché „ de Voir les petits Lapons. Mais où irons-nous ensuite? Dans l’Amérique du Nord, je suppose.
— Non pas. Il y a des ours dans les Pyrénées, et d’autres dans les montagnes d’Espagne, dans «elles des Asturies principalement. Beaucoup de naturalistes ne’ considèrent encore l’ours des Pyrénées que comme une variété de 1 ’ursus arclos ; mais c’est là certainement une erreur, et cet ours constitue une espèce distincte; telle est l’opinion de notre père. Il y a des auteurs qui ne distinguent que trois ou quatre espèces dans le monde entier ; autant vaudrait dire qu’il n’y en a qu’une seule.
Il vaut mieux, je crois, adopter, sur ce sujet, la manière de voir de notre père, et regarder tous les ours qui diffèrent entre eux par des signes permanents, — soit dans la taille, dans la couleur ou autrement, — comme autant d’espèôes distinctes, quelques rapports que présentent d’ailleurs leurs habitudes et leur caractère. Des naturalistes sont allés jusqu’à faire de l’ours noir d’Amérique une variété de notre ours brun, et, comme je le disais tout à l’heure, Linné lui-même n’a vu, dans l’ours polaire, qu’un animal de la même espèce.
Il est bien reconnu aujourd’hui que ces auteurs se sont trompés.
— Ainsi, du fond de la Laponie, nous allons en Espagne et nous tuons, en passant, l’ours des Pyrénées.
— C’est notre chemin. Une fois engagés, en quittant Saint-Pétersbourg, dans la direction de l’ouest, nous ne pouvons plus qu’aller toujours dans le même sens.
— Mais alors, pour l’ours blanc des Alpes, comment ferons-nous?
— Tu veux parler de Yursus ûlbUs de Lesson ?
— Oui, pour gagner les Alpes, où on dit qu’il se
trouve, il nous faudra nécessairement changer de direction et traverser deux fois les mêmes méridiens.
— Tu aurais raison si nous devions chercher dans les Alpes l’animal dont tu parles; mais ce serait peine perdue, car il n’y est pas. L’ours blanc de Buffon et de Lesson n’était qu’une variété accidentelle, un albinos de l’espèce des ours bruns, et, par conséquent, il n’a aucun droit de figurer dans la collection que nous demande notre père.
— N’en parlons plus. Mais où irons-üous , en quittant l’Espagne? Dans l’Amérique du Nord, cette fois?
— Non.
— En Afrique, peut-être?
— Non.
— Il n’y a donc pas d’ours en Afrique ?
— C’est là un point contesté parmi les auteurs, et qui l’était déjà du temps de Pline. Quelques historiens désignent sous le nom d’ours de la Numidie, des ours amenés à Borne pour figurer dans les jeux du cirque. En outre, Hérodote, Virgile, Juvénal et Martial parlent, dans leurs écrits, des ours de Libye. Cependant Pline nie absolument qu’il y ait en Afrique des animaux auxquels on puisse donner ce nom. Il nie également, il est vrai, l’existence, sur le continent africain, du cerf, de la chèvre et du sanglier, et, par conséquent, son témoignage sur la non-existence des ours de Numidie n’a pas une grande valeur. Chose étrange d’ailleurs, la question n’est pas moins controversée aujourd’hui que de son temps. Le voyageur anglais Bruce dit positivement qu’il n’y a pas d’ours en Afrique. Un autre voyageur de la même nation, qui a visité principalement l’Abyssinie, Sait, n’en fait aucune mention ; mais l’Allemand Ehrenberg rapporte qu’il en a vu dans les
montagnes de ce continent et qu’il en a également entendu parler dans l’Arabie Heureuse. Plusieurs voyageurs français et anglais — Dapper, Shaw, Poncet et Poiret — témoignent de l'existence des ours dans diverses parties de l’Afrique — en Nubie, dans le Babor et au Congo. Au dire de Poiret, ces animaux sont assez communs dans les montagnes de l’Atlas, entre L’Algérie et le Maroc, et cet écrivain donne même quelques détails sur leurs habitudes. Il raconte qu’ils sont trèsféroces, carnassiers, et que, s’il faut en croire les Arabes, quand ils sont poursuivis, ils ramassent des pierres et les jettent à leurs ennemis. Il ajoute qu’un chasseur arabe lui apporta la peau d’un de ces ours et lui montra une blessure que lui avait faite à la jambe une pierre lancée par l’animal, tandis qu’il était à sa poursuite. M. Poiret ne garantit pas le fait des pierres jetées par les ours, mais il affirme l’existence de ces animaux en Afrique.
— Et quelle est l’opinion de notre père? demanda Ivan.
- Qu’il y a des ours en Afrique ; — peut-être dans toutes les parties montagneuses de ce continent, mais sûrement dans la grande chaîne de l’Atlas et dans les montagnes de Tétuan. Un voyageur anglais, très-digne de foi, a mis en effet la. question hors de doute, en donnant, de ces ours africains, une description à laquelle il est impossible de se méprendre. Les naturalistes ont pensé que si l’animal décrit par ce voyageur existe en effet dans cette partie de l’Afrique, il doit appartenir à l’espèce de l’ours de Syrie , mais quoique les ours rencontrés dans les montagnes de l’Arabie et de l’Abyssinie soient très-probablement dans ce cas, ceux de l’Atlas ne ressemblent à aucune des espèces connues. Un de ces animaux, tué près de
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Tétuan, à vingt-cinq milles environ des montagnes de l’Atlas, a été trouvé moins grand que l’ours noir d’Amérique. Il était également noir cependant, ou plutôt d’un noie roux, et sans aucune tache blanche sur la tête ; mais, sous le ventre, sa fourrure était d’un jaune rougeâtre. Son poil, épais et hérissé, avait en général une longueur de quatre ou cinq pouces, tandis que le museau, les orteils et les griffes étaient plus courts que chez l’ours américain. Le corps était en même temps plus gros et plus robuste. Le voyageur anglais qui donne ces détails, rapporte aussi quelques-unes des habitudes de l’animal dont il avait pu étudier la dépouille. Les Arabes lui ont dit qu’on le rencontrait rarement près de Tétuan, qu’il vivait de racines, de glands et de fruits, mais qu’il ne grimpait guère aux arbres.
« Il est, en effet, bien difficile de croire, continua Alexis, que les grandes chaînes de l’Atlas et des montagnes d’Abyssinie ne contiennent aucun de ces mammifères que l’on trouve dans toutes les autres montagnes du globe. Il faut se rappeler, en outre, qu’il n’y a pas encore bien des années, les ours des mônts Himalaya, des grandes Andes d’Amérique, ceux qui habitent les îles des Indes orientales et même l’ours du Liban étaient inconnus aux savants. Qu’y aurait-il donc de surprenant à ce qu’il en existât en Afrique une espèce — plus d’une peut-être — encore ignorée du monde scientifique et civilisé?
— Mais alors, pourquoi n’allons -nous pas en Afrique ?
— Parce que nos instructions ne s’appliquent qu’aux variétés d’ours connues des naturalistes. L’ours d’Afrique n’est pas dans cette catégorie, puisque aucun naturaliste ne l’a encore décrit.
— Alors, comment n’allons-nous pas tout droit dans l’Amérique du Nord?
— Tu oublies, frère, l’ours de l’Amérique du Sud?
— C’est juste; l’ours à lunettes, comme on l’appelle.
— Précisément; l’ursus ornatus. Je crois même que , nous trouverons deux espèces d’ours dans l’Amérique du Sud, quoique ce soit là un point encore contesté.
— Et où les trouverons-nous?
— Toutes deux habitent les Andes du Chili et du Pérou, et ne se rencontrent guère plus à l’est.
— C’est pour cela que tu ne veux pas de mon itinéraire ?
— Et j’ai bien raison. Dans l’Amérique du Nord, où tu veux nous faire aller d’abord, nous ne trouverions pas moins de cinq espèces, ou quatre espèces et une variété bien marquée. L’une de ces espèces — je veux parler du terrible ours gris ( ursus ferox) — habite une contrée située bien plus à l’ouest qu’aucune partie des Andes de l’Amérique du Sud. Comment donc pourrions-nous revenir ensuite chercher l’ours à lunettes, sans enfreindre l’article de -notre programme relatif aux degrés de longitude ?
— C’est juste, frère. L’inspection de la carte ne me laisse aucun doute à cet égard. Tu proposes donc que nous visitions d’abord l’Amérique du Sud, pour gagner ensuite l’autre partie du continent américain?
— Nous y sommes obligés par la lettre même de notre contrat. Quand nous nous serons procuré les peaux de l’urmî ornatus et d’une autre variété que nous trouverons dans les Andes, nous pourrons nous diriger en droite ligne vers le nord. Dans la vallée du Mississipi, nous rencontrerons l’ours noir d’Amérique ( ursus americanus), et, en nous joignant à l’une des caravanes qui visitent la baie d’Hudson, nous atlcin-
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drons les contrées où se trouve l’ours des mers polaires (ursus maritimus). Plus loin, dans la direction du nordouest, nous avons l’ours des Terres Nues, que sir John Richardson ne considère que comme une variété de notre ours brun d’Europe; mais notre père est d’une autre opinion. Traversant ensuite les montagnes Rocheuses, nous trouverons, je l’espère, l’occasion de nous mesurer avec le fameux et formidable ours gris ( ursus ferox ), et dans l’Orégon, ou Colombie anglaise, nous pourrons ajouter à notre collection la peau de l’ours cannelle ( ursus cinnamomus ), considéré généralement comme une variété de l’ours fioir d’Amérique. Nous en aurons alors fini avec les ours de ce continent.
— Et nous passerons en Asie, je suppose?
— Oui; nous franchirons le détroit qui sépare l’Amérique du Kamtchatka. Là, nous rencontrerons l’ours de Sibérie, ou à collier (ursus collaris). Cette espèce comprend, dit-on, deux variétés, dont l’une, classée sous le nom d 'ursus sibericus, se trouve également en Laponie.
— Continue, frère. Où irons-nous ensuite?
— Du Kamtchatka, nous ferons une longue traversée, dans la direction du sud-ouest pour atteindre Bornéo.
— Ah! la patrie du beau petit ours au poitrail couleur orange.
— L’ours de Bornéo ( ursus euryspilus ), ou bruang, comme l’appellent les Malais.
— Mais n’y a-t-il pas un autre bruang?
— Oui, l’ours de la presqu’île de Malacca (ursus malaganus). Nousle rencontrerons à Sumatra ou à Java.
— La liste est plus longue que je ne croyais. Il faut avouer qu’elle s’est singulièrement accrue depuis le temps de ce bon vieux Linné.
— Nous ne sommes pas encore au bout.
— Eh bien! où irons-nous ensuite,, frère?
• — Nous remonterons la baie du Bengale et nous
gagnerons la chaîne des monts Himalaya. D’abord, au pied de ces montagnes et sur leurs premiers plateaux, nous aurons à chercher la curieuse espèce de l’ours paresseux, celui que les auteurs français appellent l’ours des jongleurs. C'est Vursus labiatus des naturalistes, et nous pourrons le trouver dans les plaines de 1 Inde avant d’avoir atteint l’IIimalaya. Quand sa peau figurera parmi nos trophées, nous entrerons dans la montagne, et dès que nous serons arrivés à une certaine hauteur, nous sommes bien sûrs de rencontrer l’ours du Thibet ( ursus Ihibetanus ), classé bien à tort, par quelques auteurs, comme l’une des plus nombreuses variétés de l’ours brun d'Europe. Plus haut encore, nous aurons, j’espère, la bonne fortune de découvrir l’ours isabelle ( ursus isabellinus), ainsi nommé à cause de sa couleur, mais que les chasseurs angloindiens appellent l’ours des neiges, parce que son séjour habituel est la région où s’arrêtent les neiges daus ces immenses et hautes montagnes.
— Est-ce bien tout cette fois?
— Non, frère; un ours encore, mais ce sera le dernier.
— Et quel est-il celui-là ?
— L’ours de Syrie ( ursus syriacus ), le premier dont l’histoire fasse mention, quoique le dernier sur notre liste; car ce furent deux ours de cette espèce qui sortirent d’un bois et mirent en pièces , aux portes de Béthel, quarante-deux des enfants qui se moquaient du prophète Elisée. Nous aurons donc à visiter la Syrie et à nous procurer la peau d’un de ses ours.
— Très-bien! mais j’espère qu’ils sont devenus
moins féroces que du temps d’Elisée; autrement nous courrions grand risque d’être traités comme ceux qui insultaient le prophète.
— Trop heureux si nous n’avons reçu déjà mainte égratignure avant d’arriver aux ours du Liban! Mais quand l’un d’eux nous aura livré sa robe, il ne nous restera plus qu’à revenir au logis par la route la plus directe. Nous aurons alors fait une fois le tour du monde.
— Nous pourrons nous en vanter, reprit Ivan en riant, et rien n’y manquera. Par le czar! je crois que quand nous aurons pris un des ours d’Elisée, nous aurons du voyage tout notre content.
— Je le pense comme toi ; mais maintenant que nous savons quelle route nous devons suivre, ne perdons pas de temps, retournons auprès de notre père pour lui dire que nous acceptons ses conditions, et occuponsnous de notre départ.
— D’accord ! * répondit Ivan.
Et tous deux retournèrent près du baron, à qui ils annoncèrent qu’ils étaient prêts à partir.
« Voyagerons-nous seuls, papa ? demanda Ivan. Il me semble que vous avez parlé d’un compagnon de route.
— Oui; un seul. Vous n’avez pas besoin de plusieurs domestiques, et d’ailleurs une suite trop nombreuse vous embarrasserait.
— Et qui nous donnez-vous, père? »
Le baron sonna et un domestique parut.
« Envoyez-moi le caporal Pouchskin. »
Bientôt après la porte s’ouvrit de nouveau et donna passage à un individu d’environ cinquante ans. La taille élevée, bien proportionnée et droite du nouveau venu, ses cheveux coupés court, ses énormes mousta-
ches grises et l’air de gravité répandu sur toute sa personne annonçaient un vétéran de la garde impériale, un de ces excellents et redoutables soldats qui ont servi sous les yeux d’un empereur. Quoiqu’il ne portât plus l’uniforme et que son habit ressemblât à celui d’un garde-chasse, son salut muet et l’attitude qu’il prit aussitôt indiquaient suffisamment la profession dans laquelle Pouchskin avait passé la plus grande partie de sa vie. Car c’était Pouschskin lui- môme qui venait d’entrer et qui, sans dire un mot, sans regarder à droite ni à gauche, se tenait droit, fixe, les yeux sur le baron.
« Caporal Pouchskin !
— Général ?
— Je désire que vous fassiez un voyage.
— Je suis prêt.
— Pas tout à fait, caporal. Je vous donne une heure pour vous préparer.
— Quel est le voyage que mon général veut que je fasse?
— Le tour du monde.
— Une demi-heure me suffira.
— Très-bien ! Alors soyez prêts à partir dans une demi-heure. »
Pouchskin salua et sortit.
A. TornCo.
Nous ne décrirons pas la scène d’adieux qui eut lieu entre le baron et ses fils. Recommandations, promesses, échange d’expressions tendres et affectueuses, tout se passa comme il est d’usage en pareille occasion.
Nous ne rapporterons pas davantage les incidents sans importance qui marquèrent le voyage de nos chasseurs jusqu’aux montagnes de la Laponie. Il suffira de dire qu’ils se rendirent en poste, directement, de Saii-> Pétersbourg à Tornéo, à l’extrémité du grand golfe de Bothnie. De là ils s’avancèrent au nord, en remontant la rivière de Tornéo, jusqu’à la région montagneuse où elle prend sa source. Ils avaient tout ce qu’il fallait pour voyager de la manière la plus expéditive, et ils n’étaient pas chargés d’une trop grande quantité de ba~ gages. Un sac de roubles, que Pouchskin gardait dans une poche de sûreté, devait leur en tenir lieu. Grâce à son contenu, ils étaient sûrs de trouver, partout et chaque jour, ce dont ils auraient besoin, sans s’embarrasser de malles ni de paquets.
Il y a bien peu de pays au monde, en effet, où, avec de l’argent comptant, on ne se procure aisément ce qui
fest nécessaire à la vie; et comme c’était là tout ce qu’il fallait à nos chasseurs, ils étaient sûrs de ne manqué? de rien, même dans les régions les plus éloignées et les moins civilisées de la Laponie. Dans ces solitudes à demi sauvages, le Lapon comprend à merveille la valeur d’une pièce de monnaie, et donne volontiers, en échange, la chair, le lait de ses rennes et tout ce qu’il possède. Nos jeunes chasseurs voyageaient donc à la légère, sans autre bagage qu’une paire de sacs qu’ils portaient sur le dos, et qui ne contenaient que deux ou trois chemises avec les articles de toilette que leurs habitudes de propreté leur rendaient absolument nécessaires. Un troisième sac, de beaucoup plus grandes dimensions, était confié spécialement aux soins de Pouchskin, et quoique eette partie du bagage commun eût pu sembler, à un homme de force ordinaire, un assez pesant fardeau, le vétéran de la garde impériale n’en était pas plus embarrassé que s’il n’avait eu sur le dos qu’un paquet de plumes. Chacun de nos voyageurs portait en outre un ample manteau fourré, roulé et attaché sur son sac pendant la marche, mais dont il s’enveloppait la nuit et qui lui servait à la fois de lit et de couverture. Tous tAns étaient bien et solidement armés. Alexis avait une belle carabine de Jager ; l’arme d’Ivan était un excellent fusil de chasse à deux coups, et Pouchskin balançait sur son épaule une immense canardière dont la balle devait bien peser au moins une once (30 grammes 59). Us portaient en outre chacun un couteau de chasse de forme différente.
Ainsi équipés, nos jeunes chasseurs entrèrent dans les montagnes de la Laponie, et se mirent à la recherche du « vieil homme habillé de fourrures, * comme disent les habitants quand ils patient de l’ours.
Ils avaient pris toutes les mesures propres à assurer
le succès de leurs recherches. Un guide s’était engagé à les conduire dans un district où les ours se trouvaient en grand nombre, et où il vivait lui -même dans un état presque aussi sauvage que ces animaux : car c’était un vrai Lapon, n’ayant d’autre demeure qu’une tente au milieu des montagnes. Il n’avait pas de rennes, et la chasse était par conséquent son seul moyen d’existence. Il tendait des pièges à l’hermine et au castor, tuait à l’occasion un renne sauvage, passait sa vie à guerroyer, pour ainsi dire, avec les loups et les ours, et du prix de leurs peaux, qu’il vendait aux marchands de fourrures, il se procurait le peu d’objets nécessaires à la vie dans de telles conditions.
Sous sa tente en toile grossière de vadmcV , nos voyageurs trouvèrent un abri et l’hospitalité telle que le pauvre Lapon pouvait l’offrir. Il leur fallut y vivre au milieu d’une fumée qui les rendait presque aveugles. Mais ils savaient que, dans le cours de l’expédition qu’ils avaient entreprise, ils devaient s'attendre à de rudes épreuves, et ils supportèrent celle-ci sans le moindre découragement.
Notre intention n’est pas de raconter, jour par jour, la vie de nos jeunes chasseurs. Leur journal, dont ce récit est tiré, mentionne une foule de détails qui ne pouvaient avoir d’intérêt que- pour eux, ou plus encore peut-être pour le baron leur père. Ainsi, fidèles à ses instructions, ils prenaient note de tout ce qui appelait leur attention : ils décrivaient l’aspect du pays, les coutumes des habitants, leur manière de voyager dans des traîneaux attelés de rennes, leurs promenades sur la neige à l’aide de longs patins en bois, appelés dans le pays skidors ou skabargers.