DEUX CENTS LOUIS. H
— Mariée ou non ?
— Mariée ou non !
— Nous fixerons nous-mêmes le temps que tu prendras pour lui plaire?
— Vous le fixerez vous-mêmes !
— Et tu no»s fourniras la preuve...
qu'elle t'aura plu, sous peine de nous compter deux cents louis!
— Deux cents louis : c'est entendu.
— C'est entendu ! Sortons !
— Sortons!
Un Iwbit marron.
Il est près de huit heures du soir; nous sommes au mois de juin ; la soirée est aussi fraîche que la journée a été brûlante; un vent doux et caressant court sur la Loire; les voiles et les pavillons des navires flottent mollement; les matelots chantent dans les
hunes ; un grand brick qui arrive tire un coup de canon dans le lointain, et les plus beaux cavaliers promènent sur le quai de la Fosse les plus belles dames de Nantes.
Parmi cette foule indolente et parée, voyez- vous cet homme au visage encore jeune et aux manières déjà graves, qui donne le bras à cette admirable femme de vingt ans? Cet homme est le capitaine Bergerac.
Bergerac est un marin breton fixé depuis peu de temps à Nantes, autant qu'un marin se fixe quelque part.
Ce n'est pas un de ces loups de mer qui ont fait avec l'élément liquide un mariage de passion, qui veulent passer leur vie sur l'eau et trouvent la terre inutile dans la création, comme ce bon Tom Coffin du Pilote de Cooper. Ce n'est pas non plus un de ces cadets de marine qui ont conclu
avec l'Océan une union de convenance, parce que leurs pères étaient capitaines de vaisseau, ou parce que M le ministre leur a dit qu'ils deviendraient amiraux, en leur pinçant la joue, pour flatter leurs tendres mères.
Ex-lieutenant de frégate, privé de son grade à la suite d'un duel malheureux, et homme du monde peut-être autant qu'homme de mer, Bergerac s'est jeté dans la marine du commerce, à moitié par goût, à moitié par raison. Il ne voulait pas interrompre ses voyages, et il sentait le besoin de faire fortune de bonne heure : double but qu'il a atteint en peu d'années par de nombreuses courses et par des spéculations heureuses.
Aujourd'hui Bergerac est regardé comme le plus habile capitaine de Nantes, et il est
connu pour le plus riche et le plus merveilleux.
Ce trois-mâts qui domine de ses barres de cacatois toutes le mâtures de la rade, est à la fois le navire et la propriété de l'heureux capitaine; et cette jeune femme qui lui donne le bras est une héritière d'Ancenis, qui lui a porté en dot, il y a quelques mois, trois cent mille francs et une beauté qu'un pacha payerait le double.
En ce moment, Bergerac allait appareiller pour Smyrne, une ville qu'il ne connaissait pas encore; et, en attendant, il promenait sa femme sous les arbres du quai de la Fosse. L'homme qui porterait à son bras, à travers la foule, la couronne de diamants de l'empereur du Brésil, n'attirerait pas plus d'attention que n'en attirait le capitaine, en passant, avec sa femme au côté, sur ce
quai, au milieu de ce concours de curieux, aux lueurs fuyantes et mystérieuses de ce beau soir d'été.
A chaque groupe qui arrivait auprès d'eux, c'étaient des regards ardents ou envieux jetés sur celte femme charmante, des gestes de surprise, de petits cris d'admiration.
Madame Bergerac, en effet, était d'autant plus belle qu'elle était moins parée. Vêtue d'une simple robe de mousseline blanche, très-ample et très-moelleuse, où ses formes exquises semblaient flotter comme dans un nuage de vapeurs transparentes, coiffée, suivant la mode du moment, d'un chapeau de paille d'Italie, très-ouvert et très-relevé,qui laissait voir ses abondants cheveux blonds dans toute leur soyeuse richesse, et ses traits harmonieux dans toute leur délicate pureté;
elle marchait, — suspendue et balancée au II. 2
bras de son mari, — lui murmurant de joyeuses confidences, et paraissant jouir de la fraîcheur du soir et du plaisir de la promenade, beaucoup plus que de l'admiration publique.
Le capitaine, de son côté, savourait d'autant mieux cette dernière jouissance, que son insouciante compagne y prenait moins garde. Pendant que sa main gauche jouait négligemment avec la chaîne d'or qui traversait son gilet blanc, et que sa tête s'inclinait doucement vers madame Bergerac, pour mieux entendre sa voix, son regard souriant et satisfait suivait imperceptiblement les moindres mouvements des promeneurs autour de lui, et son oreille ne perdait pas une seule des paroles flatteuses qui s'échappaient sur son passage...
Sa bouche restait muette, mais ses yeux,
sa démarche, toute sa personne disaient à chacun : « Ce trésor est à moi, à moi seul ! «je vous permets de le regarder pendant « une heure; regardez-le, et mourez d'en- « vie ! »
L'imprudent! il ne se doutait pas que sa joie pouvait se convertir en douleur, que cette promenade triomphale pouvait devenir le chemin de son supplice, et que cette envie qu'il se plaisait à provoquer dans les autres, pouvait enfanter dans son propre cœur une passion mille fois plus terrible et plus dévorante : la jalousie!
Au troisième tour que le capitaine fit sur le quai , des jeunes gens, qui semblaient s'être arrêtés pour l'attendre, s'avancèrent
jusqu'auprès de madame Bergerac, et la désignèrent à l'un d'entre eux.
Celui-ci, la regardant en face, ne put retenir un cri, qui émut à la fois la pudeur et la vanité de la jeune femme, et qui fit vivement retourner la tête au capitaine.
— Vive Dieu ! c'est la plus belle femme que j'aie jamais vue! s'était écrié le jeune promeneur.
Cette exclamation venait de remuer au cœur de Bergerac tout autre chose que de la joie et de l'orgueil.
Il chercha des yeux l'observateur téméraire et indiscret, sans pouvoir distinguer dans la foule autre chose qu'un habit marron.
Il se mordit involontairement la lèvre, reprit avec sa femme sa conversation indif-
férente, et tous deux continuèrent leur silencieuse promenade.
Cependant deux émotions aussi fortes que diverses les ébranlaient intérieurement l'un et l'autre. Les plus petits événements deviennent immenses par les circonstances et les pressentiments. Madame Bergerac, qui venait de recevoir un témoignage d'admiration si étrange et si énergique, après n'avoir entendu depuis longtemps que ces éloges froids ou intéresses qu'on appelle des compliments, se sentait agitée d'une curiosité craintive et d'une satisfaction secrète qu'elle n'avait pas connues encore; et Bergerac, troublé tout à coup dans sa sécurité intime, éprouvait quelque chose comme cette inquiétude vague et inattendue qui dut s'emparer de César, lorsqu'en se rendant triomphalement au sénat, il entendit des voix l'avertir de trembler, et vit dans la
foule des poignards se cacher sous les toges. Cette idée funeste : qu'en fait de femmes comme en fait d'argent, l'envie mène au vol, et que les amants ne sont pas moins nombreux que les voleurs, venait de traverser pour la première fois l'esprit du capitaine; et son trouble était d'autant plus réel, que la cause en était plus incertaine et prêtait davantage aux plus folles conjectures. Car le moyen de trouver un inconnu sur le signalement d'un habit marron ? M. Gisquet et M. Vidocq y eussent perdu leurs finesses. Quelle histoire sensée bâtir sur un habit marron? Et, par conséquent, quel roman ne pas y bâtir! Cela n'est rien, et cela est tout, comme le ruban d'Agnès. Bergerac cependant employa deux tours de promenade à passer en revue, du coin de l'œil, les gens qui regardaient sa femme; mais comme tous la regardaient également, que beaucoup
avaient des habits marrons, et que d'ailleurs la nuit tombante enveloppait les objets de la même couleur confuse, il fallut renoncer à foute recherche et se contenter de faire des romans en rentrant chez soi.
Ainsi fit le- capitaine, affectant, du reste, une profonde insouciance, et se gardant bien de laisser seulement soupçonner à madame Bergerac les sottes idées qui lui trottaient par la tète.
Et pourtant, s'il l'avait interrogée, elle aurait pu lui en apprendre bien plus long qu'il n'en savait.
D'abord, — comme une femme a des yeux de lynx pour distinguer celui qui la trouve belle, — elle avait, tout en baissant ses pudiques paupières, assez bien vu l'homme à l'exclamation pour remarquer en lui ce qu'on appelle un charmant cavalier, et pour
être sûre de le reconnaître désormais partout.
Ensuite, elle l'avait revu deux fois, seul, repasser auprès d'elle, plus silencieux, mais non moins extasié que la première fois.
Enfin, au moment où son mari soulevait, pour rentrer, le marteau de leur maison, un jeune homme, qui semblait arriver derrière elle par hasard, laissa tomber sa canne, et, en se baissant pour la relever, baisa doucement l'écharpe de la jeune femme...
Un* Uceolution.
Bergerac» en s'établissant à Nantes, ne s'était rien refusé de ce qui pouvait compléter son bien-être et flatter son amourpropre. Sa maison était une des plus belles de la ville, à l'extérieur, — et une des plus confortables, à l'intérieur. Le capitaine ai-
mait le grand air et les fleurs; la toiture d'ardoises était devenue une terrasse bordée d'orangers, de camélias, de lauriers roses et de jasmins. Une cour garnie de hangars souillait les derrières de son habitation; la cour s'était métamorphosée en jardin anglais. Une petite maison voisine masquait la vue de la rade; la petite maison, payée au poids de l'or, avait été démolie sans pitié jusqu'au rez-de-chaussée, et s'était convertie en salle de billard. Ainsi du reste; l'Amérique, l'Inde, la Chine, toutes les contrées du globe, avaient fourni leur tribut aux appartements du riche capitaine. Tout ce qu'il avait trouvé de beau, de curieux ou d'original dans ses nombreux voyages, il l'avait accaparé; et il pouvait se flatter d'avoir (pour parler son langage) écume les deux hémisphères au profit de son intérieur.
Par exemple, la chambre à coucher, où il
s'enferma avec sa femme au retour de leur promenade, était boisée de panneaux de citronnier; le mari endossa une robe de chambre en étoffe de paille, apportée de Canton, pendant que la femme mettait à ses pieds des pantoufles qui avaient dû appartenir à la sultane favorite; enfin le lit où ils s'étendirent conjugalement était une gondole d'ébène, drapée, au lieu de rideaux, de deux cachemires blancs.
Or, voulez- vous savoir ce que firent M. et madame Bergerac en entrant dans ce lit nuptial ou plutôt royal?... Ils ne se regardèrent, en effet, pas plus que le roi et la reine.
L'une, au lieu de songer, suivant son usage, qu'elle avait un mari dont le cœur était aussi généreux que la bourse, découvrit pour la première fois qu'elle avait des distractions auprès de lui... Et l'autre, au
lieu de se dire, comme de coutume, qu'il était bien heureux d'avoir à lui seul une femme dont les quatre parties du monde ne lui avaient point montré l'égale, s'aperçut tout à coup qu'il devenait jaloux comme le More de Venise.
Là-dessus tous deux s'endormirent, et chacun fit son rêve.
Madame Bergerac vit d'abord défiler devant elle — comme au fond d'une lanterne magique — tous les visages qui lui étaient apparus dans le monde; puis, du milieu de cette foule indifférente, se dégagea lentement et insensiblement, — comme un astre qui sort d'un nuage, ou comme une tête qui s'anime dans un bloc de marbre, à travers les ébauches du ciseau,— une figure moins banale et moins insignifiante... une figure de jeune homme, qui s'approchait
DNE RÉSOLUT 1011. 59
doucement d'elle, la regardait avec des yeux fixes, poussait un cri adorable, et s'arrêtait pétrifié de surprise et d'admiration. La jeune femme, aussi curieuse et aussi tremblante devant cette apparition que l'oiseau devant le serpent qui le fascine, plaçait bien vite son mari entre elle et la vision; mais, à mesure que son rêve continuait, Bergerac s'effaçait peu à peu et s'éloignait pour faire place au jeune homme. Quelquefois tous deux apparaissaient en même temps, comme pour se mettre en parallèle ; et alors, madame Bergerac avait beau donner dans le fond de son cœur la préférence au capitaine, une fatalité irrésistible, ou peut-être un méchant lutin, lui faisait remarquer malgré elle que la physionomie de l'inconnu était plus vive, ses yeux plus tendres, son front plus doux, sa bouche plus prête à sourire, son teint plus frais, «on air plus
jeune — et même sa voix plus vibrante... car cette voix ne cessait de faire entendre l'exclamation flatteuse et passionnée, qui éveillait dans l'esprit de la jeune femme un souvenir si vague, et qui lui faisait à la fois plaisir et peur...
Peu à peu ce vague souvenir se débrouillait, et madame Bergerac reconnaissait en frissonnant, dans le fantôme de son rêve, le bel inconnu qui l'avait tant regardée sur le quai, qui l'avait suivie jusqu'à sa porte, et qui avait osé en passant baiser son écharpe.
Alors, la pauvre femme se réveillait en surs iut, et se réfugiait, tout émue de remords at d'effroi, auprès de sou mari... jusqu'à ce que le sommeil ramenât le rêve doux et ter ible...
Bergerac, ( e son côté, était le jouet d'un véritable caucnemar. Lin petit démon à deux
faces, l'une grimaçante et ridicule, l'autre farouche et menaçante, tenant d'une main un poignard nu, et secouant de l'autre une marotte et des grelots, se plaçait debout sur son lit, l'envisageait longtemps eu silence, excitant tour à tour son amour-propre par des moqueries, et sa colère par des menaces; puis, se penchant à son oreille, et lui montrant du doigt sa femme endormie, il murmurait d'une voix aigre et stridente des confidences comme celles qui suivent :
« Sais-tu, capitaine, que tu as une femme «jeune, belle, adorable ? une femme dont « chaque regard peut allumer une passion « dans le cœur le plus froid, chaque sourire ■ égarer l'esprit le plus sage, chaque parole « faire tourner la tète la plus solide et la « mieux rivée à la vertu ?...
« Sais-tu que, si tu pars demain, pendant
« ton absence, tout le monde aura le droit « de l'admirer, de la trouver belle et de le « lui dire; que tu as des amis plus jeunes, «plus beaux, plus riches, plus séduisants « que toi, qui la verront tous les jours, et qui « pourront bien oublier qu'elle est ta femme « et qu'ils sont tes amis?
« Sais-tu qu'il y a plus d'oisifs passant leur « vie à séduire les femmes que de principes « pour protéger ces dernières ; que la majo- « rite des célibataires vit aux dépens de la « minorité des maris, comme les loups aux « dépens des bergers, et les frelons aux dé- « pens des abeilles; qu'il y a, sous le regard « dont cet inconnu d'hier a toisé madame « Bergerac, et sous la rougeur qui a couvert « les joues de celle-ci, plus d'abimes et plus « de mystères que sous la surface mobile de « l'impénétrable Océan? — Si tu ne sais pas
«cela, apprends-le! et, si tu le sais, son- « ges-y bien ! »
Ainsi parlait le petit démon, donnant à chaque mot la pointe d'une flèche ou le tranchant d'un poignard... Puis, désignant encore au capitaine sa femme endormie, il se retirait en agitant son arme et ses grelots, et en montrant l'un après l'autre sa bouche ricaneuse et son regard terrifiant.
Alors Bergerac rêvait que son navire n'attendait plus que lui pour mettre à la voile et voguer vers l'Orient. Cette idée le consolait un instant de sa fatigante hallucination; mais aussitôt le rêve redevenait cauchemar, et le poursuivait sous mille (ormes.
En disant adieu à sa femme, le capitaine croyait prendre sur ses lèvres, à la place des souhaits et des baisers accoutumés, les paroles mordantes du petit démon. Jl les émit. 3
portait malgré lui, en lui-même, comme un poison actif et dévorant. Au moment où, son trois-mâls déployant ses voiles, il perdait de vue le mouchoir que la jeune femme agitait à sa fenêtre, cette idée : Désormais madame Bergerac peut me trahir si elle le veut ; elle le peut sans qu'il lui en coûte une seule précaution, une seule crainte, un seul remords : elle a deux ans de sécurité pour cela; cette idée s'emparait de lui invinciblement. Il traversait l'Océan poursuivi par celle idée fixe, comme un insensé par sa folie; elle devenait ombre et fantôme pour s'attacher à lui du matin au soir, pour lui murmurer à l'oreille des choses qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tête; pour couvrir, dans la tempête, la voix de la foudre et de l'ouragan.
Et quand venait le soir, quand le capitaine croyait se réfugier contre l'infernale
obsession, dans le calme el le sommeil, l'idée-fantôme se couchait cote à côte avec lui dans son hamac, et, toute la nuit durant, lui montrait sa femme assiégée d'amours illégitimes qui naissaient en foule sous ses regards, se défendant à peine des mains (jui cherchaient sa main, des pas qui suivaient ses pas, des lèvres mielleuses qui lui parlaient bas dans l'ombre... Et le malheureux s'imaginait entendre autour de lui, dans l'air, des mots passionnés, des serments, des promesses, des noms familiers et tendres, des éclats de rire ironiques... Et il bondissait comme un lion d'Afrique qui sent le froid de l'acier dans son flanc, et ses doigts crispés, croyant saisir un poignard, frappaient de toute la force de son bras les criminels complices.
Mais il se réveillait (toujours dans le rêve) en sueur et sans haleine, poussant un cri
36 VOYAGE D'UN L1ÔIV.
de douleur, car il n'avait fait que se meurtrir le poignet sur les angles de sa cabine.
Et il reconnaissait, à son compas, qu'il était à huit cents lieues de la terre, et que son navire filait dix nœuds à l'heure!...
Au point du jour, madame Bergerac fut très-empressée, et Bergerac très-pensif.
— Pourquoi faut-il que tu partes pour Smyrne ? murmura la femme.
— Si j'emmenais Juliette avec moi?... se demanda le mari.
Et tous deux se levèrent comme ils s'étaient couchés, comme le roi et la reine.
Pendant tout le jour, Bergerac crut voir des gens mystérieux rôder autour de sa
maison, et le soir, en revenant de son bord, il aperçut de loin un jeune homme (dont l'habit marron lui parut assez semblable à celui du promeneur de la veille; arrêté devint sa porte, parlant bas à son domestique, et taisant le geste de lui remettre quelque chose.
Il pressa le pas pour l'atteindre et le regarder de près, mais l'iuconnu disparut encore avant qu'il eût pu voir seulement le bout de son nez.
— C'est égal, se dit le capitaine, ce doit être mon habit marron î
Et, courant au domestique qui fut tout stupéfait de se trouver si près de lui :
— Qu'est-ce que cet homme vous a remis tout à l'heure? demanda-t-il en déguisant son agitation sous une insouciance affectée.
Le domestique comprit qu'il n'était pas
possible de mentir, et aimant mieux trahir l'inconnu que de passer pour son complice :
— Il m'a prié de porter ce billet à madame, répondit-il, en feignant à son tour une indifférence philosophique.
Le sang du capitaine ne fit qu'un tour, mais il eut la force de se contenir; et, toujours avec la même tranquillité apparente :
— Donnez! dit-il au domestique en lui prenant le billet des mains; je vais chez madame, je lui remettrai cela moi-même.
Le domestique se laissa enlever le papier, sans avoir l'air de remarquer que son maître le froissait entre ses doigts; et Bergerac, après avoir franchi son escalier et son appartement avec des palpitations inconnues, s'enferma dans son cabinet, s'arrêta, la main sur la clef, ouvrit le billet et lut ces lignes :
« Madame,
« Je ne vous connais pas encore, mais je « vous ai vue et je vous aime; et je vous pré- « viens que je vous le prouverai par tous les « moyens qui sont au pouvoir d'un homme; « si ma démarche vous offense, mon pardon « est écrit sur la glace de votre miroir.
ce 1 . »
— Décidément, dit le capitaine, dévorant des yeux le papier dans tous les sens, décidément c'est mon...
Il s'arrêta court en s'apercevant avec rage qu'il allait dire : mon habit marron!
Il se reprochait maintenant de n'avoir pas, la veille, pris l'insolent au collet, pour h- regarder en face et lui demander son nom et son adresse.
40 AOYAGE D'UN LION.
Au même instant, un petit homme de quarante ans entra dans le cabinet de Bergerac. C'était son lieutenant, ou son second, comme on dit dans la marine du commerce.
M. Ledru venait, tout essoufflé, annoncer que le chargement du navire était au complet, que les expéditions seraient prêtes dans vingt-quatre heures, et qu'on mettrait à la voile le surlendemain.
Le surlendemain! Jamais homme n'avait cru apporter une meilleure nouvelle, et jamais homme n'en avait apporté une plus saugrenue.
— C'est bien, répondit Bergerac en faisant tous ses efforts pour avoir l'air de partager l'enchantement de M. Ledru.
— Demain, reprit celui-ci en se frottant
les mains, je vous apporterai la liste des passagers.
Le capitaine ne répondit pas, et sembla n'avoir pas entendu.
— Demain, reprit encore le second, je vous apporterai...
— Oui, oui, interrompit Bergerac, et vous aurez soin, ajouta-t-il après un silence, de faire préparer le second lit de ma cabine!
— Ah diable! fit curieusement le second, vous aurez un camarade de cabine?
— J'emmène ma femme avec moi ! dit solennellement le capitaine.
Le lieutenant resta pétrifié de surprise. Bergerac répéta la phrase en appuyant sur chaque syllabe, comme un homme qui brûle ses vaisseaux pour n'avoir plus à reculer; puis il congédia M. Ledru, et il se rendit tout droit chez sa femme.
La mère de madame Bergerac était avec elle; c'était une vieille coquette, nervo- vaporeuse, qui avait la prétention d'adorer sa fille, tandis qu'elle se bornait à détester son gendre.
C'était pour savoir quand partait celui-ci qu'elle venait rendre visite à celle-là.
Bergerac, qui la connaissait, devina parfaitement son intention, et, comme il avait l'excellente habitude d'être à cheval sur ses droits, la présence d'un tel adversaire ne fit que lui donner un nouveau courage.
ïl commença par annoncer son départ très-prochain; puis, coupant court aux doléances simulées de la belle-mère, il se mit à se féliciter du beau temps que la saison lui garantissait; de la veine de vents favorables qui promettaient à son navire une rapide et heureuse traversée; du magnifique pays
qu'il allait voir pour la première fois; du doux climat de Smyrne, des curieuses et poétiques singularités de la vie musulmane; en un mot, de l'occasion facile et commode qu'il avait, de faire sans frais et sans dangers, dans son propre navire, et en quelque sorte sans sortir de chez lui, ce bienheureux voyage en Orient, le rêve et l'ambition de tous les cosmopolites!
De là, à la proposition de partir avec lui, il n'y avait qu'un pas : il le franehit à demi, en rappelant à sa femme le désir qu'elle lui en avait souvent témoigné, et en lui demandant si elle ne serait pas curieuse de visiter TOrient et les Orientaux.
La mère et la fille, ne voyant dans cette question du capitaine qu'une plaisanterie et un sujet de conversation, donnèrent à plein collier dans le piège et firent à l'envi de la poésie orientale.
La jeune femme s'écria avec une charmante franchise qu'elle serait enchantée de voirSmyrne; et la belle-mère, faisant écho, s'oublia jusqu'à dire que les hommes étaient trop heureux d'avoir le privilège des voyages.
C'était s'enferrer elles-mêmes à qui mieux mieux. Le capitaine, profitant du moment, les prit toutes deux au mot, en annonçant à madame Bergerac que son vœu serait exaucé, qu'elle partirait avec lui le surlendemain...
A.lors la jeune femme s'évanouit de surprise, de terreur et de joie, la belle-mère eut une attaque de nerfs, et le capitaine, après avoir sonné une suivante et demandé de l'eau de fleur d'orange, sortit de la chambre en vainqueur qui laisse l'ennemi sur le champ de bataille.
Ces passagers.
Quelques heures après, — grâce aux discrètes confidences du second et aux doléances de la belle-mère, — toute la ville de Nantes sut que Bergerac emmenait sa femme à Smyrne; et, le lendemain, ce dernier ne pouvait plus changer d'avis sans dé-
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mentir le bruit public, lorsque M. Ledm vint lui remettre la liste de
M. LfAru attachai! nue grande importance an ; i une rai K>n bien simple :B adonnait le de cette spéculation, qui enrichissait peu à peu l'honnête lieu tenant.
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1" M. Champlein, célibataire, sans pro- !<■ .]'.!). ml pour son plaisir. I .
banquet outier.)
2'' M. f:t madame d'Argentières, m ciants retirés, allant à Smyrne, avec leur petite fille âgée 'I': neuf ans, poui touchei 1;j ion d'un parent qui -.% était établi autrefois, et qui éex aie 5 Être morl $anf héi itiers. (Lisez Béotien ..
■> Mademoiselle Hyacinthe, modiste, 1 1 :, expoi tant en Oi ienl les