L'ÉCHAPPÉ D'EGYPTE
Même jour, 2 heures de l'après-midi.
La grande salle des séances du Directoire Exécutif au Palais du Luxembourg. — Les cinq directeurs, en grands costumes de cérémonie : habit, manteau bleu et pardessus, manteau nacarat : veste blanche brodée, écharpe bleue à frange d'or, épée, chapeau rond à panache tricolore ; culotte blanche enfoncée dans de petites bottes à glands. Ils sont debout, devant des fauteuils, le président Gohier un peu en avant de ses quatre collègues. En face de lui, le général Bonaparte, debout, seul au milieu de la salle... Tout autour, les ministres, les représentants du peuple, des membres de l'Institut, également en costume de cérémonie. A la foule, sont mêlés des officiers en grand uniforme. De? fauteuils et des chaises sont disposés autour du groupe directorial, où des dames, en grande toilette, sont assises. Madame Gohier, à droite, a auprès d'elle Hortense de Beauharnais et la sœur de Bonaparte. La mise simple de ce dernier contraste avec la pompe des toilettes et l'éclat des autres costumes.
Toutes les portes de la salle sont ouvertes.
Une foule de personnes qui n'ont pu trouver place dans la salle de réception, se pressent dans les pièces voisines, et jusque sur le seuil des portes. Dans l'une d'elles, une musique militaire est installée qui, déjà, à l'arrivée du général, a fait entendre l'hymne de la Marseillaise...
La séance de réception continue.
Gohier tient un rouleau de papier dans sa main droite.
Deux heures sonnent, à ce moment, à l'horloge du palais.
Bonaparte, la main droite sur le pommeau de son épée. — ... Citoyens directeurs, je jure que cette épée victorieuse ne sera jamais tirée que pour la dé-
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fense de la République et celle de son gouvernement... Vive la République !
Gris divers. — Vive la République!... Vive la Constitution !... Vive le général Bonaparte!... Vive la liberté !... Vive l'armée!
Un huissier. — Silence, citoyens, silence!...
Le silence se l'ail dans la salle. Pendant ce temps, Gohier a déroulé le papier qu'il lient à la main et s'apprête à le lire.
Voix diverses. — Écoutez!... Silence!... Ecoutez !
Goiiier, après que le silence est i^établi, lisant. — Citoyen Général, le Directoire Exécutif a vu votre retour inopiné avec le plaisir mêlé de surprise qu'il a dû. causer à toute la France!... Les ennemis de votre gloire, que nous regarderons toujours comme les nôtres, pourraient seuls donner une interprétation contraire aux motifs patriotiques qui vous ont déterminé à quitter momentanément vos drapeaux et que vous nous avez si énergiquement exprimés... Vous veniez, nous n'en pouvons douter, pour partager nos périls, et vous trouvez la France victorieuse... Et ce qui vous charme, sans doute plus encore, votre présence ranime dans tous les cœurs Français le sentiment glorieux de la Liberté!... Elles sont aussi flatteuses que méritées, ces acclamations qui se sont fait entendre à votre arrivée et sur votre passage. C'est aux cris de : « Vive la République! » que Bonaparte a été et devait être reçu... Méditez la voix
de la foule!... Les triomphes que viennent de remporter vos anciens compagnons d'armes ont sauvé la République, mais laissent encore des lauriers à moissonner dans les champs qu'ont illustrés vos mémorables exploits. Le vainqueur de l'Italie ne se bornera pas à pleurer avec nous le jeune héros qu'il jugea lui-même digne de le remplacer. Ce n'est que dans la perspective d'une paix honorable que le Directoire fait la guerre, qu'il ambitionne de nouveaux succès. Et il sait trop, citoyen général, ce qu'il doit à vos anciens services, aux sentiments républicains qui vous animent, pour ne pas s'empresser d'associer vos talents à l'entier accomplissement de ses généreux projets... Approchez, général, que je vous donne l'accolade fraternelle...
Sur un signe du maître cle cérémonies, la musique, installée dans une pièce voisine, joue la Marseillaise... Bonaparte s'est approché du président Gohier, qui l'a embrassé avec une grande affectation. Il passe ensuite à Barras et à Moulins, placés à droite du Président. Sieyès, suivi de Roger-Ducos, va s'avancer vers lui... Bonaparte l'évite ostensiblement et se dirige vers madame Gohier avec qui il affecte de causer, tandis que ces deux directeurs semblent attendre du général une réunion à laquelle celui-ci se refuse... Sieyès est furieux... Ses collègues cherchent à le calmer. La séance est considérée comme levée... Les personnages de la cérémonie se confondent en groupes divers... La salle est envahie... De tous les côtés, des conversations très animées.
Sieyès, à Gohier. — Avez-vous remarqué la conduite de ce petit insolent envers le membre d'un gou-
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reniement qui serait en droit de le faire fusiller?
GoHlER. — Du câline, mon cher collègue... du calme !
Murât, eu général Andréossy, <[ui se trouve auprès de lui. — Connais-tu rien de plus disgracieux: que ce costume des Directeurs, avec leurs manteaux rouges et leurs cols de chemise garnis de dentelles... On se croirait en carnaval.
Andréossy. — Et leurs plumes sur leurs chapeaux relevés à la Henri IV... Les Egyptiens étaient mieux habillés.
Talleyrand, à Lemercier. — Que dites-vous du discours du Président, mon cher Lemercier ? .. Lemercier. — Hum!... c'est le lapin qui discute avec le cuisinier à quelle sauce il sera mangé.
Talleyrand. — Vous croyez donc Bonaparte disposé...
Madame Gohier, à Bonaparte. — Ah!... mon cher général, c'est notre pauvre Joséphine qui sera désolée de ne vous avoir pas attendu...
Reixhardt, dans un groupe. — Il y a loin de cette réception à celle de Fan VI, après le traité de Campo-Formio... n'est-il pas vrai?
Fouché. — Oui, tout le monde semblait mal à Taise.
Reinhardt. — On s'est embrassé... mais sans conviction... Il est évident que le Directoire se montre ombrageux à l'endroit de Bonaparte.
Sieyès, revenant à ses collègues, avec lesquels
il semble entrer en délibération. — Vous avez entendu ces acclamations?... c'est scandaleux!... Si un homme est indispensable dans une République, on doit l'en regarder comme le plus dangereux ennemi, et s'en défaire par tous les moyens...
Barras. — Ce n'est pas l'avis que vous émettiez il n'y a que quelques jours, quand vous nous proposiez de rappeler d'Egypte le général.
Sieyès. — Vous démontrez vous-même sa culpabilité, mon cher collègue : si nous songions à le rappeler, c'est donc qu'il ne pouvait revenir sans notre autorisation.
Moulins. — Il faut à tout prix l'écarter... Donnons-lui le commandement de l'armée d'Italie.
Sieyès. — Pour lui fournir encore des prétextes de popularité. Loin de mettre des armes entre les mains d'un homme dont les intentions sont aussi suspectes, loin de vouloir le replacer sur un nouveau théâtre de gloire, cessons de nous occuper de lui davantage... et tâchons, s'il est possible, de le faire oublier...
Fouché, qui est intervenu. — Faire oublier Bonaparte!... Ce ne sera pas facile... Prenez-y garde !...
Sieyès se retire, de mauvaise humeur, et entraîne avec lui Roger-Ducos, qui cherche à lui faire entendre raison... Pendant ce temps, Fouché a attiré Gohier du côté du groupe où se trouve Bonaparte... Celui-ci s'approche du Président et l'entraîne dans l'embrasure d'une fenêtre.
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Gohier. — Vous ne vous ries [>;is montré tendre pour ce pauvre Sieyès, général, et vous avez tout fait pour' l'éviter... Avez-vous quelque chose à lui reprocher ?
Bonaparte. — C'est un homme à systèmes, que je n'aime pas... J'ai été presque aussi étonné de rencontrer Sieyès dans votre intimité, que je le fus, en entrant en France, d'apprendre qu'il taisait partie du Directoire... En refusant d'y entrer lors de son organisation, il s'était rendu justice... Quels motifs ont pu déterminer les Conseils à le nommer une seconde fois?...
Gohier, embarrassé. — Ses prétendues liaisons avec le souverain de la Prusse ont beaucoup influé sur son élection... Le Corps législatif a pensé que sa nomination pourrait elle seule nous procurer la paix...
Bonaparte. — Que me dites-vous là?... Ce sont les liaisons de Sieyès avec la maison de Brunswick qui ont pu le porter au Directoire !... C'était au contraire ce qui devait à jamais l'en éloigner.
Gohier. — Je ne puism'empêcher de vous avouer qu'on en convient aujourd'hui... et je sais des républicains ombrageux qui en tirent les conséquences les plus fâcheuses... Que voulez-vous?... Le mal est fait... Il est trop tard !
Bonaparte, vivement. — Ces républicains ont raison... Si vous n'y prenez garde, président, ce prêtre artificieux vous livrera à l'étranger... (Obser-
vant Gohier tout en parlant.) Hier, toute la journée, une foule de bons citoyens m'ont assuré qu'à la retraite de Rewbell, on a regretté que je ne fusse pas en France... Mais si ce fut un malheur, il serait facile à réparer...
Gohier. — Sans doute... si un article précis delà Constitution n'avait pas mis obstacle à votre élection... Notre pacte social exige impérieusement quarante ans... et vous avez encore d'heureuses années acquises à la défense de la République, avant que vous puissiez être appelé à la gouverner.
Bonaparte. — Et vous tiendriez vous-même rigoureusement à cette disposition qui pourrait priver la République d'hommes aussi capables de la gouverner que de la défendre ?
Gohier. — Rien, à mes yeux, général, ne pourrait excuser l'atteinte qui y serait portée.
Bonaparte, haussant les épaules. — Président, c'est vous attacher à la lettre qui tue... Réfléchissez-y !
Murât, qui vient de rentrer. — Général!... Où est le général Bonaparte ?
Bonaparte. — Qu'y a-t-il, Murât ?
Murât. — Mon général, les soldats de la garde du Directoire demandent que vous les passiez en revue... Ils sont réunis sous les armes, dans la cour du Luxembourg, et leur général m'a prié de venir vous exprimer le vœu de ses hommes...
Bonaparte paraît hésiter... Il réfléchit un instant, puis,
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faisanl signe aux généraux qui l'entourenl de le suivre, il se dirige vers la porte qui conduil au grand escalier.
Bonaparte. — Mou brave Jubé!... Allons, messieurs, achevai!... Laissons les avocats et les discoureurs, pour aller retrouver les soldats.
Il sort, pendant que toutes les personnes présentes se précipitenl à sa suite ou courenl prendre place aux fenêtres du côtédela cour du Luxembourg... La musique militaire joue \& Marseillaise... Les cris de : Vive le général Bonaparte ! retentissent dans l'escalier, puis dans la cour, au inornent où il paraît sur le perron... Les cinq Directeurs, demeurés pour ainsi dire seuls au milieu de la pièce, toutes les personnes qui sont restées se pressant aux fenêtres et leur tournant le dos, les cinq Directeurs semblent se consulter.
Gohier, finement. — Soyez rassurés, mes chers collègues, Bonaparte n'est plus à craindre... Je l'ai
maté !