II
quer à lui au moyen du même patois italien que lui avait parlé l'ermite.
Suivant toujours son projet d'offrir un présent à quelque noble personnage, d'Harcourt demanda quel était celui qui semblait entouré à la fois de tant de mystère et de tant de respect.
Le marabou répondit que c'était la veuve d'un scheik tué dans une guerre récente; et, partant de là pour déployer en même temps son talent de poêle et son esprit de courtisan, il se mit à faire un pompeux éloge de la veuve, ou plutôt à la célébrer dans un chant véritablement oriental.
Le printemps n'avait revêtu que vingtcinq fois le désert de sa robe verte et fleurie depuis que Djidda avait vu le jour; et son mari, frappé avant l'âge, avait été rappelé par Allah sans qu'elle lui eût donné un gage de son amour; mais le brave scheik, mort
en combattant pour riionneur de sa tribu, ne trouverait point, au paradis du prophète,
une houri capable de lui Caire oublier Djidda. Sou teint était plus doré que le sable des mers au soleil; ses sourcils faisaient pâlit" l'arc-en-ciel, et ses lèvres la rose; la laine blanche , qui a reçu dix fois la rosée, était inoins éclatante que ses dents. Les étoiles se cachaient de honte quand ses yeux relevaient leurs paupières, et Bulbul se taisait de jalousie sous les saules de la fontaine, lorsqu'elle allait, le soir en chantant, baigner ses pieds nus dans l'eau courante.
Ce ravissant portrait frappa l'imagination du voyageur.
11 regretta de ne pouvoir soulever le voile de la belle Djidda pour vérifier la ressemblance; et, empressé de lui présenter son offrande, il choisit dans son bagage tout ce
qu'il y put trouver de propre à lui être agréable.
Il y joignit plusieurs pièces d'or, avec un anneau qu'il détacha de sa main, et il déposa le tout aux pieds de la veuve en s'inclinant profondément devant elle.
Alors celle-ci, sans se découvrir, prit l'anneau , le passa à son doigt, et prononça quelques mots arabes.
D'Harcourt s'inclina de nouveau, croyant que ces mots étaient un remerciaient; mais il s'aperçut bientôt qu'ils avaient une tout autre importance.
La démarche qu'il venait de faire auprès de Djidda constituait, suivant l'usage de la tribu, une demande en mariage-, et, soit que la veuve l'interprétât sincèrement ainsi, soit qu'une passion subite pour le jeune étranger lui inspirât l'idée de l'enfermer dans son engagement involontaire, elle venait de dé-
(hier qu'elle l'aeceptait pour mari, en prenant Allah et le prophète à témoin de leur serment commun.
Cette nouvelle excita une véritable révolution parmi les assistants.
Les uns s'indignèrent et poussèrent l'audace de leur improbation jusqu'à traiter l'étranger de chien de chrétien. Les autres, moins scrupuleux, séduits, du reste, par la nouveauté du fait, et par la bonne mine du voyageur, applaudirent joyeusement au choix de la jeune veuve, et entourèrent le glorieux élu, en le comblant, dans leur langue, de félicitations et d'offres d'hospitalité.
C'était à qui aurait l'honneur et le plaisir de le recevoir le premier sous sa tente.
iVHarcourt, qui avait redouté des dispositions toutes contraires, fut d'abord enchanté de tant de marques de bienveillance; mais, dès qu'il en eut compris le motif, sa joie et
sa reconnaissance se changèrent en une inquiétude sérieuse, et oubliant promptement toutes les merveilles que les poétiques images du marabou promettaient à l'époux de Djidda, il se hâta de protester contre le terrible bonheur dont on le félicitait.
Malheureusement les Bédouins n'entendant pas plus son langage qu'il n'entendait le leur, leurs paroles et les siennes furent également perdues, et ne formèrent que le propos discordant le plus plaisant du monde.
— Allah ! Allah ! chantaient les Arabes , l'Européen et la Bédouine seront unis corn me deux dattes sur la même branche, et comme deux branches sur le même tronc.
— Mais vous ne savez ce que vous faites, s'écriait le voyageur, et la veuve de votre scheik a rêvé que je la demandais en mariage !
— Allah ! Allah ! l'étranger ne sera plus
étranger ! Il quittera ses habits pour prendre le bernous et le caïque; il mangera la galette et le pilau ; il sera notre compagnon et notre frère; il passera comme nous les jours sous le soleil et les nuits sous les étoiles, avec son bon cheval entre les jambes, sa lance au ilanc et son fusil sur le dos.
— Mais, je ne connais point votre vie, ni ne veux la connaître, honnèles Bédouins ! Je ne veux que m'en aller a\rc nous jusqu'à Tripoli pour regagner la France !
— Allah ! Allah ! le chrétien et la fille du prophète auront le même Dieu pour prier, comme la même coupe pour boire, et la même natte pour dormir. Le chrétien ira broyer les ennemis sur le champ de bataille, comme les grains du moka dans le mortier de pierre, et la fdle du prophète lui fera, à son retour, une ceinture de ses deux bras
et une couronne des fruits de sa beauté ; et leurs enfants rempliront leur tente, comme les petits du lion peuplent sa caverne.
— Mais, mes amis, je suis un profane, je ne mérite pas l'honneur que vous me faites; j'en mourrai avant un mois!... Allez dire à votre veuve que je ne veux pas l'épouser, et redemandez-lui sa main!...
Les Bédouins répétaient de plus belle :
— Allah ! Allah ! Dieu est grand, et Mahomet est son prophète; l'Européen sera un des plus beaux fils du désert... et la veuve reverdira sous ses caresses, comme le palmier sous les lunes du printemps.
D'Harcourt, éperdu, ne sachant plus où donner delà tête, chercha des yeux la jeune femme et le marabou.
L'une était rentrée sous sa tente ; l'autre avait disparu.
Il fallut donc se résigner pour le moment, et
accepter jusqu'au lendemain l'étrange hospitalité des Arabes.
Le lendemain, à l'exception d'un petit nombre de mécontents, toute la tribu fut en fête.
Dlïarcourt, après avoir passé la nuit à se tourner et à se retourner sur la natte qui lui servait de lit, venait de s'endormir enfin, à force de fatigue, lorsque ses hôtes le réveillèrent, pour le mener à la cérémonie des fiançailles.
Il renouvela ses protestations, sans plus de succès que la veille; il fallut marcher à ce supplice d'un nouveau genre, au milieu de ces joyeux bourreaux.
Le seul espoir qui restât à d'Harcourt, c'était de retrouver le marabou et de lui expliquer le malentendu dont il était victime.
Cet espoir fut inutile.
Il trouva bien le marabou devant la tente
de la veuve; mais celui-ci, soit qu'il fût devenu complice du stratagème de Djidda, soit qu'il crût de bonne foi le voyageur engagé, ne vit dans sa réclamation qu'un parjure, et lui déclara que, le parjure étant pour les Bédouins le plus grand des crimes, il serait empalé immédiatement, s'il retardait l'exécution de sa parole.
D'Harcourt eut beau se" récrier que sa démarche n'avait été qu'une simple politesse, qu'il n'avait pas plus songé à épouser la veuve qu'à s'aller pendre, le marabou n'entendit rien, et ne lui laissa qu'une minute pour choisir entre le pal et la Bédouine.
— Oh! Bergerac! Bergerac! murmura le voyageur avec une rage concentrée.
Et il opta pour la Bédouine.
— Si elle ressemble au portrait qu'on en a fait hier, se dit-il en se résignant, cela vaudra encore mieux que d'être empalé...
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Il comptait savoir bientôt à quoi s'en tenir sur la valeur de cette consolation, en api.uil paf ses propres yeux la beauté de Djidda.
Il se trompait encore.
Quatad la jeune femme parut, elle n'était pas moins enveloppée et entortillée cjue la veille, et le marabou apprit au fiancé impatient qu'il ne lèverait les voiles de son épouse que quand la cérémonie du mariage serait entièrement terminée.
Mois on apporta au voyageur, de la part de Djidda, un caïque et un bernous, que les Bédouins lui drapèrent sur la tète et sur le dos.
Une natte de palmier fut étendue à terre, et les deux fiancés s'y placèrent l'un près de L'autre, en présence de tous les nobles de la tribu.
Puis, comme ils ne pouvaient s'adresser
Jes protestations d'usage, ne parlant pas encore la même langue, la Bédouine y suppléa, en poussant de longs soupirs, et en serrant convulsivement la main de son bien-aimé, tandis que celui-ci exhalait son dépit en malédictions qu'elle prenait pour des paroles d'amour.
Pendant ce temps-là, les assistants célébraientles fiancés par des chants semblables à ceux de la veille, et dont le marabou traduisait les passages les plus saillants àd'Harcourt — pour qu'il ne manquât rien à ses tortures.
« La vigne fleurira, répétaient-ils en chœur, « et se couvrira de grappes parfumées ; on « attachera la fleur du palmier à la branche « du palmier qui l'avoisine, et des fruits préce cieux pendront aux rameaux. »
Quand ces chants furent terminés, Djidda
se pencha vers le voyageur, et lui adressa quelques mots arabes, comme une expression de tendresse qu'elle ne pouvait plus contenir.
Le marabou se hâta de les expliquer.
— Bel étranger, avait dit la veuve, tu es venu d'un pays lointain pour me trouver; moi, j'irais au bout du monde pour te suivre.
Pour l'amant malheureux de madame Bergerac, la plus poignante ironie n'eût pas été aussi cruelle que la première partie de cette phrase, et la seconde était, certes, le plus fâcheux augure que pût entendre l'époux de la Bédouine.
Après toutes ces cérémonies, Djidda rentra dans sa tente, comme elle avait fait la veille, et d'Harcourt retourna partager les réjouissances de ses hôtes.
Ces réjouissances durèrent trois jours entiers, au bout desquels arriva enfin, pour l'époux, le moment de relever le voile de son épouse.
Dès le matin du troisième jour, les femmes nobles de la tribu vinrent cbercher Djidda sous sa tente, dans laquelle le fiancé fut conduit à sa place.
Elles allèrent baigner la veuve dans l'eau de la fontaine la plus limpide; puis elles la ramenèrent sous la tente de l'une d'entre elles.
Là, enfermées ensemble, elles passèrent la journée à orner l'épouse de ses habits les plus riches et de ses parures les plus recherchées. Ses cheveux furent peignés, parfumés et tressés avec soin ; tout son corps fut enduit des essences précieuses fournies par les arbres et les plantes du désert; on lui
chanta les perfections de son époux : sa jeunesse, plus verte que les premiers bourgeons du platane, et sa beauté plus éclatante que le soleil levant derrière les montagnes.
Quand le soir fut venu, elles la firent monter à cl je val et la menèrent, toute parée et toujours voilée des pieds à la tête, devant la tente où le fiancé était resté enfermé, de son côté , avec les hommes.
D'Harcourt en sortit aussitôt pour aller au-devant de Djidda.
On lui demanda, selon l'usage, combien il avait acheté son épouse, et il dut répondre, suivant les instructions du marabou : « Qu'une femme laborieuse et sage ne coûte « jamais rien. »
Contre-vérité amère, qui amena une triste grimace sur la ligure du voyageur.
Ensuite, les hommes qui représentaient ses parents offrirent à la veuve un breu-
vage composé de lait et de miel; elle le but, tandis que ses compagnes chantaient l'épithalame.
Bientôt elle fut descendue de cheval; on lui présenta un pieu qu'elle enfonça en terre, en disant : a De même que ce pieu ne « sortira point du lieu où je l'ai mis, à. « moins qu'on ne l'arrache , de même , je ne « quitterai jamais mon mari , à moins qu'il « ne me chasse de sa tente. »
Une nouvelle grimace du voyageur accueillit ce nouveau pronostic.
Enfin , on montra à la fiancée un troupeau, qu'elle fit paître jusqu'au moment où la tente fut prête à la recevoir.
Alors, elle entra dans cette tente avec ses compagnes; on s'y réjouit encore pendant quelque temps ; après quoi, l'heure étant venue , on alluma la lampe de verre, qui de-
vait éclairer la nuit nuptiale, el on laissa les deux époux ensemble...
Deux heures après, pendant que tout dormait dans la tribu, on eût pu voir passer un homme essoufflé, haletant, hors de lui, courant comme s'il échappait à un ennemi terrible, et suivi par une espèce de fantôme, à demi vêtu de blanc.
Cet homme était Henri d'Harcourt, se dérobant à son bonheur, et poursuivi par son amoureuse épouse.
Il parvint à la dépister, en prenant un détour subit, et en se réfugiant dans une tente écartée qui se trouva ouverte devant lui.
Un Bédouin y veillait, seul, assis sur sa natte.
Par un hasard dont l'étranger se félicita
d'abord, cet homme était celui qui s'était le u. 2\
plus fortement opposé à sou mariage avec la veuve du scheik.
En voyant entrer le chrétien, il se leva d'un bond sur sa natte, s'élança sur lui , et le saisit par son bernous, lui plongeant dans les yeux un regard farouche et sombre.
Surpris et terrifié d'une pareille réception, d'Harcourt palpitait sous l'œil et la main de l'Arabe, ne comprenant rien à sa colère et ne sachant quel en serait l'effet , lorsque celui-ci saisit une lance, posée à l'entrée de la tente , et la tourna contre lui avec des gestes menaçants.
Le jeune homme devina, par cette pantomime expressive, que le Bédouin avait juré de le tuer, pour expier le sacrilège de son mariage; et, afin qu'il n'en doutât plus, l'Arabe, levant sa lance, s'apprêta à la lui passer au travers du corps, en invoquant le prophète.
La position du voyageur était affreuse. Il allait mourir pour un mariage qu'on lui avait fait conclure par force, et il ne pouvait dire à son meurtrier qu'il se dérobait, par la fuite, à la consommation de ce mariage.
Il se débattit longtemps sous la lance de l'Arabe, sans venir à bout de lui faire ri<n entendre; enfin, au moment où l'arme allait pénétrer dans sa poitrine, la terreur donna à ses gestes une telle éloquence, que le Bédouin s'arrêta, et parut commencer à comprendre quelque chose.
Le voyageur acheva de lui expliquer son projet de fuite, en lui mettant dans la main plusieurs pièces d'or, et en imitant les mouvements d'un homme qui monte à cheval et part au galop.
L'Africain hésita quelques minutes, considérant tour a tour les pièces d'or et celui qui les lui offrait.
Enfin, il se décida.
Il prit une corde, garrotta fortement d'Harcourt, l'attacha à l'un des pieux qui fixaient la tente, et sortit.
Bientôt il reparut avec deux chevaux , il fit monter l'étranger sur l'un, il s'élança sur l'autre, et tous deux s'éloignèrent du camp au grand galop.
La rapidité que le Bédouin imprimait aux deux montures était telle, que d'Harcourt, tout bon cavalier qu'il fût, en avait le vertige et respirait à peine.
Cette course dura toute la nuit.
Quand les premières lueurs de l'aube commencèrent à blanchir l'horizon et à éclairer la campagne, l'Arabe s'arrêta, montra du doigt à son compagnon hors d'haleine une colline qui se détachait dans un lointain vaporeux, lui fit mettre pied à terre,
et, reprenant ses deux chevaux par Ja bride, disparut avec la vivacité de 1 éclair...
Quelques heures après, d'Harcourt entrait dans un village de Maures campagnards, où il se fit bien venir en offrant son or aux hommes, et en se gardant avec soin de le mettre aux pieds des femmes.
Mais quelle était donc la cause de cette fuite si précipitée du voyageur loin de la tente conjugale ? La voici.
Quand d'Harcourt s'était vu seul avec Djidda, il avait commencé par la considérer un instant, sans lever son voile, cherchant à deviner quelques-unes des perfections si pompeusement célébrées par le marabou , et tremblant de se désenchanter trop tôt.
Mais les seules choses qu'il pût apprécier, c'étaient deux yeux encore assez beaux, qui le regardaient avec passion par-dessus le
voile que la Bédouine tenait entre ses dents, et deux tresses de cheveux d'une couleur douteuse, ornées des pièces d'or qu'il avait données à la veuve le jour de son arrivée.
Cela ne pouvant lui faire rien préjuger pour ou contre le reste', d'Harcourt se décida à soulever le voile.
Il y eut à peine porté la main, que la Bédouine,qui attendait avec impatience le moment de faire valoirsa beauté et de déployer ses grâces, laissa glisser la pièce d'étoffe qui l'enveloppait par-dessus ses autres vêtements, et apparut dans sa tunique bleue et son caleçon blanc, avec sa calotte rouge sur la léte et ses sandales aux pieds.
Or, d'Harcourt recula de peur et faillit tomber à la renverse.
Outre des yeux et des cheveux du roux le plus ardent, en harmonie avec un teint tout à fait analogue, Djidda possédait une taille
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dont il avait été impossible de se figurer les charmes sous les voiles qui l'avaient cachée jusqu'à ce moment.
"Ces charmes avaient de telles dimensions, que la circonférence delà bédouine égalait à peu près sa hauteur.
Jamais d'Harcourt n'eût imaginé un embonpoint aussi oriental. Madame d'Argentières eût paru svelte auprès de cela !...
Il va sans dire que les traits et tout le reste étaient à l'avenant de la taille; et les attraits que la nature avait donnés à l'Arabe étaient encore relevés par l'art et la coquetterie.
Ainsi, des anneaux de verre bleu, de cuivre et d'étain entouraient les bras et les jambes. Les extrémités des mains et des pieds étaient peintes en rouge. Un noir d'ébène bordait les lèvres, pour mieux faire ressortir la blancheur des dents; ce qui pré-
tait à la bouche une ressemblance frappante avec celle d'un singe. Au-dessus des sourcils, étaient dessinés trois cercles bleus et jaunes, enfermés dans un plus grand. Ceci rappelait avantageusement la comparaison que le marabou avait faite de ces sourcils avec l'arc-en-ciel.
Quant au fond de cette mosaïque, il était enduit d'un certain parfum gluant, dont l'odeur était si montante, que le nez du voyageur ne fut pas moins impressionné que ses yeux.
Pour comble de désappointement, son mauvais démon fit passer tout à coup devant cette masse coloriée et odorante, le fantôme aérien, radieux et embaumé de madame Bergerac; de sorte que, au moment où la Bédouine lui jeta dans les bras toutes les beautés qu'on vient de décrire, il se sentit pris d'un véritable vertige, et ne trouva rien
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de mieux à faire que de se précipiter hors de la tente....
Telle fut la bonne fortune que d'Harcourt trouva chez les Bédouins, et ainsi se termina son voyage sentimental.
Il eut encore chez les Maures des aventures plus ou moins récréatives; mais il serait trop long de vous en faire le récit.
Après quelques semaines de misère dans les Etats et la ville de Tripoli, d'Harcourt s'embarqua et revint enfin en France.
Quoiqu'il y eût dans son affaire avec Bergerac ample matière à un duel à mort, ou à un procès de cour d'assises, il trouva plus spirituel, en arrivant à Nantes, de montrer à ses ennemis qu'il savait profiter d'une leçon.
Il se rendit donc au joli hôtel que Bergerac habitait sur la Fosse, et il se fit annoncer sans cérémonie dans le salon du capitaine.
Là, cinq personnes se trouvaient paisiblement réunies.
La figure ouverte et la noble taille de Bergerac semblaient rajeunies par le bonheur.
Sa femme était assise auprès de lui, plus belle et plus charmante que jamais.
Au fond d'un berceau de soie blanche, un joli enfant dormait en souriant aux anges.
La belle-mère, à qui le capitaine avait fait présent d'une maison à trois lieues de Nantes, contemplait, avec une envie mal dissimulée, ce tableau d'un bonheur auquel elle était étrangère.
Enfin, M. Ledru, ex-lieutenant du Mcujnifique, et commandant de ce beau navire depuis la retraite de Bergerac, sympathisait du meilleur cœur du monde à la joie de celui qu'il appelait toujours son captaine.
Quand tout le monde eut poussé une
grande exclamation à la vue d'Albert Thorigny, on lui demanda depuis combien de temps il était à Nantes?
— Depuis hier, répondit-il, et je repars demain. Je ne suis venu que pour avoir l'honneur de vous rendre mes devoirs, et pour m'acquitter d'une gageure de deux cents louis, que j'ai eu le malheur de perdre sans appel.
— Maintenant, messieurs, ajouta le narrateur du Café Anglais, trouvez-vous le héros de cette aventure digne de faire partie du Jockey 's Club?
— Il n'eût pas mérité cet honneur après une mystification pareille, répondit le président du souper des lions; mais il le mérite
assurément pour avoir eu l'esprit de la raconter lui-même.
ê Le narrateur, en effet, n était autre qu'Albert Thorigny, qui, revenu des bonnes fortunes maritimes, occupe aujourd'hui le premier rang dans la fashion parisienne.