‹ Brune et BlondeChapitre 34 sur 35 · D'UN LION · texte numérisé non relu

D'UN LION

Ce 3pckry'0 Club.

Il y a quelques mois, une douzaine de lions soupaient ensemble au Café Anglais. Tous étaient membres influents du Jockey's Club, à l'exception d'un seul; et celui-ci faisait valoir ses droits pour être reçu dans l'élégante ménagerie.

11 raconta, au dessert, une histoire arrivée à quelqu'un de ses amis, et cette histoire, qui divertit fort les auditeurs, n'était autre que celle que nous venons de raconter nousmême.

Quand le narrateur fut arrivé au point où nous en sommes, les lions lui demandèrent avidement la fin de l'aventure.

— Car enfin, dirent-ils, votre ami s'était

embarqué pour courir après une bonne fortune.

— Et vous allez voir la bonne fortune qu'il trouva, répondit l'historien, qui continua ainsi :

Quand d'Harcourt eut perdu de vue le Magnifique, il promena ses regards autour de lui pour reconnaître sa situation.

Devant lui s'étendait la mer. A sa droite,

des plages de sable se succédaient sans interruption; à sa gauche, une chaîne de rochers gigantesques bordait Je rivage, et derrière lui régnaient des plaines coupées dans le lointain par quelques oasis, mais n'offrant aucune trace d'habitation.

Le paysage, du reste, était sublime par létendue, le grandiose et le silence.

Si d liai court eût été en humeur d'apprécier les merveilles de la nature, il aurait pu dessiner, du point où il était placé, une superbe vue de la côte d'Afrique, comme disait M. Champlein.

Mais la moindre cabane, propre à lui donner asile, lui eût semblé plus intéressante à voir que cette magnifique solitude.

Il passa une heure à se demander ce qu'il ferait, de quel côté il porterait ses pas ; et après ces longues réflexions, il se vit plus perplexe et plus embarrassé qu'auparavant.

Enfin, comprenant que le hasard seul pouvait venir à son secours, et qu'il ne serait nulle part plus mal qu'à la place où il se trouvait, il se chargea d'une partie de son bagage, et prit sa route à gauche, du côté des rochers.

Il gravit, non sans peine, le piton le plus élevé, et il se remit à regarder autour de lui.

Sa position était plus pittoresque encore que tout à l'heure, mais aussi plus désespérante. Rien à l'horizon, absolument rien qui indiquât le voisinage des hommes.

— Décidément, se dit Albert, je suis dans un désert; me voilà ermite!

Et, avec le dépit d'un enfant qui se fâche contre lui-même, il jeta loin de lui les provisions dont on l'avait muni par une attention ironique.

Cependant il ne pouvait désespérer tout à fait. Les peuplades sauvages dont lui avait

parlé Bergerac étaient éloignées sans doute ; mais il les atteindrait avec du courage et de la persévérance; le capitaine, qui devait connaître le pays où il l'abandonnait, n'avait évidemment pas voulu sa mort.

Il se remit en marche et gagna la plaine, se dirigeant vers une petite hauteur, surmontée d'un palmier.

Il s'aperçut bientôt que rien n'est trompeur comme les distances dans le désert, et que le point dont il avait fait son but était beaucoup plus éloigné qu'il n'avait cru d'abord. Le maudit palmier semblait fuir devant lui.

Cette marche incertaine et cette attente perpétuellement trompée le fatiguèrent promptement.

Il se sentit accable- par la chaleur, et ne rencontra point d'abri. Il eut faim et soif, il. *9

et fut tenté de retourner chercher ce qu'il avait jeté avec tant de dédain.

Mais, attiré par un pressentiment vers la hauteur et le palmier, il préféra continuer sa course dans cette direction.

A mesure qu'il approchait, il crut distinguer une petite cabane. Bientôt il vit un objet blanc remuer à quelque distance du palmier ; cela lui donna un nouveau courage, et il doubla le pas.

Tout à coup, l'objet qu'il avait remarqué disparut, au milieu d'un tourbillon de poussière; et il l'avait perdu de vue depuis plusieurs minutes, lorsqu'il fut tout étonné de le voir à dix pas de lui.

C'était une chèvre.

Elle accourut en bondissant jusqu'auprès du voyageur, et cette familiarité fit présumer à celui-ci qu'il touchait à quelque habitation.

En effet, une cabane se dessina de plus en plus clairement à ses yeux, au pied du palmier ; et au bout de quelques instants, il la reconnut tout à fait.

Alors une nouvelle incertitude s'empara de lui. Ou'allait-il trouver dans cette demeure solitaire ? Un ami, ou un ennemi ? la trahison, ou l'hospitalité ?

Pendant que d'IIarcourt s'adressait ces questions, un homme sortit de la cabane.

A celte vue, la première impression du voyageur fut de la joie, mais cette joie se convertit bientôt en inquiétude.

L'homme, ou du moins l'être qui en avait la forme, était couvert d'horribles haillons qui cachaient à peine sa nudité. Une sorte de turban déguenillé lui entourait la tête; une barbe crasseuse et touffue, qui lui tombait sur la poitrine, encadrait sa hideuse et noire ligure, dont elle ne laissait voir que les

yeux; et ces yeux jetaient çà et là des regards tour à tour farouches comme ceux d'un épileptique, et stupides comme ceux d'un idiot.

D'Harcourt ne put s'empêcher de frémir, en voyant ces regards accompagnés de gestes tout à la fois menaçants et ridicules. Ce qui le rassura, c'est que ces contorsions n'étaient pas causées par sa présence. — Le sauvage s'y livrait avant de l'avoir aperçu, pour le seul plaisir de s'y livrer.

Du reste, ses manières changèrent brusquement à l'aspect de l'Européen. Il recula d'abord de surprise, et laissa paraître quelques signes de terreur, qui achevèrent de calmer celle d'Albert.

D'Harcourt s'avança vers l'habitant du désert, en faisant tous les gestes capables d'indiquer sa position et la cause de sa visite inattendue. Et, comme il fallait, avant tout,

se faire un ami du personnage, il ajouta tous les salamalecs qui pouvaient tranquilliser ce dernier sur ses intentions.

Alors l'Africain, rassuré à son tour (car au premier abord il eût été difficile de déterminer lequel des deux avait le plus peur de l'autre), recommença ses contorsions sous la forme de saints, portant alternativement ses mains à son front, à son ventre et à ses genoux, secouant sa tète comme s'il eut voulu l'arracher de ses épaules, et se tordant les jambes et les bras à la manière des jongleurs indiens.

Puis il s'approcha du voyageur, l'embrassa par la ceinture, lui baisa le menton, lui tira la barbe, et alors seulement sortit de sa convulsive pantomime pour articuler quelques paroles.

D'Harcourt fut tout étonné de reconnailie ce patois italien que les voyageurs attri-

buent à certaines peuplades barbaresques, et qu'ils nomment le petit franc. Ainsi l'Africain et l'Européen pouvaient s'entendre.

Mais comment le premier savait-il, dans son désert, un langage enseigné par la civilisation à la barbarie? Ceci s'expliquera par le nom seul du personnage.

C'était un marabout.

Le marabout est à la fois, comme on sait, dans ce pays, un moine, un ermite, un savant, un astrologue, un prêtre, etc.

Celui-ci, après avoir été cela tour à tour, et en plusieurs lieux, était pour le moment un ermite. C'est-à-dire que, voyant son influence diminuer dans sa tribu, il avait annoncé un beau jour qu'il allait faire le pèlerinage de la Mecque, pour consulter le propbète et se retremper dans la science d'Allah. Mais comme la Mecque est un peu loin, il s'était contenté de disparaître aussi long-

temps qu'il fallait pour faire ce voyage.

Voilà pourquoi il habitait le désert en ce

moment. Il était censé à la Mecque.

La chèvre, qui avait couru au-devant de

I et langer, était la seule compagne de cet

exil volontaire, et le marabout s'exerçait à

faire tout seul des contorsions afin de ne

pas en perdre l'habitude.

> Quand il eut fait comprendre ou laissé

deviner tout cela au voyageur, celui-ci raconta qif il avait été oubli»' sur la côte par un navire qui le transportait à Smyrne, et qu'il n'avait pas d'autre ressource que d'aller à Tunis ou à Tripoli se rembarquer pour la France.

Le marabout lui répondit qu'il aurait bien du chemin à faire, et l'invita, avec de nouvelles démonstrations, à partager son dîner, en attendant les renseignements qu'il lui fournirait sur sa route.

D'Harcourt accepta avec l'empressement d'un homme à qui son estomac fait la loi; et, tout en se demandant quel repas un marabout arabe pouvait lui offrir au milieu du désert, il se rappela l'excellente poularde qu'il avait mangée la veille à bord du Magnifique.

Le Bédouin est le plus frugal des hommes, et le marabout est le plus frugal des Bédouins.

Celui qui venait de recevoir d'Harcourt se contentait de si peu, qu'on aurait pu dire qu'il se contentait de rien.

Le fond de son dîner se composait d'une galette faite avec quelques graines de vieille orge, écrasée entre deux pierres, et à moitié cuite sous la cendre. Cinq ou six dattes desséchées formaient l'entremets, et un peu d'eau, puisée à la source voisine, devait faciliter la digestion du tout.

Quand le marabouteut étalé les différentes parties de son festin sur une natte, étendue devant sa cabane, il invoqua le prophète; puis, montant sur un petit tertre et se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, il prononça quelques paroles de son patois italien.

D'IIarcourt comprit que , suivant un usage consacré, il invitait sa nation entière à partager son diner.

La plaisante solennité de celte cérémonie lui fit remarquer plus cruellement la médiocrité du repas, et elle ne contribua pas peu à le lui rendre plus exécrable. Néanmoins, l'appétit l'aidant à faire contre mauvaise pâture bon cœur, et la prévoyance l'avertissant qu'il ne trouverait pas mieux ailleurs, si toutefois il trouvait aussi bien, il vint à bout d'avaler la moitié de la galette, en l'assaisonnant de quelques dattes et en l'arrosant

de beaucoup d'eau; après quoi, sentant le besoin de se remettre promptement en route, il demanda à son hôte les instructions qu'il lui avait promises.

Le marabout s'empressa de les lui donner; il lui montra' à l'horizon un point de la plaine où le sol semblait s'arrondir, plus verdoyant et plus boisé qu'ailleurs.

Une tribu de Bédouins nomades devait être campée en cet endroit. Ils partiraient avant un mois dans la direction du royaume de Tripoli, et le voyageur pourrait marcher sous leur garde jusqu'à quelques lieues de cette ville.

D'Harcourt, instruit à ne plus se fier à ses yeux pour juger les distances, s'informa dé celle qui le séparait de la tribu.

— Peu de chose, répondit le marabout, avec le plus grand flegme, sept ou huit heures de marche, en marchant bien.

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Huit heures démarche, hélas \ D'Ilaicouit n'eu a\ait jamais fait le quart clans sa \\<\ Mais, au désert comme au désert; il fallut trouve t le courage d'entreprendre ce qu'il avait cru jusqu'alors impossible, sans autre réconfort qu'une galette de farine d'orge dans l'estomac.

Il est vrai que le marabout lui en offrit une seconde en échange des pièces d'argent qu'il reçut de lui.

Le voyageur joignit ce précieux cadeau à son bagage, et prit congé de son généreux hôte, non sans essuyer de nouveau l'embrassade fraternelle et le Baiser sur le menton.

D'Harcourt employa la journée entière à faire les sept heures de marche dont lui avait parlé le marabout.

A la vérité, il se détourna plusieurs lois de son droit chemin pour éviter l'ardeur du

soleil, et fut obligé, d'heure en heure, de s'asseoir à l'ombre pour renouveler ses forces épuisées.

Le soleil se couchait quand il atteignit la tribu.

Avant de s'introduire chez ces nouveaux hôtes, il s'arrêta quelques instants à contempler leurs habitations.

Les tentes des Bédouins s'étendaient, en forme de fer à cheval, sur un sol uni et légèrement incliné.

Des hommes, couverts de bernous blancs et coiffés de turbans rouges, allaient et venaient parmi des troupeaux de moutons :

plusieurs se tenaient à cheval, la lance à la main, autour des chameaux qui paissaient çà et là dans la campagne.

Quelques femmes, enveloppées jusqu'aux yeux dans leurs voiles , revenaient des sour-

ces voisines, portant des crnclies pleines sur leur tête.

Le pas des chevaux et le bêlement des brebis étaient les seuls bruits qui se fissent entendre.

A l'aspect pacifique et champêtre de ce camp, d'Harcourt ne put s'empêcher d'oublier un instant sa fatigue et ses cruelles préoccupations, pour se rappeler la vie des patriarches de l'ancien monde et des anciens rois pasteurs. Mais cette poétique image ne tarda pas de s'enfuir devant la triste réalité de sa position.

Alors les tentes de poil de chameau lui parurent de pitoyables demeures, les Bédouins de farouches et stupides compagnons, et il s'imagina voir déjà des menaces pour lui dans leurs attitudes et dans leurs gestes les plus indifférents.

Comment les aborderait- il? Quel moyen de se faire connaître et comprendre d'eux, de leur inspirer de la confiance et de l'intérêt? Le marabout l'avait engagé à débuter par des présents auprès de quelque important personnage de la tribu. Quoique ce conseil fût inspiré à l'ermite par le désir d'en recueillir, le premier , les fruits, d'Harcourt dut se résoudre à le suivre, faute d'imaginer mieux.

Il remarqua , au centre du camp , Une lente plus grande que les autres et entourée d'un nombre plus considérable de brebis et de cbameaux. L'entrée en était occupée par une foule de Bédouins qui semblaient être les notables de la tribu.

Pensant que cette tente était la demeure d'un scheik,le voyageur s'en approcha, en tournant les autres, et il en fut tout près au bout de quelques minutes.

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Alors, un spectacle singulier lixa de nouveau son attention.

Les hommes qu'il avail vus de loin groupés ensemble, étaient rangés en cercle, en !;icc de la tente. Tous paraissaient jeunes et portaient des bernous assez propres, dans lesquels ils se tenaient drapés, avec l'immobilité des statues. Seulement, de minute en minute, un d'eux se détachait du cercle et s'avançait vers l'entrée de la tente.

Là se trouvait un personnage dont il était difficile de déterminer le sexe et l'âge, tant il était voilé, enveloppé et entortillé de toutes sortes d' étoffes!...

Néanmoins le voyageur, d'après ce qu'il connaissait des coutumes des Arabes, présuma <pie c'était une femme qu'on demandait en mariage, en voyant les salamalecs que chaque bédouin lui prodiguait à son tour.

Une dizaine s'étaient déjà présentés, et avaient exposé leurs offres et leurs titres, sans obtenir une réponse satisfaisante. La belle voilée semblait fort difficile.

Au moment où d'Harcourt se dirigeait vers la silencieuse assemblée, un grand vieillard, dont le caïque entrouvert laissait flotter la longue barbe blanche, l'aperçut et vint audevant de lui.

La dignité de sa démarche et la noblesse de ses manières frappèrent vivement le voyageur, qui s'avança vers lui avec confiance et sentit ses craintes tout à fait calmées.

Le vieillard lui fit plusieurs questions qu'il ne put entendre, et d'Harcourt lui répondit par les mêmes gestes qu'il avait adressés d'abord au marabout du désert, pour désigner sa position et ses projets.

Le vieux Bédouin eut l'air de le comprendre, et, lui faisant signe de le suivre, il le

mena au milieu du cercle, devant la tente.

A l'apparition si subite d'un étranger, toute l'assemblée sortit de son immobilité impassible et silencieuse.

Plusieurs exclamations se firent entendre, des murmures divers circulèrent de bouche en bouche, et tous les regards furent détournés pendant quelques instants de l'objet qui les avait fixés, pour considérer le nouveau-venu des pieds à la tête.

r'Harcourt remarqua que la femme voilée, profitant de la distraction générale pour écarter un coin de son voile, lui avait jeté un coup d'œil rapide, accompagné d'un tressaillement significatif.

La première idée des Bédouins pour s'entendre avec Thùte qui leur arrivait, fut de mander le marabou de la tribu. Celui-ci parut aussitôt, et le voyageur put s'expli-

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