‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 13 sur 13 · LX1I · texte numérisé non relu

LX1I

Va cheval dans une fâcheuse position.

Ils s’engagèrent d’abord dans une forêt de chênes, de cèdres et d’autres arbres qui couvraient la pente d’un coteau, au pied duquel se trouvait le petit village où ils avaient établi leur quartier général.

Arrivés à une certaine hauteur, ils mirent pied à terre, afin de mieux observer la cime des arbres où ils espéraient trouver leur gibier, et ils attachèrent leurs montures aux branches d'un grand cèdre. La chance, ce jour-là, semblait leur être contraire. Ils voyaient partout de nombreuses traces de la présence des ours, mais pas un de ces animaux.

Il était midi, et comme on leur avait dit que le soir était le moment le plus favorable pour la chasse, iis résolurent de retourner auprès de leurs chevaux et d’attendre le coucher du soleil. La marche leur avait donné de l’appétit ; un déjeuner et quelques heures de repos sous le grand cèdre allaient réparer leurs forces et les disposer à se mettre en chasse, avec plus de chances de succès, aux approches de la nuit.

Mais comme ils approchaient de l’endroit où ils avaient laissé leurs chevaux, ils entendirent des hennissements

répétés, et, ce qui les surprit plus encore, un bruit sourd et un piétinement continu. ■

Arrivés tout près de là, leur étonnement ne fut pas moindre quand ils virent leurs trois bêtes sauter, comme si elles avaient voulu rompre leurs liens. Elles étaient attachées chacune à une branche séparée, à plusieurs mètres de distance 1 une de l’autre, et toutes trois hennissaient, sans cause apparente, d’une façon extraordinaire.

Alexis et son frère savaient qu’il y a, dans l’Himalaya, une espèce de taon fort redouté de tous les animaux et de l’homme lui-même : ils le savaient pour en avoir déjà souffert. Mais on ne trouve ces insectes quedans les vallées basses, et il n’était pas probable qu’ils fussent à craindrê dans ces forêts, à 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

A défaut du taon , fallait-il soupçonner les abeilles ?

Il pouvait y avoir un essaim de mouches sauvages dans le voisinage, sur les branches mêmes du cèdre, et leur présence aurait suffi pour causer le trouble où ils voyaient leurs chevaux.

Us s’étaient presque arrêtés à cette explication, lorsque leur attention fut attirée vers un objet qui donna , du problème, une solution toute différente.

Un des chevaux paraissait plus effrayé que les autres et tandis qu’il se cabrait, ruait, piétinait, ses yeux semblaient attirés en haut. Les chasseurs portèrent leurs regards dans la même direction et, parmi les feuilles du cèdre, ils aperçurent une grosse masse noire, de forme oblongue, étendue sur l’une des branches inférieures , exactement au-dessus de la place où le cheval était attaché.

Ils avaient à peine eu le temps de reconnaître dans cet objet le gibier cherché par eux depuis le matin, que

La sangle était en mauvais état et se rompit. (Page 325.)

l’ours, car c’en était un, quitta sa branche et s’élança comme un chat sur le dos du cheval.

Celui-ci poussa un cri d’effroi, et comme si la terreur eût doublé ses forces, il réussit à casser la branche qui le retenait, et se sauva dans la forêt, l’ours se tenant toujours cramponné sur son dos.

Les arbres qui croissaient alentour étaient presque tous jeunes etminces; mais comme ils étaient très-serrés, le cheval, avec son étrange cavalier , ne pouvait avancer que difficilement, et, à demi aveuglé par l’effroi, il se heurtait presque à chaque pas. Tout à coup, on le vit s’arrêter comme s’il eût été retenu par un pouvoir magique. Les spectateurs, étonnés de cette scène, ne pouvaient s’expliquer ce qu’ils voyaient; mais comme ils étaient près du lieu de la halte, ils en connurent bientôt la cause. L’ours avait passé une de ses grosses pattes de devant autour d’un arbre, et de l’autre il retenait fortement le cheval par la selle. Il réussit assez facilement à le maintenir ainsi pendant quelque temps, mais bientôt s’engagea une lutte qui dura quelques secondes à peine. Le cheval faisait les plus violents efforts pour s’échapper; l’ours serrait énergiquement la selle de sa griffe et résistait de toutes ses forces.

Heureusement pour le premier, son harnais n’était ni neuf ni entretenu, à ce qu’il paraît, avec beaucoup de soin La sangle était en mauvais état et se rompit; la selle resta entre les griffes de l’ours , et le cheval , devenu libre, mit à profit cet heureux accident. Il fit entendre un hennissement de joie et s’élança dans la forêt; il était hors de danger. Pour Bruin, au contraire, les tribulations allaient commencer.

Tandis que, retenant le cheval d’une patte, il s’accrochait de l’autre à l’arbre qu’il avait saisi et qui étaitun jeune pin, celui-ci avait plié au point que sa tête tou-

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chait presque la selle. Lorsque la sangle cassa, la tige élastique se redressa comme un ressort et avec une telle force, qu’elle fit non-seulement lâcher prise à l’ours, mais qu’elle le lança à plusieurs mètres sur le sol, où il resta tout étourdi, ou du moins si étonné qu’un moment on aurait pu le croire mort.

Ce moment ne fut pas perdu pour nos chasseurs. Ils accoururent à la hâte jusqu’à dix pas de l’animal, et tirèrent sur lui tous les trois en même temps, ce qui l’empêcha de se relever. — Encore un que l’on ne revit sur ses pattes que lorsque sa peau, transportée à Saint- Pétersbourg, fut montée et exposée dans le muséum du palais Grodonoff.

L'curs des neiges.

A une plus grande hauteur, sur les monts Himalaya, habite l’ours des neiges. Cette espèce a reçu des naturalistes le nom bizarre d’ours isabelle ( ursusisabellinus ), à cause de sa couleur, qui est celle dont le nom semble destiné à perpétuer le souvenir de la robe, d’autres disent de la chemise que portait la reine Isabelle de Castille, à la fin du siège de Grenade 1 . 11 est au moins difficile de définir exactement ce qu’on entend par la couleur isabelle , et les ours auxquels on a donné ce nom n’ont pas tous d’ailleurs le même pelage. Leur couleur varie, au contraire, du blanc au brun foncé. Les chasseurs de l’ Himalaya les connaissent sous les noms d’ours brun, d’ours rouge, jaune, blanc gris , blanc d’argent et blanc de neige, ce qui montre combien de variétés de couleur on rencontre dans la même espèce. Quelques-unes de ces nuances toutefois peuvent être

1. La reine, dit la légende, avait fait serment de n’en changer que quand la ville serait en ssn pouxoir. On raconte la môme histoire d’Isnbelle d’Autriche, tille de Philippe II, assiégeant Ostende, qui ne fut prise qu’au bout de trois aus. (Note du traducteur.)

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observées successivement chez le même individu , et sont l’effet des saisons ou de l’âge de l’animal.

De toutes ces dénominations, la meilleure paraît être celle d’ours dés neiges. En l’adoptant, on évite la confusion dans les noms, les autres étant déjà donnés à des variétés de Yursus americanus et de 1 ’ursus ferox. De plus elle convient parfaitement à l’ours de l’Himalaya, puisqu’il habite, de préférence, la zone couverte de gazon et sans arbres qui se trouve entre la ligne des neiges perpétuelles et les pentes boisées où il ne descend qu’à certaine^ époques de l’année.

Pour le distinguer des autres espèces, il faut d’ailleurs très-peu se fier à la couleur. Au printemps, son poil est long, touffu et de nuances variant généralement entre le jaune et le roux, mais assez souvent aussi du gris au blanc d’argent. En été, ce long poil jaunâtre tombe et est remplacé par un autre plus court et plus foncé, qui s’allonge à son tour et prend une teinte plus claire. Les femelles sont de nuances plus foncées que les mâles, et les petits ont, autour du cou, un cercle blanc qui disparaît à mesure qu’ils grandisent.

L’ours des neiges est sujet à l’hivernage. Quand vien- . nent les froids, il se retire dans quelque caverne d’où il ne sort que quand le soleil commence à fondre ia neige qui couvre le gazon, à la lisière des bois. Là, on le trouve tout l’été, mangeant de l’herbe et des racines , ainsi que les reptiles et les insectes qu’il peut attaquer. En automne, il court les forêts, cherchant des baies ou des noisettes et, en cette saison, comme son cousin l’ours noir, il entre dans les terres cultivées et jusque dans les jardins pour se régaler de fruits et de graines ; le sarrasin est son mets favori.

Naturellement frugivore , il mange cependant quelquefois de la Ghair, et il n’est pas rare qu’il commette

des ravages parmi les troupeaux de moutons et ae chèvres qui paissent, en été, sur les hautes montagnes. Dans ce cas, il ne craint pas la présence de l’homme, et il attaque les bergers qui essayent de lui donner la chasse.

Parmi les objets , plus ou moins étranges , dont se compose le régime alimentaire de l’ours des neiges, il faut mettre en première ligne les vers et les scorpions. 11 passe beaucoup de temps à les chercher, grattant pour cela la terre et retournant les pierres. Il déplace ainsi des fragments de rochers qu’un homme ne pourrait remuer.

C’est pendant qu’un de ces ours se livrait à cette curieuse opération que nos chasseurs en firent la découverte et parvinrent à le tuer. Ils en avaient déjà rencontrés plusieurs et .blessé deux, mais tous les deux s'étaient sauvés. Cette fois ils furent plus heureux, le gibier leur resta et d’une façon un peu inattendue.

Ils gravissaient péniblement un étroit ravin qui, bien qu’on fût en automne, était rempli de neige.

Cette neige était là depuis l’hiver, et, sans être gelée, elle offrait une surface dure et unie; aussi avaient-ils peine à se tenir debout , et de temps en temps , il leur fallait tailler des marches pour y poser leurs pieds : à vrai dire, ils grimpaient plus qu’ils ne marchaient. Leur but, en faisant cette pénible ascension, était de retrouver un ours qu’ils avaient vu monter par le même chemin, quelques minutes auparavant, et dont ils suivaient les traces empreintes sur la neige.

Ils faisaient aussi peu de bruit que possible, et ils arrivèrent ainsi au haut du ravin. En regardant avec précaution par-dessus les bords, ils découvrirent un plateau de quelques hectares d’étendue , sans neige et couvert de gazon. Ça et là se dressaient quelques frag-

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ments de rochers , évidemment tombés du flanc de la montagne, qui continuait de s’élever au delà du plateau.

Mais ce qui les réjouit surtout , ce fut d’apercevoir un ours, probablement celui dont ils avaient suivi les traces. Il était là, à vingt mètres au plus, et dans une étrange attitude : il tenait entre ses pattes de devant une pierre, presque aussi grosse que son propre corps, et qu’il cherchait évidemment à déplacer. Tous les trois le mirent en joue et tirèrent en môme temps. Leurs balles, quelques-unes au moins, atteignirent l’animal : il lâcha le fragment de rocher qu’il soulevait et qui retomba à sa première place, mais il ne tomba pas luimême. Il se retourna au contraire brusquement et , poussant un cri sauvage, courut droit aux chasseurs.

Ceux-ci, n’ayant pas le temps de recharger leurs fusils, n’avaient d’autre parti à prendre que de fuir, en descendant le ravin par où ils étaient venus, car tenter de monter sur le plateau c’était aller au-devant de l’ours. Mais descendre n’était pas chose facile. Ils n’avaient pas fait trois enjambées , qu’ils reconnurent l’impossibilité de se tenir debout sur la pente de neige durcie. Le temps leur manquait pour tailler de nouvelles marches ou pour chercher les anciennes. La seule voie de salut qui leur restât était de s’asseoir sur la neige et de se laisser glisser dans cette position. L’idée leur en était à peine venue que l’exécution suivit immédiatement; ils se servirent de leurs fusils pour modérer la vitesse de leur course, et ils arrivèrent ainsi au bas du ravin.

Une fois en bas , ils se retournèrent pour regardei derrière eux. L’ours était en haut et paraissait indécis, ne sachant s’il devait descendre à son tour ou abandonner la poursuite. Il était du reste parfaitement posé pour recevoir une nouvelle décharge, et ils se dispo

saient à en essayer l'effet, lorsqu’à leur grand étonnement ils s’aperçurent que les canons de leurs fusils étaient remplis de neige.

Tandis qu’ils se désolaient, croyant l’ours perdu pour eux, par suite de ce fâcheux accident, ils le virent faire un mouvement vers eux, comme s’il s’était enfin décidé à descendre; mais ce mouvement n’était pas naturel. Au lieu de s’avancer du pas qui lui est habituel , le pauvre animal semblait rouler sur lui-mème, obéissant à Une force étrangère plutôt qu’à sa propre volonté. Et en effet, épuisé par la perte de son sang, il était tombé de faiblesse au bord du ravin, et roulait sans avoir la force de s’arrêter.

Un instant après, il était étendu sans vie aux pieds des chasseurs qui , néanmoins , lui plongèrent leurs longs couteaux entre les côtes, pour se mieux garantir contre toute chance de résurrection.

La dernière chasse.

N’ayant plus rien à faire sur les hauteurs de l'Himalaya, nos voyageurs descendirent dans les plaines de l'Hindoustan et traversèrent la péninsule jusqu’à Bombay. De Bombay, ils gagnèrent, par l’océan Indien, le golfe Persique, le port de Bassora, sur l’Euphrate. Ils remontèrent le Tigre, un des affluents de ce fleuve, et arrivèrent à la ville célèbre de Bagdad. Le but de leur voyage était, en ce moment, d’atteindre les cimes neigeuses du Liban, où ils devaient rencontrer l’ours de Syrie. Us quittèrent donc. Bagdad avec une caravane turque, et, après bien des peines et des fatigues, ils arrivèrent à Damas , théâtre de tant de crimes et de massacres causés par le fanatisme d’une fausse religion.

Iis n’avaient point à s’occuper de ces questions, et ils ne s’arrêtèrent que fort peu de temps dans cette malheureuse ville. Aussitôt qu’ils eurent recueilli tous les renseignements qui pouvaient leur être utiles, ils se mirent en route pour le Liban.

C’est dans cette chaîne de montagnes que se trouve l’ours de Syrie ( ursus syriacus ), et il n’y a que peu d’années qu’il y a été découvert. Tous les naturalistes

doutaient de l’existence des ours en Sy ne , comme ils nient encore qu’il y en ait en Afrique. Obligés de reconnaître leur erreur, quelques-uns ne veulent aujourd’hui voir dans les ours de Syrie qu’une variété de l ’ ursus arctos; mais c’est là une opinion insoutenable. Par la forme, la couleur et la plupart de ses habitudes, fours de Syrie diffère essentiellement de l’ours brun du Nord. Il n’habite pas les forêts, mais généralement les lieux découverts ou les rochers, et, comme l’ours des neiges de l’Himalaya, il se tient, le plus communément, près de la ligne des neiges perpétuelles.

Sa couleur varie du gris cendré au brun fauve , mais elle change selon les saisons. Il a le poil plat , ce qui le fait paraître plus mince et plus petit que beaucoup d’autres animaux de la même espèce , qui ne sont pas plus gros que lui.

Un signe auquel il est aisé de le reconnaître, c’est la ligne de poils droits, assez semblable à la crinière dorsale d’un singe , qu’il a sur le dos , tout le long de la colonne vertébrale. L’ours de Syrie se distingue d’ailleurs aisément de tous les autres membres de la même famille, et le regarder comme une simple variété de l’ttrsus arctos , c’est tout simplement revenir , pour ce qui le concerne, à l’ancien système, qui considère tous les ours comme ne formant qu’une et même espèce.

L’ours de Syrie n’habite pas toute la chaîne du Liban. On ne le trouve que sur les sommets les plus élevés, particulièrement sur le mont Makmel, et c’est à la limite des neiges qu’il séjourne ordinairement. Il descend cependant quelquefois plus bas et, comme l’ours des neiges de l’ Himalaya, il pénètre dans les jardins et y commets de grands dégâts. 11 tue aussi les moutons, les chèvres, de plus grands animaux même, et, quand il est provoqué, il ne craint pas d’eutrer en

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lutte avec l’homme. Il est redouté surtout pendant la nuit, car c’est le plus dans les ténèbres qu’ont lieu ses exploits. Des bergers et des chasseurs ont été victimes de sa férocité, ce qui prouve qu’il a conservé le caractère sauvage que lui attribue l’Écriture, où il est dit que deux de ces ours déchirèrent quarante-deux des enfants qui avaient insulté le prophète Elisée.

Sa férocité a été également constatée à l’époque des Croisades , puisqu’on rapporte que le premier chef des croisés , Godefroy de Bouillon , tua un de ces ours qui attaquait un pauvre bûcheron d’Antioche, et ([ue cette prouesse fut considérée comme un grand exploit par ces valeureux champions de la croix.

Nos chasseurs purent enlin se convaincre, par leur propre expérience, que l’ours de Syrie est toujours aussi sauvage et aussi féroce qu’autrefois. Ils ne devinrent, il est vrai, la proie d’aucun de ces animaux; mais ce malheur serait arrivé, au moins à quelqu’un d’entre eux, s’ils n’avaient réussi, cette fois encore, à tuer l’ours avant que sa griSe put les atteindre. Ce fut leur dernière aventure de ce genre, — la dernière du moins que rapporte le journal d’Alexis.

Ils avaient momentanément établi leur quartier général à Bischerre , petit village situé près de la ligne des neiges, sur le mont Makmel, et célèbre par le grand nombre d’ours qui habitent les hauteurs voisines. De Bischerre, ils faisaient leurs excursions à pied, la nature du terrain ne permettant pas de voyager à cheval; ils avaient fait déjà quelques bonnes chasses et tué même un couple d’ours , mais trop jeunes pour que leurs peaux pussent figurer dans leur collection. Il leur fallait un plus bel échantillon de la race syrienne, ils se le procurèrent de la manière suivante

Ils avaient suivi la piste d’un de ces animaux jusqu’à

un ravin dont l'entrée n’avait pas plus de trois ou quatre mètres de largeur, et qui du point où ils étaient, descendant par une pente rapide, semblait, à en juger par la forme arrondie des pierres qui en garnissaient le fond, être le lit d’un torrent, en ce moment à sec.

Ils s’engagèrent dans ce défilé, avec l’espoir que l’ours se serait réfugié dans quelque caverne ou crevasse. De chaque côté s’élevaient én effet, à une grande hauteur, des roches escarpées que nos chasseurs examinaient attentivement, sous toutes leurs faces, s’attendant toujours à voir Bruin au fond d'nn antre. La chose était assez vraisemblable, car, à chaque pas, ils découvraient des crevasses et de profondes cavités, mais d’ours point.

Ils avaient parcouru le ravin à peu près dans la moitié de sa longueur et continuaient de monter, lorsqu’un bruit , pareil à celui d’un soufflet de forge , attira leur attention; ils regardèrent dans la direction d’où il semblait venir et aperçurent l’animal qu’ils cherchaient, l’ours enfin. Ils ne découvrirent d’abord que son museau, à six ou sept mètres au-dessus du fond du ravin. Bientôt toute la tête fit saillie et se dessina de profil ; on eût dit une tête d’ours appliquée contre la surface plane d’un rocher, comme ces têtes de cerf qui ornent les salles à manger ou les antichambres de quelques châteaux. Il y avait là évidemment une caverne où s’était retiré l’animal.

Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur les indiscrets qui l’avaient dérangé, l’ours retira sa tête si vite qu’il leur fut impossible de tirer leur coup de fusil. Pour viser avec plus d’aisance et de sûreté , ils firent quelques pas en avant, de façon à se trouver au dessus de la caverne et à en mieux voir l’entrée. Une fois là, ils attendirent, sans prononcer une parole, la réapparition de la tète ou au moins du museau.

Leur attente ne fut pas longue. Soit pour voir s'ils étaient partis, soit dans le dessein de se mettre à leur poursuite, l’ours avança de nouveau la tête hors de son antre. Craignant qu’il ne la retirât encore, tous trois firent feu , avec une telle précipitation que deux manquèrent leur coup. Seule, la balle d’Alexis atteignit la bête dans la mâchoire et la lui fracassa.

Lorsque, la fumée se fut dissipée , ils virent le gros corps fauve de l’ours apparaître tout entier sur le rocher qui se trouvait en avant de la caverne. Il poussa quelques hurlements de rage et de douleur, puis sauta parmi les pierres , au fond du ravin ; mais au lieu de descendre, comme ils s’y attendaient, il courut droit à eux.

Cette fois encore, il n’y avait pas deux partis à prendre. Il fallait fuir et continuer leur ascension. Descendre, c’était se jeter entre les griffes de l’animal furieux; tous trois se mirent donc à grimpei du mieux qu’ils purent, et ils eurent un moment l’espérance d’échapper \ à leur ennemi. Mais, à mesure qu’ils montaient, la pente devenait plus escarpée , et les pierres , roulant • sous leurs pieds, rendaient la marche plus difficile. Ils furent bientôt hors d’haleine et dans l’impossibilité de faire un pas de plus.

En désespoir de cause , ils s’arrêtèrent et firent face à l’ennemi , tirant tous trois leurs couteaux et se préparant à la lutte. L’ours avançait toujours, criant et hurlant. Il marchait parmi les pierres beaucoup plus vite qu’eux, et il les aurait certainement atteints si la course avait continué, car il était à peine à six pas derrière eux quand ils se retournèrent.

La lutte ne pouvait manquer d’être dangereuse. Essoufflés, haletants, ils n’étaient guère en état de soutenir l’assaut d'un si redoutable ennemi. Inutile de dire qu’ils n’avaient pas le temps de recharger leurs fusils;

ils n’y songèrent même pas. Ils étaient déterminés à se défendre avec leurs couteaux , quel que fût le péril , , et ils s’en seraient peut-être, malgré tout, tirés à leur . honneur si la lutte s’était engagée.

Mais, avant que l’ours arrivât jusqu’à eux, une meilleure idée vint à l’esprit de Pouchskin. Il se baissa subitement, jeta son couteau et saisit une énorme pierre qu’il éleva à la hauteur de ses épaules, et la lança de toutes ses forces sur l’animal. Atteint en pleine poitrine, celui-ci fut comme foudroyé. Non-seulement il tomba sous le coup, mais son corps fut précipité à dix pas en arrière.

Nos chasseurs rechargèrent leurs fusils et descendirent vers l’ours qu’ils trouvèrent sans vie parmi les pierres. Après lui avoir enlevé sa fourrure, üs retournèrent à Bischerre, et le lendemain, pliant bagage, ils se mirent en route pour gagner, à travers les défilés du mont Liban, les côtes de la Méditerranée.

Le mot d’ordre était désormais : A la maison! Ce mot résonnait agréablement à leurs oreilles. Leur grande chasse aux ours était achevée. Ils avaient accompli la tâche qui leur avait été imposée et fidèlement exécuté toutes les conditions de leur programme.

Ils s’attendaient naturellement à trouver, au retour, une bonne réception, et leur espérance ne fut pas trompée. Pendant plusieurs jours, ce ne furent que fêtes et réjouissances dans les salons du palais Grodonoff. Nos jeunes chasseurs avaient retrouvé, dans le muséum de leur père, leurs anciennes connaissances de toutes les parties du monde. Elles étaient là, dans diverses attitudes, et montées avec le plus grand soin. Il n’y manquait que l’ours de Syrie , dont ils avaient eux-mêmes apporté la dépouille, tandis que toutes les autres peaux avaient été envoyées par diverses occasions. Peu de

jours suffirent pour que l’ursiw syrincus fût aussi rais sur ses jambes, et la collection se trouva complète.

La « grande chasse aux ours, » avec ses étranges conditions et ses curieuses péripéties, fut bientôt, dans les * cercles et les sociétés les plus distinguées de Saint-Pétersbourg, le sujet de toutes les conversations. Nos jeunes chasseurs, transformés eux-mêmes en animaux, par une ligure fort en usage dans le monde, devinrent et restèrent les lions de la saison. Aujourd’hui même, il n’est pas rare, dans les salons de la grande capitale, de voir la conversation choisir de préférence pour ce sujet : le Baron et ses ours.

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