‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 2 sur 36 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

€a Sht îï^ô (2pi6»

Panola est un petit village de la Vieille- Castille, situé dans l'étroite partie de celte province, dont la fertilité contraste avec la sécheresse du reste. Véritable oasis dans un désert aride, paysage de l'Andalousie caché dans les steppes de la Sierra, Panola est un

20 MANDELA D'AVILEZ.

jardin délicieux, et peut-être unique au monde, où la nature semble avoir travaillé, sous l'inspiration d'un grand botaniste et d'un grand peintre, pour réunir sur le même point du globe toutes les richesses et toutes les beautés de la création. Vous venez de traverser cinquante lieues sans rencontrer un arbre , sans apercevoir le moindre filet d'eau roulant sur des cailloux ; tout à coup vous arrivez au milieu de bois, de moissons et de fleurs de toute espèce, rangés sur des gradins de rochers mousseux, comme dans une serre pittoresque et colossale. Ici les lièges aux formes variées, aux branches pendantes, se mêlent à l'éclatante verdure des caroubiers, aux pâles oliviers croissant par groupes, aux longues allées d'aloès blanchâtres; là, chaque massif d'arbustes est entouré de touffes de cystes blancs à larges fleurs , semblables aux plus éblouissants

magnolias du Nouveau-Monde. Des collines entières sont couvertes d'une plante fleurissant couleur de lilas, et jetant une gomme aromatique qui embaume l'air d'un parfum tout méridional. Les routes qui aboutissent à Pafiola traversent des champs de lavande odorante et de fraisiers en arbres, environnés d'ormes et de charmes au feuillage bleuâtre, où s'entremêlent les branches bizarres du nopal, espèce de corail végétal fort commun en Castille. Dans toute cette végétation luxuriante, règne une fraîcheur qui rappelle les vallons de la Normandie. Des cascades perpétuelles arrosent de petits bois de frênes et d'ormeaux ; le pampre jette ses bras luisants du sommet des grands arbres , ou pend en guirlandes festonnées au flanc des roches et des ravins ; enfin l'atmosphère est remplie de cette poussière violette et parfumée, qui a fait dire si juste-

22 MANUELA D'AVILEZ.

ment de l'air du Midi : qu'il se voit et se sent tout ensemble

Dans la maison la mieux située au centre de ce charmant paysage, à l'extrémité sudouest du village de Paiiola, c'était fête, le 25 août 1838, et la joie s'y manifestait avec une véhémence tout espagnole. On achevait, par un temps superbe, la moisson des blés, qu'on venait de recueillir et de porter en gmnge, au bruit de mille acclamations.

Tous les habitants du village avaient pris part à ce joyeux travail ; et, la journée finie, on avait élevé dans l'aire un trophée des dernières gerbes, autour desquelles, suivant un usage immémorial, les garçons et les filles en grande tenue dansaient au son des guitares et des castagnettes. Cela s'appelait la Fête des Épis : La Fiesta de las Espigas.

Tout le monde ne se réjouissait pas, cependant, dans la petite maison de Panola, et

LA FÊTE DES ÉPIS. %i

il eût suffi, pour y trouver le chagrin à côté de l'allégresse, de passer de l'aire où éclatait le bruit, à une salle basse où régnait le silence.

Dans cette salle, ouverte sur le théâtre des danses et regardant plus loin toute la campagne, deux hommes silencieux se trouvaient réunis, par des motifs aussi différents que l'étaient leurs âges.

Le premier, assis près de la petite table d'un buffet gothi(jue , était un vieillard qui avait passé la soixantaine, mais qui était cassé par les fatigues plutôt que par les années. Sa tête vénérable, couronnée de cheveux blancs, s'inclinait sur sa poitrine avec une majesté patriarcale. Sur son front ridé, mais serein, dans ses traits contractés, mais dignes, dans le regard toujours vif de ses yeux à peine affaiblis, on devinait une de ces puissantes et belles natures méridionales ,

24 MANDELA D'AVILEZ.

dont l'âme ne vieillit point en même temps que le corps, et chez qui la verdeur énergique de la jeunesse se concilie encore avec la bonhomie des derniers ans. La seule faiblesse de ce patriarche devait résider dans ses jambes, dont l'une s'étendait devant lui d'un air assez invalide; et le digne homme avait sans doute besoin du secours du bâton recourbé, qui se trouvait placé à sa gauche comme un meuble indispensable. Le costume du vieillard était moitié campagnard et moitié militaire. Il se composait d'un justaucorps à basques, couleur de tabac d'Espagne , d'un petit manteau de la même nuance, vêtement essentiel de tout Castillan, d'une ceinture de laine rouge, faisant deux ou trois fois le tour du corps, et d'un hautde-chausse qui avait, à coup sûr, vêtu un guerrier avant de couvrir un hobereau, à en croirela coupe mesquine du drap et la bande

écarlate qui était censée le décorer. Le chapeau, suspendu près du personnage, était d'une petite forme ronde, finissant en pain de sucre, avec un bord étroit relevé tout autour et entouré de ganses et de rubans flétris. Ce vieillard, qui avait servi dans les armées royales, était le senor don Pedro Riaz de la Sarga, pauvre et noble comme tous les Castillans, à cette différence près que sa noblesse était aussi réelle que sa pauvreté. Descendant d'une famille déchue depuis des siècles, le petit manoir de Pafiola était son dernier château, et les champs qui l'entouraient son dernier domaine. Mais on sait qu'en Espagne pauvre n'est point synonyme d'indigent, pas plus que cultivateur ne veut dire homme du peuple, et le senor Pedro était plus riche avec sa maisonnette et son petit enclos, que maints hobereaux de notre pays avec leurs terres et leur castel.

26 MANDELA D'AVILEZ.

Par une habitude de son ancienne vie, à laquelle les périls du temps l'avaient fait revenir, le vétéran royaliste était occupé à nettoyer un poignard et à charger des pistolets, qu'il maniait avec une certaine volupté guerrière, et avec une dextérité étonnante pour son âge.

Le jeune homme qui lui tenait compagnie, était son cinquième fils, don Stefano Riaz de la Sarga, formant toute sa famille pour le moment, tandis que les quatre autres étaient h l'armée de don Carlos. Stefano de la Sarga, superbe garçon de vingt ans, était l'hidalgo le plus accompli de Panola, de l'aveu de toutes les belles filles du pays. C'était le véritable type espagnol dans toute sa grâce et toute sa fierté : un teint basané ou plutôt doré par le soleil; de grands yeux noirs fendus en amandes, et jetant un regard calme et brûlant; des traits réguliers, encadrés dans un

ovale parfait; des cheveux noirs comme l'aile du corbeau, frisant légèrement autour du col; et une figure armée de cette expression d'orgueil national qui fait reconnaître un Castillan parmi tous les peuples du monde ! Ce dernier trait de la physionomie de Stefano avait même quelque chose de farouche, assez désagréable à voir; et quiconque l'eût aperçu pour la première fois eût pu le croire vindicatif ou dissimulé...

Le costume du jeune homme était ce célèbre habit de fête de tous les Espagnols, connu sous le nom d'habit de majo, et dont la richesse proverbiale a fait dire à plus d'un voyageur qu'il n'y a pas de prince en Europe vêtu comme un simple paysan de laCastille. De tous les hommes civilisés, en effet, le majo andalou ou castillan est celui dont le vêtement coûte relativement le plus cher. Stefano Riaz portait une veste de drap noir, très-

28 MANDELA D'AVILEZ.

courte, ornée de ganses et de nœuds de rubans de soie de même couleur, et garnie d'une broderie en frange de soie, noire aussi, du plus joli effet et du meilleur goût. Entre les deux revers de celte veste, doublée d'une étoffe de soie jaune, une chemise brodée, à col rabattu, se voyait à travers l'ouverture d'un petit gilet à boutons dorés; une cravate en sautoir, agrafée dans un anneau d'or, pendait sur la poitrine. La culotte courte, en tricot de soie noire, était attachée à la jairelière par une ganse terminée en gland. Une peau jaune, très-hne, composait les souliers, recouverts à demi d'une guêtre de cuir également jaune, s'écartant à la moitié du jarret pour laisser voir des bas de soie blancs, \joutez à cela l'ancien filet espagnol, qui n'est plus porté que dans les cérémonies; complétez la coiffure par un feutre noir, à petit bord relevé sous une longue plume, et

VOUS aurez une idée exacte du costume de fête ou plutôt de la parure du majo de Pafiola.

En endossant un tel habit, véritable livrée du plaisir, les habitants de la Castille déposent habituellement leur gravité pour s'abandonner à toute l'ivresse de la joie. Tel n'était point le privilège de Stefano Riaz, dont la sombre tristesse contrastait avec l'éclat de ses vêtements.

Debout, près d'une fenêtre ouverte sur l'aire, à quelque distance du vieux Pedro, tenant négligemment de la main gauche un bouquet de jasmin à moitié flétri, et s'appuyant de la main droite à l'embrasure de la croisée, il regardait d'un œil mélancolique les moissonneurs danser avecles jeunes fdles, et ne répondait aux provocations qu'on lui adressait en passant, que par de tristes ho-

30 MANUELA D'AVILEZ.

chements de tête ou des sourires plus tristes encore.

' De cinq minutes en cinq minutes seulement, ses yeux jetaient un éclair, et sa bouche un soupir. C'était lorsqu'une certaine danseuse, plus jolie que les autres, s'approchait de la fenêtre, et qu'il croyait sentir le vent rapide de sa mantille ou le doux parfum de son bouquet effeuillé.

— Qu'elle est jolie! se disait-il alors en la suivant du regard.

Et afm de la voir plus longtemps, il s'accoudait languissamment à la croisée.

— Don Stefano! dit tout à coup le vieillard, qui remarquait depuis quelques instants la préoccupation de son fils.

~ Comme ils s'empressent tous autour d'elle! poursuivit le jeune homme, sans rien entendre.

— Don Stefano! reprit plus haut le senor don Riaz.

— C'est qu'elle danse avec tant de grâce ! ajouta le beau rêveur, plus sourd que jamais.

— Don Stefano! cria le vieux Castillan de sa plus forte voix.

Et, arraché enfin à sa contemplation, le 7»a/o dit indifféremment, en retournant la tète :

— Ne m'avez-vous pas appelé, mon père?

— Mais... oui, repartit Pedro en sou* riant; et tu t'en aperçois un peu tard! A quoi songes-tu donc si profondément, mon fils ?

— A quoi je songe? A rien; je regardais nos moissonneurs danser autour des gerbes.

— Si tu ne songeais à rien, mon ami, tu imiterais les moissonneurs, au lieu de les regarder.

— Je n'ai pas le cœur à la danse ! soupira

32 MANDELA D'AVILEZ.

le jeune homme, en s'éloignant de la fenêtre.

— Et pourquoi cela ?

— Je ne sais.

— Alors, dit le vieillard en lui-même, je commence à savoir, moi ! Tiens, mon ami, reprit-il tranquillement, remets à leur place ce poignard et ces pistolets.

Don Stefano prit les armes et les considéra pour se donner une contenance. Puis, saisissant cette occasion de changer l'entretien :

— Vous pouvez vous vanter, mon père, dit-il avec un sourire affecté, qu'il n'y a pas de grenadier dans l'armée royale qui soigne ses armes comme vous soignez les vôtres.... Les eaux du Tage , au soleil de midi, n'ont pas un éclat plus pur et plus vif!

— Les armes d'un vieux soldat sont ses bijoux, mon fils! répondit don Riaz avec

une exaltation militaire; celles-ci reluisaient moins qu'aujourd'hui quand je les portais, sous les ordres de Ferdinand, contre les ennemis de la monarchie espagnole. Je n'avais pas le loisir de les nettoyer, alors, entre les batailles du jour et les marches de la nuit î Maintenant que cet instrument d'invalide les a remplacées dans ma main tremblante, continua-t-il en prenant son bâton, il faut bien que je me console de ne plus pouvoir les employer moi-même, en les tenant du moins en état d'être employées par un autre. Car, en ces mauvais temps de guerre civile et de querelles de partisans, tout Castillan qui ne peut pas se battre pour son roi et son pays doit avoir sous la main de quoi défendre sa famille et son foyer.

Mais , reprit-il , s'apercevant de sa digression, tu m'as entraîné bien loin de ce que je voulais te dire. Suspends ces armes à la

34 MANUELA D'AVILEZ,

muraille, regarde-moi... là... et écoute-moi bien !

Stefano obéit le plus lentement possible, et s'approcha du vieillard avec embarras.

— Que voulez-vous me dire, enfin, mon père ? demanda-t-il en maniant les ganses de sa veste.

— Je veux te dire, répliqua Pedro, qui le toisa en souriant de la tête aux pieds, je veux te dire à qui tu ressembles depuis quelques jours, avec tes airs mystérieux et farouches, tes rêveries taciturnes et tes soupirs sans fin...

— Je ne vous comprends pas...

— Si fait!

— Je ne vois pas cependant que je sois plus rêveur et plus silencieux qu'un autre; j'ai fait la moisson gaiement, tout le jour; j'ai dansé longtemps avec les moissonneurs et

les filles de Pailola... Je me réjouis depuis ce matin comme tout le monde... Voici mon bouquet de fête, qui ne m'a pas quitté de la journée.

— C'est vrai, dit ironiquement don Riaz; mais regarde un peu dans le miroir le sourire que tu fais en disant cela ?

— Je vous assure...

— Je l'assure, moi, que tu ressembles, à s'y méprendre, à ton digne père,..

— A vous!...

— Non pas à moi, tel que me voici, avec ma couronne de cheveux blancs et ma jambe à la réforme; mais à moi, tel que je me suis vu, il y a quelque quarante ans, lorsque j'étais amoureux de la charmante dona Paquita de Hombrez, avant qu'elle fût devenue ma femme.

— Amoureux! balbutia Slefano, vous pensez que je suis amoureux?

36 MANDELA D'AVILEZ.

— Je ne le pense pas, mon fils, je le vois, je le sais, j'en suis sûr; et je n'ai à ce sujet qu'un reproche à te faire : c'est de n'avoir pas commencé par me le dire.

Don Pedro s'approcha du jeune iiomme, les deux mains tendues avec bonté, et don Stefano se laissa tomber dans ses bras, en disant :

— Mon père, vous allez tout savoir !

Tous deux s'assirent alors près de la petite table, en rapprochant leurs chaises autant que possible; et tandis que les danses des moissonneurs se ralentissaient dans l'aire, au moment où le soleil s'abaissait tout en feu derrière le village, le majo épancha dans le sein du vieillard le n tïf et tendre secret qui pesait à soi? âme.

€c ôfcrn î)tt inajo.

— H est vrai, mon père, dit Stefano, j'ai depuis un mois dans le cœur un amour incurable. Il y a ici une jeune fille dont la pensée me distrait de toute autre pensée, dont l'image efface jusqu'au souvenir de ma mère, dont la vue me fait oublier le

58 MANDELA D'AVILEZ.

monde entier, vous-même quelquefois, mon père, et j'en demande pardon à Dieu ! Si je n'adresse plus la parole à personne, c'est que le nom de cette jeune fdle me vient seul sur les lèvres, et que je n'ose le prononcer; si je ne me sens plus de courage à rien, c'est que je ne connais rien qui vaille un regard de ses yeux, ou un mot de sa bouche; c'est que je donnerais ma vie pour ce mot ou ce regard, s'ils pouvaient m'annoncer qu'elle m'aime!

— A merveille! mon fds; à merveille! interrompit don Pedro, souriant dans son attendrissement; voilà, par Notre-Dame! comme j'étais à ton âge; et voilà comme doit être tout Espagnol qui a du cœur! J'ai toujours vu que ceux qui sont les plus amoureux sont aussi les plus braves, pourvu que le motif de l'amour soit légitime.

— Qh ! mon père, quant à cela...

^— Je m'en rapporte à toi, mon ami, je m'en rapporte à toi! Aussi, avant de te demander qui tu aimes, je te promets de ne mettre à ton mariage que trois conditions.

— Lesquelles? dit vivement Stefano, comme si les paroles qu'il venait d'entendre devaient calmer toutes ses inquiétudes.

— D'abord, reprit l'hidalgo villageois, sur le ton d'un grand d'Espagne parlant à son fils aîné, la femme qui recevra ton nom t'en apportera un aussi noble et aussi pur que celui des Riaz de la Sarga ; noblesse et honneur valent mieux que richesse, mon fds, et, tout ruiné que je suis, je n'exige pas d'autre dot.

— Ensuite?

— Ensuite elle sera la digne fille d'un sujet dévoué de notre roi Charles V, et

40 MANUELA D'AVILEZ.

d'un fidèle défenseur de la monarchie des Espagnes.

En prononçant ces mots sacrés, le vieillard s'inclina respectueusement, non sans être imité par le jeune majo, qui souleva légèrement son chapeau sur sa tête.

— Enfin? demanda l'amoureux, impatient d'entendre le dernier mot.

— Enfin, acheva don Riaz avec solennité, vous jurerez tous les deux ensemble, le jour de vos fiançailles, que si la mort (cela peut arriver tous les jours) enlevait un des quatre fils que j'ai à l'armée royale, tu prendrais à l'instant ces armes (il montra le poignard et les pistolets suspendus près d'un énorme fusil), et quitterais sans balancer Pailola, {)our aller remplacer ton frère...

— Les deux premières conditions sont toutes remplies, dit Stefano, et je me chargerais dans l'occasion de satisfaire à la troi-

sièine. 3Iais, malheureusement, il en est une dont vous oubliez de parler, et qui ne dépend, en effet, ni de vous ni de moi. Il faut que je sois aimé pour être heureux, et je ne crois pas que je sois aimé, mon père!

— Tu ne crois pas? s'écria fièrement don Pedro; je voudrais bien voir, par exemple, qu'une fille de ce village s'avisât de dédaigner la main de Stefano Riaz de la Sarga !

— Je ne sais si elle dédaignerait ma main, mais je sais qu'elle semble redouter mon amour,- car elle évite avec soin mes regards et jusqu'à mon attention; elle ne me permet pas de lui adresser la parole, de peur que mon aveu ne passe de mes yeux à mes lèvres.

— Baste! dit le vieux Castillan d'un ton gaillard, c'est sans doute que tu n'oses pas toi-même ouvrir la bouche; c'est que tu

-52 MANLELA D'AVILEZ.

effrayes la belle avec les airs de bandit qui médite un mauvais coup. Les jeunes filles, vois-tu, mon ami, ne haïssent point les amoureux qui soupirent; mais elles aiment aussi les amoureux qui parlent, et ce n'est que pour les mieux écouter qu'elles font d'abord la sourde oreille.

— Oh! s'écria le jeune homme en joignant les mains, si je pouvais seulement penser qu'elle m'entendrait sans colère...

— De la colère! allons donc, enfant! estce que l'amour offensa jamais une jolie fille. Voyons, mon jeune hidalgo, continua le vieillard en regardant son fils avec orgueil, commençons dès aujourd'hui notre cour à cette sévère maja, et d'abord changeons, s'il vous plaît, d'allure et de physionomie; relevons hardiment cette belle télé et ces grands yeux noirs; posons une main sur cette hanche dégagée, et balançons, de Tau-

lie, ce chapeau à plume élégante; puis parlons d'amour noblement et à haute voix, comme nous savons si bien parler de guerre et de courses de taureaux, et nous verrons alors si la senora la plus difficile et la plus dédaigneuse ne sera pas bientôt trop contente de cesser de Fétre avec notre seigneurie. Le reste me regarde, mon fils, et tu peux compter, nos conditions remplies, que la noce ne se fera pas attendre... Eh bien! vive Dieu! qu'en dis-tu? cela ne vous déride pas un peu, my seiior dolorido ?

— Si, mon père, dit Stefano en souriant avec mélancolie. Puisse le ciel vous inspirer et permettre que vous ne vous trompiez pas!

— \h çà! reprit le vieillard avec vivacité, il ne me reste plus maintenant qu'à savoir le nom de ma future belle-fiUe...

Ai MANUELA D'AVILEZ.

Le jeune homme allait prononcer ce nom qui faisait déjà trembler ses lèvres émues, lorsqu'un grand bruit, élevé tout à coup dans l'aire, vint interrompre l'entretien au point le plus intéressant.

C'mcutf DiUaigeotâf.

Tous les moissonneurs, suivis de leurs danseuses , se précipitaient péle-méle vers la maison.

— La maja! la maja! criaient-ils tous ensemble , il nous faut la maja l

En un clin d'œil, la salle basse fut remplie par ce concours bruyant et animé.

U MANUEL A D'AVILEZ.

Tous les nouveaux venus portaient des costumes plus ou moins richement calqués sur celui de Stefano; les uns avaient à la main des guitares, les autres des castagnettes ; la plupart s'appuyaient sur de longs bâtons sans ëcorce, terminés en fourches et ornés de rubans de toutes couleurs.

Chacun portait au côté gauche de sa veste un bouquet de jasmin pareil à celui du majo.

Les jeunes filles, en corsages de soie noire, en basquines courtes, en bas rouges et en mantilles, agitaient toutes des castagnettes, et entraient dans la maison en valsant avec leurs danseurs...

Quand cette joyeuse foule eut entouré don Pedro Riaz, les cris : La maja! la maja 1 retentirent de plus belle, et la voix paisible du vieillard ne couvrit pas sans peine toutes ces voix réunies ;

L'ËMELTE VILLAGEOISE. 47

— Elî bien! eli bien! mes enfants, qu'y a-t-il? demanda le îNestor villageois à son tumultueux, auditoire.

— La maja! continuèrent à crier les plus turbulents.

— La maja... ou la mort! ajouta un plaisant, tant soit peu aviné.

— Voyons, reprit don Riaz, expliquezvous; voulez-vous parler de ma nièce Manu ela?

— Oui! oui! répétèrent toutes les voix.

— Eh bien ! est-ce qu'elle n'est pas avec vous, mes amis? Je croyais que c'était elle que vous fêtiez tout à l'heure.

— Certainement, répondit un des chels de rémeute, nous la promenions en chantant sur la dernière gerbe.

— Elle s'est même laissée faire très-volontiers, ajouta un jeune hidalgo.

48 MANUELA D'AVILEZ.

— Et jusque-là, ça marchait parfaitement, dit un autre,

— Mais, continua un troisième, c'est au plus beau moment que tout s'est gâté , quand nous avons voulu procéder à Ja cérémonie du Choix de la Maja.

— Ah ! ah ! dit Pedro en souriant, la petite Navarraise a fait la scrupuleuse ?

— Elle s'est révoltée comme un démon, et a déclaré que cette cérémonie ne la regardait point.

— Je la reconnais là! observa le vieillard. Mais lui avez-vous bien expliqué ce que c'est que le Choix de la Maja ?

— Nous lui avons dit tout ce qu'il était possible de dire : que c'est un usage consacré à Paiiola, le jour de la Fête des Épis, qu'après avoir promené la fille de la maison sur

Page 1