‹ Brune et Blonde (volume 2)Chapitre 35 sur 36 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

(ïll)emin fatôaïU.

Pendant que nos personnages voguent sans accident, il est temps de faire reconnaître l'étranger, dont on a soupçonné peutêtre le nom.

Cet étranger n'est autre que notre ami, le lieutenant d'Hervilliers.

300 MANDELA D'AVILEZ.

Après avoir couru l'Espagne depuis 1838, et avoir fortement contribué, pour sa part, à la déconfiture du Prétendant, d'Hervilliers était arrivé jusqu'à I..., où son réginnent était chargé de rejeter hors d'Espagne ou d'arrêter les derniers défenseurs de Charles V.

Or, parmi les prisonniers qui avaient été placés sous sa garde, il s'en était trouvé deux qu'il n'avait pu abandonner aux fusils christinos.

On nommera ces prisonniers quand le temps en sera venu, et ce moment ne se fera pas longtemps attendre.

Violant, comme il avait dit, sa consigne pour les arracher à la mort, d'Hervilliers les avait fait évader de prison, leur avait donné le moyen de s'embarquer pour la France, et avait été saisi par ses camarades, lorsqu'il

se disposait à s'embarquer à son tour.

Un tel crime, assurément, ne méritait pas moins que la mort ; et le Français allait savoir ce que pèsent une douzaine de balles espagnoles, lorsque, employant à son propre profit la dextérité qu'il avait mise au service des autres, il s'était échappé des mains des christinos, dans le simple appareil... d'un condamné qui évite la fusillade.

On sait le reste, et on peut retourner sur Ja chaloupe.

Pendant une demi-heure, la navigation fut heureuse, quoique difficile.

Mais à peine le soleil fut-il disparu, que le vent s'éleva avec force, et que, le tonnerre se joignant à l'ouragan, une véritable tempête éclata sur le golfe.

Le trouble et l'agitation des passagers furent bientôt, ainsi qu'il arrive toujours, en

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rapport parfait avec le désordre des éléments ; et, le péril devenant de minute en minute plus manifeste, l'effroi des voyageurs se compliqua insensiblement du désespoir de l'équipage.

Tout le monde était debout sur le pont, se regardant en silence, ou s'accrochant, avec des cris terribles, aux câbles et aux manœuvres.

Deux hommes .seuls conservaient leur sang-froid au milieu de la consternation générale.

C'étaient d'HervilUers et son sauveur inconnu.

L'un se tenait tranquillement assis sur le bastingage de l'arrière, et l'autre était en face, immobile, les bras croisés sur la poitrine.

Tous deux regardaient attentivement le limonier qui maniait la barre; mais le pre-

mier semblait surtout épier son courage, et le second son habileté.

Tout à coup, le marin, aveuglé par une vague affreuse, et presque renversé sur le tillac, perd en même temps, tout Espagnol qu'il soit, sa force de cœur et sa présence d'esprit.

Ne sachant plus où est sa barre, ignorant où il est lui-même, étourdi par les clameurs qui retentissent à ses oreilles :

— A Dieu va! nous sommes perdus, s'écrie-t-il, en tombant à deux genoux, et implorant tous les saints du paradis, comme la seule puissance capable d'arracher la chaloupe au naufrage.

A ce cri désespérant, pris pour un signal de mort, chacun répond par un sanglot d'agonie, et un désordre affreux règne dans l'embarcation en dérive.

80^ MANUELA D'AVILEZ.

Alors, d'Hervilliers seul domine ces cris et ces plaintes de sa voix tonnante; il s'avance d'un pas ferme vers le pilote, et il lui crie, en achevant de le renverser du pied sur le pont:

— Va dire ton rosaire, capucin ! et laissemoi gouverner ta barque !

Né, comme on l'a dit, aux environs de Bayonne, et élevé pour ainsi dire sur la mer, le lieutenant n'avait point oublié l'art de faire manœuvrer une embarcation.

Il prend donc la barre à deux mains, il commande une manœuvre décisive aux matelots raffermis par son exemple; il dirige la chaloupe, avec une précision merveilleuse, entre les montagnes d'eau qui la menacent et les rafales dont elle est assaillie ; il gagne ainsi une côte abritée du vent, où la navigation redevient facile; et, ren-

dant alors le gouvernail au timonier stupéfait, il retourne à sa place sur le bastingage, sans prêter seulement l'oreille aux peureux rassurés qui le comblent d'actions de grâces.

Cependant un homme seul paraît mériter son attention; c'est l'inconnu qui ne l'a pas quitté des yeux pendant cette admirable manœuvre.

Il s'approche alors du lieutenant en lui tendant la main :

— Mon ami, lui dit-il^, en homme qui sait apprécier le courage, je ne vous aurais pas cru aussi habile et aussi intrépide que vous l'êtes ! Je suis plus heureux que jamais d'avoir pu vous être utile, et si j'ai droit à quelque reconnaissance de votre part, je -^ous demanderai votre nom et votre histoire,

— Mon nom ?

506 MANDELA D'AVILEZ.

— J'y tiens»

— Qu'en ferez-vous ?

— Je le placerai à son rang dans mon estime.

— Charles-Paul-Edouard d'HervilJiers. Je vous ai dit que j'étais lieutenant de la légion française dans l'armée constitutionnelle.

L'inconnu fît un mouvement d'humeur et reprit :

— Votre histoire maintenant?

D'Hervilliers se mit à rire.

— Pourquoi riez-vous?

— Pourquoi je ris?

— Ah! ah! ah!...

— Eh bien?

— Eh bien, si vous me prenez pour un

CHEMIN FAISANT. JflT

héros, vous serez en quelque sorte attrapé, noble Espagnol.

— Contez toujours.

D'Hervilliers allait commencer , lorsqu'il se ravisa brusquement :

— Ah çà mais, vous qui me deiiaandez mon nom et mon histoire, comment vous appelez-vous vous-même, hidalgo déguisé en artisan?

— Je vous ai dit que je voyage pour affaires...

— Pour affaires secrètes , apparemment ?

— J'ai le droit de me cacher, comme vous en avez l'obligation. Et d'ailleurs, en ce moment, quel Espagnol peut porter son nom sur son visage?

— C'est vrai; mais convenons d'une chose.

508 MANDELA D'AVILEZ.

— De quoi?

— Quand je vous aurai raconté mon histoire, vous me raconterez la vôtre !

— J'y consens... c'est entendu.

— A la bonne heure!

Satisfait de cet engagement, d'Hervilliers débita à l'inconnu les aventures que l'on connaît... Et lorsqu'il arriva à l'histoire des prisonniers qu'il avait fait évader, l'Espagnol parut ému et l'accabla de questions :

— Comment ! ce vieillard aveugle et ce jeune homme blessé , que vous avez arrachés aux Christinos, était le vieux Riaz de la Sarga et don Stefano, son plus jeune fils?

— Son dernier fils !

— Que sont devenus les quatre autres?

— Morts au service du Prétendant, dans les troupes du capitaine Cabrera.

L'inconnu baissa la tête et poussa un soupir.

— Et le vieux Pedro, reprit-il, a envoyé à don Carlos son dernier enfant?

— Il lui a envoyé son dernier enfant, après avoir expédié vers la France sa nièce, fiancée de don Stefano.

A ce naot et à ce souvenir, ce fut d'Hervilliers qui soupira à son tour.

— Enfin , le seigneur don Riaz a rejoint lui-même l'armée de Cabrera?

— Lui-même, à soixante-dix ans, boitant d'une jambe, et ne pouvant porter que son dernier sabre et son dernier pistolet!.. Jugez si j'ai eu peine à croire mes yeux, quand je

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l'ai trouvé parmi les captifs ! C'est alors qu'il m'a appris tout ce que je vous raconte là ; qu'il avait encouragé les soldats de la voix, quand il ne pouvait les encourager de l'exemple; qu'il s'était trouvé partout à côté de son dernier en-fant; qu'il avait eu le bonheur de recevoir dans les yeux un éclat de mitraille qui s'adressait à don Stefano!...

— Pauvre vieillard ! murmura l'Espagnol, en détournant douloureusement la tête.

— Et tant de dévouement est perdu!

ajouta-t-il avec la plus profonde amertume.

Puis, se retournant vers le Français, et lui serrant les deux mains :

— Ah ! c'est bien à vous d'avoir sauvé la vie de ces malheureux aux dépens de la vôtre! s'écria-t'il d'un ton de profonde reconnaissance.

.— Je VOUS fais l'honneur de supposer que vous en eussiez fait autant à ma place, répondit le lieutenant avec simplicité.

Franchement, je ne devais pas moins à ces généreux Castillans, et je remercie le Ciel de m'avoir fourni l'occasion de m'acquitter... Sans compter que je ne me trouve pas quitte encore! ajouta-t-ilen regardant le rivage de France, car je vais retrouver ici, j'espère, toute la famille de Panola; et je leur montrerai que l'hospitalité française vaut l'hospitalité espagnole.

Comme il parlait ainsi, la chaloupe entrait dans le petit port d'Aï*** , et une foule inaccoutumée se pressait autour du débarcadère.

— Eh bien ! dit-il à l'inconnu, vous n'avez plus que le temps de me rendre la pareille et de recevoir mes remercîments.

342 MANUELA D'AVILEZ.

Votre nom et votre histoire, s'il vous plaît, noble compagnon de saint Joseph ?

— Vous allez savoir l'un et l'autre en débarquant, répondit le faux ouvrier, qui échangea un signe avec quelqu'un sur le rivage...

D'Hervilliers aperçut une femme de la plus grande beauté, donnant le bras à un jeune homme, au milieu d'un groupe entouré d'une foule curieuse.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit le lieutenant, et quels sont cionc tous ces mystérieux personnages?

Cancluôton»

Pendant que les passagers débarquaient, et que d'Hervilliers suivait son compagnon d'un œil étonné, un grand mouvement s'opéra tout à coup sur le port.

Le maire et les autorités de Bayonne, l'écharpe à la ceinture, apparurent à la tête d'un bataillon d'infanterie légère.

5U MANUELA D'AVILEZ.

L'inconnu s'avança de lui-même au-devant d'eux, et, prenant par la main la femme et l'homme qui l'attendaient au rivage, entouré des prétendus charpentiers qui avaient fait route avec lui, il adressa au maire les paroles suivantes :

— Le roi Charles V, la princesse de Beira, l'infant don Sébastien, et leurs derniers compagnons, demandent un refuge à la France.

L'éblouissement de d'Hervilliers fut tel, qu'il ne put entendre la réponse du maire.

Il sentit une main toucher son épaule et une voix murmurer à son oreille :

— Vous étiez digne de servir la bonne cause !

Puis, don Carlos et sa suite disparurent avec le bataillon, tandis que les assistants se disaient à voix basse :

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