CHAPITRE XIII
l'opinion de l'histoire
Une brune viendra d'Espagne pour régner aux pays des Gaules; elle verra pe'rir bien des rois et mourra sous les pieds des chevaux.
Prédiction de la Sibylle.)
Après avoir raconté toute la longue vie de Brunehaut, si pleine de malheurs, de catastrophes, de péripéties de toute sorte, il nous a paru convenable d'exposer en quelques lignes ce que les principaux historiens, tant anciens que modernes, ont pensé de cette grande reine qui a eu l'honneur, comme on peut le voir par l'épigraphe ci-dessus, de préoccuper jusqu'à la fabuleuse Sibylle.
Nous avons, et il n'y a pas grand mérite à cela, la prétention d'avoir donné un récit plus
exact que ceux de nos devanciers; dans notre volume, il n'y a pas un fait, pas un détail, qui ne soit tiré d'un auteur contemporain de Brunehaut, ou du moins d'un écrivain du même siècle, qui pouvait encore recueillir des souvenirs réels et sincères. Nous nous sommes, en revanche, énormément méfié de ces écrivains du moyen âge qui ont induit en erreur la plus grande partie des auteurs d'histoires de France. Ce sont des guides dangereux ; autant ils sont précieux pour les faits dont ils ont été témoins, autant ils sont peu croyables quand ils parlent de temps un peu éloignés, et surtout des origines de l'histoire. Ils se laissent entraînera tout croire, ils admettent tout sans contrôle ; on voit bien qu'ils sont trop avides de miracles, trop curieux de prodiges, trop amoureux de légendes ; mais ils sont, avec cela, d'une si charmante naïveté qu'un peu plus on y voudrait croire comme eux. Le plus frappant exemple du peu de confiance qu'on doit avoir dans ces récits du temps passé, c'est la célèbre Chronique de Saint- Denis.
Commencé, on le sait, par les ordres de Suger, ce curieux recueil, fort bien fait ensuite au jour le jour par des témoins oculaires, pré-
sente, sous le fallacieux prétexte de nous raconter les origines de la France, une série de fables et d'inepties, à croire vraiment à une gageure contre le bon sens du lecteur.
Au moins, les auteurs contemporains de Brunehaut sont plus sérieux; Grégoire de Tours, le pape saint Grégoire P r , tels vont être les témoins appelés par nous pour déposer en faveur de la reine.
A tout seigneur tout honneur, écoutons d'abord le pape : « Brunehaut, dit-il, est une reine pieuse, une régente habile, une femme, une mère vraiment chrétienne; nulle n'est plus charitable qu'elle; on ne sait pas le nombre de ses bienfaits. C'est à elle, après Dieu, qu'on doit la conversion de l'Angleterre; c'est grâce à elle que le royaume des Francs est autant au dessus des autres nations que les rois sont au dessus de leurs sujets. »
Grégoire de Tours va nous dire ensuite que Brunehaut était un modèle de vertu ; et il louera à différentes reprises sa sagesse, ses mérites et sa charité.
Or, il n'y a que trois contemporains qui aient parlé de Brunehaut : on voit que l'avis des deux premiers lui est favorable; le troisième
MUMM
contemporain, saint Fortunat, évêque de Poitiers, va renchérir encore: «la reine est plus qu'une mortelle, c'est une déesse, etc....»
Mais, comme Fortunat louait tout le monde, même Frédégonde et Chilpéric, pourvu qu'on lui fît quelque cadeau, nous faisons peu de cas de son opinion, et nous ne nous appesantirons pas sur ses éloges, de peu de poids à côté de ceux des deux saints Grégoire.
Maintenant, brusquement, l'opinion va changer. Brunehaut vient de mourir; et c'est le fils de sa rivale, Clotaire, qui établit sa dynastie sur le trône désormais unique de la nation franque.
Frédégaire écrit; et, nécessairement, pour plaire au roi régnant, il attaquera la mémoire de Brunehaut ; c'est lui qui invente la fable de l'amour de Brunehaut pour Protadius, l'histoire des tablettes trouvées par Warnachaire (voir note 23). Puis, vient l'hagiographe Jonas, triste moine italien, esprit fanatique et grossier, disciple précisément de ce Colomban, l'ennemi le plus acharné de la reine; avec lui, commencent les fables les plus absurdes, ces récits, honteux pour la vraie piété, où l'on voit Dieu s'occuper miraculeusement de cas-
ser la vaisselle de Brunehaut et de Thierry
Aimoin, l'auteur anonyme des Gesta Francorum, et l'évêque Adon, qui vivait un siècle et demi plus tard, vont encore plus loin tous les trois; c'est à cet Adon, notamment, qu'on doit l'absurde conte suivant : âgée de plus de soixante ans, Brunehaut eut un beau jour l'idée de s'unir légitimement à plusieurs maris; à ce propos, elle fit venir à sa cour saint Didier, pour lui demander son avis; saint Didier, précurseur de Molière, déclara que la polyandrie était un cas pendable ; de là, la haine de Brunehaut, et, finalement, la mort tragique du saint. Aimoin, par exemple, écrivant trois cents ans après Brunehaut, est bien forcé d'admirer les travaux dont elle couvrit la Gaule, ce qui prouve, par parenthèse, que les hommes du dixième siècle, presque contemporains et mieux informés sans doute que les savants du dixneuvième, n'attribuaient pas, comme ceux-ci, à la domination romaine ce qui était réellement 1 œuvre de la reine d'Austrasie.
Les Chroniques de Saint-Denis sont rédigées d'après les documents ci-dessus : c'est tout dire.
Parmi les historiens modernes, et par moder-
mm