LES PASSAGERS
modes élégantes <'l kfi belles manières de la rue Vivienne. (Lise/ Loul ee que vous voudrez.)
4° Deux Smyrniotes, retournant ruinés dans leur pays, après être venus se civiliser en France. (Question d'Orient.)
•~)0 Enfin M. Henri d'Harcourt, artiste de Paris, allant peindre chez les Turcs des portraits et des costumes. Lise/ Albert Thorigny.
En voyant l'âge et la profession de ce dernier, — qui ne sYlait présenté que le matin à ML Ledru, sous prétexte qu'il emportait seulement avec lui sa malle et ses cartons, — Bergerac ne put retenir une certaine grimace, et se repentit presque de n'avoir pas, cette fois, reçu et examiné luimême les passagers...
Mais, comme de toutes les maladies, la jalousie est celle qu'on ose le moins montrer aux yeux, le capitaine passa outre, et donna à son second ses derniers ordres pour l'appareillage.
Oon Doyage !
Un navire est bien beau, quand il s'élance du chantier dans les Ilots; il est bien beau, quand il s'endort sur ses ancres dans une rade pure et tranquille; il est bien beau en pleine mer, gonflant toutes ses voiles au vent, et se balançant sur la vague, comme II. 4
un écuyer sur les reins de son cheval au galop; il est bien beau surtout, quand il lutte avec l'ouragan, quand il disparaît entre les vagues, comme s'il se laissait défaillir, pour reparaître aussitôt, ruisselant et frémissant comme un intrépide plongeur...
Mais il n'est peut-être jamais aussi beau qu'au moment où il quitte le port et prend son essor vers un autre monde.
Alors tout concourt à le rendre magnifique : rien ne manque à sa toilette, toutes ses peintures sont fraîches, tout son gréemenl lisse et luisant, toutes ses voiles déployées, tous ses pavillons flottants, tous ses cordages tendus, tous ses officiers en grand uniforme, tous ses matelots épars sur le pont, dans les haubans, au bout des vergues, au sommet des mâts.
Voyez le Magnifique qui vient d'appareiller
(c'est le nom que la rade de Nantes tout cnliere avait donné au Irois-màts de Bergerac). Comme il s'avance avec majesté au milieu de ces lougres, de ces dogres, de ces gabarres, qui se rangent pour faire place à leur roi! Comme sa proue divise puissamment cette nappe argentée, en faisant poudroyer autour de ses flancs des milliers de perles humides! Comme ses^ cacatois plongent,— minces et dégagés, — dans ce ciel pur et bleu!
La barre change : l'avez-vous vu obéir avec souplesse et docilité à l'ordre du gouvernail, se relever peu à peu, endormi qu'il semblait sur le flanc gauche, pour se recoucher mollement sur le flanc droit, en faisant tourner toute son immense voilure, et en l'inclinant à tribord, avec la coquette aisance d'un capitaine de lanciers, qui met son panache sur l'oreille ?
Mais le voilà qui prend le vent et qui commence à se bercer sur le fleuve. C'est maintenant que, poussé par les bouffées d'air que lui envoient les sinuosités du fleuve, il va glisser sur la surface ridée de la Loire, entre ces riantes maisons étagées sur les deux rives.
En avant donc, Magnifique! en avant sur ces vagues paisibles ! le temps est beau, le ciel est tout d'azur, la brise est fraîche et carabinée. Le soleil monte à l'horizon et te regarde aller, beau navire! En avant! tu peux enfin te rafraîchir à l'aise, après deux mois de hâle et d'ennui le long d'une cale maudite; tu peux plonger en frissonnant dans la houle tes épaules et tes flancs; tu peux t'y baigner jusqu'à la ceinture.
En avant! déjà tu ne vois plus Nantes que comme un grand brouillard à l'horizon.
Encore quelques bordées, et tu seras en nier! En mer! d'avance tu en frémis de joie; tu crois déjà sentir l'eau salée monter en courant jusqu'à ta préceinte, tes grands huniers s'arrondir aux brises amères, et le ressac retomber en pluie d'argent sur ta tète, après avoir heurté ta puissante épaule. Quel bonheur d'entendre fléchir et craquer sa mâture, de fendre les masses roulantes du vieil Océan, de s'élancer à pic sur leurs crêtes, ou de descendre en triomphe leurs longues pentes liquides, et de les voir bouillonner, vaincues et rugissantes, derrière son couronnement !
Bon voyage donc, Magnifique, ! Que la mer te soit toujours aussi soumise, la brise aussi docile, et, avant deux mois, ton canon saluera les chauds rivages de l'Orient.
Mais pendant que tu vogueras dans ta
majesté tranquille, je crains bien que ta paix intérieure ne soit violemment troublée; pendant que l'atmosphère t'enveloppera de ses molles et paisibles caresses, prends garde que des orages terribles n'éclatent dans l'étroit espace de ton entre-pont.
Ils fermentaient en effet, ces orages ! Et cependant il eût été difficile de trouver des visages plus pacifiques et plus amis que ceux qui figuraient sur le pont du Magnifique, à son départ pour Smyrne; c'étaient, outre le capitaine, le lieutenant et l'équipage, les sept passagers dont on a donné la liste.
Les deux Smyrniotes regardaient avec bonheur fuir loin d'eux cette douce terre de France, où ils venaient de se ruiner si profondément. M. et madame d'Argentières, caressant leur petite fille, comptaient, dans leur impatience, les écus du vieux parent qui devait être mort !
M. Champlcin comblait de politesses tout le monde, surtout la modiste; et celle-ci demandait s'il était bientôt temps de se disposer au mal de mer.
Tous ces personnages se regardaient et se rapprochaient peu à peu pour se reconnaître et s'éprouver, ce qui donnait à leurs physionomies l'apparence de la plus charmante politesse et du plus merveilleux accord.
Mais pendant (jue cette scène insignifiante se passait sur le pont, une autre scène, d'autant plus vive qu'elle était sans témoins, se passait sous la dunette, dans l'appartement du capitaine.
Une femme, assise sur le canapé, près des fenêtres de l'arcasse, semblait lutter avec un trouble intérieur, dont elle dissimulait la cause à une femme de chambre, empressée auprès d'elle.
Cette femme était madame Bergerac.
Elle prétendait que l'émotion qui l'avait forcée de descendre sous la dunette n'était autre chose que la crainte et l'inquiétude qui accompagnent toujours un départ.
Mais voici la vérité.
Madame Bergerac venait de reconnaître, dans le dernier passager qui avait mis le pied à bord, dans cet artiste de Paris allant faire des études à Smyrne, le jeune homme qui l'avait tant remarquée et tant suivie le soir de cette promenade, le lion du café Molière : Albert Thorigny.
Après l'engagement pris avec ses commensaux, de joindre à l'écrin de ses bonnes fortunes la nouvelle perle de Nantes; après les premières escarmouches qu'on a vues : la promenade, le baiser, le billet doux, Albert
avait appris tout à coup le projet malencontreux qu'avait conçu le capitaine d'emmener sa femme à Smyrne.
Étourdi d'abord d'une telle nouvelle, il avait été sur le point de renoncer à son entreprise; mais harcelé bientôt par les défis de ses compagnons, il avait juré, le plus étourdiment du monde, de mener l'aventure à fin, fallût-il faire le tour du globe ; et, n'ayant pas heureusement le temps de la réflexion, il était accouru s'inscrire chez M. Ledru parmi les passagers du Magnifique.