‹ BrunehautChapitre 5 sur 19 · MOTS · texte numérisé non relu

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de son jeune fils ; Childebert disparu, l'Austrasie appartenait à Chilpéric, et le digne fils du roi Clotaire I' r , le fils de l'assassin des enfants de Clodomir, et qui plus est l'époux de Frédégonde, n'était pas homme à reculer devant l'assassinat d'une victime de cinq ans, surtout quand le prix du meurtre devait être un royaume.

Heureusement, Brunehaut avait conservé un fidèle, le duc Gondebaud; par les soins de celui-ci, pendant une nuit sombre, l'enfant, enfermé dans un panier, fut descendu d'une fenêtre du palais; recueilli aussitôt par un homme dévoué au duc, il fut immédiatement emmené à bride abattue dans la direction du Nord- Est; sur la route des relais, une escorte, étaient préparés, et le jeune prince parvint heureusement à Metz.

Metz, qui se voyait à la veille de perdre son titre et ses avantages de capitale, acclame l'orphelin; la plupart des grands chefs et des leudes austrasiens, heureux de la longue minorité qu'ils prévoient, élèvent Childebert sur le pavois consacré, et le fils de Brunehaut se trouve avoir ainsi sauvé son trône et sa vie, en dépit de Chilpéric.

A ces nouvelles, Chilpéric, furieux, presse sa marche; si Childebert lui a échappé, il ne veut pas du moins perdre Brunehaut, sa précieuse captive. Bientôt, il arrive sous les murs de Paris; mais, là, il s'arrête, il n'ose entrer dans la ville. En effet, lors du partage des biens du dernier roi de Paris, Caribert, il avait été décidé que la ville resterait indivise entre les trois frères survivants : Gontran, roi de Bourgogne ou d'Orléans ; Chilpéric, roi de Neustrie ou de Soissons, et Sigebert, roi d'Austrasie ou de Metz, et que nul des trois rois n'y entrerait sous aucun prétexte, sans la permission de ses deux autres frères. Saint Hilaire, saint Martin et saint Polyeucte avaient été spécialement chargés de punir celui qui oserait enfreindre cette convention ; Sigebert, dans le feu de la conquête et de la vengeance, ne l'avait pas respectée, et Sigebert était -mort. Etait-ce un hasard, était-ce un effet de la vengeance des Saints offensés? cela donnait beaucoup à réfléchir à Chilpéric.

Enfin le monarque embarrassé eut une idée lumineuse ; il se fit apporter de nombreuses reliques, tout ce qu'on en put trouver aux environs, convoqua tout le clergé d'alentour, et,

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précédé des châsses d'une centaine de Bienheureux et de Martyrs, dûment canonisés, il entra sous leur protection dans Paris, persuadé et convaincu que les Saints, dont il avait d'ailleurs généreusement payé le concours, le protégeraient contre la colère de leurs collègues irrités.

En effet, tout se passa fort bien, et l'évêque Germain, qui sans doute était depuis longtemps le partisan du pieux Chilpéric, lui fit même, comme témoignage de sa satisfaction, la gracieuseté d'opérer un miracle le jour de son entrée, en rendant à un paralytique l'usage de ses membres. Le roi, ayant donc repris pleine confiance devant cette manifestation évidente de la bonne volonté du Ciel à son égard, se rendit tout d'abord au vieux palais de la Cité. Là Brunehaut l'attendait, tenant serrées contre •elle ses deux filles tremblantes.

Ce fut un moment solennel que celui où se trouvèrent en présence l'assassin et la sœur de Galeswinthe, le meurtrier et la veuve de Sigebert. D'un côté, une jeune femme, veuve avec deux enfants, et veuve de la veille, trahie par les siens, abandonnée de tous ceux qui

— 4° — l'auraient dû défendre et lui donner leur vie; de l'autre, le roi Chilpéric et les leudes de Neustrie, les vaincus d'hier devenus les vainqueurs d'aujourd'hui, et furieux de leurs défaites; avec eux, des leudes d'Austrasie, traîtres à la mémoire de leur maître, ceux-là mêmes qui n'avaient pas attendu que le cadavre de Sigebert fût refroidi pour acclamer son meurtrier, et qui, plus acharnés encore que les Neustriens, en voulaient d'autant plus à Brunehaut qu'ils se sentaient plus coupables envers elle.

Mais, dans toute cette tourbe d'hommes sanguinaires, qui n'attendaient qu'un geste du roi pour la massacrer, Brunehaut, de son admirable instinct féminin, encore aiguisé par le danger, avait deviné un protecteur.

C'était un jeune homme de haute taille, de mélancolique figure; tandis que tous les autres guerriers portaient leurs cheveux ou relevés sur le front, ou coupés courts, lui, au contraire, privilège exclusif delà famille royale, laissait flotter sur ses épaules une opulente chevelure blonde que le fer n'avait jamais touchée. Ce jeune homme était Mérovée, fils de Chilpéric et de cette malheureuse reine Audovère

— 4i que les intrigues de Frédégonde avaient fait répudier, puis exiler au monastère de Saint- Calais. La jeunesse de Mérovée s'était passée dans ramertume.il sentait peser sur ses épaules, comme une chape de plomb, la lourde haine de sa marâtre. Impitoyablement surveillé par Frédégonde, il avait eu bien des fois à encourir les reproches et la colère, souvent injuste, de Chilpéric. La prison pouvait l'attendre aussi bien que le trône, déjà même sa belle-mère avait essayé de le faire périr par le fer et par le poison.

Le mot de Virgile est éternellement vrai :

« Rien n'enseigne à compatir à l'infortune comme de l'avoir soi-même supportée. » A la vue de cette reine infortunée, de cette veuve désolée, Mérovée fut ému; sa pensée le reporta vers le jour fatal où, chassée du toit de Chilpéric, Audovère était partie pour l'exil, emportant avec elle le bonheur de ses fils; et puis, Brunehaut, pâle dans ses longs vêtements couleur de mauve, était si belle, d'une beauté si noble et si différente de celle de toutes les reines barbares que le jeune homme avait connues, épouses de Caribert, de Gontran et même de Chilpéric, pauvres filles sans naissance, sans instruction,

et qui n'avaient souvent pour elles que le caprice momentané du maître !

Dès cet instant, Mérovée aima Brunehaut, d'un amour immense et dévoué; sans se dissimuler vers quel abîme il penchait, pour elle il renonça à tout, à son avenir, à sa vie même ; il n'eut plus qu'un désir, qu'un but, qu'une passion, secourir et partager l'immense infortune de la reine d'Austrasie. Ce fut sans doute grâce à ses instances que Chilpéric, qui éprouvait parfois, surtout en l'absence de Frédégonde, une véritable affection pour ses fils, épargna la veuve de son frère et se contenta de l'exiler au cœur de la Neustrie, dans la cité de Rouen. Il lui laissa même une petite partie de ses trésors, mais non ses deux filles, qui furent envoyées à Meaux.

Pendant les quelques jours que Brunehaut passa encore à Paris avant de partir pour le lieu de son exil, Mérovée prit tous les prétextes possibles pour parvenir jusqu'à elle, cherchant à la consoler, à adoucir la tristesse de sa poignante situation. Brunehaut, de son côté, inconsciemment se sentit émue de voir dans son abandon et son deuil naître ce grand et profond amour. Dans la vie de toute femme

sonne une heure, heure parfois heureuse, plus souvent arrière, l'heure du roman ; c'était dans les larmes et la captivité qu'elle avait sonné pour Brunehaut, comme plus tard elle sonnera pour la reine enchanteresse, Marie Stuart, d'un de ses mélancoliques sourires changeant le geôlier en amant.

A peine Brunehaut avait-elle quitté Paris pour Rouen que Mérovée chercha les moyens d'aller la rejoindre au plus vite. Par une heureuse coïncidence, Chilpéric préparait justement alors une expédition pour mettre la main sur les deux villes, depuis si longtemps convoitées, de Tours et de Poitiers ; Mérovée supplia son père de lui donner un commandement dans cette campagne-, 'Mérovée part en toute hâte-, à peine arrivé à Tours, qui avait ouvert ses portes à l'armée neustrienne, il en sort sans prendre de repos, sous le prétexte d'aller voir sa mère à Saint-Calais près du Mans, mais, au lieu de la route du Mans, il prend celle de Chartres, de là gagne Evreux, et, tout bouillant encore d'impatience, bien qu'épuisé par ce rapide voyage, il arrive aux portes de Rouen. Depuis quelques jours, Brunehaut se trouvait dans la ville, habitant probablement une des

nombreuses dépendances du palais épiscopal, sous la protection et aussi sous la garde de Tévêque Prétextât, faible et vénérable vieillard, doux à tous, indulgent pour tout. L'arrivée subite, inattendue, du fils de Chilpéric frappa l'évêque de stupeur. Ce fut bien autre chose encore quand Mérovée lui apprit quel était le but de son voyage : revoir, aimer et ne plus quitter Brunehaut, la mortelle ennemie de son père. Mais le vieil évêque depuis longtemps connaissait et chérissait Mérovée ; c'était son filleul, son fils spirituel. A tous les reproches, à toutes les observations de Prétextât, Mérovée trouvait réponse : sans Brunehaut, il mourrait. Emu de ce grand amour, des larmes de son filleul, l'évêque de Rouen prêta une main trop complaisante, ou plutôt trop compatissante, à l'intrigue qui devait lui coûter si cher. Mérovée et Brunehaut se revirent et s'aimèrent. A cette époque, les lois ecclésiastiques, encore un peu vagues, étaient souvent transgressées. Un jour, cédant aux prières, aux larmes des deux amants, Prétextât, croyant le péché moins grand, voulut du moins les unir, et le beau-fils de Frédégonde épousa devant les autels du Seigneur la veuve du roi Sigebert. Sans apprêts

— 4^ — le mariage eut lieu, triste dans l'église vide, sans chants de clercs ni de vierges, triste comme un office des Morts. Et c'était en effet à la Mort, la pâle fiancée, que venait de se vouer l'imprudent époux de Brunehaut.

Pendant quelques jours les deux nouveaux mariés ne songèrent pas à l'avenir ; au contraire, ils cherchaient à en détourner leur pensée; ils ne demandaient, ils n'espéraient rien que quelques heures de félicité; le présent était tout pour eux, ils sentaient bien que leur bonheur était sans avenir, qu'il serait court, court comme un de ces mélancoliques soleils qui rompent parfois l'uniforme tristesse du ciel gris d'hiver.

Quelques semaines se passèrent ainsi; oublieux des autres, du monde, et chacun d'eux oublieux de lui-même, Mérovée et Brunehaut vivaient dans l'évêché de Prétextât qui couvrait de sa protection ces tragiques amours. Mais dans Rouen on apprend bientôt que, furieux, exaspéré, se répandant en épouvantables menaces, Chilpéric arrive avec ses gens de guerre. L'effroi est à l'évèché ; Prétextât tremble pour ses protégés et cherche le moyen de soustraire au sort qui les menace les deux infortunés que

sa main a unis.

Sur les vieilles murailles de Rouen, datant des Romains, il y avait, construite en bois, une petite chapelle, consacrée sous le vocable de saint Martin, lieu d'asile vénéré comme tous les sanctuaires placés sous la protection de l'un des deux grands patrons des Gaules.

Adossé à l'édifice sacré, et participant au privilège d'asile, se trouvait un modeste logis, refuge ordinaire de quelques coupables ou dequelques malheureux. Ce fut là que Prétextât conduisit Mérovée et Brunehaut, là qu'il les confia à la tutelle du saint vénéré, qu'ardemment il pria pour eux. Puis, plus calme parce qu'il n'avait plus à craindre que pour lui, il attendit, prêt à tenir tête à l'orage, la venue du terrible roi de Neustrie.

Chilpéric arriva bientôt, mais l'asile était inviolable; les exemples étaient fréquents alors de la manière redoutable dont les saints se vengeaient de ceux qui méprisaient leurs droits. L'excommunication, si terrible aux âmes alors heureusement superstitieuses des rois mérovingiens, serait venue foudroyer Chilpéric, s'il avait tenté d'arracher par la force les réfugiés de l'enceinte sacrée.

Dans ces circonstances, le roi voulut user de

ruse; il feignit de céder aux prières de l'évèque de Rouen, auquel il voua au fond du cœur une haine de Mérovingien. Il rit parvenir à son fils et à Brunehaut des messages conciliants, des promesses de pardon et d'affection, enfin il alla jusqu'à leur jurer sur l'Évangile que, « si c'était la volonté de Dieu, il ne les séparerait pas. » ^^

Mérovée crut ^àr la parole de son père ; il quitta avec Brunehaut l'asile inviolable de la basilique ; et, le soir même, à la table de Prétextât, qui les bénissait les larmes aux yeux, Chilpéric, Mérovée et Brunehaut rompaient le pain symbolique.

Deux jours après, entouré des gardes de Chilpéric, des plus dévoués serviteurs de Frédégonde, Mérovée, prisonnier, partait pour Soissons, commençant cette longue série d'étapes douloureuses dont la dernière sera le suicide, et peut-être l'assassinat. Brunehaut resta captive à Rouen; son court roman est désormais fini; une seule fois, elle reverra pour quelques heures Mérovée, que chasseront aussitôt d'auprès d'elle les leudes de l'Austrasie et qui ira périr à Tournay, victime de Frédégonde. Dès lors la femme sera morte en Brunehaut ;

elle ne sera plus que la reine, législatrice, guerrière et parfois vengeresse.

En vain, ses nombreux détracteurs l'accuseront-ils, dans leur coupable légèreté, sur la foi de quelques légendes absurdes, de débauches, de nombreuses passions, même de séniles et honteuses amours; ces accusations s'évanouiront devant l'impartialité de l'histoire, comme s'écarta désormais l'amour de la couche fatale au-dessus de laquelle planaient les ombres sanglantes de Sigebert et de Mérovée.

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