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LE CAFE FOY - AU PA LA IS- EGA L IT É

10 vendémiaire.

Le Café Foy au Palais-Égalité. Salle particulière communiquant par une porte vitrée, presque constamment ouverte, avec la salle principale, ornée de glaces, où l'on aperçoit le comptoir de la caissière, les tables de marbre devant lesquelles sont assis des citoyens et des citoyennes, les uns entrain de déjeuner, les autres en face de consommations diverses. Dans la salle particulière, réservée à des représentants du peuple, plusieurs tables sont préparées et n'attendent plus que les convives. Un escalier conduisant à l'étage au-dessus, qui se trouve dans cette pièce, est l'occasion d'un va-et-vient continuel de clients et de clientes, de garçons et de servantes. Dans tout l'établissement règne une grande animation.

Les citoyens Michel Le Planté et Leblanc ont commencé à déjeuner.

Michel Le Planté. — Non, te dis-je, Laveaux a eu tort d'abandonner son poste au Conseil des Anciens, pour accepter de devenir l'agent du Directoire

a Saint-Domingue... Commenl n'a-l-il pas compris

que rien n'est au-dessus de l'honneur l'I du devoir de

représenter le peuple. Gela vaul mieux qu'une fonction salariée... Du reste le Jour uni des I loin mes libres lui rive son clou ce matin... et je n'en suis pas fâché... (A une servante ([ui vie ni d'entrer. Voyons, citoyenne Arthémise, est-ce que Paris est affamé que vous ne vous décide/ pas à nous servir?... Arthémise. — Ne vous impatientez pas, citoyen. Le chef est en train de soigner vos côtelettes à l'exécutif.

I a grand bruit se fait i\ ce moment dans le café... On entend <lrs cris : Au voleur!..: Arrêtez-le !... C'est un espion!... A la Scin<', l'Anglais!

Michel, à un garçon qui vient d'entrer. — Qu'est-ce encore que tout ce tapage, Marullus?...

Marullus. — Ce n'est rien, citoyen, un agioteur qui venait faire ses coups ici... et qui a montré de l'or anglais... Il n'en a pas fallu davantage pour ameuter contre lui toute la salle... Il aura beau jeu, s'il en ré chappe.

Le maître d'hôtel Boislaurier vient d'entrer.

Boislaurier, s" essuyant le front. — Ouf!... il est parti !...

Michel. — Gomment c'est toi, Boislaurier, un patriote, qui héberges les ennemis de la République !

Boislaurier. — Ne m'en parlez pas, citoyen représentant, cela est intolérable... Si la police n'y met

pas boa ordre, le Palais-Égalité deviendra inhabitable.

Michel, haussant les épaules. — Les agents de Fouché ont d'autres affaires sur les bras.

Boislaurier. — Nous ne sommes pas protégés, citoyens. .. Tous les jours, c'est un nouveau scandale. . . Pas plus tard qu'hier soir, je n'ai pu avoir raison d'une bande de prostituées qui avaient envahi mes salons... Les agents ont refusé de me prêter mainforte... Où allons-nous ? Où allons-nous ?

Leblanc, montrant une table dressée de quatre couverts. — Et dis-moi, citoyen maître d'hôtel, pour qui ces tables sont-elles préparées ?

Boislaurier. — Celle-ci, pour le citoyen général Jourdan qui attend ce matin à déjeuner un membre du Directoire... il paraît que c'est un déjeuner de réconciliation; et celle-là pour le citoyen Hainguerlot.

Arthémise, rentrant. — Voilà vos côtelettes à

l'exécutif, citoyen... Le chef les a soignées comme

pour le Directeur Barras lui-même...

A ce moment, on entend de la salle principale appeler : Citoyen Boislaurier!... Patron!...

Boislaurier. — Allons, bon. . . qu'est-ce encore ?. . . Voilà !... voilà !

Boislaurier sort suivi de Marullus et d'Arthémise... La porte de communication est fermée... Michel Le Planté et Leblanc continuent de déjeuner tout en causant.

Leblanc. — Y a-t-il longtemps que tu n'as reçu des nouvelles de ton fils ?...

Michel. — Les dernières datenl de Fructidor... Il

faut croire que le soleil d'Egypte a séché les encriers de l'armée d'Orient. Maxime n'écril pas souvent... ou plutôt ses lettres prennent une autre direction.

Leblanc. — Celle du faubourg Saint-Germain. A quand le mariage ?

Michel. — Il faut d'abord que Maxime soit de retour... Cela dépend du petit Bonaparte... quand il aura triomphé des Turcs et des Anglais.

Leblanc. — Hum!... alors, ce ne sera pas de sitôt... Dis-moi, Michel, ne trouves-tu pas que le directeur Barras se montre bien assidu auprès de la fiancée de Maxime?... La décade dernière encore... on l'a aperçu dans une loge, au théâtre des Troubadours, en compagnie de la belle veuve et de sa tante... Et ce n'est pas la première fois que les citoyennes se laissent conduire au spectacle par le pacha du Luxembourg.

Michel. — Quoi d'étonnant à cela?... Barras, le noble Barras, est une vieille connaissance des citoyennes... Elles lui doivent de n'avoir pas été inquiétées au temps de la Terreur.

Leblanc. — N'importe... Cela m'a toujours étonné que toi, un vieux Jacobin, un ancien membre du Comité de Salut Public, un régicide même, tu aies accepté l'idée d'un mariage entre ton fils, républicain comme toi, et cette ci-devant.

Michel. — Que veux-tu ?... Le cœur n'a pas de préjugés... Et puis, elles me plaisent lés citoyennes... la vieille marquise surtout que je m'amuse à effarou-

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cher avec mes idées révolutionnaires. Elle s'en venge en me traitant de Jacobin — et nous faisons bon ménage ensemble... Quant à Adrienne, elle est la veuve d'un brave général républicain, emporté dans la tourmente... et elle a hérité des vertus civiques de son mari.

Cris au dehors et dans la salle principale : Vive le général Jour dan /... Vive le général Bernadotte !... Vive l'armée!. . Entrent Jourdan et Bernadotte.

Jourdan, entrant. — Bonjour, Le Planté!... Bonjour Leblanc !...

Les quatre citoyens échangent des poignées de main... Jourdan et Bernadotte s'installent à la table de quatre couverts. Boislaurier est entré, suivi de son garçon, et les a aidés à se débarrasser de leurs manteaux, de leurs cannes et de leurs chapeaux.

Jourdan. — Moulins n'est pas encore arrivé ?...

Boislaurier. — Nous n'avons pas encore vu le citoyen directeur... (Au garçon.) Allons... dépêchons... et que les citoyens soient satisfaits... On s'occupe de vous, citoyens.

Jourdan. — Et quoi de nouveau ce matin, mon brave Michel?...

Michel. — C'est à toi que je demanderai des nouvelles, citoyen général... Tu dois en savoir, puisque tu fréquentes le pouvoir... à ce que je viens d'entendre.

Jourdan. — Ne nous le reproche pas... J'ai voulu savoir ce qui se tramait au Directoire contre les patriotes... et c'est pourquoi j'ai prié Moulins à déjeu-

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lier... Il sera bien lin si je ne lui fais pas vider tout son sac...

Bernadotte. — Ce n'est pas la finesse qui rembarrasse.

Rires des quatre citoyens... Entre Hainguerlot en compagnie d'une daine très élégante, avec laquelle il s'installe à une table, après avoir salué familièrement les autres convives. Va-et-vienl de Boislaurier, du garçon et d'Arthémise.

Jourdan. — Et la Bourse, citoyen Hainguerlot?...

Hainguerlot. — Excellente, la Bourse !... Le tiers consolidé se tient ferme. Les bons de l'an VI sont à 77 fr. 88... C'est à ne plus rien comprendre...

La porte s'ouvre... On entend au même moment les cris de : A bas le Directoire! accompagnés de sifflets et de huées, comme venant d'une foule attroupée aux abords du café... Entre le Directeur Moulins.

Moulins, entrant. — Salut et fraternité, citoyens!... Je suis en retard.

Même jeu que précédemment... Moulins s'installe,

Jourdan. — Tu ne me semblés pas jouir d'une bien vive popularité dans ces parages...

Moulins, cVun ton de mauvaise humeur. — Un tas de braillards que Fouché devrait bien mettre à la raison.

Bernadotte. — Vox populi /...

La porte est demeurée ouverte... Les mêmes cris se font entendre... et les mêmes sifflets.

La voix de Boislaurier. — Voulez-vous bien

vous sauver, vilains drôles, et respecter le Gouvernement...

Voix, au dehors, entremêlées cV éclats de rires. — Ah! Ah!... Le Gouvernement!... Il n'est pas respectable.

On entend la porte d'entrée se refermer bruyamment sur les cris et les huées de la foule, que l'on ne perçoit plus que confusément... Entre Boislaurier.

Boislaurier, à Moulins. — Excusez-moi, citoyen Directeur... Si j'avais pu prévoir que j'aurais l'honneur...

Bernadotte. — C'est bien... c'est bien !... Trêve de flagorneries. Notre ami Moulins rapportera à ses collègues ce qu'il vient d'entendre. Ce sera pour eux peut-être un avertissement.

Entrent Lucien Bonaparte et Rœderer, qui, après un échange assez réservé de politesses avec les autres personnes présentes, s'installent à une table voisine.

Jourdan, à Lucien. — Avez-vous des nouvelles, citoyen ?

Lucien. — On commence à parler d'une victoire remportée par Masséna sur Souvarow.

Bernadotte, à Moulins. — Tu dois savoir cela, toi, citoyen Directeur ?

Rœderer, riant. — Est-ce qu'on sait quelque chose au Directoire ? Les ministres gardent pour eux les nouvelles, afin d'en trafiquer en Bourse.

Michel. — Le citoyen Hainguerlot le sait mieux que personne... lui... l'ami de Barras.

Hainguerlot. — En quoi vous vous trompez, citoyen. Tout le monde sail que je suis trop hou patriote pour spéculer aux dépens du Trésor public.

Cette réponse est accueillie par dos exclamations ironiques.

Moulins, embarrassé. — Ah ! çà !... pourquoi ne déjeunons-nous pas ?

Bernadotte. — Nous attendons Destrem... qui n'arrive pas. [Voyant entrer Destrem.) Ah! le voici.

Destrem. — ■ Salut et fraternité, citoyens.

Michel, sentencieusement. — Liberté ! Egalité î... ou la Mort.

1" change de poignées de main... A partir de ce moment les déjeuners suivent leur cours... Les conversations s'entrecroisent et les gens de service vont etviennent.

Hainguerlot. — Ce Beaujolais est délicieux... Boislaurier... Vous voudrez bien en faire envoyer cinquante bouteilles chez madame.

Boislaurier. — Il sera fait comme vous le désirez, citoyen Hainguerlot... Je le tiens en réserve pour vous. Il me vient des caves du ci-devant duc d'Orléans.

Leblanc. — Les petits bénéfices de l'agiotage !...

Hainguerlot. — Pas de mauvaises plaisanteries, citoyen.

Michel. — A propos, citoyen Destrem, que je te fasse compliment pour ta motion d'ordre... hier, aux Cinq-Cents... Ces billets imprimés par Baudouin sentent terriblement la conspiration des royalistes.

Destrem. — Oui... le coup est paré... mais ils ne se tiendront pas pour battus...

Michel. — Nous les faucherons...

Jourdan. — ■ On n'a pas voulu m'écouter... quand je proposais de déclarer la patrie en danger. C'était pourtant le seul remède.

Michel. — Certainement... il fallait jeter l'épouvante dans le parti des ci-devant.

Hainguerlot. — Il est évident que la Constitution est menacée. Que deviendrons-nous, si l'on porte atteinte à la Constitution?...

Bernadotte. — Tu nous laisses mourir de soif, citoyen Boislaurier.

Boislaurier. — Voilà... voilà... citoyen général, on vous sert.

Michel. — Le Directoire est d'accord avec les Anglais.

Moulins. — C'est absurde !... Tu ne sais ce que tu dis, Michel Le Planté.

Jourdan. — Pourquoi avez-vous ordonné la fermeture des clubs ?... Parce que vous redoutiez les vérités que l'on vous jetait chaque jour à la face.

Moulins. — Des assemblées de factieux qui prétendaient se substituer à l'État.

Michel. — L'Etat !... L'Etat, ce n'est pas toi, peut-être, ni tes acolytes de malheur.

Moulins. — Si vous renversez le Directoire, par quoi le remplacerez-vous ?

Jourdan. — Mettons-le parterre... Nous verrons après.

Moulins. — Tu oublies, citoyen général, qu'une récente résolution du Conseil des Cinq-Cents, dont tu es membre, a déclaré traître à la Patrie tout citoyen qui tenterait de modifier en tout ou en partie la Constitution.

Jourdan. — Renverser le Directoire, ce n'est pas attentera la Constitution... c'est nettoyer les écuries d'Augias.

Bernadotte. — Les vrais républicains sont proscrits, sous le nom de Terroristes et de Jacobins.

Moulins, à Jourdan. — Tu nous compares à des palefreniers, maintenant.

Michel, éclatant. — Vous conspirez tous, au Directoire.

Moulins. — On ne conspire pas... on gouverne...

Bernadotte. — Barras est en correspondance continuelle avec le prétendant... C'est clair comme le jour... Il entretient la révolte des Chouans... On connaît ses rapports avec M. de Frotté...

Moulins, faiblement. — Je vous abandonne Barras.

Rœderer. — Et Sieyès, qui voulait rétablir la monarchie avec un prince prussien.

Moulins, balbutiant de plus en plus. — Passe pour Sieyès...

Jourdan. — Alors... que reste-t-il ?... Tu ne comptes pas Roger-Ducos, je suppose... le clair de

lune de Sieyès?... Toi et Gohier... ce n'est pas assez pour sauver la République.

Moulins. — Nous avons le peuple avec nous.

Jourdan. — Tu Tas entendu, le peuple, tout à l'heure.

Des cris et des chants se font entendre au dehors... Tous prêtent l'oreille.

Boislaurier, accourant tout essoufflé. — Citoyens... le jardin est plein de monde... Il paraît que nous avons remporté une grande victoire... Masséna a battu Souvarow.

Les bruits se rapprochent... On entend distinctement la Marseillaise, chantée par une foule en délire et poussant des cris de joie. Tout le inonde s'est levé... La scène s'est transportée dans la grande salle du café, dont tous les clients se pressent aux portes... Dans le jardin, on aperçoit des citoyens et des citoyennes en toilette de décadi, des militaires de toutes armes, des officiers... L'enthousiasme déborde... Les cris de victoire retentissent dans l'air... On se presse, on se bouscule joyeusement... Un jeune citoyen reconnaît les généraux sur le seuil du café... Leurs noms circulent de bouche en bouche... Un immense attroupement s'est formé devant l'établissement... Les drapeaux, les étendards... flottent au-dessus des têtes de la foule... Les conversations sont agitées.

Un jeune homme. — Je vous dis que ce sont les citoyens généraux ! Je les connais bien peut-être !...

Gris dans la foule. — Vive le général Jourdan !... Vive le général Bernadotte !... Vive l'armée!

Une voix. — Vive le roi !... à bas le Directoire.

Des cris de menace se l'uni entendre... Le citoyen <|ni a poussé le cri de : • Vive lé roi ! •• esl entouré, poursuivi... chassé... |iuis le calme se rétablit.

Jourdan, se tourna/ai vers Moulins. — Attrape ça, Moulins !... Tu as été reconnu. [Moulins hdiUSSe les (''punies.

Gris dans la poule. — Vivent les Jacobins!...

Jourdan, se dégagea/nt du groupe et s avançant vers In foule. — Non, mes enfants, crions tous : Vive la France, vive la République !...

Ces cris sonl accueillis el répétés avec enthousiasme par l a l'on le.

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