‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 1 sur 36 · BRUNE · texte numérisé non relu

BRUNE

MANUELA d'aVILEZ

Tener su promessa, y morir.

Dar su vida por su palabra.

La palabra de l'EspanoI es ud acto sagrado.

Voyager avec fruit n'est pas chose aussi facile qu'on le croit généralement. Bien des gens s'imaginent qu'il suffit pour cela d'un peu d'or et de loisir : ceux-là n'ont pas été apparemment plus loin que l'auteur du Voyage autour de ma chambre, ou

bien ils réduisent le talent et la mission du cosmopolite au récit tel quel de ses impressions et de ses aventures. Pour arriver véritablement à beaucoup voir et à retenir beaucoup, pour connaître et faire connaître complètement les contrées que l'on a entrepris de parcourir, il faut une somme de facultés et de connaissances diverses, effrayantes à énumérer. Que de choses, en effet, à découvrir ou à deviner, à discuter ou à juger, à comprendre ou à sentir sur la moindre portion du globe! Le sol et ses productions , le pays et ses habitants, le gouvernement et ses institutions, la religion et ses formes, l'histoire et ses souvenirs, l'art et ses monuments, le caractère national et ses variétés, la société et ses mœurs, ses usages, ses

lois ; le sang et les races, et leurs nuances infinies, le costume et ses modifications innombrables, etc. ; l'homme qui voyage, non-seulement pour son instruction et son plaisir, mais encore pour l'instruction et le plaisir des autres, ne doit-il pas étudier, apprendre, expliquer toutes ces choses? Et pour arriver à les expliquer avec une compétence réelle, ne fautil pas une présence d'esprit et une perspicacité auxquelles rien n'échappe, une patience à toute épreuve, et une érudition en quelque sorte universelle?

A des conditions si difficiles, nous dirat-on, il n'existerait pas de véritables voyageurs.

Nous répondrons par renonciation d'une qualité de plus, faite pour suppléer, chez le

voyageur," à ce qui lui manquerait de celles que nous exigeons de lui. Nous voulons parler de cette qualité indéfinissable qui s'appelle le sentiment chez l'artiste, le goût chez l'homme du monde, la coquetterie chez la femme, le flair chez le chasseur, et qui constitue essentiellement le connaisseur, en toute chose. Cette qualité peut-être ne tient pas moins aux sens qu'à l'esprit, car elle se compose de perception autant que d'intelligence ; et voilà pourquoi elle peut se comparer, entre autres analogies, au flair spécial du chasseur. Un voyage, en effet, ressemble un peu à une chasse. On y suit, dans les choses et les faits, la piste du vrai et du nouveau, comme on suivrait celle du gibier dans la plaine ; et de même qu'un bon chasseur ne bat point

un champ sans y faire lever tout ce que son arme peut atteindre, de même un voyageur habile ne parcourt point un pays sans fixer d'abord ses yeux et son attention sur tout ce qui mérite d'être vu. Cet heureux instinct s'applique aux grandes choses comme aux petites , et c'est ainsi qu'il remplace, dans l'occasion, les connaissances et les facultés les plus importantes. 11 est, du reste, évidemment fort rare; aussi ne doutons-nous point que les véritables voyageurs n'aient une vocation comme les poètes et les prêtres. Ceux qui ne ressentent pas cette influence secrète parcourraient le monde entier sans en rapporter rien; pareils à ces idoles dont parle le psaume, qui ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne

point entendre, un nez pour ne point sentir.

Une condition dernière, qu'il n'est pas permis d'omettre dans la physiologie du voyageur, c'est celle de la richesse. Voyager n'étant pas autre chose qu'observer, plus on observe de haut, mieux on voit : voilà qui est clair comme le jour.

Or, nous ne vous avons dit tout cela que pour arriver à dire ceci encore : c'est que nous avons l'avantage de posséder un ami qui réunit toutes les conditions d'un parfait voyageur. Notre ami, Z***, que sa modestie ne nous permet pas de désigner autrement, est un touriste d'autant plus remarquable qu'il ne publie ni ses Mémoires, ni ses Impressions, ni ses Aventures; il se contente de les raconter à ses intimes, parmi lesquels nous avons le

bonheur d'occuper un rang précieux ; et, comme il aime autant à conter que nous aimons à l'entendre, comme, au reste, il a parcouru trois fois les deux hémisphères, nous ne connaissons pas de relations imprimées qui vaillent ses simples récits, \\ et nous trouvons, littéralement, qu'il parle cl mieux que les livres.

êl Le dernier pays visité par notre ami Z*** est l'Espagne, où il a passé dix années entières, de ^850à >I840. De>l850 à^840!

c'est-à-dire la transition de la vieille Espagne à la nouvelle! Quel admirable sujet d'études et d'observations ! Quelle heureuse combinaison de contrastes sans exemple ! Voyez un peu : parti des Pyrénées au commencement de 4850, notre voyageur parcourtrEspagnedeFerdinandVlIdans toutes

les directions. Il la traverse depuis Bayonne jusqu'à Grenade^ en passant par Madrid, Cordoue, Soville, Cadix, et en revenant par Gibraltar, la Barbarie, Tanger, pour rentrer aussitôt par Cadix. Il voit l'Andalousie, cette merveille qu'on ne verra plus. Il admire ce peuple de Séville, plus élégant qu'aucune cour d'Europe. Il rêve devant l'Escurial, l' Allhambra et le Généraliff. Il contemple ces paysages de Grenade, que tous les Maures de la Barbarie pleurent encore, en demandant chaque soir au ciel une seule grâce : celle de les revoir avant de mourir ! Il visite non-seulement les villes, mais les campagnes ; non-seulement les rues, mais les maisons; non-seulement les hôtelleries, mais les familles; et au milieu de cette nation si

souvent transformée et toujours si incomparable, il retrouve et reconnaît tour à tour l'Espagne du Cid et celle de Cerventer, celle de Lesage et celle de Beaumarchais, celle de Philippe II et celle de Murillo, la vieille Espagne, enfin, plus chevaleresque, plus noble, plus catholique, plus fière et plus belle que nous ne la faisons dans nos rêves, après avoir lu Caldéron et les Romanceros ! Et quand il Ta ainsi surprise et saisie sous toutes ses faces et dans tous ses détails, voilà qu'au moment où il détourne la tête, la révolution et la guerre civile se précipitent sur elle et viennent la renverser à Jamais ! De sorte que personne ne pourra plus voir le théâtre magique dont la toile s'est irrévocablement abaissée derrière notre touriste.

a INTRODUCTION.

comme si la dernière représentation de la vieille Espagne eût été donnée expressément pour lui seul ! De sorte, enfin, qu'il n'existera plus rien de cette Espagne du Cid, aux yeux du monde actuel et à venir, si ce n'est le portrait que le voyageur ou ses compagnons en rapporteront à leur retour ; — portrait fatal et précieux, pris au lit de mort du modèle, comme les images de ces femmes divines d'autrefois, qui se faisaient peindre en madones par les maîtres, avant de quitter la terre pour retourner au ciel... Mon Dieul oui, pour nous, poètes et romanciers, comme pour tant d'autres, l'Espagne du Cid est remontée au ciel, ainsi que la Fornarine, ainsi que la Ferronière, ainsi que la Joconde, ainsi que toutes les grandes choses qui ont fait

INTRODUCTION. i5

en leur temps Fadmiration des hommes !

Mais il nous reste les toiles de Raphaël, de Léonard de Vinci... et les récits de notre ami Z***.

Jamais, nous le demandons^ voyageur futil plus curieux à entendre? jamais conteur fut-il dans une position plus avantageuse? Dans tout ce qu'il peut dire de cette vieille Espagne tombée devant lui, notre ami n'a pas même un démenti à craindre, une comparaison à redouter. Le moyen de vérifier la ressemblance d'un portrait sur un original qui n'a plus de vie !

Qu'est-ce donc, lorsque le voyageur, à côté de cette vieille Espagne abattue, montre cette nouvelle Espagne qu'il a vue surgir? lorsqu'il met cette grande ombre et ce corps naissant en conflit,

sur le forum révolutionnaire ou dans le champ clos de la guerre civile? Pendant neuf ans, notre ami Z"^*^ a suivi d'un œil attentif cette lutte fantastique des deux Espagnes, semblable au combat de Jacob avec l'esprit nocturne. Entre les mille histoires qu'il nous a racontées à ce sujet, et que son obligeante modestie nous permet de publier, celle qui suit nous a paru la plus intéressante par l'énergique simplicité de ses détails, et par une heureuse opposition du caractère espagnol et du caractère français. Puissions-nous reproduire le récit de l'éloquent touriste assez fidèlement pour ne pas démentir les éloges que nous avons donnés à son talent de narrateur !

MANDELA DAVILEZ.

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