‹ BrunehautChapitre 18 sur 19 · IO · texte numérisé non relu

IO

nés nous entendons ceux des derniers siècles, nous n'en trouvons aucun qui prenne franchement la défense de la reine calomniée, sauf le jésuite espagnol Mariana ; et encore, le bon père ne parle-t-il qu'incidemment de Brunehaut dans une Historia Gothorum. Adrien de Valois attaque furieusement la pauvre reine-, il serait, dit-il, tenté de traiter de fou et de visionnaire le malheureux Mariana. Brunehaut « erat in œncubitus homimim projecta, » d'après cet Adrien de Valois ; mais il n'en peut donner aucune preuve ; Brunehaut, croyonsnous, avait trop à faire pour songer à aimer; elle avait à se venger, et la vengeance est un sentiment plus fort encore que l'amour. Notre sévère auteur va jusqu'à louer les leudes d'avoir conspiré contre elle: «Son arrogance contre les grands les a deux fois forcés de conspirer. » Elle était arrogante parce que justement on conspirait contre elle et ses enfants. Toujours d'après Valois, Brunehaut ne peut pas plus être défendue par les louanges du pape Grégoire que parce qu'il appelle le silence de Grégoire de Tours. Valois est bien forcé d'avouer là que Grégoire de Tours, contemporain impartial, ne dit rien contre Brunehaut. Quant au

pape, ajoute-t-il, il ne pouvait pas parler contre la reine, étant forcé de la flatter. Adrien de Valois se montre là bien peu respectueux pour le Saint-Père : il voudrait donc en faire un hypocrite. Velly, Cordemoy, le président Pasquier, du Tillet, voient dans les actes de la reine un mélange de bien et de mal ; dom Calmet exprime une opinion que nous verrons tout à l'heure reproduite par Henri Martin. Montesquieu se contente de reconnaître à la reine d'Austrasie de grands talents et une haute intelligence. Bossuet avait trop de génie pour croire aveuglément à toutes les calomnies débitées par les précédents historiens, mais devant une opinion presque unanime, il hésite : « Sa vertu, dit-il, tant louée par le pape Grégoire, a peine encore à se défendre. » Voltaire, avec son intelligence vive et nette, avait une profonde horreur de toute cette époque embrouillée, obscure et mal connue de son temps. Pour lui, Brunehaut, Frédégonde, leurs époux et leurs fils ne sont que des Welchcs, des barbares comme les sauvages du Canada -, il ne veut pas s'en occuper, n'examine rien et s'en tire, dans son Essai sur les mœurs, par une plaisanterie sur le chameau de Brunehaut, criminelle

et malheureuse, ajoute-t-il en un autre endroit.

Anquetil, rempli d'erreurs pour cette période, et suivant aveuglément, comme il l'avoue lui-même, l'opinion de Mézeray, veut « se hâter de faire disparaître cette mégère (Brunehaut) de la terre. , Et, cependant, quelques lignes plus haut, il n'est pas aussi affirmatif contre cette mégère; ■ il doute qu'elle fut aussi coupable qu'elle a été accusée de l'être. » Sismondi commence par être fort injuste à l'égard de Brunehaut: « Elle avait contracté dès sa jeunesse une habitude de galanterie. » Où donc, s'il vous plaît? Etait-ce auprès des cadavres de Sigebert et de Mérovée, sous la menace perpétuelle des poignards et du poison de Frédégonde ? Mais, ensuite, vaincu par l'évidence, Sismondi se montre plus impartial:

«On l'accusa de beaucoup de crimes qu'elle n'avait pas commis, on parla de son libertinage à une époque où l'âge avait probablement glacé un sang longtemps brûlant. Elle ne connut ni la pitié ni l'amour. Elle consacra à l'architecture les trésors qu'elle amassait par les concussions qui ont souillé sa mémoire. » Il y a bien là quelque chose à répondre : Brunehaut

connaissait la pitié, témoin la grâce accordée à un assassin (voir p. 85 et suivantes), son rôle dans l'affaire de Bertfried. Quant à ses concussions, c'était simplement la ferme volonté de faire payer l'impôt aux plus riches, pour l'employer, non à une architecture quelconque, mais à des travaux d'une utilité générale et incontestable.

Voyons maintenant l'opinion d'Henri Martin : « Avec ses belles années (de Brunehaut) disparut ce qu'il y avait eu de généreux en elle; toute notion du juste et de l'injuste s'éteignit dans son âme. » Eh! non, ce qui disparaît, c'est saint Grégoire de Tours, ce qui s'éteint, c'est une histoire impartiale, remplacée subitement par celle de Frédégaire, faussaire historique au service du fils de Frédégonde.

Grégoire de Tours, en effet, n'a écrit que la première moitié de la vie de la reine : c'est une œuvre loyale, bien faite pour l'époque; Frédégaire, au contraire, a raconté les derniers temps de Brunehaut; et c'est là qu'abondent les calomnies qui ont fait condamner un peu légèrement par l'histoire la veuve malheureuse de Sigebert, la mère et l'aïeule des rois ennemis de Clotaire.

Michelet n'est pas favorable à Brunehaut et nous regrettons vivement de nous trouver' sur un seul point, en désaccord avec ce maître veneré. Mais, dans sa belle Histoire de France l'illustre auteur a un peu sacrifié l'époque mérovingienne; il avait hâte d'arriver à des temps plus modernes, qui convenaient mieux à son geme. Il prendrait presque parti pour Frédégonde : « Par sa lutte contre Brunehaut, elle sauva peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion barbare. » Nous croyons le contraire : si Brunehaut avait triomphé, la civilisation romaine se serait relevée de ses ruines et l'Occident n'aurait peut-être pas eu a subir la longue barbarie du moyen âge.

Le comte de Saint-Priest retrouve dans la grande reine « l'empreinte effacée du profil de Semiramis. ,, Cela peut fort bien prêter à deux sens, car l'histoire, ou plutôt la fable, nous montre la souveraine d'Assyrie régnant glorieusement, il est vrai, mais ne se faisant aucun scrupule d'assassiner ceux qui la gênent Avant de terminer, rappelons l'opinion de Boccace, qui, dans son traité Zfe claris mulienbus, se laisse toucher par le récit que Brunehaut est censée lui faire de ses longues in-

fortunes. Mais il semble craindre le témoignage, naturellement intéressé, de la reine d'Austrasie. Il la croit calomniée; mais, s'il se trompe, qu'on s'en prenne, dit-il, importunitati tristissime exorantis, aux trop vives instances de la lamentable suppliante.

Quant aux cours d'histoire, aux biographies, aux dictionnaires, ils sont tous plus ou moins hostiles à Brunehaut.

Notre tâche est achevée; nous n'avons pas voulu réfuter une à une toutes les calomnies; nous avons simplement raconté les choses telles qu'elles furent. Le lecteur a les pièces en main, c'est à lui de juger. Qu'on nous permette seulement de dire que nous ne trouvons pas dans l'histoire une figure plus grande que celle de notre héroïne. On ne peut en réalité lui reprocher qu'une chose, la passion de la vengeance; mais, devant les crimes de Frédégonde, devant les trahisons des leudes, devant ce débordement de lâchetés et d'infamies, la passion de la vengeance n'est que la soif de la justice. Pour couronner cette carrière, il fallait, le Destin l'a compris, quelque chose de surhumain, l'auréole ou, mieux, le coup de foudre. Et quel tableau y a-t-il plus saisissant dans les

mm

annales humaines que les derniers moments de notre Brunehaut, mourant symbole de la royauté qu'entraîne farouche, écumant, vers les plaines de l'avenir, le féodal destrier ?

Page 1