LES DEUX PROGRESSIONS. U
analogue à la circonstance : un chapeau de cuir bouilli, un manteau de toile cirée, et de grosses bottes pour se maintenir contre le roulis; costume qui le rendait fort beau comme capitaine, mais épouvantable comme mari.
Tout cela froissa au passage la robe de soie et le fichu brodé de la jeune femme, de façon à lui faire pousser un cri plein d'une terreur coquette.
Le capitaine sourit de son émotion; il la baisa au front, tout en la heurtant un peu du bord de son chapeau; et s'élançant d'un bond sur son banc de quart, il envoya, d'une voix tonnante , à travers son portevoix, un ordre baroque, fortifié d'un juron qui fit retentir tout le navire.
Le juron est encore un de ces inconvénients du métier, auquel l'officier de marine
m VOYAGE D'UN LION.
le plus délicat ne peut se soustraire, attendu que c'est pour le matelot le souverain mobile de l'obéissance.
La belle dame se précipita sous la dunette , toute frissonnante encore de ce qu'elle venait de voir; et, en entrant dans le petit salon, quelle fut la première chose qu'elle aperçut? Albert Thorigny, seul, à demi étendu sur le divan , dans le négligé le plus ravissant du monde, et parfumant toute la pièce avec la fine essence qu'il respirait dans un petit flacon d'or, pour chasser l'odeur du brouillard!...
Pauvre Bergerac !
Un 6amv sur la fHain.
Quelques jours plus tard, à la même heure et presque à la même place , Bergerac était sur la dunette. Le ciel et la mer étaient redevenus calmes et purs , et te Magnifique filait vent arrière, toutes voiles dehors.
Le capitaine , à demi renversé sur le banc
de quart, les jambes nonchalamment croisées, tenait de sa main gauche une riche pipe d'écume, montée en or, et appuyait sa main droite à Ja roue du gouvernail.
C'était plaisir de le voir savourer ainsi le double bonheur de fumer son plus pur Saint-Christophe et de gouverner lui-même son beau trois-mâts.
Passant d'une jouissance à l'autre, tantôt il aspirait lentement les délicats parfums du long tuyau de sa pipe, pour les renvoyer en grosses bouffées de fumée blanche et tournoyante, au milieu desquelles il se noyait avec délices, comme un pacha dans le nuage embaumé du narguiléh ; tantôt il se faisait un jeu d'imprimer une direction nouvelle à son navire, de soumettre à son caprice cette énorme machine flottante, de la voir obéir aux moindres mouvements de
UN BAISER SUR LA MAIN. <Si
son bras, comme un cheval obéit à la bride, comme un jouet cède à la main d'un enfant. En un mot, le capitaine avait tout l'air, en ce moment, de l'homme le plus satisfait des quatre parties du monde; et quiconque eût pu lire dans son âme y eut trouvé plus de contentement encore que n'en exprimaient son visage et son attitude.
« En vérité, se disait-il en lui-même, je « suis un enfant gâté du sort, et je ne sau- « rais demander au Ciel plus qu'il ne me « donne. J'ai sous les pieds, et à moi seul, « le plus magnifique bâtimentd'unedesplus « grandes rades de France ; je m'y fais por- « ter d'un bout du monde à l'autre, non « point, comme la plupart de mes confrères, <( pour vivre et accomplir ma destinée , mais « comme un roi dans sa litière, pour me « distraire et me promener suivant ma fan- « taisie; ce qui ne m'empêche point de ver-
m VOYAGE DUN LION.
ce ser dans mon coffre-fort, au retour de « chaque campagne, quelques milliers de a bons quadruples.
« J'ai, dans ce beau navire, une femme « plus belle encore, qui changerait en plai- « sirs de chaque jour, de chaque minute, « les fatigues et les ennuis de la navigation , « si la navigation en avait pour moi. Je « m'en vais de Nantes à Smyrne avec celte « femme près de moi , à mes pieds, sur mes « genoux, dans mes bras; je n'entends que « sa voix, quand le vent mugit; je ne vois c que son regard et son sourire, quand le « ciel est sombre et menaçant; je ne sens « que ses caresses, quand la mer me secoue « en grondant sous ma dunette; car cette « femme m'aime assez pour être heureuse « de traverser avec moi l'Océan.
« Après avoir tremblé un instant pour « elle, je suis d'autant plus tranquille sur