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UN SOUPER CHEZ BARRAS

30 vendémiaire.

La salle à manger chez le Directeur Barras. Grande pièce rectangulaire, ornée, décorée et meublée à la grecque. Lustre, lampadaires, hautes torchères. Çà et là, sur des socles, des statuettes représentant des divinités antiques, la plupart nues. — Une table, longue et large, est dressée au milieu de la pièce, présentant le désordre d'une fin de souper, et couverte d'une riche vaisselle d'argent. Les fleurs des vases, des corbeilles, sont effeuillées sur la nappe, garnie de dentelles. Sur la cheminée, devant une glace, une haute pendule. La salle est brillamment éclairée... La plupart des convives, au nombre de quatorze, ont

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quitté la table, autour de laquelle les fauteuils et les chaises sont entremêlés, quelques-uns même retournés. — Les dames sont habillées a l'antique : robes à la Flore, robes à la Diane ; tuniques à la Minerve; redingotes à la Galathée; robes au lever de -l'Aurore; robes à l'Omphale... Scènes de coquetterie aux abords de la table et sur les divans rangés le long des murailles. Va-etvient de domestiques en livrées du Directoire. Au nombre des convives, deux officiers, aides de camp de Barras, dont l'un, Victor Grant.

Madame Tallien, debout derrière Mirande, renversé nonchalamment dans un fauteuil, tenant un verre dans sa main droite. — Encore une larme de ce vin de Chypre, Mirande ?

Mirande, légèrement ivre. — Grand merci, citoyenne... J'ai la tête échauffée au point de croire qu'elle va éclater.

Madame Tallten, effeuillant sur la tête de Mirande la rose qu'elle tient à la main. — Alors, vous ne voulez pas me dire le nom de la jeune lille que Barras a fait enlever... et qu'il cache dans ses appartements ?...

Mirande. — Quelle jeune fille?... J'ignore, citoyenne, de qui vous voulez parler...

Madame Tallien. — Décidément, Mirande, vous n'êtes qu'un sot. Prenez-y garde... Vous serez cause que je me brouillerai avec Barras.

Mirande. — Ce serait grand dommage.

Madame Tallien. — Pour vous peut-être... songez-y... Mais du moins est-il un point sur lequel vous pouvez me répondre... (Mirande prête V oreille.) Voyons, mon petit Mirande, dites-moi franchement

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s'il est, vrai que Barras soit amoureux d'Adrienne de Brillanne.

Mirande hausse Les épaules et n<: répond p;is. Madame Tallien, dépitée, I»' quitte, après lui avoir donné un léger coup de son éventail sur le front.

Bottot, à madame de Chàteau-Regnault. —

Savez-vous que vous êtes divine... et que cette robe au lever del'Aurore vous sied à ravir?... Ce déshabillé est tout ce qu'il y a au monde de plus délicieux.

Madame de Ciiateau-Regnault, coquetant. — Vraiment!... Alors, ce n'est pas ici qu'il faut me le dire.

Bottot. — Au lever ou au coucher de l'aurore?...

Maret. — Pourquoi Fouché n'est-il pas venu?

Bottot. — Il ne quitte plus la maison de la rue de la Victoire.

Barras, assis sur un divan, entre madame Récamier et madame de Carency. — Grand bien lui fasse!... Qu'il y reste!... Et puisqu'il m'assure constamment de son attachement... qu'il prétend n'être entré au ministère de la Police que pour me servir... qu'il me place là de bons mouchards afin de surveiller « le Général », l'Agamemnon de la République, comme ils l'appellent tous.

Bottot. — Ma foi!... citoyen Directeur, à votre place... je ne me fierais pas plus que cela au dévouement de Fouché.

Barras. — Si tu crois que je m'y lie...

Madame de Garency. — Bottot est dans le vrai... Les anciens Jacobins ne sont pas pour faire bon ménage avec le Directoire.

Barras. — Pas pins qu'avec les aristocrates de l'armée.

Madame de Staël. — Pourquoi parler ainsi du général Bonaparte?... Cet homme est vraiment grand. — Barras le voit sans doute comme moi, mais il ne veut pas en convenir. Ces victoires remportées sur la rive africaine, cette terre étrangère, ce sol brûlant devenu une patrie forcée le jour où sa flotte est détruite ; et malgré combien de revers, tous les obstacles opposés par la ruse égyptienne et l'inclémence d'un ciel de feu, malgré les hommes et la nature unis contre lui, cet homme est triomphant. Il est vainqueur devant les Pyramides comme sur le champ de bataille où vainquit Annibal.

Barras. — Peste!... Ma belle ambassadrice... je ne vous savais pas tant d'enthousiasme pour Bonaparte... Vous savez comment il nous traite... de corrompus... et même de pourris... Il faut convenir que Bonaparte, Sieyès, Talleyrand et les autres ont bien le droit d'être difficiles en morale et d'accuser les autres d'en manquer... C'est amusant, n'est-il pas vrai ?...

Tout le monde rit... Mirande, en absorbant un verre de Champagne, manque de s'étrangler... Les dames se précipitent vers lui et l'entourent.

Mirande, toujours légèrement ivre. — Pourris ! . ..

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lions... Ali ! citoyen Directeur, comme Le petil général vous connaîl mal !...

Ma.ret. — La citoyenne ambassadrice a raison...

Cet homme est grand. Quoi sera son sort '.'... Oui peut lo prévoir?.., Oui peut dire où il s'arrêtera?

ChÉnier, bas, à Bottot. — Ou a bien arrêté Robespierre !...

Barras. — Mais que peut-il espérer de plus?... Sa carrière est toute tracée... c'est celledesTurenne, des Condé, des Annibal.

Ghénier. — Et de César même peut-être.

Bottot. — Je le soupçonne de méditer quelque méchant tour contre le Directoire.

Barras. — V penses-tu sérieusement, Bottot?... Le petit Corse est bien fin... mais je le roulerai.

IIainguerlot. — C'est bien le moment, en vérité, de traiter de politique quand nous avons près de nous d'aussi aimables citoyennes... Il faut laisser la politique à Sievès.

Mirande, un verre en main. — Le citoyen Hainguerlot a raison... La vérité est au fond des verres remplis par la main des Grâces... C'est là qu'il faut aller la chercher... Foin des esprits soupçonneux ! Je bois à la santé des séduisantes citoyennes dont Barras a fait sa cour, une cour de volupté et d'amour.

Madame Tallien, prenant un verre sur la table. — Moi, je bois à la santé delà belle Adrienne de Brillanne.

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Barras, feignant de n'avoir pas entendu. — Prends garde, Mirande, tu vas la noyer... la vérité !

Mirande. — In vino veritas!

Madame Tallien,c/i« s'est approchée de Barras. — Allons, Barras, faisons la paix... voulez-vous? Je confesse que c'est moi qui ai eu tort.

Madame Récamier, à Hainguerlot. — Finissez, Hainguerlot, vous devenez trop galant... Nous allons nous fâcher.

Hainguerlot, d'une voix attendrie. — Il y a toute une âme, tout un esprit, tout un cœur dans vos yeux et dans votre sourire... Vous êtes faite pour l'adoration... Je vous ai aperçue hier aux Champs- Elysées... vous étiez délicieuse dans votre robe de gaze, à la Vestale.

Madame Récamier. — Pourquoi alors n'êtes-vous pas accouru à mon secours ?... J'étais environnée de plus de trois cents personnes... et il a fallu positivement me délivrer d'une admiration qui devenait importune.

Barras, à Bottot. — As-tu fait au moins de bonnes affaires avec la nouvelle dont je t'ai fait cadeau ?

Bottot. — Cent cinquante mille francs, tout au plus... Ce boiteux de Talleyrand, avec son compte à demi, m'a écorché d'une façon indigne.

Barras. — Pourquoi aussi agiotes-tu avec ce défroqué?.. Je t'avais donné cette nouvelle pour toi seul... A propos, dis-moi, qu'as-tu fait de notre jeune vestale ?

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IJottot. — Je L'ai expédiée secrètement sur votre petite maison du boulevard Montparnasse.

l>\iMi\s. — El je iVn sais gré... Cette Tallien est jalouse comme une tigresse... Si elle découvrait...

Bottot. — Cela ferai I un joli scandale au Directoire... Prenez garde... Elle vient à nous.

Madame Tallien. — Comment se fait-il, Barras, que vous n'ayezpas invité votre collègue Gohier?... Vous me laviez promis...

Barbas. — L'austère Gohier vous tient au cœur, ma belle Athénienne. Ou je me trompe fort, ou je vous vois toute disposée à entrer en coquetterie avec notre président... Voudriez-vous le séduire et gouverner l'Empire comme une autre Aspasie... ou bien encore comme Messaline?

Madame Tallien. — La comparaison manque de galanterie. Il faudrait pour cela qu'il pût être Périclès. .. ou César.

Rire général.

Mirande. — Bien répondu, citoyenne... Le citoyen Directeur est gai ce soir... Non... voyezvous Gohier en empereur romain ? Je bois à César Gohier.

Barras. — La santé que tu portes ne rencontre pas d'échos.

Mirande. — Elle en rencontrerait davantage si je portais celle du roi Barras !

Tous, riant. — A la santé du roi Barras.

Barras. — Voulez-vous bien vous taire !... Quelle

mauvaise plaisanterie !... Que diraient mes collègues du Directoire, s'ils vous entendaient?

Mirande. — Eh! parbleu!... Ils diraient ce que tout le monde dit.

Madame de Staël. — Comment, vous ne savez pas que cet affreux représentant Mouquet a parlé contre moi et contre mon pauvre boiteux de Talleyrand à la société de la rue du Bac?... Il nous a dénoncés comme ayant des intrigues avec les royalistes et le club de Clichy.

Barras. — Bigre !... Mais si cela est, citoyenne, je vais être terriblement compromis de vous avoir reçue à souper.

Madame de Staël. — Ce sont de pareilles extravagances, de pareilles folies qui perdent la France!...

Madame Tallien. — Bah!... il y a longtemps, mon cher Barras, que les Conseils prétendent que vous conspirez pour les Bourbons et que vous êtes au moment de proclamer le roi dans Paris... On m'a raconté cette belle nouvelle hier soir au bal... et si je ne vous en ai pas fait part en arrivant... c'est que je craignais de vous attrister.

Barras. — Votre nouvelle, en effet, n'est pas gaie.

Madame Tallien, riant. — Ah ! mon Dieu ! Barras... comme vous prenez la chose tragiquement !... Mais c'est absurde... Riez-en donc au contraire, comme le doit faire un vrai « roi de festin » . Une heure sonne à la pendule.

M\d\mk dk ( jiateau-Rkgnault, bas à Bottot. — Je vous attendrai demain ;i deux heures chez moi... Nous prendrons un»' tasse do chocolat et nous causerons de nos affaires.

Mirande. — Une heure !... N'oubliez pas, citoyen Directeur, que le citoyen ministre de la justice sera ce matin à vos ordres, à sept heures.

Barras. — A sept heures !... Es-tu fou, Mirande, d'avoir convoqué Cambacérès à une heure aussi matinale?

Mirande. — Que voulez-vous?... Le citoyen ministre m'a répondu qu'il lui fallait être au travail dès l'aurore... Vous savez qu'il est l'homme du devoir...

Madame Tallien. — A sept heures!... Mais, citoyen secrétaire, vous voulez donc tuer Barras?

Madame de Carency. — Et d'une triste mort encore!... parle travail!...

Toutes les dames, se pressant autour de Barras. — Ce pauvre Directeur !... On le surmène !...

Barras. — Vous êtes toutes des enchanteresses ! . . . Au diable Cambacérès !... La nuit nous appartient... Divertissons-nous... A demain les affaires sérieuses !...

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