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LES COULISSES DES CINQ-CENTS

La salle des Pas-Perdus, au palais du Conseil des Cinq-Cents. Une foule de représentants du peuple, membres des deux Conseils, principalement du Conseil des Cinq-Cents, des ministres, des hommes politiques, vont et viennent dans cette salle, en attendant la séance. Des groupes divers sont formés çà et là. Conversations très animées.

Boulay, allant au-devant de Lucien Bonaparte qui vient d'entrer, un portefeuille sous le bras, et qui, en traversant la foule, donne des poignées de main a droite et a gauche. — Salut et fraternité, citoyen président... et permettez-moi de vous féliciter de votre nomination. En vous choisissant pour son président, notre Conseil n'a pas seulement voulu honorer le général en votre personne, il a rendu hommage à vos talents.

Lucien. — Merci, mon cher Boulay... Et quoi de nouveau aujourd'hui?... Que dit-on? Aurons-nous une lionne séance ?

Boulay. — Vous savez qu'une opposition est en train de se former parmi nos collègues, pour empêcher le banquet civique que nous avons résolu de donner à votre frère.

Lucien. — Eh quoi ?... Refuserait-on aux bons citoyens le droit de rendre au vainqueur d'Aboukir ce témoignage de la reconnaissance nationale ?

Boulay. — Non, sans doute... Mais quelques-uns se sont mis en tête de diminuer la portée de cette manifestation patriotique, en la lui faisant partager avec Moreau.

Lucien. — Mon frère n'y mettrait pas obstacle... Vous savez qu'ils se sont rencontrés, après dîner, chez Gohier. Bonaparte est allé au-devant de Moreau et lui a fait présent d'un damas garni de diamants qu'il a rapporté d'Egypte... La glace a tout de suite été rompue, et, entre nous, mon cher Boulay, je crois Moreau tout prêt à être des nôtres... Vous savez qu'il n'a pas précisément à se louer du Directoire... Il est mécontent et vaniteux, double raison pour qu'il soit facilement acquis à notre cause.

Boulay. — C'est son caractère hésitant qui m'inquiète...

Lucien. — Bonaparte a déjà réussi à se l'attacher... 11 le gagnera tout à fait, soyez- en sûr.

Bernadotte, éclatant, au milieu d'un groupe. — Non, vous dis-je... j'estime que ce dîner doit être différé jusqu'à ce que Bonaparte ait expliqué d'une manière satisfaisante les raisons qui lui ont fait abandonner son armée... Un homme d'ailleurs qui a violé la quarantaine, peut très bien avoir rapporté la peste... et je ne me soucie point de dîner en compagnie d'un pestiféré.

Voix diverses. — Bernadotte a raison... Il ne faut pas que ce banquet ait lieu... Nous saurons bien l'empêcher... La popularité croissante du général devient un scandale public... Se croit-il donc déjà le maître. . . D'ailleurs les résultats de la bataille d'Aboukir ont été exagérés...

A l'approche de Joseph Bonaparte, les députés font silence et se dispersent. Joseph prend Bernadotte par le bras et l'entraîne.

Joseph. — Crois-tu donc que je ne t'aie pas entendu... Te voilà bien toujours avec tes exagérations de langage... Au lieu cle récriminer sans cesse contre mon frère, tu ferais bien mieux de lui rendre la visite que tu lui dois... Tu n'as pas oublié, je suppose, qu'il fut ton général en chef.

Bernadotte. — N'ai-je pas depuis commandé en chef tout comme lui... Tu oublies, toi, Joseph, que je fus aussi ministre de la guerre... Je n'ai donc aucune raison de voir en lui un supérieur... et je puis traiter avec lui d'égal à égal...

Jourdan, dans un groupe où se trouve Auge

remi. — Quant à moi, je déclare que j<! n'assisterai pus à ce banquel .

Ai gère au. — Ni moi... On veut escamoter La République... Nous ne nous y prêterons pas...

Murmures divers dans le groupe... Lemercier vienl d'en trer et va au-devant de Joseph qui, en l'apercevant, se dirige vers lui comme s'il ! "a va il Impatiemment attendu.

Lemercikh, à Joseph. — Tout est convenu... La date du banquet civique est fixée au 15 brumaire... Il aura lieu par souscription, au Temple de la Victoire, ci-devant église Saint-Sulpice, et il nous a fallu, sous peine de tout compromettre, accepter que le général Moreau fût adjoint au général Bonaparte dans cet hommage rendu au patriotisme de votre frère. Mais, on ne s'y trompera pas dans le peuple.

Joseph fait un geste comme s'il voulait dire : « Puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement ». La nouvelle circule de bouche en bouche et produit dans les groupes des sentiments divers, les uns favorables, les autres défavorables à la combinaison.

Michel Le Planté, éclatant, au milieu cVun

groupe. — Ce n'est là qu'une duperie de plus... Ils

n'auront pas ma souscription.

Des protestations se manifestent parmi les députés... Beaucoup s'approchent de Lemercier.

Voix diverses. — Vous pouvez compter sur nous,

citoyen président... Nous devons bien cet honneur à

Bonaparte... Oui... oui... Non.... non...

Pendant ce temps, Joseph entraîne Lucien et Lemercier dans l'embrasure d'une fenêtre.

Joseph. — Et dit es -moi, Lemercier, vous avez vu Gohier ?

Lemercier. — Moulins et Gohier sont irréductibles... A toutes mes représentations qu'il faut un gouvernement ferme et qui ait la confiance de tous ceux qui sont intéressés à maintenir la République, ils ripostent que mettre Bonaparte à la place de Sieyès serait une atteinte portée à la Constitution, laquelle exige quarante ans, vous le savez, pour entrer au Directoire. Ils ne voient pas en outre de motif suffisant pour se débarrasser de Sieyès, dont l'exclusion pourrait créer des embarras au gouvernement... Quant à Barras, il ne se prononce pas... Mais je ne le crois pas favorable à Bonaparte. Le mieux serait que Bonaparte se réconciliât avec Sieyès.

Joseph. — Certainement... Comment y arriver? L'entêtement du général est incompréhensible.

Lucien. — Il y viendra... C'est ce qu'il a de mieux à faire.

Michel Le Planté, désignant le groupe de Joseph à son entourage. — Citoyens, je vous dénonce des conspirateurs.

Dubois-Crancé, qui vient d'entrer, s' approchant de Michel. — Citoyen représentant, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer... Votre fils Maxime a quitté l'Egypte. Il a débarqué à Naples le 23 vendémiaire et revient à Paris, par voie de terre...

Michel Le Planté. — Voilà qui me comble de

joie... Mais quel motif le ramène à La suite «le I>onaparte... et comment avez-vous su .'...

Dubois-Grange. — Aussitôt débarqué, il m'a expédié un courrier \r,\v ordre <lc son général on chef... Je l'attends d'un jour à l'autre

Michel Le Planté. — Vous permettez, citoyen

ministre, qu'avant la reprise de la séance j'aille en

informer la citoyenne marquise de Résigny et sa

nièce...

[1 s'éloigne, tout en répandanl autour de lui, dans les groupes, la nouvelle du retour de son fils.

Fouché, entrant, escorté par plusieurs personnes.— Oui... je sais que ce banquet rencontre de l'opposition parmi les représentants... Mais il aura lieu... il faut qu'il ait lieu... J'ai besoin de cette manifestation pour connaître exactement l'état de l'opinion publique.

Plusieurs voix. — Du moment que le citoyen ministre de la police est de cet avis... nous n'avons plus qu'à nous incliner.

Un journaliste. — Est-il vrai que le général Moreau doive être associé à Bonaparte dans cette manifestation?

Fouché. — C'est moi qui en ai donné l'idée... Il était nécessaire de contrebalancer la popularité de Bonaparte pour calmer certaines susceptibilités.

Le journaliste. — On prétend que, dans ces conditions, Bonaparte refuserait.

Fouché. — N'en croyez rien... Il ne négligera au-

cime occasion de se montrer à la population parisienne.

Le journaliste. — Telle n'a pourtant pas été son attitude hier soir à l'Opéra où, gêné par les cris de : Vive le général Bonaparte qui éclataient dans toute la salle, il a fermé la grille de sa loge pour se dérober aux regards des spectateurs... et il est parti aussitôt que le rideau se fut relevé sur le second acte (ï Amodiant...

Fouché. — Mes rapports me l'ont fait connaître en effet... Il n'y a pas à dire, l'ascendant de cet homme est indéniable. Et voyez-vous, mon jeune ami, il ne faut jamais aller à l'encontre de la popularité ou de l'impopularité d'un homme... On s'y briserait la tête comme sur un rocher.

Le journaliste. — Le citoyen Lucien Bonaparte vient à vous... Je puis compter sur vous, citoyen ministre ?...

Fouché. — Parfaitement. (A Lucien.) Salut au frère du grand homme... Dites-moi, vous savez que je vois avec peine votre frère s'éloigner de plus en plus^de Barras. Barras est homme à ménager dans les circonstances où nous nous trouvons placés. Je crains qu'il ne s'aperçoive de l'indifférence calculée du général.

Lucien. — Rétablissons les choses, citoyen ministre... Ce n'est pas Bonaparte qui s'éloigne systématiquement de Barras, il lui a fait assez d'avances... mais plutôt Barras qui affecte de méconnaître l'en-

traînement de la population vers Bonaparte... Mon frère connaît les méchants propos que le Directeur fait courir sur son compte... et il ne saurait les lui pardonner. — Barras no s'est-ilpas avisé de dire, lorsque le gouvernement a proposé de le placer à la tête d'une armée en Italie, que Bonaparte y avait assez bien fait ses affaires pour n'avoir pas l'envie d'y retourner.

Fouché. — La calomnie était indigne, en effet... Ça n'a pas été en tous cas aux dépens de la République.

Lucien. — La vérité, c'est que mon frère est fatigué, malade à la suite d'une campagne de dix-huit mois sous le climat meurtrier de l'Egypte... Il n'aspire pour le moment qu'à se reposer et à se tenir en dehors de nos luttes politiques... Au revoir, citoyen Fouché, je vous quitte... Mon devoir de Président me réclame.

Fouché, d'abord interdit, puis se remet tant peu àpett, relenant Lucien. — Ah !... j'aurais cru plutôt... Enfin, vous pouvez assurer votre frère de mon inaltérable dévouement à sa personne.

Joseph, arrêtant Lucien au passage. — Que diable te disait Fouché ?

Lucien. — ■ Toujours obséquieux... En ce moment, il comprend, je crois, que Barras est discrédité et ne serait pas fâché d'échanger son protecteur usé contre un protecteur neuf et puissant... Il pressent les projets de Bonaparte, sans les connaître.

Joseph. — Il convient de le laisser dans le vague...

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Napoléon nous l'a expressément recommandé... (Lucien quitte Joseph et se dirige vers la salle des séances. — A Bernadotte, quil rencontre.) Allons, c'est entendu, tu viendras après-demain déjeuner à Mortefontaine et tu feras ta paix avec Bonaparte.

Bernadotte, brusquement. — Non, te dis-je... Tout ce qui se répète ne me donne pas l'envie de me rencontrer avec ton frère... S'il est vrai qu'il médite quelque projet criminel contre la Constitution, n'attends pas que je me range de votre côté... Je resterai du côté de la loi...

Joseph. — Alors, tu ne viendras pas au banquet?... Lorsque le Gouvernement tout entier doit y assister... je ne vois pas ce qui t'empêche...

Bernadotte. — Non... non... ne compte pas sur moi.

Il quitte brusquement Joseph et s'éloigne.

Un huissier. — En séance, citoyens représentants... en séance... Le Président a pris place au fauteuil... Le citoyen Membrède vient de montera la tribune...

Tous les représentants se précipitent vers les issues de la salle des séances. Il ne reste plus que quelques personnes dans la salle des Pas-Perdus.

Le journaliste, dans Vcmbrasure d'une fenêtre, prenant son carnet et écrivant : — ... « Le général Bonaparte visitera demain matin les Invalides... Il assistera dans l'après-midi à la séance de l'Institut.

LES roi mus i:;(.>

Le généra] a eu une longue conférence avec l'amiral Bruix... La plus grande harmonie règne parmi les membres du Gouvernement... Le général n'a pas encore reçu les corps d'officiers de la 17° division... qui s'en moût rcnt fort mécontents... »

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