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UN DINER CHEZ GOHIER

6 vendémiaire.

Au Petit-Luxembourg. La salle à manger, chez le citoyen Gohier, président du Directoire exécutif. Mobilier très simple.

GOHIER, MADAME GOHIER, MADAME BONAPARTE et HOR- TEXSE DE BEAUHARNAIS sont à table. CORNÉLIE les

sert.

Madame Gohier. — ... Oui, ma chère amie, voilà comment nous avons accepté de dîner chez le citoyen Sieyès que nous avons ensuite emmené au spectacle, à Feydeau, où Ton donnait Sophie et Moncars, de

Gaveaux. . . Mais ne voulez-vous pas reprendre un peu de ces salsifis à la crème... C'est le triomphe d'Ursule, notre cuisinière... (A la servante.) Cornélie, offrez à la citoyenne, ma fille.

Joséphine. — Je ne vous cache pas que dans mon entourage, on s'est beaucoup étonné de vous voir en compagnie de ce Sieyès qui est, vous le savez, la bête noire de Bonaparte, et les commentaires allaient leur train.

Madame Gohier, un peu pincée. — 11 faut rendre cette justice à votre mari qu'il ne peut pas sentir Sieyès... Mais que voulez-vous ? ce diable d'homme, en dépit de ses airs bourrus, est un véritable charmeur. Il a le talent de s'imposer quand il le veut. Je ne sais pas, depuis quelque temps, ce qui le fait rechercher mon mari... Toujours est-il qu'il ne le quitte pas... et qu'il a mis à nous avoir à dîner une si aimable insistance, qu'il nous eût été impossible de refuser... Et pour lui rendre, sans plus tarder, sa politesse, nous l'avons invité à partager notre loge, ou plutôt la loge du Président du Directoire.

Gohier. — Où, du reste, il n'a pas fait un long séjour. Il paraissait mal à son aise.

Joséphine. — En effet, tout le monde l'a remarqué autour de moi... (A Hortense qui a pris sur ses genoux le petit chien Fidèle.) Hortense, tu es insupportable avec cette bête... Si tu ne te tiens pas tranquille, je prie qu'on te reconduise tout de suite chez madame Gampan.

Hortense. — ( )li ! maman, je ne fais pas de mal... Vois donc comme il est gentil, Fidèle.

Madame Gohier. — Certainement non... elle ne l'ail pas de mal, la chère enfant... Vous la grondez aussi trop facilement... Mais, pour en revenir à Sieyès... après le second acte, mon mari avait fait demander le citoyen Gaveaux pour le complimenter... Beaucoup de citoyens, et des plus notables, se trouvaient en ce moment dans notre loge, et tous étaient unanimes à féliciter Gohier, à propos de la journée du 1er vendémiaire.

Gohier, V interrompant. — Oh ! bonne amie, tu exagères... pourquoi rappeler tout cela?

Madame Gohier. — Non, mon ami, je n'exagère rien... Tu as été superbe — je ne crains pas de le dire devant la citoyenne, qui est notre amie. — Tu as prononcé, à l'occasion de la Fête de la République, en ta qualité de Président du Directoire, un discours qui a fait sensation... Tout le monde est d'accord là-dessus... (Se retournant vers Joséphine,) 11 faut croire que les compliments adressés à mon mari n'étaient pas du goût de Sieyès ; car, en voyant notre loge envahie par les visiteurs, il est sorti brusquement... et nous ne l'avons plus revu.

Joséphine. — Je reconnais bien là Sieyès... L'éloge de son prochain lui est insupportable... Je ne sais pas d'homme plus envieux... et plus jaloux, si ce n'est pourtant Bernadotte... C'est à mon tour de vous

complimenter, citoyen Président, et je le fais de tout cœur... Je n'étais pas là pour jouir de votre triomphe... car il paraît que vous avez eu les honneurs du triomphe... Mes amis ne s'en sont point cachés avec moi... et j'ai beaucoup regretté la migraine qui m'a retenue chez moi et m'a empêchée d'assister à cette fête...

Madame Gohier. — Et combien j'ai regretté de ne pas vous avoir avec nous... Le Ghamp-de-Mars offrait un coup d'œil éblouissant... Ah! si vous aviez vu tous ces uniformes... tous ces costumes... tous ces drapeaux, tous ces étendards... vous auriez été émue comme je l'ai été... depuis le moment où le Conservatoire a exécuté l'hymne sur la fondation de la République, jusqu'aux salves d'artillerie qui ont annoncé la fin des cérémonies... C'était beau, je vous assure, c'était grand.

Gohier. — Certes, il n'était pas au pouvoir de la tyrannie d'offrir au bon peuple de Paris un spectacle aussi imposant, aussi patriotique, que celui de cette mémorable journée du 1er Vendémiaire.

Joséphine. — Tout l'honneur vous en doit être attribué, citoyen Président.

Gohier. — Citoyenne, vous êtes vraiment trop aimable. — Que voulez-vous ? La République est mon idole et quand je parle d'elle... il m'est facile de m'enthousiasmer.

Madame Gohier. — La République a tant d'ennemis...

Gohier, s' animant peu ;) peu, — J'aurais voulu, citoyenne, que votre mari lui là... que le général Bonaparte pût m 'entendre, quand j'ai prononce mon discours. (Déclamant.) Les forces de la République sontdans l'union des Républicains... S'il y a dupéril, il n'est pas dans le nombre de ses ennemis... mais dans les passions qui divisent ses amis. Il n'est pas à nos frontières, mais au milieu de nous... Repoussons les torches incendiaires dont on voudrait nous embraser ; mais conservons le feu sacré dont nos cœurs doivent brûler... Dans tous les combats contre le Royalisme, vous avez vu, vous verrez vos magistrats sur la brèche... Rejetez avec un mépris égal et la calomnie qui veut nous désunir et la séduction qui prétend nous captiver.

Madame Gohier. — Ah !... Si vous aviez entendu les applaudissements qui ont accueilli ces nobles paroles. C'était du délire!...

Gohier, continuant. — Et quand je me suis adressé aux jeunes conscrits pour leur remettre leur drapeau, en invoquant la Concorde, divinité tutélaire des peuples libres... Brave jeunesse, recevez l'étendard dont la Patrie honore votre courage... Je vous le remets au nom de la République... Entourez-le dans les batailles... Ne le perdez pas des yeux... Il* est l'âme de la Patrie... Dites-vous toujours que le pays compte sur vous... et vous vaincrez... Vive la République!...

Joséphine. — Mais c'est tout votre discours que

vous récitez là, citoyen Président... Vous le savez donc par cœur.

Madame Gohier. — Il a une si belle mémoire !... Tous ses collègues enrageaient... et Barras a trouvé qu'il était allé trop loin — quand il a parlé du Prétendant, contre lequel il n'était pas besoin, disait-il, de prononcer un aussi violent anathème.

Joséphine. — C'est que Barras est un habile homme. Il s'entend à ménager tous les partis.

Madame Gohier. — Croyez-vous sérieusement qu'il conspire, comme beaucoup de nos amis le prétendent ?

Joséphine. — Je ne puis vous renseigner exactement... mais cela ne m'étonneraitpas.

Gohier. — Rassurez-vous, citoyennes. La République n'a rien à redouter... et nous pouvons envisager, avec le dédain d'une fierté républicaine, ce fantôme de Roi qui, du fond des cours étrangères, où il cache sa rage impuissante, prétend nous flétrir de ses pardons.

Joséphine. — Tout cela est très bien dit... mais c'est égal, à votre place, citoyen Président, je me méfierais de Barras.

Madame Gohier, k Covnélie qui est allée et venue pendant toute cette conversation. — Cornélie, recommandez à Ursule, je vous prie, de ne pas manquer son soufflé à la vanille — un petit feu — très doux... et surtout ne pas trop le laisser monter.

Cornélie. — Bien, citoyenne... j'y vais.

Hortense. — Oh! maman... l'entremets que tu adores... \ madame Gohier.) Citoyenne, voulezvous me permettre d'aller demander à Ursule la recette du soufflé à la vanille ?

Madame Gohier répond affirmativement.

Joséphine. — Puisque la citoyenne le permet, va, ma gazelle.

Hortense sort, suivie par Cornélie.

Madame Gohier. — Elle est vraiment charmante, cette enfant... Il va falloir bientôt songer à lui trouver un mari. (Joséphine laisse échapper un soupir. ... Et maintenant que nous voilà entre nous, permettez à votre vieille amie de vous faire un peu de morale.

Joséphine. — A moi, ma chère madame Gohier... Que voulez-vous dire ?

Madame Gohier. — Oui... vous ne prenez pas assez garde à vous. L'autre soir, à Feydeau, si beaucoup de gens se sont étonnés de rencontrer en notre société le citoyen Sieyès, qui est après tout le collègue de mon mari dans le Directoire, il en est aussi beaucoup qui ont été surpris d'apercevoir, pendant toute la soirée, dans votre loge, ce jeune officier qui, depuis trop longtemps déjà, ne vous quitte pas plus que votre ombre... Le monde est méchant, vous le savez ?...

Joséphine. — J'ignore de qui vous voulez parler, citoyenne, à moins que ce ne soit du capitaine Char-

les, qui fut eu Italie l'aide de camp de mon mari. — Bonaparte avait même pour lui beaucoup d'estime. — Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela ? Le capitaine Charles est venu dans l'après-midi me rendre visite... je lui ai offert une place dans ma loge — où du reste j'avais avec moi la ci-devant marquise de Résigny et sa nièce, la générale de Brillanne, qui est, après vous, vous le savez, ma meilleure amie.

Madame Gohier. — Ah!... Je sais très bien tout ce que vous pouvez me répondre... Il n'en est pas moins vrai — que vous êtes entourée d'ennemis... prenez garde... De plusieurs points de la salle, j'ai remarqué qu'on vous observait... et tout particulièrement de deux loges occupées par la famille de votre mari. La petite générale Leclerc, cette petite peste de Paulette, paraissait indignée — et à plusieurs reprises, elle vous a désignée "publiquement à son frère Joseph.

Joséphine. — Eh!... que voulez-vous que j'y fasse, ma pauvre madame Gohier... Il sied vraiment bien à Pauline de me faire remarquer, lorsqu'il y a tant de choses à dire sur son compte.

Madame Gohier. — Sans doute... et je sais très bien que la citoyenne Leclerc ne passe pas pour un dragon de vertu... mais elle a son mari pour faire taire les méchantes langues... et le vôtre est absent.

Joséphine. — On a même annoncé, du haut de la Tour de Londres, qu'il était mort... qu'il avait été assassiné en Egypte.

Gohier. — Heureusement... ce n'était qu'un bruit qui n'a pas été confirmé et que viendra bientôt démentir, nous l'espérons, l'annonce de ses nouveaux succès.

Madame Gohier. — Il n'en est pas moins vrai, citoyenne, que la famille de votre mari ne vous porte pas dans sou cœur et que si Bonaparte revient quelque jour d'Egypte, elle lui en fera entendre de belles sur votre compte.

Joséphine. — Oh !... je sais très bien qu'ils sont gens à ne reculer devant aucune calomnie pour me perdre — mais je ne crains rien d'eux... Je suis sûre du cœur de mon mari... Quand Bonaparte apprendra que ma société a constamment été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l'accueil que j'ai reçu dans votre maison, et mon intimité avec vous répondra d'avance à toutes les calomnies.

Hortense, qui vient de rentrer avec Cornélie, apjiortant V entremets. — Maman... maman... je sais faire le soufflé à la vanille... Je t'en ferai un à la maison, quand tu voudras... (Embrassant sa mère.) Dis, maman chérie... Oh ! que tu es belle... et que je t'aime...

Madame Gohier. — Cornélie, offrez du soufflé à la citoyenne.

F.e repas continue.

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