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l'influence du célèbre siège épiscopal de Reims et des nombreux établissements religieux qui s'étaient fondés autour de cet important évêché.
Dépendante de l'Austrasie, mais formant en quelque sorte, sous le titre de duché (ducat us), un État séparé, la Campania ou Champagne avait toujours été dévouée à Brunehaut. Quand ses habitants apprirent la catastrophe de Rouen, ils voulurent essayer de sauver leur reine dont les jours leur paraissaient à bon droit en péril. Tout près d'eux, à Soissons, résidait alors Frédégonde; ils essayèrent de surprendre la ville, voulant faire de l'épouse de Ghilpéric un otage qui leur aurait répondu de la sûreté de Brunehaut. Malheureusement, cette tentative échoua, et la Champagne, horriblement ravagée, paya cher son dévouement.
Cette prise d'armes ne fut cependant pas tout à fait inutile pour Brunehaut; les chefs principaux, qui gouvernaient alors l'Austrasie au nom du jeune Childebert, crurent leur honneur intéressé à ne pas laisser la mère de leur roi prisonnière de la Neustrie. Ils la réclamèrent à Ghilpéric, qui consentit à la leur rendre, n'osant la faire tuer par crainte de Gonttan et de
l'Austrasie, et heureux de l'éloigner encore davantage de Mérovée.
Mais, revenue au palais de Metz, Brunehaut, bien qu'elle portât le titre de reine, se vit sans aucun pouvoir; les vrais maîtres du royaume, c'étaient le maire du palais, gouverneur de Childebert, l'évêque de Reims, iEgidius, malgré son origine romaine tout dévoué au parti de l'aristocratie franque, puis des ducs, des comtes, des leudes puissants, amis et complices du maire et de l'évêque. Sous cette prédominance des chefs austrasiens on sent déjà la féodalité qui s'agite; plus de pouvoir unique et central, mais une réunion de chefs des différents cantons, décidant ce que bon leur semble; oppression complète des villes qui sont tenues en mépris par les rudes chasseurs des grandes forêts des Ardennes et du Rhin, sujétion complète, de fait sinon de droit, non-seulement des colons et des serfs, mais même des petits propriétaires libres, des Francs qu'on forcera à se faire les clients (plus tard les vassaux) des leudes principaux, tel est le rêve des ducs et des comtes des contrées de l'Est en face desquels va se trouver Brunehaut.
Ces ducs, ces comtes, c'est Rauching, qui
fait enterrer vivants ceux de ses serfs qui se marient sans sa permission, et qui, nouveau Néron, éteint les. torches qui éclairent ses banquets contre la chair nue de ses esclaves-, ce sont Ursion et Bertfried, qui tenteront avec l'évêque ^Egidius d'assassiner leur roi Childebert. Pendant les premières années qui suivent son retour, Brunehaut va avoir à lutter contre eux, lutte inégale où seront en jeu son autorité et sa vie.
Elle crut d'abord avoir contre ces ennemis un secours, Faide d'un bras dévoué. Traqué de tous côtés, échappé à mille dangers, portant encore les marques d'une tonsure imposée, un jour, Mérovée, son mari, parvient à la rejoindre; son père l'a fait moine, Frédégonde a lancé sur lui sa meute d'assassins, il a manqué de périr par les intrigues du duc austrasien Gontran-Boson ; mais rien n'a pu F arrêter; murs des couvents, poignards des assassins, trahison des faux amis, il a triomphé de tout, et le voilà dans Metz, apportant à sa reine aimée la consolation de son amour et le secours de son épée.
Mais les leudes sont là, iEgidius, l'évêque soudoyé par Frédégonde, Ursion, Bertfried,
Rauching et les autres; ils s'apprêtent à livrer à Chilpéric le fils rebelle qu'il réclame. Encore une fois, Mérovée n'a plus d'asile; à peine entré dans Metz, il lui faut repartir, reprendre cette route errante qu'il suit depuis des mois ; par bonheur, probablement sur la prière de Brunehaut, quelques-uns de ses fidèles de Champagne offrirent un refuge au prince fugitif; il resta parmi eux quelques semaines, bien gardé, défiant toutes les embûches; malheureusement , victime , comme on le sait, d'une perfidie, il quitta ces populations vaillantes et dévouées pour se rendre dans le pays de Tournay, où une couronnedevaitl'attendre,etoùil ne trouva qu'une trahison; prêt d'être livré à Frédégonde , il préféra en finir avec sa vie d'angoisse, et se fit frapper par la main de son frère d'armes, Gaïlen, l'inséparable compagnon de sa triste fortune.
Brunehaut pleura longtemps celui dont elle avait bien involontairement causé le malheur et la mort ; cette funeste fin redoubla sa haine contre le couple royal de Neustrie ; elle parvint à tirer de sa torpeur habituelle le roi Gontran de Bourgogne, qui ouvertement la prit sous sa protection. Elle va pouvoir enfin venger, à la
- 5 4 fois, Gales winthe, Sigebert et Mérovée; une nouvelle alliance va encore l'aider dans sa lutte avec la Neustrie : sa fille Ingonde (7) est devenue l'épouse du fils du roi des Wisigoths et Gontran lui-même vient d'adopter Childebert ; les deux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne sont unis dans une même pensée ; mais, de nouveau, inquiets du pouvoir que prend Brunehaut, les chefs austrasiens s'agitent, refusent d'obéir à la reine; ils vont, poussés par iEgidius, jusqu'à se liguer avec Chilpéric ; ils rejettent pour leur jeune roi le protectorat de Gontran, et ils osent demander à Chilpéric d'adopter le jeune Childebert, dont lui-même a tué le père. En vain, Brunehaut en larmes se précipite-t-elle au milieu de leur assemblée, et, devant tout le peuple, à genoux, les supplie-t-elle d'épargner à sou fils cette suprême infamie, tous la repoussent, restent sourds à ses prières; un seul duc, le Romain Lupus, duc de Champagne, veut prendre son parti, mais c'est inutilement. Et quelques jours plus tard, furieux de ses reproches, les autres leudes, à la tête de leurs bandes en armes, viennent assaillir chez lui le duc de Champagne. Tous abandonnent l'homme dont les révoltés demandent la tête, il reste seul. Seul? non:
au milieu du tumulte, tenant de sa main de femme une inutile épée, Brunehaut est accourue; elle se jette entre les rangs austrasiens : « O nobles francs, dit- elle aux soldats, ne persécutez point l'innocent; » elle va continuer à parler, déjà les soldats l'écoutent ; mais, au galop de son cheval de guerre, arrive le comte Ursion : « Retire-toi, femme, s'écrie-t-il, c'est bien assez que tu aies été notre maîtresse pendant la vie de ton mari; maintenant que ton fils règne, c'est nous qui sommes les maîtres -, retire -toi, ou nous t'écraserons sous les pieds de nos chevaux. »
Mais, sans peur, Brunehaut resta; les soldats, les simples hommes de guerre , avaient encore un certain respect pour la veuve de leur roi; ils semblaient hésitants; Ursion craignit quelque revirement soudain en faveur de la reine : il laissa s'échapper Lupus. Par exemple, toutes les richesses du duc de Champagne furent scrupuleusement pillées par Ursion et les leudes ses amis qui, feignant de les rapporter dans le trésor royal , les cachèrent avec soin dans leurs demeures particulières.
Dès lors, toute l'Austrasie obéit à Chilpéric, père adoptif de Childebert ; il en profite pour
déclarer la guerre à Gontran; deux ducs neustriens, Didier ou Desiderius, de Toulouseet Bladast de Bordeaux, envahissent d'abord les provinces d'outre-Loire appartenant au roi de Bourgogne; malgré quelques échecs de Bladast, qui avait eu l'imprudence des' attaquer aux Gascons des Pyrénéesdes troupes de Neustrie restent maîtresses d'Agen, de Périgueux et de presque tout le territoire que possédait Gontran dans le sudouest de la Gaule. Encouragé par ce succès, Chilpéric prépare pour l'année suivante une formidable invasion contre la Bourgogne proprement dite : trois de ses ducs , Didier , Bladast et celui qui commandait à Tours et à Poitiers, attaquent la Bourgogne au sud par le Berry, tandis que Chilpéric en personne, à la tête d'une imposante armée réunie sous les murs de Paris, vient mettre le siège devant le château de Melun, qui couvrait de ce côté les frontières burgondes ; de plus, l'armée austrasienne, entraînée et guidée par les leudes du parti neustrien, se mettait en marche pour le rejoindre.
Gontran paraissait perdu-, mais l'histoire de ces temps est fertile en péripéties -, à peine le siège de Melun était-il commencé que Gontran, qui
- 5 7 commandait à des troupes plus disciplinées que celles de son frère, surprend le camp en désordre de Chilpéric et détruit la plus grande partie de son armée; presque au même moment, le petit peuple d'Austrasie, commençant à s'apercevoir que le joug de la reine Brunehaut est moins pesant aux humbles et aux faibles que celui de ses ducs orgueilleux, subitement se révolte contre eux; l'armée elle-même, qu'accompagne le jeune roi Childebert, s'est soulevée en même temps contre ses chefs, et surtout contre l'évêque iEgidius, pour le moment devenu général ; déjà des voix les accusent de vendre leur pays, de trahir leur roi, et brusquement , un soir , les simples guerriers , excités par les partisans de Brunehaut, se précipitent sur les leudes qui les commandent : de ceux-ci quelques-uns sont tués, d'autres n'échappent à la mort que par une fuite précipitée. iEgidius, l'objet principal de la haine populaire, ne trouve son salut qu'aux pieds du jeune roi Childebert; réfugié , caché dans la tente royale , il entend toute la nuit les vociférations des soldats qui demandent sa tête, et il ne parvient à s'échapper qu'au petit jour sur un cheval sans selle, perdant dans cette fuite ridicule, tant étaient
grandes sa hâte et sa terreur, jusqu'à une partie de ses vêtements épiscopaux.
C'en était fait une fois encore de la puissance des grands chefs austrasiens ; aux applaudissements de tout le peuple, du clerc et du soldat, de l'habitant des villes et du colon des campagnes, Brunehaut, écartant comme un mauvais rêve l'adoption honteuse de Chilpéric , reprenait son double pouvoir de reine et de mère, et ce pouvoir d'une femme et d'un enfant allait donner à la monarchie austro-franque, sinon la paix à l'extérieur, du moins un peu de repos, un peu d'ordre à l'intérieur, et enfin une prospérité inconnue depuis bien longtemps.
Chilpéric, sans armée, effrayé de ces revers, de la coalition de Gontran et de Brunehaut, se réfugia avec Frédégonde dans la citadelle de Cambray -, le dernier fils qui lui restât de Frédégonde venait de mourir ; ceux d'Audovère n'étaient plus, il était donc sans héritier, et d'après la loi franque ses États devaient revenir au jeune Childebert, déjà successeur désigné de Gontran-, Brunehaut, qui caressait toujours le rêve de l'unité de la domination franque, n'avait donc plus grand intérêt à continuer une guerre qui pouvait lui aliéner à jamais l'esprit
des Neustriens, et qui ne devait que donner un peu plus tôt à son fils un royaume qui lui reviendrait plus tard par droit de succession.
D'ailleurs le pacifique Gontran, redevenu l'allié et le conseiller de la reine d'Austrasie, aspirait après le repos. En outre, Brunehaut sentait que la réorganisation de ses États, bouleversés par le mauvais gouvernement des leudes, l'occuperait trop pour qu'elle tînt beaucoup à continuer cette guerre intestine; aussi, grâce à l'entremise de Gontran, une réconciliation, peu sincère peut-être, ne tarda-t-elle pas à rendre à la Gaule une tranquillité momentanée.
Brunehaut comprenait bien qu'il y avait tou-. jours en Austrasie un élément turbulent qui ne pouvait manquer d'y produire tôt ou tard de nouveaux troubles ; les chefs de guerre et nombre de leudes voulaient à tout prix, comme plus tard les hommes d'armes des grandes compagnies, combattre et gaigner. Brunehaut eut au VI e siècle, comme l'eut au XIV'' le sage roi Charles V,l'intelligencede débarrasser son pays de cette trop active population. Depuis longtemps elle entretenait de bons rapports avec la cour impériale de Constantinople, vers laquelle la portaient tous ses goûts et tous ses instincts
de femme civilisée. Moyennant une somme de cinquante mille sous d'or, qui devaient remplir le trésor royal mis à sec par jEgidius et ses amis, elle s'engagea à combattre, pour le compte de l'empereur, les Lombards(8), qui menaçaient alors le peu de provinces que l'empire d'Orient eût conservées dans la péninsule italienne. Le jeune Childebert, alors âgé de quinze ans environ, prit, sous latutelle de ducs expérimentés, le commandement de l'expédition. Du reste, cette guerre fut de courte durée; les Lombards, effrayés, se soumirent en offrant de payer tribut, et Childebert , sans doute rappelé par Brunehaut, regagna le pays des Francs où se préparaient de grands événements.
Le roi Chilpéric venait de marier sa fille Ringonthe à un des fils du roi des Goths , et il avait trouvé d'une haute économie politique de lui donner en dot, malgré les réclamations de Brunehaut, plusieurs villes et cantons d'Aquitaine qui appartenaient au royaume de Childebert. Bien loin d'écouter les justes remontrances de la régente d'Austrasie, Chilpéric fit assassiner un de ses ambassadeurs, et ce fut sans doute à la suite de cet attentat que Brunehaut ordonna à son fils de regagner en
toute hâte son royaume, que menaçait de nouveau l'éternelle mauvaise foi du mari de Frédégonde.
Childebert revint donc en Austrasie, et il alla s'établir sur sa frontière., à Meaux, pour surveiller de près le roi Chîlpéric, fixé alors à Paris, et pour pouvoir, si toutes les négociations devaient échouer, envahir, au premier signal de guerre, les provinces neustriennes.
Cependant, Chilpéric, comme tous ceux de sa race, grand amateur de vénerie, était venu passer quelques jours à sa villa de Chelles, à trois lieues au nord de Paris. Un matin, avant de monter à cheval pour se rendre à la chasse, il entra doucement dans la chambre de la reine, qui, n'étant déjà plus toute jeune, avait l'habitude de s'occuper minutieusement de sa toilette et de sa coiffure; Frédégonde tournait le dos à la porte; le roi, avec une aimable familiarité, qui lui était sans doute peu ordinaire, frappa légèrement sa femme d'une badine qu'il tenait à la main. « Finis donc, Landry, s'exclama la reine avec un mouvement d'impatience. » (Or, Landry était un jeune comte du palais , d'agréable figure , habile à tous les exercices du corps.) A cette réponse inattendue, le roi resta
un instant stupéfait ; Frédégonde , qui s'était enfin retournée , s'aperçut un peu tard de sa méprise, elle voulut se disculper, tourner l'affaire en plaisanterie, mais le roi, sans dire mot, le sourcil froncé, sortit de la chambre de la reine. Il se jeta sur son cheval, et, galopant furieusement, disparut dans la forêt. La journée se passa; la nuit venait que le roi n'était pas encore de retour-, son approche est enfin signalée; la tête de Frédégonde n'était pas en ce moment bien assurée sur ses épaules -, la figure crispée de Chilpéric ne présageait rien de bon. Le terrible moment approche; voici le roi dans la cour, devant la porte de son palais; il s'apprête à descendre de cheval ; fatigué de sa longue chasse, il appuie, pour quitter la selle, ses deux mains sur l'épaule d'un de ses serviteurs ; au même moment, un inconnu s'approche, frappe en un clin d'œil Chilpéric de deux coups de couteau, l'un sous l'aisselle, l'autre en plein ventre. Le roi vomit le sang, tombe sans voix, sans souffle, et expire subitement. Frédégonde avait sauvé sa tête.