CONCLUSION. SI
— Voilà donc comment se font aujourd'hui les révolutions!... Un homme qui passe d'une frontière à l'autre... Un roulement de tambour... et tout est fini !...
Quelques semaines après, on célébrait un mariage dans une jolie maison du village d'O***, situé à une lieue et demie de Bayonne.
Cette maison était le modeste patrimoine laissé à d'Hervilliers par sa famille, et ce mariage était celui de don Stefano Riaz et de dofia Manuela d'Avilez.
L'homme qui conduisit la fiancée, ou plutôt qui fut conduit par elle à l'église, était un vieillard aveugle et infirme, qui semblait faire ses derniers pas vers la tombe.
Quand les jeunes époux eurent échangé
346 MANUELA D'AVILEZ.
leurs anneaux sous les bénédictions du prêtre, ce vieillard dit en élevant ses yeux où deux larmes brillaient à la place du regard : — Vous m'avez ôté quatre fils, 6 mon Dieu ! et mon roi mourra comme moi sur la terre étrangère!... Mais puisque ces deux enfants sont heureux, je vous remercierai encore à mon dernier soupir!...
L'année suivante, de nouveaux fugitifs arrivaient d'Espagne en France par la frontière opposée.
Un de ces fugitifs était un homme de trente-cinq à trente-six ans, dont la figure et les habits fixaient particulièrement l'attention.
Il portait un uniforme d'officier christino, et il avait sous le bras un paquet contenant un uniforme d'officier carliste.
CONCLUSION. 5n
Gardant le premier ou prenant le second, suivant les dispositions du pays qu'il traversait, il imitait prudemment la chauve-souris du bon La Fontaine.
— Je suis christino, voyez mon habit bleu!
— Je suis carliste, voyez mon habit vert!
A la vérité notre homme se trompait quelquefois dans ses prévisions politiques, et, montrant l'habit vert aux christinos ou l'habit bleu aux carlistes, il manqua successivement d'être victime de ses deux opinions. Mais il se tira encore d'affaire, en donnant le costume qu'il portait pour un déguisement; et bref, d'encombre en encombre, il finit par arriver sain et sauf en France, où ses tribulations cessèrent en endossant un habit français.
Ce personnage était notre ancienne con-
318 MANUEL A D'AVILEZ.
naissance, don Henrique Baldicas, descendant du Cid Campéador.
Après s'être déclaré ouvertement pour Christine, lorsqu'il avait cru la cause de la reine gagnée à jamais, il avait eu la douleur de se trouver compromis par cet acte de courage, et il ne faisait que précéder en France la régente elle-même, qui cédait à son tour la place au duc de la Victoire.
Quand don Henrique, arrivé à Bayonne, annonça cette nouvelle à ses amis de Panola, d'Hervilliers leur conta la fable de l'Huître et les Plaideurs et celle de Maître Aliboron.
Chacun convint qu'Espartero était le troisième larron, et don Henrique s'écria :
— Vive le duc de la Victoire !