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LA FAMILLE BONAPARTE

28 vendémiaire.

A l'hôtel de la rue de la Victoire, un petit salon communiquant par deux portes toutes grandes ouvertes, avec le grand salon de la huitième journée. C'est le soir, après le dîner. Tout l'hôtel est brillamment éclairé. Dans le grand salon, où se pressent les familiers de Bonaparte, on perçoit confusément les rumeurs des conversations que domine de temps à autre la voix du général. Beaucoup moins de monde dans le petit salon où se réfugient ceux qui veulent causer dans l'intimité.

Entrent Marmont et Lemercier, puis plusieurs autres personnages : Rœderer, Talleyrand, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, et enfin Bourrienne.

Marmont. — Non... vous dis-je ; on se trompe, quand on prétend que le retour de Bonaparte a été prémédité. Lorsqu'il prit la résolution de revenir en Europe, il ne confia son dessein qu'au général Berthier. Il donna ordre au vice-amiral Ganteaume d'armer les frégates et les avisos, sans lui faire connaître

son projet (fini n'a exécuté qu'après avoir assuré la

possession de la haute e\ basse Egypte e1 la solde do L'armée pendant un an. Gela fait, Bonaparte adressa un billet cacheté à tous ceux qu'il voulait, emmener, avec recommandation de ne l'ouvrir que tel jour, à telle heure, sur le bord de la mer. Le 5 fructidor était le jour fixé... Tous ceux qui avaient reçu le billet se rendirent au lieu indiqué, ouvrirent le papier et y trouvèrent Tordre de s'embarquer immédiatement. Nous ne perdîmes pas un instant, et laissant nos effets dans nos logements et nos chevaux sur le rivage, nous montâmes sur les bâtiments préparés pour le voyage. L'ancre fut aussitôt levée, mais les vents contraires ne nous permirent de sortir d'Aboukir que le surlendemain... Voilà toute l'histoire.

Lemercier. — Vous ne nierez pas cependant que le général ait été informé des désordres de France et de la gloire que quelques-uns lui offraient d'y porter remède, par un bâtiment neutre qui aurait débarqué en Egypte et lui aurait porté les pressants appels de Talleyrand et de ses frères. Tout le monde le dit autour de nous.

Marmont. — Si cela est, il ne nous en a point fait part... C'est invraisemblable... Je lui ai, au contraire, entendu exprimer à plusieurs reprises le regret de n'être informé des événements d'Europe que par les agents plus ou moins avérés de Sidney-Smith dont il se défiait comme de la peste devant Saint- Jean-d'Acre... Ce qui me donne à supposer que l'his-

toire de ce bâtiment est une autre fable inventée comme à plaisir.

Lemercier. — Certes... je vous crois. Il n'en est pas moins vrai que les circonstances de ce retour inattendu ont été déjà et seront encore exploitées contre le général... par ses ennemis... On l'accuse d'avoir abandonné son armée, d'abord parce que l'expédition d'Egypte ne pouvait plus avoir une issue heureuse ; ensuite parce qu'il prévoyait que cette armée devait finir par succomber; et très haut, de tous ces chefs, on le taxe de lâcheté, de désobéissance et de trahison.

Marmont. — C'est absurde!... Lâche!... lui!... quand il lui a fallu déployer un courage et une éner gie au-dessus des forces humaines pour faire face à tous les dangers auxquels nous avons été exposés pendant la traversée... Quant à avoir abandonné son armée, on ne saurait lui en faire reproche, après qu'il en avait laissé le commandement en chef au général Kléber.

Lemercier. — N'importe !... Vous aurez beau dire... Beaucoup ne se cachent pas qui prétendent que par son retour môme il a arboré l'étendard de la révolte.

Marmont. — Vous ne croyez pas un mot de toutes ces sornettes, je l'espère. Je lui ai entendu dire à lui-même, sur le pont de la frégate La Muiron, qu'il partait en vertu des ordres secrets du gouvernement, pour voler au secours de la France attaquée

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Hœderer el Regnault sonl entrés depuis nu instant.

Rœderer. — Oui oserai l d'ailleurs se servir d'aussi misérables imputations pour sévir contre un homme dont le voyage do Fréjus à Paris a été une marche triomphale ?

Regnault. — Vous le voyez... On vient à lui de tous les partis... C'est à qui lui fera les avances les plus pressantes... Les Jacobins le caressent... Les patriotes l'exaltent... De toutes parts, on sollicite ses conseils, son appui... Il ne dit rien — c'est vrai... mais il écoute, il observe — en un mot, il ne veut pas se livrer.

Talleyrand, entrant. — Ah !... Messieurs, le général est, ce soir, d'une humeur délicieuse. 11 taquine toutes les femmes qui l'entourent.

Marmont. — Croyez-moi, rien ne l'arrêtera... L'Orient lui a mis au cœur un peu de la fatalité musulmane... Il a foi en son étoile, comme Mahomet... N'oiïre-t-il pas d'ailleurs le spectacle d'un homme soumis à une puissance irrésistible, — conduit, par la main, en aveugle, par une destinée toute-puissante ?... Si vous l'aviez vu, comme je l'ai vu, sur la Méditerranée, à l'approche des croisières anglaises, plus calme que les eaux qui nous portaient, vous ne douteriez pas de ce que je vous avance. Je ne sais pas quels projets il médite. Mais malheur à celui qui tenterait d'y mettre obstacle... Il serait brisé comme verre... H y a dans cet homme une force et une volonté que vous ne soupçonnez pas.

Ces paroles sont accueillies par des murmures de satisfaction par les personnes présentes.

Lemergier. — Hum!... enfin!... nous verrons bien... Mais, ici, comment tout s'est-il passé au retour de Joséphine ? Gela n'a pas clù aller tout seul ?

Bourrienne, qui est intervenu depuis un moment. — Je puis vous en parler savamment, car il n'a pas fallu moins que mes talents de conciliateur pour tout arranger... La citoyenne Bonaparte est rentrée à Paris, avant-hier, dans la soirée... Ses beaux-frères, Joseph et Lucien, l'avaient devancée de quelques heures. Ils ont eu tout le temps nécessaire pour achever de perdre la pauvre femme dans l'esprit de son mari, qui a refusé de la voir à son arrivée et s'est enfermé dans sa chambre où les larmes et les supplications d'Eugène et d'Hortense, après deux jours de résistance opiniâtre, ont fini par avoir raison d'une attitude qui commençait à faire jaser... La réconciliation s'est faite ce matin... Elle a été complète... Il n'est plus question de divorce... Combien de temps cela durera-t-il?

Rœderer. — 11 n'y a qu'à voir la mine déconfite de Joseph et de Lucien.

Talleyrand. — Oui... mais les trois sœurs sont plus adroites... Il n'est pas de prévenances dont elles n'accablent la femme de leur frère, qu'elles prétendent écarter à tout prix.

Adrienne de Brillanne entre au bras de Bonaparte.

Bonaparte. — Ah !... ah !... on conspire ici, à ce

LE RET01 l! D'ÉG^ PTE !<>!>

que je vois... Messieurs, méfiez-vous de Bourrienne... il n'a pas sou pareil pour mentir.

Bourrienne, vexé. — Général, je disais précisément ({lie vous aviez accompli des prodiges en Egypte... et qu'il n'y avait pas au monde de meilleur homme que vous.

Ronaparte, le prenant familièrement par Voreille. — Tu vois bien que tu mens, scélérat... Monsieur de Bourrienne, vous me paierez cette insolence... Pour le moment, je vous engage à aller prendre du repos... Vous savez que nous avons à travailler demain, à la première heure... Le Directeur Moulins doit venir... (Étonncmeiit général clans Vassistance.) Oui, messieurs, le général Moulins daigne m'ouvrir son portefeuille... et me demander des conseils...

Bourrienne, aux autres personnes qui croient devoir regagner le grand salon par un sentiment de discrétion. ■ — Cet homme-là me mettra sur les dents... Avant dix ans, je serai mort.

Bonaparte est demeuré seul avec Adrienne..; Il l'attire vers un divan sur lequel il la fait asseoir auprès de lui.

Aprienne. — Oui, mon cher général, le ministre de la guerre m'a envoyé ce matin, par un de ses aides de camp, la nouvelle de la nomination de Maxime au grade de colonel/.. Vous jugez si ma joie a été grande... Aussi, ai -je tenu à vous en remercier de tout mon cœur.

Bonaparte. — Je ne suis pour rien, ma chère Adrienne, dans cette nomination que j'approuve du reste pleinement et que j'aurais été heureux de faire moi-même... Rapportez-en tout le mérite à Dubois- Crancé qui aura sans doute trouvé là un moyen agréable de me faire sa cour.

Adrienne. — Pourquoi n'avoir pas ramené Maxime avec vous ?... J'aurais été si heureuse de le revoir !

Bonaparte, continuant. — Et de consacrer les liens de l'hymen... Il ne dépendait pas de moi... Son général tient à lui et n'aurait pas consenti à s'en séparer.

Adrienne, après un long soupir. — Quand serat-elle terminée cette éternelle expédition d'Egypte?... Savez-vous que c'est une situation cruelle que la mienne?... A propos, répondez-moi, général: on disait ce matin chez ma tante que vous vous prépariez à renverser la République et à rétablir la Royauté.

Bonaparte, riant. — Et qui disait cela?... Le citoyen Le Planté peut-être, votre futur beau-père, un farouche Jacobin, un terroriste... un buveur de sang?

Adrienne. — Non... pas lui... que nous ne voyons que de loin en loin... Ma tante et lui ne peuvent pas s'entendre. Enfin... qu'y a-t-il de vrai?

Bonaparte. — Curieuse !... Vous rêvez donc une place à la Cour ?... A ceux qui vous poseraient cette question, ma chère Adrienne, vous pourrez répondre

que le général Bonaparte n'entend pus plus jouer le pôle de Monck que celui de Cromwell.

Il se lève, l.tissani Adrienne tout interdite.

Caroline, paraissant à l'une des portes du pelil salon, dont elle soulève la tapisserie. — Ëh bien, grand frère, c'est comme cola que tu nous abandonnes ?

Joséphine, entrant à son tour. — Gomment, c'est toi, Adrienne, qui accapares mon mari ! Tu mériterais que je te fasse une scène de jalousie. (Très câline et très coquette, après avoir pris le bras de son mari. Alors... vous ne m'en voulez plus, bien sûr?...

Bonaparte, tendre ment. — Est-ce que je puis vous en vouloir, sirène... que vous êtes... enchanteresse... Gircé?... (Changeant de ton.) Mais vous savez ce que vous m'avez promis... il faut voir plus souvent vos amis du noble faubourg. Vous les avez trop négligés pendant mon absence.

Joséphine. — Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon ami.

Caroline, pendue au bras gauche de son frère. — Dis-moi, Napoléon, est-ce vrai ce que disait maman tout à l'heure, que nous descendons des ducs de Toscane? Elle citait...

Bonaparte hausse les épaules et lui donne en riant une petite tape familière sur la joue, après avoir quitté le bras de Joséphine. Entre Bourrienne.

Bourrienne. — Général, les quarante adjudants

de la garde nationale font demander quel jour il vous plaira de les recevoir.

Bonaparte. — En politique, vois-tu, Bourrienne... il faut surtout se faire désirer. Les hommes sont d'autant plus impatients à venir à vous qu'on met moins d'empressement à les rechercher... Dis-leur que je suis très touché de leur démarche et que je les aviserai ultérieurement. (A Arnault qui vient à lui.) Quoi de nouveau, monsieur le poète?

Arnault. — Rien de nouveau... Toujours mêmes plaintes, mêmes reproches... On compte beaucoup sur vous... et, dans toutes les classes de la société, on ne croit pas que vous ayez pu revenir en France pour autre chose que pour nous délivrer d'un Gouvernement dont nous avons plus de honte que d'horreur.

Bonaparte. — Vraiment!... (Fredonnant.) Nel

cor piiinon mi sento. Vous ne connaissez pas la

Moh'nara, Arnault? Ah ! à propos... Vous savez que

nous dînons demain soir chez Gohier... N'y manquez

pas.

Le petit salon s'est peu à peu garni de monde... Entre Constant qui vient parler bas à Bonaparte.

Constant. — Mon général... Le concierge est monté tout à l'heure tout effaré à l'office... Il prétend que des gens à mine suspecte rôdent autour de l'hôtel.

Bonaparte. — Ah ! ah !... des agents de Fouché, sans doute... Eh bien... envoie-leur Roustan... il les pourchassera.

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Entre la marquise de Késigny et plusieurs autres personnes,

La marquise. — xVh !... Général, j'espère que ma nièce vous a dit tout le plaisir que nous avons éprouvé à vous revoir... Je veux donner prochainement une grande fête en votre honneur. J'inviterai tout ce que la Révolution nous a laissé du faubourg Saint-Germain.

Bonaparte. — Et cette fête, madame la marquise, j'espère avoir l'occasion de vous la rendre bientôt... (A son frère qui vient d'entrer.) Eh bien, Joseph, comment ne m'as-tu pas amené Bernadotte et sa femme ?

Joseph. — Mon beau-frère te prie de l'excuser... il est souffrant.

Ils continuent de parler bas... Bonaparte manifeste une visible contrariété.

Lemercier, entrant avec Lucien. — Vous savez que Sieyès a eu aujourd'hui un long entretien avec le général Jourdan ?

Le général Lefebvre, aux personnes qui V entourent. — Oui... il nous a tous reçus hier... pas un ne manquait, pas un officier des états-majors de la 17e division militaire... Ce bougre-là!... quand il veut être aimable, il n'y en a pas deux comme lui.

Talleyrand, à Real. — Eh bien, le général se décide-t-il ?

Real. — Je ne parviens à rien tirer de lui... C'est un véritable sphinx... Jourdan m'a chargé de.

lui demander un entretien... Il se récuse... il se dérobe.

Talleyrand. — Jourdanî... Vous n'allez pas, je l'espère, le lancer dans le parti des Jacobins... S'il ne se presse pas d'agir, il sera devancé. Vous savez que Sieyès ne lui pardonne pas le dédain qu'il lui a publiquement témoigné... et Sieyès est pourtant un homme à ménager.

Real. — Eh !... que voulez-vous que je vous dise... Quand on met la conversation sur ce terrain... il ne répond pas ou il affecte de parler d'autres choses... Je le vois avec regret rechercher Barras qui, lui, ne se montre pas très empressé...

Bonaparte, adosse à la cheminée au milieu d'un groupe d'hommes politiques qui s'est formé autour de lui. Le silence s'est fait dans le petit salon où avait régné jusqu'ici le murmure confus des conversations. — ... Quant à moi... j'aimerais mieux vivre au milieu des forêts que de rentrer dans une société qui ne me donnerait pas de sécurité... Une nation est toujours ce qu'on sait la faire... Les factions, les partis, les divisions triomphantes n'incriminent que le pouvoir... Il n'est pas de mauvais peuple pour un bon gouvernement, comme il n'y a pas de mauvaises troupes sous de bons chefs !... Mais, qu'espérer de gens qui ne connaissent ni leur pays, ni ses besoins, qui ne comprennent ni leur temps, ni les hommes, et qui ne trouvent que des résistances où ils devraient trouver des secours?...

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Et (pie peuvent espérer des généraux avec, un gouvernement d'avocats ?...

Mouvements diversdans L'assistance... Bonaparte arpente flévreusemenl la pièce au milieu des réflexions animées.

Plusieurs voix. — Le général a raison... Cette situation ne peut pas durer... Il faut au gouvernement un homme d'action... On conspire au Directoire... Il faut atout prix sauver la République !... Les Jacobins ne peuvent prétendre à diriger les affaires du pays... Ils veulent nous ramener au régime de la terreur... Tout pour la République !...

Au milieu de celle agitation qu'il a causée, Bonaparte se dirige vers une des portes, l'ouvre et disparaît après l'avoir refermée brusquement.

La marquise, à Joséphine. — Où est donc votre mari, ma chère Joséphine ?... Je n'aurais pas voulu partir sans prendre congé de lui.

Joséphine. — Excusez Bonaparte, ma chère marquise... et vous aussi, messieurs. Il était ce soir très fatigué.

Tout le monde sort, en proie à un certain désappointement... tout en prenant congé de la maîtresse de la maison... qui donne à chacun l'explication qu'il désire.

Talleyrand, à Real, en s'en allant. — Allons !... ce ne sera pas encore pour ce soir... Moi qui aurais tant voulu lui parler...

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