Brunes et blondes
a Armez-vous de patience et ne m’en veuillez pas trop, — c’est une vieille amie qui vous écrit du coin de son feu et du fond de cette grande bergère en tapisserie que vous lui avez brodée. Vous m’avez gâtée, je vous en punis, et ce papier que vous tenez entre vos jolis doigts va vous épouvanter par la quantité de questions indiscrètes dont il sera bientôt noirci.
« Cela dit, je commence.
« Mais d’abord, quelles que soient vos réponses, promettez-moi le secret. Nous traitons, s’il vous plait, d’affaires confidentielles.
« Vous avez un peu connu, je crois, Monsieur le marquis de La Seilleraye ; c’est un homme d’esprit, incontestablement, qui a beaucoup vu le monde, et qui est en retard d’un demi-siècle au moins sur les manières et le langage de ce temps-ci. Ce n’est là, dit-on, qu’im des moindres mérites de sa personne ; mais on n’a pas atteint soixante-huit ans bien sonnés depuis quelques mois sans avoir appris à se méfier des réputations toutes faites, etje voudrais pour celle de Monsieur de La Seilleraye un meilleur garant que des bruits de salon.
BBUNES ET BLONDES.
C’est pourquoi je m’adresse à vous, car je ne sais rien d’aussi adroit qu’une jolie femme pour séparer le cuivre de l’or pur, et découvrir un sot sous le ramage d’im homme de cour.'
a Tout au moins les choses se faisaient-elles ainsi du temps que j’étais femme. Ce n’est pas avec le visage que je vous ai vu l’été dernier, chère mignonne, que les choses ont pu changer.
« Mais, me direz- vous peut-être, que vous font Monsieur de La Seilleraye et son caractère, et que vous importe qu’il soit ressemblant ou non au portrait qu’on fait de lui? Eh! curieuse, — il m’importe beaucoup. N’ai-je pas une petite fille en ûge d’ètre pourvue?
■ « Oui, ma toute belle, il s’agit de ma chère Marie que vous avez vue au Sacré-Cœur et qui depuis trois mois égaie ma solitude. C’est un printemps qui fleurit autour de ma vieillesse, et je lui suis reconnaissante, à cette chère enfant, de tout l’amour qu’elle m’inspire. Il est si bon d’aimer, surtout quand on est vieux ! on u’a plus que cela qui vous rattache à la vie.
«Je ne sais pas si Marie est jolie ; je ne sais pas si ellea de l’esprit ; je ne sais pas si elle est bien forte sur le piano, dont elle touche toujours trop à mou gré ; je ne sais pas si elle parle couramment l’anglais et l’italien, n’y entendant rien moi-mème ; je ne sais pas si on lui a enseigné que Géopàtre a été un temps reine d’Égypte et que Madras est situé quelque part dans les Indes, mais ce dont je suis sûre, c’est qu’elle a le cœur bon et l’àme honnête. Et puis je l’aime à la folie !
« Si, avec tout cela, vous ne la trouvez pas parfaite, il faut que vous ayez le goût très-mauvais.
« Mademoiselle de Lesparets va sur ses dix-neuf ans, — et, grâce à Dieu, elle n’est ni malingre, ni ché-
LES PREMIÈRES NEIGES
tive, ni pâle, ni poitrinaire; — sa belle santé lui permet d’ètre en belle humeur du matin au soir. Sa bouche est comme une chanson et son regard comme un sourire. Cette enfant du bon Dieu n’a que moi, rien que moi, et s’il vous souvient que j’ai soixante-huit ans passés, vous comprendrez pourquoi je veux la marier.
« A présent que vous avez mon secret, — car il faut tout vous dire, à vous, — parlez-moi bien franchement et, comme on dit, le cœur sur la main.
« Le marquis, tel que vous le connaissez, est-il bien l’homme que vous me conseilleriez de donner à ma fille? Mais, avant de me répondre, rassemblez bien tous vos souvenirs, fouillez les plus secrets replis de votre cœur, et songez que des pages de votre lettre un mariage peut sortir. ,
« Un mariage! hein ! cela ne vous fait-il pas frémir?. Mais puisqu’il n’est pas d’autre dénoùment à la comédie que nous jouons ic-bas les. uns contre les autres, arrangeons-le de bonne foi, et plaise à Dieu qu’il jte soit pas trop mauvais. , ,
« Là-dessus, mignonne, je vous embrasse comme je vous aime, et’ vous savez que c’est du meilleur de mon cœur.
>« La comtesse de Saint-C... »
Madame de Trans, à qui cette lettre était adressée, la parcourut tout d’un trait, sourit, prit une plume et, sans réfléchir autrement, écrivit, les quelques lignes que voici : i
3 Chère Madame et amie,
« Oui, j’ai- connu le marquis de La Seilleraye un peu.
BRONES ex blondes.
comme vous le dites méchamment, mais ce peu suffît pour qu’il soit difficile de le connaître davantage.
« Que Monsieur de La Seilleraye ait de l’esprit dans un temps où l’esprit se prend tout fait dans les journaux le matin, la belle affaire ! Mais Monsieur de La Seilleraye a mieux que cela et beaucoup mieux.
o Je laisse de côté l’éclat et le brillant d’une éducation achevée dans toutes les cours où l’appelèrent si longtemps ses fonctions diplomatiques ; à ce mérite, qui a bien son charme, vous en conviendrez, le marquis joint des qualités solides, une rare bonté unie à une grande fermeté. Il a des débcatessesde femme qui surprennent chez un homme rompu à tous les manèges de la vie, mais tout cela se cache, évite de se laisser voir et ne jaillit que par éclairs. Il faut déchirer le voile pour arriver à ce cœur d’où les illusions se sont échappées, mais qu’elles ont laissé tout rempli des plus doux parfums.
« Ce sont mes souvenirs qui vous parlent et ils sont fidèles.
« Je sais qu’en lui donnant mademoiselle de Lesparets vous ferez à Monsieur de La Seilleraye un cadeau digne d’un prince des contes de fée, mais je suis certaine aussi qu’en la mariant à ce cher marquis vous l’unirez au seul homme qui puisse, à mon gré, rendre une femme complètement heureuse, et cela, même quand il ne l’aimerait pas.
« La question est de savoir si Monsieur de La Seilleraye voudra se marier. Et, à vrai dire, j’en doute fort.
« Vos sourcils se froncent et votre cœur s’indigne à la pensée d’un doute aussi malséant quand il s’agit de notre chère Marie. Je vous vois d’ici, jetant un regard
LES PRE.M lÈB ES NEIGES. 5
de triomphe sur la belle enfant que votre exemple et vos leçons ont assouplie à toutes les grâces, et, dans votre for intérieur, vous allez presque jusqu’à me traiter de folle, ou peu s’en faut.
« Eh bien! soit, si vous y tenez, mais la chose est ainsi et rien ne fera que je pense autrement. Si vous me demandez pourquoi, je serai fort en peine de répondre. Monsieur de La Seilleraye a quarante ans, et bien des tentatives ont été faites déjà contre l’indépendance de son célibat. 11 les a toutes et toujours éludées; la jeunesse, la beauté, le charme du caractère, les séductions de l’esprit et du talent, rien n’y a fait. Je ne vous parle pas de la fortune ; sa position et la noblesse de son coeur le mettent à l’abri de ces vilains calculs.
« Mais, me direz-vous, cela ne prouve rien ; il peut changer. Eh! oui, sans doute, mais cela prouve, tout au moins- qu’il hésite beaucoup, et quand on hésite à quarante ans, c’est qu’on est presque décidé. Il y a au fond de ce cher marquis un je ne sais quoi qui le mettra à l’abri de tous les entraînements. Il aime l’amour et il en a peur; il l’éprouve, il le sent, et il n’y croit pas; me comprenez- vous ? Et cependant l’amour seul lui donnerait le courage de franchir le Rubicon du mariage.
« Est-ce lassitude ou scepticisme? Est-ce la fatigue d’un cœur qui a beaucoup aimé? Est-ce l’expérience d’un esprit qui a beaucoup observé? Est-ce l’humilité du martyr ou l’incrédulité du sage? je l’ignore, mais dans ces heures trop rares où le cœur est de moitié dans les épanchements d’ime conversation, le marquis m’a laissé voir je ne sais quelle crainte, je ne sais quel trouble qui ne lui permettront jamais de jouer toute son existence sur un coup de dé, et pour lui le mariage est ce coup de dé.
« Il est comme un soldat qui a fait la guerre, qui a senti la poudre et qui s’est enivré de l’odeur fiévreuse [ qui s’en exliale; mais il a vu de quelles misères les batailles étaient suivies et quelle vanité c’était que la gloire, et maintenant il reste sourd aux appels du canon. Que d’autres le plaignent ou le condamnent, moi je ne le juge pas et je l’aime de toute la franche amitié d’une âme qui lui est restée et lui restera dévouée.
« Si je pouvais résumer ma pensée en quelques mots, je vous dirais que Monsieur de la Seilleraye avait fait de l’amour une divinité qu'il adorait avec les exaltations d’im néophyte entourant son idole de prières et d’encens. Le diable a voulu que le nuage s’entr’ouvrit ; il a vu une tache à l’idole et il l’a brisée.
« Mais voilà que je babille de manière à ne plus savoir moi-même comment je finirais si je ne prenais le parti héroïque de m’arrêter court. Tous vouliez un mot et vous avez une épitre. C’est votre faute aussi; pourquoi mettez-vous notre correspondance sous l’invocation de Monsieur de La Seilleraye ? c’est me prendre par mon faible. •
« Adieu là-dessus, chère Madame et amie; embrassezbien tendrement pour moi cette petite Marie, qui est à présent une belle grande fille, et puissç-t-ellô avoir pour mari quelqu'un qui vaille, même de loin, mon pauvre cher marquis.
a Amélie de Trans. »
On nous pardonnera d’avoir commencé cette histoire par deux lettres. Elles auront, à défaut d’autre, l’avantage de faire à peu près connaître le personnage dont s’occupaient .à la fois la comtesse de Saint-C... et madame.de Trans. M. le marquis de La Seilleraye était
LES PREMIÈRES NETGKS.
alors — on était à cette époque vers la fin du mois de . mai 1854 — l’un des hommes les plus répandus dans la bonne compagnie de Paris et les plus considérés. Il avait quarante ans, comme on sait, et avait suivi longtemps la carrière diplomatique, dans laquelle l’élévation de son esprit lui avait acquis une grande réputation, mais depuis la révolution de février il vivait un peu à l’écart et loin des affames, regardant passer les hommes et les choses, en philosophe qui a vu trop d’événements pour s’indigner beaucoup et s’étonner jamais.
Chez un homme doué d’une rare activité d’esprit ces loisirs prolongés ne laissaient pas d’être plus lourds et plus fatigants qu’un travail excessif. Cette habitude contractée d’occuper, dès l’adolescence, unp aptitude naturelle ou des talents acquis est peut-être l’une des causes qui peuvent expliquer le mieux, sans les justifier cependant, ces capitulations de conscience par lesquelles on voit des hommes d’un caractère honorable servir tour à tour, avec le même zèle, des gouverne-, meuts ennemis. Ils cherchent alors, dans ces fonctions, bien moins un aliment offert à leur ambition qu’une satisfaction donnée aux plus vivaces et aux plus impérieux besoins de l’intelligence. Ces sollicitations violentes d’un esprit dès longtemps plié aux affaires, M. de La Seilleraye les éprouva souvent dans les longs jours d’ennui qui lui venaient de son repos, et peut-être eûtil succombé à leur énergie s’il n’avait trouvé, dans mie petite maison du faubourg du Roule, un dérivatif puissant-aux inquiétudes de son oisiveté.
Cette petite maison, d’une apparence modeste, était habitée par une chanteuse italienne qui, retirée entièrement du théâtre depuis déjà quelques années et alors
qu’elle avait encore une longue carrière de succès à parcourir, y vivait seule avec sa fille dans un éloignement presque complet du monde. La Toresilla — ainsi s’appelait cette chanteuse — avait gagné, dans l’exercice de sa profession, une assez belle fortune qui la mettait à l’abri de tout souci. Arrivée à la quarantaine, après une existence où les amours avaient battu des ailes et tenu leur place souriante, elle ne voyait plus dans la vie d’autre intérêt que sa fille, sur laquelle toutes les tendresses de son cœur s’étaient reportées avec une effusion où le souvenir du père de Cœcilia entrait pour quelque chose. Dans les mœurs faciles et décousues qui sont une des conditions fatales du théâtre, on peut dire que la Toresilla avait été, à sa façon, une honnête personne. Si son cœur n’avait pas toujours opposé une résistance désespérée, cc cœur du moins était seul responsable de fautes que personne, d’ailleurs, ne songeait à lui reprocher, tant elle était bonne, simple et franche.
Cœcilia, qui touchait alors à sa dix-septième année, en avait à peu près douze lorsque la Toresilla prit la résolution de quitter le théâtre et de s’établir à Paris, où elle avait l’habitude de passer les hivers depuis déjà un certain nombre de saisons. Elle y avait en outre formé de bonnes relations parmi lesquelles M. de La Seillcraye tenait la meilleure place. C’était à Naples qu’elle avait fait sa connaissance, M. de La Seilleraye étant alors le plus intime ami du père de Cœcilia. Depuis cette époque, le marquis n’avait pas cessé de voir la chanteuse ou de lui écrire avec une grande exactitude, et cette amitié qu’elle avait su lui inspirer dès les premiers temps de leur rencontre s’était encore accrue au moment où Cœcilia vint à perdre son père. Sans se
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LES PREWIÈBES NEIGES.
rendre aucun compte de ses sentiments, la Toresilla voyait en M. de La Seilleraye le tuteur naturel et, en quelque sorte, le protccleur-né de Cœcilia. Elle avait recours à lui en toute occasion et le faisait avec une bonne foi qui eût désespéré la malveillance la plus ingénieuse. Mais si l’extrême loyauté de M. de La Seilleraye ne lui avait pas permis de voir, même à Naples et dans sa plus impétueuse jeunesse, la grâce exquise et la beauté de la Toresilla, ces mêmes séductions, rajeunies dans Cœcilia, lui avaient fait une impression dont il n’avait pas encore sondé toute la profondeur et dont la mère confiante ne soupçonnait môme pas l'existence.
Comment cet amour était-il né et dans quelles circonstances ? C’est ce qu’il importe peu de savoir et ce que M. de La Seilleraye lui-même eût été fort en peine d’expliquer. Il était et c’est assez. Il y avait déjà un an à peu près que le marquis en avait ressenti les premiè- . res atteintes, atteintes si douces et si légères que, pareilles aux rides fugitives qu’un flocon de neige imprime à la surface polie d’un lac, c’était à peine si son cœur en avait eu conscience. Mais les progrès du mal avaient été rapides, et quand M. de La Seilleraye en fit la découverte, il était trop tard déjà pour y porter remède.
Ce nouveau réveil d’un cœur qui était lent à s’assoupir étonna et effraya un peu M. de La Seilleraye ; mais, eût-il pu en étouffer les premiers battements, il est au moins douteux qu’il eût tenté de le faire. Le marquis était né curieux des phénomènes et des miracles de l’amour, et, comme ces praticiens fameux qui poursuivent les causes et les effets des désordres pathologiques jusque dans les fibres les plus secrètes de l’organisme,
à défaut d’autre sujet, il se plaisait à étudier sur luimême et en lui-même le progrès, les frémissements et les convulsions de ce mal délicieux qu’on regrette toujours, alors même qu’on en a le plus souffert. L’amour était pour le marquis comme une mer immense semée d’archipels inconnus, et, navigateur infatigable, il y cherchait encore de nouveaux horizons, après avoir été longtemps battu par tous les flots et chassé par tous les vents de cet Océan fertile en tempêtes. Mais il se laissait emporter par le courant sans mettre dans sa conduite, vis-à-vis de Cœcilia, plus d’abandon qu’il n’y mettait de résistance.
— Je np sais pas ce qui arrivera, disait-il en luimème, mais je sais bien que cela finira.
Cette réflexion philosophique peignait d’un mot le fond même du caractère de M. de La Seilleraye. Il avait vu finir bien des choses qui toutes semblaient impérissables, et, comme M. de Talleyrand, il disait volontiers : « Tout s’arrange! »
' Par un sentiment de secrète pudeur qui est l’un des indices les plus certains d’un amour sincère, M. de la Seilleraye ne parlait à personne de ses fréquentes visites dans la petite maison de, la rue de Courcelles et de l’intérêt profond qui l’y conduisait. Ce côtélà de sa vie, et c’était le plus important, restait voilé à tous les regards.
Un jour qu’il était chez madame de Trans, seul avec elle, au fond d’un boudoir qu’elle affectionnait, la jeune femme le regarda doucement en face.
— Mon cher marquis, lui dit-elle tout à coup, seriezvous en humeur de vous marier ?
— Moi ! s’écria-t-il.
LES PREMIÈRES NEIf.ES. \\
' — Apparemment je ne vous parle ni du grand
Turc ni du Shah de Perse.
— Et pourquoi voulez-vous que je me marie?
— D’abord, mon cher Louis, remarquez, je vous prie, que je ne veux rien; je vous demande seulement s’il entre dans vos intentions de vous marier un jour, par hasard, ne fùt-ce que pour savoir ce que c’est.
' — Hum! je m’en doute assez,... mais, reprit le marquis, pourquoi, s’il vous plait, m’adressez-vous cette question?
— Vous ne le devinez pas?
— Dites toujours; je serai plus sùr de ne pas me tromper quand vous aurez parlé.
— C’est qu’une conspiration est ourdie contre, votre liberté ; on m’en a fait confidence et je trahis le secret par amitié pour vous.
— Êtes- vous du complot ?
— Presque.
— C’est donc sérieux ?
— Très-sérieux.
Le marquis frappa le tapis à petits coups, du bout d’une canne qu’il avait à la main.
— Vous vous taisez? reprit madame de Trans; qui ne dit mot consent, dit le proverbe, mais avec vous qui ne dit mot refuse. Raisonnons un peu, s’il vous plait, et voyons les choses comme il faut les voir, en vieux amis qui ont suivi le chemin des écoliers au temps des roses et qui se retrouvent encofe, au coin du feu, quand viennent les jours attiédis de l’automne.
M. de La Seilleraye. prit doucement la main de madame de Trans et la baisa.
— Raisonnons donc, dit-il.
— Je ne vous dirai rien du parti qu’on vous offre, il
BBÜNES ET BLONDES.
est tel que vous n’en pourriez souhaiter de meilleur. De ce côté-là, point d’objection. La difficulté vient donc du vôtre ; mais enfin, pourquoi, vous aussi, ne feriezvous pas ce que tant d’autres ont fait qui ne vous valaient pas ?
— C’est peut-être pour ça, répondit le marquis avec un léger sourire.
— Je ne vous entends plus.
— Eh ! mon Dieu, que d’autres se marient pour se marier et parce que tout le monde se marie, c’est une affaire où je n’ai rien à voir, mais sans vouloir me faire meilleur que je ne suis, je ne me marierai cependant jamais qu’à la condition de rendre ma femme aussi heureuse qu’il est humainement possible de l’espérer.
— C’est bien ainsi que je le comprends.
— Oui dà ! — mais le courage, la patience, le tact, le dévouement, les mille dons qu’il faut avoir pour cette tâche, croyez-vous qu’une bonne fée me les ait donnés en partage?
— Certainement.
— Eh bien ! franchement, vous vous trompez.
— Ilum ! je suis femme et je m’y connais.
— Permettez, je m’y connais bien un peu aussi. Je suis d’un âge où l’on ne change pas aisément d’habitudes, et les miennes sont prises depuis longtemps déjà. . . j’ai quarante ans et plus.
— Vous n’avez pas l’«air d’en avoir seulement trentecinq !
— L’air est un menteur et il ne faut pas le croire sur parole. On dit que j’ai l’humeur égale et le caractère facile. Il serait imprudent de s’y fier. J’ai souvent de vilaines heures qui durent plusieurs jours... J’aime
lf.s pnr.Mii'r.T-s xrmns. 13
le silence à la folie chez moi, et une femme, dans une maison, est comme un oiseau dans une cage; elle va, vient, chante et fait un hruit de tous les diables, et notez que je ne parle pas du piano, complice ordinaire du mariage. Les jours où il me plaira de travailler, ma femme, — je ne prononce pas ce mot sans un frisson !
— voudra me mener en visite et ce seront des tiraillements de tous les instants. Vous savez que j’ai du goût pour les voyages.
— Voilà trois ou quatre ans que vous n’en abusez
pas. , __
— Il est vrai, mais je l’ai. Avee une femme ce sera une page à déchirer du livre de ma vie, et les pages
amusantes sont si peu nombreuses qu’il faut y regarder à deux fois avant de s’en priver. Et le chapitre des ;,Y, amies de ma femme, pensez-vous que je l’oublie? j’ai mes amis déjà et c’est trop. Il n’est point aisé non plus d’être aimable du matin au soir, et, en ménage, il est bien trop chanceux de ne pas l’être toujours. Vous me direz que la solitude est quelquefois lourde à porter...
Eli! mon Dieu, je n’en disconviens pas, mais il ne m’est pas démontre que le chagrin soit préférable à l’ennui. Si la personne que vous me destinez est jeune, un jour viendra — un jour prochain, — où elle s’apercevra que je ne le suis plus ; si elle est un peu plus que majeure, son caractère est formé et le diable n’y fera rien. Or, que deviendrai-je s’il arrive que nos caractères voyagent sous des latitudes opposées? Et les circonstances imprévues dont je ne dis rien! Tenez, ma chère amie, le hasard a voulu que je vécusse seul, la sagesse à présent ordonne que je vive seul.
Madame de Trans se blottit, en souriant, dans son fauteuil.
— Voulez-vous que je traduise tout ce beau discours en bon français? dit-elle.
— Voyons.
— Eh bien ! cela veut dire que vous avez levé l’ancre et mis à-la voile.
— Expliquez-vous.
— Oh ! que vous m’avez bien comprise ! Depuis une heure vous vous embarrassez dans un pêle-mêle de méchantes raisons où votre esprit se débat, comme un chat embarlificoté dans un gros tas d’étoupe. Que vous m’aVez donné envie de rire ! Pourquoi ne pas me dire tout simplement que vous en étiez aux premiers feuillets d’un nouveau roman ?
Le marquis sourit.
— C’est donc vrai? s’écria madame de Trans, moitié riant, moitié fâchée.
— Que voulez-vous ! je n’avais rien à faire !
— Est-ce une raison pour faire une §ottise?
— Bah ! il n’y a que les sottises qui rendent la vie supportable !
— Voilà qui clôt la négociation, reprit madame de
Trans, je le regrette Sans exagération aucune, je
crois que vous auriez trouvé le bonheur dans -ce mariage.
— On n’est pas toujours libre d’être heureux.
Après qu’il eut quitté madame de Trans, et sans savoir pourquoi, M.-de La Scillcraye prit le chemin de la rue de Courcelles. Il éprouvait une envie inexprimable, mais irrésistible, de voir Cœcilia. ,
— C’est bien toujours la même chose et le même sentiment !' se disait-il en suivant lentement le -trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Toutes les fois qu’il m’est arrivé de faire ce que le monde appelle et a
LES PREMIÈRES NEIGES
raison d’appeler une folie, j’y trouvais un plaisir extrême, un plaisir que je n’ai jamais trouvé dans les choses réputées sages et convenables. Il me prenait alors des désirs incroyables de m’agenouiller aux pieds de la divinité à laquelle j’immolais tout, et le plus souvent la divinité elle-même se chargeait de me prouver, péremptoirement que cette immolation était vraiment une folie de la pire espèce et voisine de la bêtise. Mais la leçon était oubliée aussitôt qu’apprise. Il en est de l’expérience comme de ces muséums où l’on range à la file des minéraux et des ossements ; c’est une classification de choses mortes. Le cœur n’y prend pas garde et si la mémoire en prend note c’est à quoi se réduit tout le bénéfice qu’on en tire. *
S’il y avait une grande différence d’âge entre M. de La Seilleraye et Coécilia, il y en avait une plus grande encore dans leur caractère. Autant le marquis était secret et contenu, autant la jeune fille était expansive et ouverte. La Torcsilla, qui avait renoncé au théâtre pour se donner toute entière à sa fille, laissait un peu à la Providence le soin de l’élever et de la guider, disant avec naïveté qxïe la Providence, pour peu qu’elle s’en occupât, s’en occuperait mieux qu’elle. Cœcilia grandissait donc à la grâce de Dieu, comme un arbrisseau des champs üvré à tous les sourires du soleil et à tous les caprices du vent. Les résultats de cette éducation .pouvaient bien être dangereux, mais la Toresilla se fiait lâ-dessus aux bons instincts et à la nature droite de sa fille à laquelle elle n’avait appris, pour toute leçon de morale, qu’une profonde horreur du mensonge. Ce n’étaient pas les maîtres qui manquaient à Cœcilia — elle en avait eu de toutes sortes, — mais bien la direction. Si elle parlait l’italien comme une Toscane et
BHUNES El BLONDES.
le français comme une Parisienne, elle savait encore l’espagnol, l’anglais et l’allemand, qu’elle avait appris un peu en se jouant et sans y penser. Le dessin et la musique prenaient un partie de son temps, et le reste elle l’employait à courir dans un grand jardin, tout rempli de fleurs et de beaux arbres, où on était à peu près sûr de la trouver aussitôt qu’il faisait un rayon de soleil.
Grande, blonde et svelte, Cœcilia paraissait avoir une vingtaine d’années, bien qu’elle n’en eût pas en réalité plus de dix-scpt. Le rire badinait sur ses lèvres comme l’oiseau dans son nid ; jamais l’ombre d’un souci n’avait obscurci ce front radieux et ce pur visage où rayonnait la jeunesse dans toute sa vivacité. Elle * était comme une fleur épanouie aux premiers jours du printemps et que le vent et la pluie n’ont pas encore visitée dans sa fraîcheur. Son âme, ouverte à toutes les émotions, avait la transparence d’une eau limpide ; on y voyait jusqu’au fond, et le moindre souffle des pensées secrètes y traçait de légers bouillonnements dont ses traits expressifs et mobiles trahissaient les fugitives ondulations. Si elle avait conservé de l’enfance des grâces vives et naturelles, qui rehaussaient encore l’éclat de sa beauté, elle avait aussi, par mille côtés charmants, toutes les séductions de la femme. A tous ces dons heureux du ciel se joignaient une intelligence prompte et déliée, un esprit alerte et une singulière fermeté dans le caractère qu’elle avait droit et résolu.
Un circonstance imprévue avait quelque temps éloigné Cœcilia de M. de La Seillerayc ; quand elle le revit — après un assez long séjour en Itahe — elle avait seize ans. M. de La Seilleraye avait été frappé de sa beauté comme il le fut plus tard de l’ardeur et de la franchise de ce caractère qui ne savait dissimuler au-
LES PREMIÈRES NEIGES
ctme émotion et semblait les appeler toutes avec une fougue dont elle-même n’avait pas le secret. Gœcüia, bien qu’elle fült alors d’une extrême jeunesse, était vraiment trop femme par la finesse et la spontanéité des sensations pour ne pas démêler bien vite les sentiments qu’elle avait fait naître dans le cœur de M. de La Seilleraye. Il pouvait les cacher à l’observation d’une mère et en dissimuler même les frémissements aux yeux d’un salon peuplé de Parisiennes, mais la clairvoyance d’une petite fille ignorante avait tout deviné. Cette découverte, qui fut l’œuvre d’un jour et d’un regard, avait porté dans l’âme de Cœcilia on ne sait quel trouble délicieux qui était comme le réveil de cette nature qui ne demandait qu’à vivre et à aimer. Ce premier élan la surprit et la charma, en lui faisant sentir en elle quelque chose qui n’y était pas la veille ; il ne lui apprit pas à mentir, mais il lui apprit à se taire et, en quelque sorte, à s’écouter penser. Ce jour-là, elle resta rêveuse. Le soir elle était un peu triste et pâle.
— Il faut que Cœcilia se repose, disait la mère, elle a la migraine.
Cœciüa avait l’amour.
Mais l’amour, tel que Cœcilia le sentait, ne ressemblait en rien, on le comprend, à celui qui taisait battre le cœur du marquis. Il avait autant de flammes que l’autre avait de concentration. La Toresilla, qui n’avait pas grand 'chose à faire depuis qu’elle ne chantait plus. Usait, en manière de distraction, force romans pris au hasard et sa fille en avait émietté quelques pages qui lui avaient donné une étrange idée de ce sentiment. Elle le voyait un peu en casaque de mousquetaire ou en manteau couleur de muraille, che-
BBÜNES ET BLONDES.
Touchant la nuit dans la campagne ou grimpant au clair de lune sur des balcons. Il ne lui apparaissait jamais qu’avec un cortège étourdissant de cavalcades, de grands coups d’épée, d’enlèvements, de transports et d’aventures, où les rivaux et les jaloux faisaient grand bruit. Une passion qui n’eût pas mis la rapière au poing, comme un sacripant, ou sauté par-dessus les grilles, comme un ravisseur, n’était rien à son gré et lui semblait bonne tout, au plus pour ces Groenlandais, qui vivent dans les glaces et les ténèbres du pôle. Pour tout dire en un mot, Cœcilia cherchait dans l’amour lo mouvement, l’enthousiasme, la vie, l’éternité, alors que M. de La Seilleraye n’y voyait plus qu’une secousse ou un accident.
Quand M. de La Seilleraye arriva à la petite maison de la rue de Courcelles, on lui dit que Cœcilia était dans le jardin. La Toresilla faisait la .sieste au fond d’un large fauteuil, où elle avait rapporté do Naples l’habitude de s’endormir un peu après le déjeuner. M. de La Seilleraye descendit donc les quelques marches qui séparaient le salon du jardin, et prit un sentier qui conduisait dans un bosquet où Cœcilia aimait parfois à so reposer. Il y avait là de grands arbres touffus qui versaient l’ombre et la fraîcheur sur le gazon, une vieille statue du Printemps rongée par le lichen et deux ou trois bancs dispersés au hasard. C’était un heu désert où les merles vivaient en paix.
Aussitôt que M. de La Seilleraye eut tourné un bouquet de lilas et de sureaux qui lui cachaient cette partie du jardin , il aperçut Cœcilia qui , debout auprès de la statue du Printemps, lisait attentivement un papier. Plus blanche et plus immobile que le marbre, elle était si profondément plongée dans sa lecture qu’elle n’en-
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tendit môme pas le craquement du sable qui criait sous les pas de M. de la Seilleraye.
Après qu'elle eut terminé cette lettre , elle la recommença , et , cette nouvelle lecture achevée , elle laissa tomber ses beaux bras nus le long de son corps et leva les yeux. Le marquis était devant elle souriant et les bras croisés.
— J’attends, dit-il.
Cœcilia rougit beaucoup et regarda , malgré elle, la lettre qu’elle tenait à la main.
— Je lisais, dit-elle alors.
— Je le vois bien , répondit le marquis, et je crois même que vous avez lu cette lettre deux fois.
— Ah ! vous étiez là?. ..
— Oui.
— Et vous ne me demandez pas ce que c’est que cette lettre et pourquoi je la lis?
— Mais, si vous voulez que je le sache, j’imagine que vous me la montrerez ; — si,au contraire, vous n’y tenez pas, il y aurait de l’indiscrétion à vous la demander.
Cœcilia froissa la lettre entre ses doigts.
— De l’indiscrétion! de l’indiscrétion! répéta-t-elle, devrait-il y en avoir de vous à moi?
Et, par un mouvement brusque, elle lui tendit la lettre.
— Lisez, dit-elle.
M. de La Seilleraye prit la lettre en souriant.
— Voyons, dit-il, il en est temps encore , et si vous regrettez cet élan de confiance, vous pouvez...
Cœcilia l’interrompit vivement.
— Mais lisez donc! reprit-elle en frappant du pied.
Le marquis lut alors, mais lentement , et n’arriva à
la signature qu’après avoir tourné le feuillet. La lettre
était d’un jeune peintre, qu’on appelait Marcel et qui demeurait dans le voisinage. Elle témoignait d’un amour violent, exprimé en termes vifs, mais sans exagération dans la forme, et semblait indiquer un caractère honnête et un cœur droit.
Tandis que le marquis lisait, Cœcilia ne le quittait pas des yeux , cherchant sur son visage la trace des émotions que la lecture de cette lettre devait lui faire éprouver. Mais si quelque émotion agitait le cœur du marquis, il n’y paraissait guère. Ses traits avaient conservé leur sourire , bien qu’un observateur moins en cause que Cœcilia eût deviné un trouble intérieur et profond au léger frémissement des lèvres , moins discrètes que les yeux en ces sortes d’affaires , et à une certaine pâleur qui passa comme un frisson sur son visage.
— Voilà qui n’est pas mal, dit-il enfin; c’est , parmi les lettres de cette nature que j’ai eu l’occasion de lire, l’une des mieux pensées et des mieux écrites.
— Et voilà tout ce que cette lecture vous inspire ? répondit Cœcilia, dont le petit pied courroucé battait le gazon.
— Mais elle m’inspire aussi le désir de savoir comment ce billet doux vous est arrivé.
— Il me vient de là-haut , reprit-elle en indiquant des yeux la grande fenêtre d’un atelier qui dominait le jardin; et voilà comment, ajouta-t-elle en montrant du doigt une petite pierre cachée dans l’herbe.
— C’est au mieux, reprit M. de La Seilleraye. Moi qui n’ai pas l’avantage de connaître M. Marcel, — puisje vous demander si ce jeune homme est bien?
— Très-bien. — Il a du moins le mérite de dire ce qu’il pense.
LES PBEMIÈBES NEIGES. ' 21
M. de La Scilleraye fronça légèrement le sourcil. L’allusion était directe, mais il n’y répondit pas. Il tenait la lettre de Marcel à la main et la secouait lente-
ment du bout des doigts.
— Voyons, reprit Cœcilia impatientée, que me conseillez-vous de répondre à cette lettre que vous avez la complaisance de trouver si bien faite?
— Ah ! vous vous proposez donc d’y répondre?
— Je n’en sais rien. — Je vous demande ce qu’il faut que je fasse.
— Mais la question est fort simple, ce me semble, et se réduit à ceci : M. Marcel vous plaît-il ou ne vous plait-il pas ?
— Et si par hasard M. Marcel me plaisait , que devrais-je répondre?
— La vérité, apparemment.
— Merci du conseil.
— N’est-il pas tel que vous le désirez, et n’ai-je?...
Tout à coup, M. de La Seilleraye se mordit les lèvres
et s’arrêta. Un éclair subit venait de lui faire voir qu’il jouait de nouveau , et sans y penser , l’éternelle et fameuse scène du Tartufe. Seulement, cette fois, Valère avait un peu plus de quarante ans , et Dorine n’était plus là pour remettre Marianne en belle humeur.
Par un brusque retour, sa pensée se porta en arrière, et un amer sourire effleura ses lèvres.
— Voilà bien la vingtième fois que j’entends les mêmes propos, se dit-il ; ils naissent des mêmes circonstances et ils ont même déuoùment. Et c’est à mon âge que je recommence une scène dont je sais d’avance quelle sera la fin ! 0 expérience ! tu n’es qu’un nom et le plus vaniteux de tous !
Mais Cœcilia était trop irritée pour laisser plus longtemps M. de La Seilleraye à ses méditations.
— Eh bien ! dit-elle d’une voix émue et la bouehe tremblante, peut-on savoir à quoi vous pensez ?
— Je pense, répondit M. de La Seilleraye en lui prenant la main , que vous êtes trop sage pour écrire à M. Marcel, et que je ne suis pas assez fou pour vous le conseiller.
— A la bonne heure et voilà qui est bien parler , reprit-elle, les yeux déjà pétillants de plaisir; — mais ce n’est pas encore tout à fait cela.
— Que faut-il donc?
— La raison de votre conseil , le motif qui vous fait m’engager à demeurer bien tranquille — comme une petite pensionnaire ?
Le regard de Cœcilia allait jusqu’au fond du cœur de de M. de La Seilleraye comme pour y surprendre un secret qu’il sentait boiiillonner en lui et prêt à s’échapper.
— Eh! mais, dit -il un peu troublé, la prudence ne m’ordonne-t-elle pas de vous parler ainsi que je le fais?...
— • Oh ! la prudence est une personne qui n’a que faire dans tout ceci, interrompit Cœcilia; elle n’est pas de mes amies, et je voudrais quelque chose de plus net et de plus vif; une chose qui me fut plus personnelle et qui allât de vous à moi. La prudence! Voyez la belle affaire et comme on a heu d’ètre bien flattée de son intervention ! N’est-ce pas elle qui vous guiderait dans le choix d’un paletot pour les jours de pluie?
Un indéfinissable sentiment, où se mêlaient ensemble le dépit, la tristesse et. l’ironie, animait les traits de Cœcilia et la rendait plus séduisante encore. M. de La
LES PREMIÈBES NEIGES. 23
Seilleraye, à demi vaincu, allait céder et laisser voir tout entière l’émotion qu’il avait tant de peine à cacher, lorsqu’une voix se lit entendre à l’autre bout du jardin. .
— Ah ! ma mère ! dit Cœcilia.
C’était, en effet, la Toresilla, qui avait fini sa sieste et qui cherchait sa fille.
Par un de ces retours vifs dont les âmes passionnées subissent l’empire, M. de La Seilleraye regretta alors de ne pouvoir dire ce qu’il s’efforçait de dissimuler tout à l’heure, et, prenant tout à coup la main de Cœcilia :
— Eh bien ! dit-il , ne répondez pas , ne répondez jamais; vous me feriez trop de mal.
— Enfin ! dit alors la Toresilla, qui s’était approchée : j’étais bien sûre de la trouver ici et vous près d’elle. — Là , de bonne foi , au heu de causer , comme vous le faites , les pieds dans l’herbe et le vent sur la tète ,' ne seriez-vous pas mieux dans de bons fauteuils , à l’ombre de bons rideaux ? Mais non , il faut à cette enfant de vilains gazons tout remplis de vilaines bêtes, et cet air humide qui ressemble à la pluie de mon pays.,. Et ce grand bouquet d’arbres où il fait toujours froid, même au temps chaud, quel charme a-t-il donc, je vous le demande, pour qu’elle zeste sous son ombre des heures entières comme elle eu a l’habitude à présent? C’est un nid à rhumes que cet endroit-là !... Tenez , comme la voilà faite ! Toute rouge pour avoir couru sans doute après quelque papillon , et sans chapeau! Et vous, mon ami, qui devi'iez la gronder , il suffit que Cœcilia soit au jardin pour qu’on vous y surprenne. S’il faut que ce soit moi qui aie du bon sens à présent, tout est perdu !
BBUNES ET BLONDES.
Et, parlant ainsi , la Toresilla passait son mouchoir sur le front de sa fille. Mais Gœcilia, écartant ses mainsdoucement, jeta les bras autour du cou de sa mère et l’embrassa avec effusion.
— Bon ! bon ! Quand tu m’embrasses , tu crois que tout est fini !
— Oui, maman, répandit Cœcilia, dont le cœur battait à coups pressés.
— Alors, tu me promets de ne plus venir ici comme tu le fais tous les jours, en plein soleil , et d’y courir jusqu’à perdre haleine.
— Au contraire , maman , j’y reviendrai souvent ; l’endroit me ravit et me semble , aujourd’hui surtout , le plus beau du monde.
Les regards de Cœcilia , qui roulait sa tète dans le sein maternel, rencontrèrent ceux de M. de La Seilleraye. Elle était pourpre et ses yeux brillaient comme des diamants. Jamais elle ne lui avait paru si belle que dans ce moment, où la joie du triomphe éclatait dans tous ses traits et leur donnait une expression nouvelle plus radieuse et comme illuminée. La vue de tant de jeunesse alliée à tant de beauté, ces mouvements spontanés d’un cœur dans lequel la ruse du sang italien se mêlait à la candeur , cette naïveté et cette fraîcheur dans les émotions confondues, et comme brouillées dans une finesse où l’esprit de Rosine se devinait sous l’élan et l’amour de Juliette, tout contribua à augmenter le trouble du marquis et à communiquer à tout son être une agitation qu’il ne voulait plus éprouver.
— Petite masque ! disait la mère , qui rendait caresse pour caresse à sa fille, quand el}e ne sait plus que répondre, elle m’embrasse, et voilà sa cause gagnée.
LES PREMIÈRES NEIGES
Mais laissons tout cela et parlons de choses sérieuses.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria Cœcilia d’un petit air comique.
— Oui, très-sérieuses , puisqu’il s’agit de ta fcte. Tu as peut-être oublié qu’elle arrive demain ; mais moi, je m’en souviens et je veux que tous nos amis passent la soirée à la maison.
— Vous viendrez ! dit vivement Cœcilia en regardant M. de La Seilleraye.
— Lui ! reprit la mère : mais comment veux-tu qu’il ne vienne pas ? Il est comme de la famille ; il t’a vue naître !
Ces quelques mots, dits simplement, firent passer le frisson dans les veines du marquis. Ils lui rappelaient son âge et la jeunesse de Cœcilia.
— Nous ferons de la musique , poursuivit la mère, sans même remarquer le trouble de son vieil ami , on causera et nous finirons par souper gaiement. Je chanterai aussi — si je peux; — ça me rajeunira, et ce sera comme au temps où nous allions manger di fruitti di mare , dans quelque barque de pécheur , après avoir chanté Semiramide ou Desdemona au théâtre de San- Carlo. Vous en souvient- il, carissimo Luigi?...
Ce petit nom d’amitié, que la Toresilla donnait quelquefois au marquis , et dont l’influence magique remettait en lumière tout le passé lointain, l’attrista malgré lui.
— S’il m’eu souvient ! Alors j’avais vingt ans!
l’âge de Roméo ! dit-il en couvrant la mère et la fille d’un regard, triste et doux.
— Eh bien ! maintenant vous avez l’âge du seigneur Aston dans la Lucia... L’un vaut l’autre! reprit la mère en riant.
BÜUNES ET BLONDES.
11 fut convenu que la>Toresilla écrirait au petit nombre d’amis qu’elle avait conservés, et que M. de La Seilleraye s’occuperait du souper. Cœcilia se chargea du département des fleurs. Elle voulait qu’il y en eût partout. *’■ .
— Nous chanterons les fenêtres ouvertes , • — dit-elle en’battant des mains , — et quand on aura pris ues sorbets dans le salon , ou ira goûter le frais dans le jardin, au clair de lune.
— Toujours le jardin ! reprit la mère , en menaçant sa fille du doigt.
Ces quelques mots et le geste de la Toresillû ramenèrent la pensée du marquis sur le jeune peintre, dont l’atelier dominait la pelouse vers laquelle Cœcilia dirigeait ses promenades , et oû, tout à l’heure encore , il l’avait surprise en train de lire une let!re d’amour. Son premier soin, quand il fut dehors , au lieu de courir chez Potel ou Chevet , fut de monter chez M. Murcel , sans autre projet que celui de voir le rival que les périls du voisinage lui suscitaient. L’achat de quelque tableau était un excellent prétexte à sa Visite.
M. de La Seilleraye n’était pas de ces amoureux que la colère aveugle et que la passion éblouit. S’il voyait Cœcilia telle qu’elle était, à plus forte raison devait-il voir M. Marcel tel que le bon Dieu et sa profession l’avaient fait. Il trouva un jçune homme de bonne mine et sans nulle affectation, simple, ouvert, naturel, avec Une certaine vivacité dans l’expression qui trahissait son origine méridionale. A un léger mouvement que l’artiste ne put réprimer, M. de La Seilleraye comprit qu’il était reconnu ; mais si, dans la conversation, le marquis ne laissa rien paraître du motif qui l’amenait, M. Marcel, non plus, ne laissa pas voir qu’il le soupçon-
IES PBEMIÈBES NEIGES. 27
naît tout au moins. Le premier mouvement échappé, il ne montra ni surprise ni embarras. U parla de son art avec goût et mesure, en homme du monde qui l’aime et l’honore et ne s’en exagère pas l’importance. Il lui suffisait de le pratiquer en artiste , et du premier coup d’œil, M. de La Seilleraye vit bien que le talent ne lui manquait pas.
! — Hum! se dit-il — après qu’ils eurent causé quel-
que temps, — mon homme a plus que du talent, il a de l’esprit !
Il acheta im joli petit tableau que Marcel venait d’a- ■chever, et il sortit. - *
Mais M. de La Seilleraye ne s’en tint pas à la- visité et voulut prendre quelques renseignements sur la vie,
. le caractère, les habitudes du jeune peintre. Ceux qu’il réunit étaient tous à son avantage. Marcel n’était pas un saint, — tant s’en faut, — mais, à travers les premières vivacités de sa jeunesse, il avait toujours travaillé avec une grande ardeur, marquant chaque effort d’un nouveau progrès, et cherchant dans son art seulement les conditions de son existence. Ceux qui le' connaissaient l’aimaient et l’estimaient.
L’instruction finie, M. de La Seilleraye hocha la tète en souriant.
— Diable! murmura-t-il, de la jeunesse et du talent ! Il ne lui manque plus que le temps et des ennemis pour réussir !... Le temps vient toujours, et au premier grand succès, le reste viendra tout seul.
Le marquis rentra chez lui très-préoccupé. Il avait décidément un rival . dangereux , et il venait de s’engager, par sa faute, dans une aventure dont le dénoûmcnt ne pouvait pas se faire attendre bien longtemps. 11 se promena de long en large dans sa charn-
bre, sortit encore et rentra , prit un livre au hasard, Touvrit, le ferma, essaya d’écrire, rejeta la plume et tomba dans une profonde rêverie , dont il fut tiré par l’arrivée d’un domestique qui portait une lettre et un bouquet.
La lettre et le bouquet étaient de Cœcilia. La lettre ne renfermait que quelques mots, par lesquels la jeune Italienne priait le marquis de se charger d’une commission qui n’avait aucune importance et qui pouvait aisément se remettre au lendemain; mais elle avait un post-scriptum :
« Je vous envoie des fleurs que j’ai cueillies dans le jardin, à cette même place où nous étions ce matin. J’en porterai de pareilles , demain , à ma fête. Les aimez-vous? »
Le marquis embrassa cette lettre avec transport et plaça les fleurs dans un vase, où, pendant un quartd’heure, il ne se lassa pas de les caresser du regard et des lèvres.
— Ma foi ! tant pis ! se dit-il quand il fut au bout du monologue qu’il venait d’improviser mentalement. — Il se peut que je sois fou, mais je suis heureux et le roman finira comme il pourra.
Et là-dessus, la lettre de Cœcilia dans la poche, près du cœur, il alla passer la soirée chez madame de Trans.
Le lendemain, il était chez la Toresilla. Cœcilia était tout en blanc avec quelques fleurs dans les cheveux. M. de La Seillcraye reconnut les sœurs de celles qu’il avait reçues la veille. Il prit la main de Cœcilia et la baisa.
— Me trouvez-vous bien ainsi ? lui dit-elle.
M. de La Seilleraye ne répondit rien ; mais le regard
LES PBEMIKBES NEIGES.
qu’il lui jeta avait tant d’éloquence qu’elle rougit tout à coup et se sauva.
— Depuis ce matin elle est comme une folle, dit la mère, elle ne tient pas en place.
La décoration annoncée par Cœcilia avait été fidèlement exécutée. Ce n’était partout qu’arbustes et arbrisseaux, fleurs et bouquets. La douceur de la température avait permis de laisser tout ouvertes les portes et les fenêtres qui donnaient sur le jardin, où l’ombre épaisse des grands arbres se découpait en noir sur le fond clair du ciel. La lune n’était pas levée, mais déjà une clarté laiteuse baignaitl’horizon et prêtait à la nuit cette transparence qui en double le charme et la profondeur. Quelques étoiles, perdues dans le firmament, semblaient fuir sous le regard qui cherchait leurs étincelles tremblotantes; mais l’une d’elles, immobile et rouge, arrêta les yeux de M. de La Seilleraye. Cette lumière, plus voisine du jardin, marquait la place de l’atelier où travaillait Marcel. Une ombre passa devant elle et l’effaça. N’était-ce pas le peintre, qui, du haut de son belvédère et dans les ténèbres, regardait la fête ? M. de La Seilleraye tressaillit et chercha des yeux Cœcilia.
Elle était debout devant une caisse d’oranger, le corps à moitié dans l’ombre. Elle sourit doucement, et, prenant à sa ceinture un papier dont le marquis reconnut la forme, elle le déchira lentement.
— Voilà ma réponse, dit-elle; et elle jeta en l’air les morceaux du papier. Le vent les saisit dans leur vol et les dispersa sur le gazon.
Une heure après cette courte scène, Cœcilia se mit au piano pour chanter une mélodie dont M. de La Seilleraye avait écrit les paroles et la Toresilla composé la musique, à l’époque où tous deux habitaient Naples.
BBONES ET BLONDES.
La voix de Cœcilia était naturellement vibrante et sympathique; mais, sous l’empire d’une émotion nouvelle et plus forte, elle acquit un si magnifique degré d’expression que sa mère elle-même et tout l’auditoire en furent étonnés. Il semblait à M. de La Seilleraye qu’il ne l’avait jamais entendue avant ce moraent-là. Ce n’est pas que sa voix eût plus de puissance et d’éclat, mais elle avait une douceur si pénétrante, tant de chaleur et de sonorité, et, en quelque sorte, une tendresse si singulière et si pleine de charme, que le . cœur ému s’ouvrait aux impressions les plus suaves et se rendait sans effort. M. de La Seilleray.e ne fut pas le dernier à subir l’empire aimable de cette voix ; elle le remplissait d’un trouble délicieux, et il l’écoutait encore que Cœcilia ne chantait plus.
M. de La Seilleraye s’était arrêté sur le perron dont les marches descendaient dans le jardin. De là il pouvait voir Cœcilia au travers d’un voile de feuillage et de fleurs, où elle lui apparaissait dans sa blanche parure comme l’ange de la mélodie. L’influence de l’heure et du lieu, cette émotion particulière qui nait de la musique et cette magie secrète dont la nuit développe le charme enivrant, entraînaient le rêveur loin de cette réserve à laquelle, depuis la veille, il avait fait de nombreuses infidélités. Ën ce moment, Cœciüa passa devant hii. L’agitation qu’elle avait éprouvée en chantant l’avait un peu pâlie. Elle regarda le marquis, en posant le pied sur les marches du perron, et s’enfonça dans le jardin, où sa forme blanche se perdit dans les douteuses clartés de la nuit. Entraîné comme par une force invincible, il la suivit de loin. Quand il la rencontra, Cœcilia était assise sur un banc, la tète inclinée sur la poitrine, les mains croisées sur les genoux. M. de La Seilleraye,
LES PREMIÈRES NEIGES
sans prendre garde à ce qu’il faisait, se mit à ses ’piecls et passa un bras autour de sa taille. Elle céda au mouvement qui l’attirait et laissa tomher son front sur l’é-, paule du marquis. Le doux parfum qui sortait de Ses cheveux, le souffle léger qu’exhalait sa bouche, les frémissements de sa poitrine palpitante, tout, jusqu’au silence de cette obscurité dans laquelle ils étaient plongés tous deux, acheva de porter le trouble dans un esprit qui déjà ne se possédait plus. Éperdu, il la pressa doucement sur son cœur, et, penchant ses' lcvres sur ce beaii visage :
— Ah! je vous aime ! je vous aime! dit-il.
Ccecilia tressaillit de la tète aux pieds, devint toute blanche et ferma les yeux.
— Mon Dieu ! qu’avez- vous? reprit-il.
Elle secoua sa tète et remua les lèvres, mais sans pouvoir parler. La pauvre enfant était à demi évanouie.
M. de La Seilleraye, éperdu, la prit dans ses bras et l’emporta. La Toresilla accourut, on jeta quelques gouttes d’eau sur le visage de sa fille, qui ouvrit les yeux, sourit, et, passant ses deux bras autour du cou de sa mère, se mit à fondre en pleurs.
— Mais qu’a-t-elle donc? demanda la Toresilla eu interrogeant M. de La Seilleraye du regard.
Un mouvement de Cœcilia évita au marquis l’embarras d’une réponse.
— Ce n’est rien, dit-elle, j’avais très-chaud dans le salon, l’air du jardin m’aura saisie.
— C’est peut-être aussi le parfum de toutes ces fleurs, reprit la Toresilla.
— Peut-être bien, — mais je vais mieux, beaucoup mieux, ajouta sa fille.
Elle prit le bras de sa mère, rentra au salon, et, pour bien prouver à tous ses amis qu’elle ne gardait plus aucune trace de ce petit accident, elle se mit au piano où elle joua un air de danse; maisM. de La Seilleraye, qui la connaissait bien, jugea à l’irritation de son jeu et à l’extrême animation de ses traits, qu’elle avait la fièvre.
Le marquis rentra chez lui dans un état de trouble inexprimable. La marche et la fraîcheur de la nuit, la réflexion surtout, avaient fait tomber son exaltation. Il déplorait d’avoir succombé, comme un écolier, à un moment d’entrainement qui ne pouvait avoir de conséquence sérieuse sans l’exposer au blâme de sa conscience ou de sa raison. Avec quel visage reverrait-il la Toresilla, cette bonne et confiante mère, qu’un ami lui avait en quelque sorte remise à son lit de mort ? De quel air parlerait-il à Cœcilia, et de quel moyen se servirait-il pour battre en retraite après cette escapade qui pouvait le mettre, lui, l’ami de la maison, si elle avait un lendemain, entre une sottise ou une lâcheté? Poursuivi par mille pensées diverses, quelquefois noyées dans l’amour qu’il éprouvait pour Cœcilia, M. de La Scilleraye ne put dormir de la nuit. Mais que devint-il au matin, quand son domestique lui présenta une lettre par laquelle la Toresilla le mandait auprès d’elle ?
« Mon vieil ami,
« Je vous écris du lit où ma fille vient de me réveiller en sursaut. Elle m’a dit mille choses auxquelles je n’ai rien compris, sinon que vous étiez mêlé à toutes cette histoire. Il m’a semblé qu’elle avait un peu la fièvre — ou bien encore, faut-il la marier? Venez bien
IBS PREMIÈRES NEIGES.
vite, nous causerons de tout cela. J’ai prié Ccecilia d’aller se coucher en attendant.
a Tüeesilla. »
M. de La Seilleraye s’habilla en toute hâte.
— Voilà que l’imbroglio commence! se dit-il; qui diable sait ce qu’elle lui aura conté !
Il faut ajouter aussi que la crainte que Ccecilia ne fût malheureuse à cause de lui était ce qui le tourmentait le plus.
— Ah ! vous voilà, caro mio, s’écria la Toresilla, en lui tendant la main, aussitôt qu’il entra dans sa chambre, — je suis bien heureuse de vous voir.
— Voyons, que se passe-t-il donc? demanda le marquis très-agité.
— Je n’en sais rien.'
— Mais enfin, cette lettre?
— Voilà ce que c’est : Ccecilia est venue ce matin ici comme je dormais. Elle a tiré mes rideaux, ce qui fait que je me suis réveillée brusquement, et quand je me réveille ainsi je suis sûre d’avoir les idées embrouillées tout le jour.
— Fort bien, après?
— Après, ma fille qui était fort pâle et paraissait très-agitée, s’est mise à me parler avec une extrême volubilité. J’avais peine à la suivre... C’est toute cette musique d’hier au soir qui lui aura donné la fièvre.
— Certainement !
— Je crois me rappeler qu’elle m’a dit qu’elle vous aimait et qu’elle voulait vous épouser.
— Ah!
— Et moi donc! est-ce que je ne l’aime pas? lui ai-je répondu; cependant je ne songe guère à l’épouser.
Là-dessus elle a frappé du pied, disant qu’elle voyait bien que je ne l’aimais plus. Je l’ai prise par le cou et je l’ai embrassée... j’ai senti qu’elle avait la peau brûlante sous sa pâleur... Tiens, petite, tu n’es pas bien portante, lui ai-je dit, va te mettre au lit. Elle m’a tourné le dos et est partie en courant. Qu’est-ce que vous pensez que ça peut être?
— Je ne sais pas... A dix-sept ans on a quelquefois des imaginations.
— Le mariage la guérira... nous lui trouverons quelque brave garçon... il faudra lui en parler.
— C’est ce que je ferai.
— Allez-y donc tout de suite. Elle a une grande confiance en vous... j’imagine qu’elle vous dira tout.
Et comme M. de La Seilleraye allait passer la porte, elle le rappela vivement.
— Après ça, dit-elle, si vous vous aimez, il faut me le dire, je vous mai'ierai bien tout de même.
Le marquis essaya de sourire et sortit sans répondre.
Quand il se présenta chez Cœcilia, une femme de chambre lui dit qu’elle était au jardin. Il y descendit un peu lentement.
— Si le hasard ne m’inspire pas, pensait-il, jamais je ne me tirerai de cette conversation. Je ne me suis jamais senti aussi bête qu’aujourd’hüi.
Il recontra Cœcilia sous les arbres où il l’avait trouvée la veille.
— Quelque chose me disait que vous viendriez ce matin, lui dit-elle, asseyez-vous là et causons^
— Vous m’aimez, n’est-ce pas ? reprit-elle après que M. de La Seilleraye se fut assis à son côté.
— Beaucoup.
LES PREMIÈRES NEIGES. • 35
- — Ce n''est pas cela que je vous demande; beaucoup, ce n’est rien».. M’aimez-vous, oui ou non?
— Oui.
— A la bonne heure !... vous m’aimerez toujours?
Le marquis ne répondit pas.
— M’avez- vous entendue?
— Très-bien.
— Alors répondez.
— Vous voulez savoir si je vous aimerai toujours?
— Oui.
Le marquis sourit et soupira.
— Vous hésitez ! reprit-elle vivement.
— Eh, que sais-je ! dit-il... on aime, on n’aime plus ! regardez ces- hirondelles ! sait-on si elles- reviendront demain !
Une larme brilla dans les yeux de Cœcilia, mais l’essuyant du bout des doigts :
— Ceci me regarde, ajouta-t-elle avec, un sourire coquet. . . aimez-moi seulement et vous verrez après.
Le marquis ne put s’empêcher de baiser la main de Cœcilia.
— Écoutez, reprit-elle en passant son joli bras sous le sien... j’ai parlé à ma mère ce matin. A l’aveu que je lui ai fait de notre amour, elle a répondu par un refus de nous unir.
— Elle !
— Cela vous étonne? Tous les grands parents sont
ainsi... du moins c’est toujours comme ça dans les litres que j’ai lus. r"
Mais enfin que lui avez-vous dit?
— Que sais-je ! je n’avais pas dormi et j’étais trèsagitée... D’ailleurs les paroles importent peu... Elle sait que je vous aime, et s’oppose à notre mariage.
cela suffît... mais je ue céderai pas, ni vous non plus, n’est-ce pas?
— Certainement.
— Seulement il ne faut plus lui en parler; nous lui laisserons croire que nous n’y pensons plus.
— Fort bien, mais que comptez-vous faire ?
— Ne vous mettez pas en peine, j’ai mon projet, et vous saurez tout plus tard.
Cette résolution satisfaisait M. de LaSeillerayeàdemi; bien qu’il n’en connût pas le but, elle lui donnait du temps, et c’était là l’essentiel. Il savait qu’en toute chose le temps est le meilleur auxiliaire.
— Elle attendra et j’aviserai, pensait-il.
Il voulait aviser, et cependant il aimait Cœcilia. Cette apparente contradiction venait de ce que son cœur illuminé, ou, si l’on veut, flétri par l’expérience, ne voyait plus que cendres et poussière dans ces sentiments qui semblent unir, à l’aurore de la vie, l’éclat de la flamme à la solidité du granit. Il doutait de ce qu’il éprouvait, et encore plus de ce qu’on éprouvait pour lui, et, dans son mépris pour les choses passagères, volontiers il aurait dit avec les Pères de l’Église : Cela seul qui ne finit pas a de la durée !
Et c’est pourquoi il ne répondait pas quand Cœcilia lui demandait s’il l’aimerait toujours. 11 savait que lui ou elle mentirait en le jurant, peut-être tous les deux, et l’amertume de ses souvenirs flétrissait cette première espérance dans son germe.
Il sentait dans son cœur comme les bouillonnements d’une lave intérieure qui ne demandait qu’ime issue pour se faire jour, mais quand le flot montait jusqu’à ses lèvres, il ne trouvait plus de mots pour exprimer cet amour sincère et sérieux. Une force secrète lui
LES PBEMIÈBES NEIGES.
fermait la bouche. Ce qu’il allait promettre dans la fièvre du moment, vingt fois il l’avait promis et ne s’en était plus souvenu; ce qu’on voulait lui promettre, vingt fois on l’avait oublié, et les paroles qu’on lui disait alors n’étaient ni moins vives, ni moins convaincues, et venaient de bouches qui n’étaient ni moins franches, ni moins pures.
— Pourquoi mentir? se disait-il alors... pourquoi me faire le complice de cette ignorance et lui jurer un bonheur qu’il n’est pas plus dans ma puissance de lui t donner qu’il n’est dans sa nature de l’accepter? Je l’aime, c’est vrai, mais combien de temps l’aimerai-je ?
Elle m’aime, c’est possible , mais vienne un hasard, moins que cela, un danseur bète, qui sabra lever les yeux d’un air mélancolique, et son amour où irat-il?
Lorsque de pareilles pensées, évoquées en quelque sorte par le souvenir, traversaient le cœur du marquis, il était comme un mort, fl n’aurait pas parlé pour un empire. Mais quand il pouvait s’en distraire, il était comme un fou et roulait sa tète sur les mains de Cœcilia, qu’il couvrait de baisers.
Comme M. de La Seilleraye s’en allait le long du boulevart, rêvant et songeant, un bras amical se glissa familièrement sous le sien.
fl leva les yeux et reconnut le baron de Peyruis.
Ce baron de Peyruis était, comme M. de La Seilleraye, un homme de quarante à quarante-deux ans, mais alerte, vif et d’humeur joyeuse, en véritable fils de la Gascogne qu’il était. II avait quelque fortune, un nom honorable, d’excellentes relations dans le meilleur monde, assez d’esprit pour qu’on comptât avec lui dans l’occasion, et assez de cœur pour se faire aimer des
personnes qui le. connaissaient intimement. A son insu, le baron de Pcyruis était de cette vraie race de Français qui s’en va tous les jours, ne demandant aux choses que ce qu’elles peuvent donner, heureux de ce qu’ils trouvent, ne prenant de l’amour que le plaisir, mais acceptant le reste, si le reste s’y rencontre, et ne s’épuisant pas à grimper au plus haut des montagnes pour se perdre au-dessus des nuées. Il aimait, comme il le disait lui-même, à sentir la terre sous ses pieds.
— Que faites- vous par là? dit M. de Peyruis à M. de La Seilleraye.
— Je me promène.
*— Alors, s’il vous est égal de vous promener ici ou ailleurs, je vous emmène.
— Volontiers ; et nous allons ?
— Au bois de Boulogne; ma voiture est là, et nous deviserons.
Le baron de Peyruis était l’un des hommes avec lesquels M. de La Seilleraye aimait le plus à se trouver. Sa présence et sa conversation avaient sur l’esprit du marquis l’influence heureuse d’un bain sur un corps fatigué. Elles le rafraîchissaient et le délassaient. Il lui semblait quelquefois qu’avec M. de Peyruis il n’avait pas plus de trente ans.
Il faisait ce jour-là un temps délicieux, — un temps volé par le ciel de Paris au climat de Naples, — un léger vent agitait les arbres , et la voiture suivait lestement la longue avenue des Cbamps-Élysées.
— Vous êtes sérieux comme un pape, dit M. de Peyruis au marquis.
— Et vous gai comme un écurueil.
— Ça vaut mieux. Il fait si beau !
— C’est là une de ces vérités hardies, que je n’aurai
LES PREMIÈBES NEIGES.
pas le mauvais goût de contester; mais la gaîté de votre humeur n’a-t-elle pas d’autre motif que la beauté du temps?
— Oh ! que si ! un motif charmant, un motif blond, grand, svelte, gracieux, avec des yeux superbes et des mains de duchesse.
— Ah! diable!
— Figurez-vous une taille à défier les plus belles et des cheveux longs comme ça !
— Vous les avez dénoués !
— Non, mais s’ils n’étaient pas longs, ils mentiraient effrontément... Ils ont une nuance qui fait que je les accepte sur parole. Et quelles dents !
— Bref, vous êtes amoureux.
— Amoureux? — c’est possible, — je n’ai pas pris la peine de m’en informer. — Ce que je sais, c’est qu’elle est adorable.
— Et où avez- vous rencontré cette merveille?
— Je ne vous l’ai pas dit?
— Non.
— Rue de Courcelles.
Le marquis releva la tète brusquement.
— Rue de Courcelles? répéta-t-il.
— Cela vous étonne ? et moi donc , qui en suis sûr , vous m’en voyez encère tout surpris. Qui diable eût supposé que tant de charmes et de jeunesse fussent enfouis dans une rue aussi déserte ! J’y passais une fois par hasard, j’y ai vu ma divinité; j’y suis retourné, je l’ai rçvue... Elle y demeure.
— Et savez-vous son nom?
— Pardieu! elle s’appelle Cæeilia. C’est une Italienne, sa mère a été cantatrice et chantait fort bien , ma foi.
Mais vous devez l’avoir entendue à Naples et à la salle Feydeau. — C’est la Toresilla.
M. de La Seilleraye détourna la tète pour cadrer sa pâleur.
— Vous ne sauriez croire, reprit M. de Peyruis, tout entier à son ravissement, combieu cette Cœcilia est adorable ; vous n’avez rien vu d’aussi charmant. Si vous la connaissiez comme moi, vous l’aimeriez.
— Mais enfin, répondit M. de La Seilleraye, que comptez-vous faire de Ccecilia, et où voulez- vous que cette aventure vous conduise?
— Pardieu! elle me conduira où il lui plaira à
Saint-Germain ou en Italie.... dans un cb det, au bord du lac d’Enghien , ou dans une villa , près de Naples, — peu m’importe !
— Quoi! ce voyage vous le proposerez à Cœcilia!...
— Et je n’épargnerai rien pour qu’elle accepte, et si elle accepte, fouette cocher !
— Mais c’est odieux ! ■
— Odieux ! de vouloir courir le monde en compagnie d’une jolie femme qu’on a rencontrée! Voilà qui est plaisant! mais à ce compte-là je connais une foule d’honnètes gens qui ont commis force actions détestables ! Laissez donc, et ne faites pas tant le vertueux ! Cœcilia est une fille d’actrice. Vous savez que dans ce monde-là on ne se pique pas de pruderie. Elle fera comme les autres, ni plus ni moins, et autant vaut que ce soit moi qui l’accompagne dans son premier voyage. Je vais mettre quelque femme de chambre dans mes intérêts, je lui ferai tenir une lettre; si la lettre échoue, je trouverai bien quelque moyen de pénétrer dans le logis , et une fois dans la place , il faudrait être bien maladroit pour ne pas réussir. Il m’en coûtera peut-
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être bien six semaines et vingt mille francs... Mais bah! elle me plaît !
Tandis que M. de Peyruis débitait cette belle profession de foi ,, tout le sang de M. de La Seilleraye bouillonnait dans son cœur.
— Vous feriez cela! s’écria-t-il enfin, le visage bouleversé par la colère.
— Que diable vous prend-il donc? Certainement, je ’ ferai cela... après?
— C’est une lâcheté!
— Hein? reprit le baron en regardant M. de La Seilleraye.
— Oui, une lâcheté! ajouta le marquis en éclatant. • .
— Mais, monsieur, vous le prenëz sur un ton...
— Le seul qui convienne pour répondre à de telles infamies... je connais Cœcilia... je connais sa mère...
— Ah ! dit le baron avec un sourire ironique ; votre indignation est donc de la jalousie?
Le marquis regarda le baron avec hauteur.
— Sachez, monsieur, que je ne donne à personne le droit d’interroger mes sentiments, reprit-il. .
— Eh! monsieur, je n’interroge pas, je constate!
— Au surplus, prenez les choses comme il vous plaira, — qu’il vous suffise de savoir que vous ne mettrez à exécution de si misérables projets qu’après m’a- voir tué.
— Qu’à cela ne tienne ! répondit le baron en s’inclinant.
Puis relevant la tète :
— Je vous dois des excuses , reprit-il, pour la maladresse que j’ai commise. Je cherchais un confident, et je trouve un rival! quel sot!... Mais cela dit, il reste
de notre conversation quelques expressions pour lesquelles monsieur le marquis voudra bien permettre qu’un de mes amis lui rende visite demain matin.
— A votre aise, monsieur, cet ami me trouvera chez moi jusqu’à midi.
Pendant quelques minutes, l’entretien fut interrompu. La voiture roulait dans le bois de Boulogne. Le marquis et le barou saluaient du geste ceux de leurs amis qui passaient.
Le baron alluma un cigare.
— Où dinez-vous donc ce soir, mon cher marquis ?
— Sur le boulevard.
— Je dine aussi par là et vais vous y conduire... Qu’il fait beau ce soir et que les femmes sont jolies!
— Trcs-jolies.
Le cocher tourna bride , et la voiture descendit les Champs-Elysées .
Le marquis passa une assez mauvaise nuit. Il avait comme la lièvre , et cependant le bon sens, qui, — les premiers mouvements de la passion étoutfés, — reprenait son autorité, lui disait qu’il venait de se jeter à l’étourdie dans une sotte affame. Qu’était-ce qu’un duel, à son âge, pour une jeune fille à laquelle ne l’attachait aucun lien du sang, et qui n’avait été ni sérieusement, id directement offensée ? De quelle couleur parerait-il sa vivacité par trop juvénile aux yeux des témoins, s’ils l’interrogeaient sur les motifs de cette rencontre , ce qu’ils ne manqueraient pas de faire? Mais, d’un autre côté, pouvait-il laisser Cœcilia exposée aux tentatives d’un homme tel que M . de Peyruis, et assister froidement aux conséquences de cette poursuite amoureuse, quand sou cœur saignait par tous les pores? Son esprit non plus ne manquait pas de sophismes pour excuser ce
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LES PUEMIÈRES NEIGES.
que sa conduite avait d’étrange et de violent. Ne se devait-il pas tout entier à une famille dont il était le seul protecteur et sur laquelle il avait promis de veiller? En prenant les choses de haut , il avait obéi à la voix de l’honneur, et si le monde le trouvait mauvais, tant pis pour le monde. Mais l’implacable bon sens, dont il ne pouvait pas se débarrasser, et qui remontait toujours à la surface, comme ces corps légers que les flots les plus impétueux ne parviennent jamais à submerger, lui disait que l’honneur ne lui faisait pas un devoir de s’irriter ainsi qu’il l’avait fait, et de pousser M. de Peyruis jusqu’aux dernières extrémités. AmidelaToresilla et tuteur naturel de sa fille , il pouvait parler un autre langage au baron et le ramener à de plus honnêtes sentiments; malheureusement la sagesse du conciliateur avait été mise en déroute par la fougue de l’amant. Maintenant la faute était commise, et il fallait en subh les conséquences.
Ces sortes de confessions mentales , dont M. de La Seilleraye avait l’habitude , le remplissaient d’une colère assez originale contre lui-inème. Il n’était sorte de reproches qu’il ne s’adressât avec une singulière véhémence, et des deux êtres qui semblaient vivre et palpiter en lui pendant ces longs examens de conscience, l’un parlait à l’autre un peu comme un pédagogue parle à un écolier; l’écolier, qui avait le sentiment de sa faute, courbait la tète et prononçait intérieurement son meâ culpâ ; mais, l’oraison finie, l’écolier recommençait quelquefois.
Le lendemain, vers neuf heures, et comme il attendait les témoins de M. de Peyruis, M. de La Seilleraye ne fut pas médiocrement supris en voyant entrer M. de Peyruis lui-même.
— Ça , lui dit le baron , voulez- vous me donner la main cordialement et ne plus penser à ce qui s’est passé hier entre nous? J’ai été maladroit , vous avez été un peu vif, mettons nos torts dos à dos, et toucliez-là.
D’un homme qui avait fait ses preuves comme le baron, la démarche ne pouvait laisser de prise à la suspicion; elle partait d’un cœur noble et franc. Le marquis lui prit la main et la serra avec effusion.
— J’ai été fou ! lui dit-il.
— Non pas , non pas ! interrompit le baron mais
quelque chose de plus.
Le marquis rougit un peu.
— Voyons, poursuivit M. de Peyruis, — me permettez-vous de vous parler en ami? — et je suis le vôtre, croyez-le.
— J’aurais bien mauvaise grâce à ne pas le croire après ce que vous venez de faire.
— Alors , donnez-moi à déjeuner , s’il vous plaît, et causons comme deux vieux soldats qui se sont rencontrés sur dix champs de bataille; seulement, veuillez aviser à ce que nous ne soyons pas dérangés par ces fâcheux dont la race, depuis Molière, s’est perpétuée au travers de ■vingt révolutions.
Quand ils furent enfermés et bien seuls , M. de Peyruis regarda M. de La Seilleraye en souriant :
— Vous, un sage! vous ! Qui l’aurait cru? dit-il.
— Eh! mon cher, il n’y a rien de tel que la sagesse pour mener à la folie !
— Hier , en vous quittant , et poussé par la surprise que me causait votre vivacité, j’ai couru aux informations ; celles que j’ai recueillies m’ont fait deviner ce que je ne savais pas, et c’est de ce moment-là que ma résolution a été prise. Je n’ai pas besoin d’ajouter que
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maintenant mademoiselle Cœeilia est pour moi une étrangère. Vécût-elle cent ans, je ne chercherai jamais à la revoir, à moins toutefois qu’il ne vous faille un témoin à la mairie et à l’éghse. «
M. de La Seilleraye sourit à son tour.
— Oh! dit-il, l’hymen n’a pas encore allumé ses flambeaux.
— Vous plaisantez , reprit le baron, et cependant la plaie est profonde, — je le sens, je le vois. Ëcoutez-moi donc, et parlons des choses comme elles sont. La Toresilla est votre amie , elle a été en relations plus intimes encore avec votre meilleur ami, voiis n’ètes pas homme . à vouloir détourner sa fille du droit sentier qu’elle suit aujourd’hui.
— Jamais.
— Il faut donc que vous en fassiez votre femme.
— J’y pense quelquefois.
— C’est au mieux ; mais vous avez quarante ans au" moins, et Cœeilia en a dix-sept au plus ; voilà pour le côté matériel des choses, et la distance qui vous sépare a. bien son éloquence. Au point de vue moral, c’est encore pis : vous avez, par l’expérience , l’àge d’un vieillard; elle a, par les illusions, l’àge d’un enfant; vous êtes au pôle, elle est à l’équateur.
— Eh ! mon Dieu ! ce que vous me dites là, ma raison me le répète tous les jours, et cependant j’hésite! Le propre de certains esprits est de faire les sottises les plus sottes après en avoir mesuré’ toutes les conséquences , — et j’en suis là !
— Ce n’est pas moi qui vous blâmerai! je n’ai pas pour la raison une estime assez haute pour vouloir qu’on soumette à sa loi toutes les actions de la vie , mais il
faut encore prendre résolument son parti des périls où
vous expose la fantaisie. Êtes-vous décidé à vous brûler la cervelle?
Le marquis regarda le baron, et apres un moment de silence
— Je vous comprends, dit-il, j’aurai six mois d’enivrements et dix ans de désespoir. N’est-ce pas cela?
— Précisément ; la question à présent est de savoir si l’une de ces deux parts vaut l’autre ; je ne dis pas oui, je ne dis pas non, jugez.
M. de La Seilleraye hocha la tète.
— On supporte l’une aisément, dit-il, mais l’autre ?
— Oh ! il ne faut pas même essayer de la supporter; ce sont de ces luttes impossibles que la sagesse conseille de terminer aussitôt qu’elles commencent — par la mort. En tranchant le nœud gordien tout au moins économise-t-on les ennuis; mais n’y aurait-il pas un moyen d’échapper à cette extrémité?
— Lequel?
— Faites de l’homéopathie intellectuelle ; vous avez une passion, combattez-la par une autre passion.
— En dehors de l’amour je ne m’en connais pas.
— Bah !... semez le grain, l’épi viendra! On s'inocule des maladies, on peut bien s’inoculer une passion!
— Brusquement, par l’imposition des mains?
— Vous riez, laissez-moi vous faire une comparaison vulgaire et prise dans la vie de tous les jours...
— Faites.
— Je fume beaucoup, vous le savez; eh bien ! je n’ai pas mis moins de six mois à m’habituer au cigare; ce qu’il m’a fallu de patience et de courage pour contracter ce défaut, je ne vous le dirai pas. Maintenant, chaque jour je rends grâce à ma persévérance, je lui dois
LES PREMIÈRES NEIGES
un vice qui me distraira toute la vie. — Faites comme moi; mais, au lieu d’un cigare, choisissez une passion... l’ambition, par exemple, ou le jeu; mettez tous vos soins à la cultiver et vous la verrez fleurir.
— Fort bien!... mais quand je serai ambitieux ou joueur en serai-je plus heureux?
— Vous serez occupé, c’est beaucoup déjà ; et puis ces passions vivent de leur propre substance. Vous savez l’axiôme du joueur : après le plaisir de gagner, il n’en est pas de plus vif que celui de perdre. Quant à l’ambition, c’est le symbole éternel de l’antique rocher de Sisyphe; vous montez pour descendre et pour remonter encore.
M. de La Seilleraye resta pensif quelques minutes.
— Vous pouvez avoir raison, mais tout cela ne fait pas que je puisse m’empècher d’aimer Cœcilia.
— Eli ! mou cher, si vous l’aimiez comme on aime à vingt ans, je vous dirais faites une folie et n’y pensez plus ! mais votre esprit et votre cœur chantent une mélodie à deux voix sur des airs différents : l’un dit : je raisonne, sur la clé de fa ! l’autre dit : j’aime ! sur la clé de sol! c’est une cacophonie. Tandis que le cœur court en avant comme un écolier, l’esprit suit de loin comme un pédagogue et crie casse-cou ! Et le malheur veut que le cœur, un peu fatigué par les promenades d’autrefois, aille assez lentement pour entendre la voix du grondeur ; vous ne seriez pas à moitié chemin de l’extravagance que vous resteriez court.
— Mais vous qui faites le sage et le vaillant, que me contiez-vous hier, s’il vous plait? L’amour, ce me semble, allait en guerre.
— Oh! moi, mon vieil ami, je ne cherche pas la toison d’or; vous le savez, la première condition pour
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BBUNES ET BLONDES.
être heureux c’est de renoncer au bonheur ; j’y ai renoncé, et le plaisir me suffit. En pouvez- vous dire autant?
Le marquis secoua la tète, et M. de Peyruis sourit.
— La conclusion de tout ceci, reprit-il, c’est que l’homme est de paille et la femme de feu. Que Cœcilia vous regarde et il ne restera de tous mes discours qu’au peu de cendres, après quoi il en sera ce que le diable voudra. Mais, de bonne foi, si quelque chose peut encore m’attrister, c’est de voir un galant homme entreprendre une campagne amoureuse dans des dispositions telles, que s’il n’est pas mort avant un an, c’est qu’il sera fou dans six mois.
L’entretien se prolongea longtemps sur ce ton ; M.de La Seilleraye, la glace une fois rompue, avait pris le parti de ne rien cacher des incidents qui avaient marqué le cours de ce qu’il appelait lui-même sa folie raisonnée, ni la rivalité du peintre, ni la conversation qu’il avait eue avec la Toresilla, ni les projets inexpliqués encore de Cœcilia.
— En fin de compte, dit-il, je m’écoute sentir, et je me regarde agir ; je suis un peu comme une épave abandonnée au courant d’un fleuve, mais un épave qui aurait conscience de son inertie et du mouvement des eaux qui l’emportent. Soyez certain seulement qu’un écueil se rencontrera sur mon passage, et cet écueil me réveillera.
Les choses durèrent ainsi quelque temps; Cœcilia semblait éviter plus qu’elle ne les recherchait les occasions de rester seule avec le marquis, ou si elle le rencontrait dans le jardin, elle ne courait plus au-devant de ces explications brûlantes qu’elle- avait, en quelquesorte, provoquées avec toute l’impatience d’nne âme pour laquelle l’émotion est comme l’air et la lumière pour un oiseau; mais souvent elle attachait sur M. de La Seille
LES PREMIÈRES NEIGES
raye des regards dont il avait peine à supporter la profondeur et Ja concentration.
— Hier c’était un torrent, pensait-il, aujourd’hui c’cst un lac !
Mais le lac silencieux et pur ne lui paraissait pas moins séduisant que le torrent violent et capricieux.
Un jour, — vers midi, — il reçut une lettre qui le lit changer de visage ; elle était de Cœcilia.
La jeune Italienne lui annonçait, en quelques lignes, que bien loin de renoncer à ses projets, elle n’avait fait qu’y penser pour les mûrir ; qu’elle voyait bien que sa mère s’opposait à son bonheur, mais que rien au monde, — si ce n’est la volonté expresse de M. de La Seillcraye, __ — ne lui ferait rompre le lien secret qui les unissait ; que, quant à elle, sa résolution était prise, et que rien ne lui coûterait pour la mettre à exécution. — « Si donc vous m’aimez comme je vous aime, disait-elle en finissant, vous vous trouverez ce soir, à minuit, au coin de la rue do Courcellcs, en voiture, je vous rejoindrai, et toute ma vie vous appartiendra. »
Et il y avait en post-scriptum ces quatre mots:
« Ou aujourd’hui, ou jamais. »
M. de la Seillcraye comprit quo l’heure du dénoûment venait de sonner ; il devait se décider, et se décider tout do suite. Son premier mouvement fut de courir chez la Torecilla.
— Si vous venez pour voir ma fille, mio caro, lui dit la chanteuse, vous arrivez mal àpropos, elle est partie depuis ce matin et va passer la journée chez une de ses amies : je crois qu’elle devient folle, cllo à ri pendant tout le déjeuner, et quand elle m’a embrassée au moment de s’en aller, j’ai vu qu’elle avait des larmes dans les yeux ; je vous dis qu’il faut la marier.
M. de La Seilleraye retourna dans la soirée rue da Courcelles, Cœcilia n’était pas rentrée. La nuit vint, et il rentra chez lui ; son cœur était inondé d’une tristesse mortelle, il eût donné la moitié de ce qui lui restait à vivre pour sentir dans ses veines un sang plus jeune et plus chaud. Il se représentait Cœcilia jeune, belle, aimante, toute à lui; il suffisait de son consentement pour qu’elle lui appartint à tout jamais, et il hésitait ! Pourquoi fallait-il donc obéir sans cesse à cette raisonneuse qui immole perpétuellement le présent au profit d’un avenir incertain? La belle affaire que de toujours lutter et de contraindre son cœur à des sacrifices dont il se relève saignant et déchiré ! Au compte de cette prudence grondeuse, il no faudrait donc jamais boire un verre de vin, parce que le vin enivre; ni monter à cheval, parce que les chevaux peuvent s’emporter; ni se confier à la rivière , parce qu’on a vu des nageurs disparaître ; ni voyager, parce que certains navires font naufrage? Mais à quoi donc servirait de vivre !
Le marquis sonna vivement, et commanda à son domestique d’aller chercher des chevaux de poste.
— J’irai d’abord, dit-il, et puis à la grâce de Dieu !
Il apprêta tout pour sou départ, mais en cherchant un passeport dans un tiroir, sa main tomba sur une lettre que madame de Trans lui avait écrite autrefois. Elle était à cette époque dans une situation qui avait quelque analogie avec celle de Cœcilia; sa lettre, que M. de La Seilleraye ouvrit, sans y penser, respirait la même exaltation, la même fièvre ; on y lisait, à chaque ligue, l’expression d’une ardeur passionnée qui croit à sa durée et ne doute pas de l’avenir. Que de cendres après toutes ces flammes ! Quelle nuit après ces éclairs ! Tandis qu’il continuait cette lecture, il lui semblait qu’une
LES PREMIÈRES NEIGES
voix ironique faisait taire dans son coeur les murmures confus de l’amour, comme le rire d’un enfant arrête tout à coup le babil des oiseaux dans un buisson. 11 retourna par la pensée à ces temps lointains où d’autres sentiments l’agitaient, et que d’autres émotions non moins périssables avaient remplacés. Alors il avait, par un effort suprême de sa volonté, résisté à l’entrainement de madame de Trans, et plus tard elle l’avait remercié de l’empire qu’il avait su prendre sur les plus délicieuses sollicitations de la jeunesse et de l’amour. A présent il avait quelques années de plus, et, en outre, une expérience mûrie par l’observation. Ce qui eût été possible à trente ans, quand on a le délire pour excuse, u’é tait-il pas ridicule à quarante, et fallait-il, pour le mince plaisir de courir lâ poste en écolier, se jeter tète baissée au-devant d’un malheur qu’on sait inévitable? A mesure que les souvenirs se réveillaient en foule avec leur triste cortège d’oublis, de désenchantements, de séparations, fantômes évoqués par l’appel muet d’une lettre, M. de La Seilleraye sentait passer dans son âme lin souffle glacial, pareil à ces vents d’automne qui arrachent aux bois frissonnants leurs dernières feuilles et leur dernière parure.
En ce moment le domestique entra et lui annonça que les chevaux de poste qu’il avait demandés attendaient à la porte tout attelés.
— C’est inutile, renvoyez-les, dit M. de La Seilleraye.
Et quand il fut seul, il cacha sa tète entre ses mains ; il venait de dire un éternel adieu à ce beau poëme de l’amour qu’il avait tant aimé; il était mort à l’élan, mort à l’enthousiasme, mort à l’espérance, mort à la passion.
Quand il releva le front, ses yeux s’arrêtèrent sur
BRDNES ET BLONDES.
les aiguilles de la pendule; elles marchaient toujours, tandis que le balancier faisait entendre ce petit tintement sec et régulier qui semble battre dans le cœur pendant les heures d’angoisse et les nuits d’insomnie. Elles n’étaient plus séparées de l’heure fatale que par un court espace diminué à chaque vibration. Cœeilia l’attendait et il restait immobile ; quand l’aiguille toucha minuit, au premier coup de la sonnerie il se boucha les oreilles et ferma les yeux.
M. de La Seillerayc resta deux jours sans aller rue de Courcelles ; lorqu’il y reparut, Cœeilia lui tendit la main d’un air gai, mais elle était un peu pâle.
— Cette chère enfant a été malade, dit la mère.
— Oh ! ce n’était rien, reprit Cœeilia, d’ailleurs tout est fini.
Elle regarda M. de La Seillerayc qui la comprit.
Un coup de sonnette retentit tout à coup.
— Voici l’heure de ma séance, dit Cœeilia en sa levant.
— Quelle séance ? demanda le marquis.
— Ah ! oui, vous ne savez pas, répondit la Toresilla, c’est une idée de ma fille, elle veut absolument avoir son portrait, et c’est notre voisin, M. Marcel, qui est chargé de le faire. Il vient d’arriver et nous allons le - suivre dans sdn atelier.
— L’Italienne se venge, pensa le marquis.
A partir de ce jour-là, TM. de La Seillerayc rencontra souvent M. Marcel chez la Toresilla où le peintre dînait même quelquefois. Dans les premiers temps, Cœeilia était vive, animée, avec un grain de coquetterie et comme excitée par une sourde irritation. Elle n’avait jamais dit au marquis un mot qui pùt lui faire croire qu’elle gardât au fond du cœur im secret ressentiment contre
LES PREMIÈRES NEIGES
lui ; mais il lisait dans sa pensée comme dans un livre et ne se méprenait pas sur la cause qui la faisait agir. Plus tard elle redevint sérieuse et simple, et tomba dans des rêveries profondes.
— A présent, dit le marquis, elle pjinse à lui. Et il ajouta avec*un triste sourire: Je le sa-'a|s bien, — ce qu’elle aimait, c’était l’amour !
Il observait les symptômes de cet amour naissant avec l’impassibilité d’un juge et toutes les souffrances d’un martyr. Il n’avait plus ni sommeil ni repos. Il pleu> rait quelquefois sur la perte de cette ardeur à laquelle il avait dû tant et de si douces émotions, mais il ne la regrettait pas. C’est une blessure, à présent, se disaitil, plus tard c’eût été la mort. Naturellement la Toresilla ne voyait rien de ce qui se passait sous ses yeux. On sait qu’elle s’était remise à Dieu et à M. de La Seilleraye du soin de veiller sur sa fille. Elle l’aimait, et c’était tout. Au plus fort de scs angoisses et de ses déchirements, le marquis se souvint de la promesse qu’il avait faite à son ami mourant. Le repos de la fille ne lui était pas moins sacré que celui de la mère ; en présence d’un devoir à remplir il n’hésita plus.
Un matin il se rendit chez le peintre qui, avec cet instinct particulier aux cœurs épris, avait toujours gardé une réserve extrême envers M. de La Seilleraye.
— M. Marcel, lui dit le marquis en entrant, j’<# besoin de toute votre indulgence pour me faire pardonner l’indiscrétion dont je vais me rendre coupable. Me la promettez-vous?
L’air digne et franc du marquis gagna tout d’abord la confiance de l’artiste.
— Parlez, monsieur, dit-il, je vous écoute.
■ — Vous aimez Cœcilia, reprit M. de La Seilleraye.
— Oui, de tout mon cœur et de toute mon àme.
— Bien; me permettez- vous à présent de vous demander pourquoi vous 11e vous ouvrez pas à la mère de cet amour ? Ne froncez pas le sourcil. . . Je vous ai dit que je serai indiscret, je tiens parole.
Marcel sourit.
— Eh bien ! reprit-il, la Toresilla est riche, et j’ai à faire tout ensemble ma réputation et ma fortune. La pauvreté seule m’arrête.
— Cela n’est rien. Cependant vous avez écrit, vous avez parlé à Cœcilia.
— C’est vrai, et je le regretterais presque si je ne sentais en moi la force de l’aimer toute ma vie.
M. de La Seilleraye soupira. — Il croit ! il aime ! pensa-t-il en lui-même, et tout haut il reprit :
— Alors il n’y a plus à hésiter... il faut enlever Cœcilia.
— Vous dites ? s’écria le peintre tout surpris.
— Je dis qu’il faut enlever Cœcilia, — et le plus tôt possible.
— Mais en eussé-je la pensée, le désir, Cœcilia y consentira-t-elle jamais?
— Ne savez- vous pas qu’elle vous aime?
Ici la voix de M. de La Seilleraye s’altéra un peu. Il fit un effort et poursuivit:
^ — Je réponds du consentement de la Toresilla à votre mariage. Il suffit pour décider la mère que la fille y consente ; mais Cœcilia est ainsi faite qu’elle ne croira à la sincérité de votre amour que si vous lui donuez une enveloppe romanesque. J’ai vu naitre cette chère enfant, je la connais.
— Vous êtes un galant homme ; vous ne voudriez pas me faire commettre une vilaine action.
LES PREMIERES NEIGES
— Je veux faire le bonheur de Cœeilia, et j’ai fait choix de vous pour complice, voilà tout. Arrangez-vous pour l’enlèvement et le plus tôt que vous pourrez ; le reste me regarde.
— Mais, reprit Marcel, qui malgré l’air d’assurance du marquis hésitait encore, un enlèvement n’est plus dans nos mœurs. — Je ne voudrais rien faire qui pût compromettre Cœeilia ; sa réputation m’est plus chère que la vie.
Le marquis lui prit la main et la serra.
— Vous parlez en brave garçon, — mais faites, je réponds de tout.
— Alors je me risque.
— Ah ! surtout procurez- vous des chevaux de poste. Cœeilia ne comprendrait pas l'enlèvement en chemin de fer. Il n’y a pas de chemins de fer dans les romans qu’elle a dévorés.
A quelque temps de là, Marcel, qui avait promis à M.de La Seilleraye de le tenir au courant de cette petite intrigue, où l’amour le plus vrai avait tout à fait les allures d’un vaudeville, prévint le marquis de son prochain départ avec Cœeilia.
— Ainsi, dit M. de La Seilleraye, elle a consenti?
— Oui, répondit Marcel, tout est arrangé comme vous l’avez désiré.
Ce dernier mot fit sourire le marquis. Mais que ce , sourire était triste ! Il avait la mort dans le cœur. 11 aurait voulu qu’elle refusât, et jusqu’au dernier moment il en avait gardé l'espoir, un bien faible espoir, dernière et suprême consolation d’un amour immolé.
— C’est bien, reprit-il, par tez et comptez sur moi pour mener toute chose à un heureux dénoùment. — Seulement, et quoi qu’il arrive, ne racontez jamais à
BHUNES ET BLONDES;
Cœcilia que j’étais de connivence avec vous dans cet enlèvement. Elle ne vous le pardonnerait pas et vous pourriez perdre son cœur.
Le lendemain, deux heures après le départ de Marcel et de Cœcilia, M. de La Seilleraye entra chez la Toresilla.
— Ma chère amie, lui dit-il gaiement, votre fille est enlevée.
La Toresilla sauta de son fauteuil.
— Enlevée ! ah ! mon Dieu ! et qui par qui? dit-elle.
— Par M. Marcel... Mettez votre châle et votre chapeau, et partons.
La Toresilla était toute tremblante et ne bougeait pas.'
— Et moi qui ne me doutais de rien ! Pourquoi ne m’ont-ils pas dit qu’ils s’aimaient ! Pauvre chère enfant, où est-elle à présent?... Partir sans me rien dire... Il pleut, elle aura froid !
Elle avait de grosses larmes dans les yeux et se tordait les mains.
— Là.! là ! ne vous désolez pas tant ! je sais où ils sont tous deux. Venez ! reprit le marquis.
La Toresilla jeta un châle sur ses épaules et courut vers la porte.
— Mais, reprit-elle en entraînant le marquis, êtesvous sùr que nous pourrons les rattraper ?
— Eh ! oui, ils sont à Rambouillet. En prenant le chemin de fer nous irons plus vite qu’eux. Ils courent la poste.
— Je vous demande un peu quelle idée...! Est-ce qu’il n’est pas plus simple de se marier tranquillement !... Ah! comme je vais l’embrasser !... Et moi qui me fiais à vous! comment se fait-il que vous n’ayezt. rien vu?... Êtes-vous maladroit!
Dès qu’ils furent à Rambouillet, la Toresilla et le
LES PBEM1ÈHES NEIGES. • 57
marquis coururent à l’hôtel de France où M.de La Seilleraye savait que les deux fugitifs devaient s’arrêter.
Cœcilia resta comme foudroyée en voyant sa mère et le marquis.
— Maman, dit-elle d’un air résolu, je mourrai plutôt que de me séparer de lui !
— Eh ! méchante enfant, s’écria la mère en la prenant dans ses bras, épouse-le tant que tu voudras, mais ne t’en va plus !
Marcel tomba aux genoux de la Toresilla et lui baisa les mains.
— Je vous la donne, monsieur, reprit la mère qui mangeait sa fille de caresses, et, puisqu’elle vous aime, je vous aimerai aussi.
Un moment après, et tandis qu’ils étaient seuls, le marquis prit la main de Cœcilia.
— Il vous aime, il a du talent, et il est jeune! dit-il, quand vous serez heureuse accordoz-moi votre amitié.
Des larmes jaillirent des yeux de Cœcilia, elle sauta au cou du marquis et fondit en pleurs en l’embrassant : elle avait tout compris.
Quelques jours après cette scène, M . de La Scilleraye se présenta chez madame de Trans. 11 avait veilli de dix ans en dix jours.
— Mon Dieu ! qu’avez-vous? lui dit-elle.
— Ilien, si ce n’est que je rentre dans la carrière diplomatique.
— Vous partez !
— Oui, demain.
Madame de Trans devina qu’une révolution nouvelle s’était faite dans la vie du marquis.
— Que voulez-vous ! reprit-il... un peu plus tôt, un peu plus tard, n’était-ce pas' une nécessité !
Et soulevant une mèche de cheveux, il montra les fils d’argent qui brillaient sur ses tempes.
— Voici les premières neiges ! dit-il, maintenant je n’ai plus qu’à me souvenir.
DAPHNIS ET CHLOE
Il y avait, en 4842, dans la rue Lepelletier, un petit hôtel séparé de la rue par un jardin que fermait ime grille enfoncée dans un mur à hauteur d’appui. Cet hôtel, élevé de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée, était bien l’une des plus tristes habitations qui se pussent voir dans ce riche quartier où la finance parisienne a son chef-lieu. A l’époque où remonte cette histoire; l’hôtel de la rue Lepelletier avait un aspect funèbre et désolé; les fenêtres et les portes en étaient closes, le jardin abandonné à tous les caprices d’une végétation vagabonde, la grille toujours cadenassée. En aucun temps on ne voyait s’ouvrir les sombres persicnnes vainement caressées par les rayons du soleil, ou briller une lumière derrière leurs rainures que l’araignée solitaire tapissait de ses toiles flottantes; les feuilles jaunies par l’automne jonchaient le gazon, et les rameaux fleuris des lilas s’épanouissaient aux premières haleines du printemps sans que personne écartât les dépouilles tombées des arbres ou cueilüt les fleurs nouvellement écloses
Une large pelouse tenait le milieu du jardin autour duquel tournait un sentier que des ormes et des
tilleuls voilaient de leur feuillage épais ; des caisses pleines de terre de bruyère étaient rangées au pied du mur sous les fenêtres du rez-de-chaussée, mais les plantes en étaient flétries, et des herbes parasites grimpaient le long de leurs ais crevassés. Au milieu du gazon, à moitié caché entre les herbes, gisait un buste de marbre blanc. Au profil pur et superbe de ce marbre, à l’expression douloureuse de ses yeux mornes, un artiste eût reconnu la tète de l’antique Niobé , cette sœur païenne de la mère du Christ. Une balle avait frappé cette tête au front, et l’on voyait aux arêtes du trou creusé dans le marbre des traces noires laissées par le plomb. Parfois l’on entendait monter du jardin des aboiements sonores suivis de hurlements lugubres. Si quelque passant se fût alors penché du côté de la grille, il aurait aperçu un grand épagneul fauve qui, courant par le jardin, le nez à terre, semblait suivre une piste; puis, bientôt las de cette chasse imaginaire, le chien se couchait sur l’herbe auprès du buste, hurlait et léchait la trace du plomb sur le front de la Niobé.
Si peu qu’on s’arrêtât à contempler ce grand épagneul, cette tète pâle étendu© sur l’herbe, cette façade morne avec ses fenêtres closes, ce jardin sauvage et cette solitude au cœur de Paris, on s’éloignait avec un sentiment de tristesse inexprimable.
Eu'1842, l’hôtel et ses dépendances appartenaient à M. le comte Henri d’Allonnes.
M. le comte d’Allonnes passait en ce temps-là pour l’un des hommes les plus originaux de Paris, qui est la ville d’Europe où il y en a le plus, bien qu’il n’y en ait guère, grâce à l’uniformité qui s’étend sur le monde comme une nappe de plomb. Depuis la perte qu’il avait faite de sa femme, morte en 1838, le comte d’Alloaues
DAPHNTS ET CHLOK. 6l
menait la vie la plus décousue qui se pût voir. Durant six mois, il étourdissait la Cliaussée-d’Antïn de son luxe, et remplissait les coulisses de l’Opéra de l’éclat de ses aventures et du renom de ses équipages; puis tout à coup au moment où son extravagante prodigalité et le pèle-mèle de ses amours défrayaient toutes les conversations de la ville, le comte disparaissait. Les. voitures rentraient sous la remise, les grooms faisaient ce qu’ils voulaient des chevaux , les danseuses ne le voyaient plus, et un beau jour on apprenait que M. d’Allonnes était parti pour l’Oberland ou le Tyrol en chaise de poste. Il lui était arrivé de poursuivre la députation dans un arrondissement où, ayant de fort belles propriétés, il avait quelque chance d’ètrc nommé. Ce furent d’abord des banquets à griser dix communes, des souscriptions sans fin, toutes sortes de merveilles qui faisaient bondir d’aise tout l’arrondissement; il en était à son quatrième chemin vicinal et à sa neuvième école primaire, lorsque, huit jours avant l’élection, il décampa, laissant aux électeurs abasourdis une belle lettre par laquelle il se désistait de sa candidature. On l’avait vu tour à tour joyeux jusqu’à l’ivresse et triste jusqu’au désespoir ; mais sa joie elle-même avait quelque chose de fiévreux qui étonnait plus qu’elle n’égayait. Quelques personnes affirmaient que M. le comte d’Allonnes ne pouvait se consoler de la mort de sa femme, et que l’intermittence de son humeur provenait de l’intermittence de ses souvenirs. Quand il est las de souffrir, disait-on, il s’efforce de l’oublier, et c’est alors qu’on le voit courir la ville en équipage d’écervelé ; mais quand il est à bout de folies, il rentre dans son souvenir comme dans un linceul, et c’est aloi's qu’il tombe dans cette tristesse morne et sombre à glacer les os d’un trap-
piste. A cela, d’autres répondaient que M. d’Allonnes ayant quelque peu trompé sa femme longtemps avunl qu’elle mourût, il n’était pas probable qu’il la regrettât beaucoup; mais à cette objection, on voyait de bonnes dames pleines d’expérience sourire et secouer la tcte, prétendant que l’infidélité en affaires d’amour ne prouve rien, et que deux c-œurs peuvent très-bien se tromper l’un l’autre en s’adorant tout de même.
Le comte d’Allonnes avait abandonné l’hôtel de la rue Lepelletier depuis la mort d'Ssther. Une dernière fois, disait-on, il en avait parcouru les appartements, touchant à toutes les choses que sa femme avait aimées , s’abreuvant de l’air qu’elle avait respiré et caressant des lèvres ou du regard les objets qu’elle affectionnait le plus. Le bruit courait même qu’un vieux domestique qui l’accompagnait dans cette visite d’adieux, ne le voyant pas sortir de la chambre à coucher d’Esther, l’avait trouvé évanoui au pied du lit. Mais peut-être fallait-il reléguer ces propos au rang des caquets qui sont l’amusement des oisifs dans une grande ville. Quoi qu’il en soit, après cette visite, M. d’Allonnes verrouilla les portes et les fenêtres, confia la garde de la maison à un serviteur fidèle et se retira dans un appartement de la rue Neuve-des-Matliurins.
Les choses en étaient là au commencement de 1842; mais, pour l’intelligence des événements qui vont suivre , on voudra bien nous permettre de remonter un peu plus haut, jusqu’en 1838.
A cette époque-là, M. d’Allonnes était marié depuis quatre ans. Les circonstances qui accompagnèrent son mariage furent assez singulières pour valoir la peine d’ètrc rappelées; elles donneront d’ailleurs une idée exacte du caractère de notre héros.
DAPHNIS EX CHLOÊ.
M. le comte d’Allonnes, jeune, riche, et d’une famille considérable du Béni, avait été poussé par son père dans la carrière administrative ; il était alors souspréfet à Joigny, après avoir été auditeur au conseil d’État. Les choses allèrent convenablement durant les premiers mois, et M. d’Allonnes aurait pu faire son chemin aussi bien qu’un autre si, par hasard, un député ne se fût trouvé sur son passage. Ce député était l’un des plus gros propriétaires de l’arrondissement, maître de forges, chevalier de la Légion-d’Honneur et maire de sa commune. Toutes ces qualités lui avaient un peu tourné la tète, et il y avait des jours où M. André Noisille croyait assez volontiers que la France ne marcherait pas sans lui. Un certain jour qu’il était dans ces superbes dispositions, il se rendit chez le sous-préfet et lui demanda une faveur qui n’était pas tout à fait dans les bornes de la légalité, de l’air d’un bomme qui ne peut pas être refusé. M. d’Allonnes refusa tout net. Si ce n’était pas précisément l’illégalité qui l’offusquait, c’était bien certainement le ton du demandeur. M. Noisille, ébouriffé, se cabra et sortit en menaçant M. d’Allonnes de son ressentiment. Une heure après un rapport partait pour le ministère; le député y signalait l’odieuse conduite du sous-prélct et concluait à la nécessité de sa destitution. Au bout de la semaine la ville était eu feu; c’était justement alors l’époque de la session annuelle du conseil d’arrondissement. M. Noisille s’y posa en fougueux orateur, et ce furent des discours sans fin à propos de tout. Cette espèce d’opposition divertit d’abord M. d’Allonnes, qui trouvait fort plaisant di jouer au petit ministre devant ce petit parlement. Mais, dans diverses circonstances, M. Noisille le prit de si haut que le sous-préfet dut répliquer ver-
tement. On arriva au chapitre des personnalités, et les caquets de la ville s’en mêlèrent ; il en revint quelque chose aux oreilles de M. d’Allonnes ; il perdit patience et envoya sa démission au ministre. Ce jour -là M. Noisille convia les plus gros bonnets de Joigny à dîner, et au dessert on chanta des couplets de sa façon où l’on bernait le sous-préfet avec l’esprit que comportait la circonstance. Le lendemain, M. d’Allonnes expédia une nouvelle lettre à Paris plus pressante que la première, une bonne âme lui ayant soufflé quelques refrains des couplets. Le ministre trouva commode de profiter des excellentes dispositions de M. d’Allonnes pour éteindre le volcan de Joigny : il accepta la démission qui lui était offerte. Quand la nouvelle en parvint au chef-fieu de l’arrondissement, ce furent chez M. Noisille un nouveau banquet et de nouvelles chansons suivis d’un bal; le député vainqueur poussa môme la plaisanterie jusqu’à faire illuminer les douze fenêtres de sa maison. Mais les derniers lampions fumaient encore lorsque M . d’Allonnes, se présentant chez l’amphitryon, énonça le but de sa visite en termes si clairs et si nets qu’il fallut gagner un petit bois voisin sans plus tarder. M. Noisille y reçut un bon coup d’épée dans le bras et revint au logis fort dégrisé des illuminations et des couplets ; si bien que Joigny, à son réveil, apprit tout à la fois et comment on avait dansé et comment on s’était battu.
Mais les choses ne devaient pas en rester là. M. Noisille ayant un frère, M. le baron de Noisille, qui pouvait bien réclamer pour sa part une douzaine des vers chantés au dernier festin. Le baron de Noisille, qui était le chef de la famille, jouissait d’un grand crédit dans le pays, où il passait pour une forte tête ; comme il avait été quelque temps intendant militaire lors de l’expédition
DAEHNIS ET CHT.OÉ.
du duc d’Angoulême en Espagne, il parlait volontiers de guerre et de batailles, et disait complaisamment le gouvernement et moi ! Cette formule imposait à scs voisins, qui étaient tout fiers de posséder un tel homme parmi eux. La superbe du député ne pliait que devant l’importance de l’ex-inlendant, aussi ne put-il s’empêcher de dire tandis qu’on nouait un mouchoir autour de sa blessure :
— Morbleu ! monsieur, vous n’en êtes pas où vous croyez. Le baron de Noisille, mon frère, saura bien vous laver la tète quand il apprendra ce que vous avez fait.
— Je prendrai donc la liberté de le lui raconter moimême, avait répondu M. d’Allonnes, et il était parti.
Le baron de Noisille demeurait dans un château, à quatre ou cinq lieues de Joigny. M. d’Allonnes, que son duel avait fort échauffé, pressa son cheval si vivement qu’au bout d’une heure le pauvre animal butta contre un caillou, s’abattit et se couronna; il fallut le traîner par la bride jusqu’au cabaret le plus voisin, après quoi M. d’Allonnes prit à travers champs. Il n’avait pas fait un demi-quart de lieue qu’il s’était égaré dans un dédale de haies, de jardins, de vergers et de vignes ; l’impatience le gagna et il se mit à courir au hasard, donnant au diable le député, le baron, la sous-préfecture et le château. Comme il franchissait un joli fossé tapissé de boutons d’or, un léger cri lui fit tourner la tète, et il vit, assise à l’ombre d’une haie, à trois pas devant lui, une jeune fille qui se faisait un gros bouquet de fleurs des champs. Cette jeune fille était coiffée d’un large chapeau de paille d’où s’échappaient mille boudes de cheveux bruns; elle avait les yeux d’un bleu profond où brillait une vive étincelle, et sur sa bouche rose flottait encore le refrain d’uue chanson. A la vue
de M. d’Allonncs, la jeune fille laissa ses fleurs eparpillées et rougit.
— Ah ! mon Dieu ! monsieur, dit-elle gaiment, vous m’avez fait grand’peur.
M. d’Alloimes s’arrêta tout surpris devant cette belle fille de seize ans dont le regard était si pur et le sourire si vermeil.
— Il faut me pardonner, mademoiselle, reprit-il ; je ne sais pas trop où je suis, et je courais pour trouver mon chemin, étant fort pressé.
— Oh ! je ne vous en veux pas ! A la campagne on ne marche pas comme à la ville.
— Je marche, il est vrai, mais sans savoir du tout où est mon chemin.
— Au moins savez-vous bien où vous allez?
— Oh ! pour cela oui ! je cherche M. le baron de Noisille.
— Ah ! fit la jeune fille en se levant.
— Si même vous pouviez m’indiquer le sentier qui conduit à son diable de château, vous me rendriez un grand service.
— Ma foi, monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber ; je vais moi-même à Noisille, et si vous voulez me suivre, nous ferons la route de compagnie. Noisille est là-bas, deri'ière ces peupliers, à dix minutes à peu près.
— ■ Si près ! s’écria étourdiment M. d’Allonncs.
La jeune fille rougit un peu, mais ne se fâcha point. Elle ramassa du bout de ses jolis doigts sa moisson de fleurs, mit son chapeau par terre et s’en servant comme, d’un panier dont les deux anses seraient faites de rubans, y déposa sa gerbe odorante et partit. Quant à la filoche pour attraper les papillons, elle pria M. d’Àl-
DAPHNIS ET CHL0É.
lonnes de s’en charger, et tous deux s’en allèrent par un sentier verdoyant.
Ils n’avaient pas fait trente pas que les yeux clairs et riants de la jeune fille s’arrêtèrent sur ceux de son compagnon.
— Vous avez donc affaire à Noisille ? dit-elle d’un petit air curieux.
— Certes, oui, mais ce ne sera pas long. J’arrive de Joigny, où je me suis battu avec M. André Noisille, à qui j’ai donné un bon coup d’épée...
— Quest-ce que vous dites donc là? s’écria la jeune fille tout effarée.
— Ma foi, mademoiselle, je dis ce que j’ai fait. Maintenant je vais à Noisille pour chercher M. le baron, à qui je me propose d’appliquer un autre bon coup d’épée, pour lui apprendre à faire des chansons sur les sous-préfets.
Mais la jeune fille n’entendait plus rien ; ses joues étaient devenues toutes blanches, la corbeille de fleurs s’échappa de ses mains, et elle se laissa tomber sur mi petit tertre, au pied d’un sureau.
— Eh ! mon Dieu ! mademoiselle ! qu’avez-vous donc? s’écria M. d’Allonnes, M. le baron de Noisille serait-il de vos parents? Répondez-moi bien vite!...
Mais la jeune fille n’avait garde de répondre ; son corps était immobile et sa bouche sans haleine.
— Ah çà ! que diable ai-je donc dit?.... mais en vérité, je crois qu’elle s’est évanouie! reprit M.d’Allonncs, qui cherchait à réchauffer dans scs mains les petites mains de sa compagne.
U y avait auprès du sentier un joli ruisseau ; M. d’Allonnes y trempa un gros bouquet de fleurs, et le secoua au-dessus de la jeune fille. La fraîcheur de l’eau
BRUNES ET BtONDES.
ranima la pauvre évanouie ; elle ouvrit les yeux, soupira, reconnut M. d’Allonnes et lui prit les deux mains.
— Oli ! monsieur, s’écria-t-elle avec un accent d’une douceur inexprimable, je vous en prie, n’allez pas tuer mon père !
— Votre père ! mademoiselle, répondit M. d’Allonnes tout étourdi.
— Oui, mon père, le baron de Noisille, à qui vous voulez donner un grand coup d’épée, reprit-elle en fondant en larmes ; c’est bien assez déjà, de mon pauvre oncle André Noisille, qui est peut-être mort à l’heure qu’il est.
— Eh ! rassurez-vous, mademoiselle, il n’est point aussi malade que vous le pensez! Quant à M. votre père. Dieu me préserve de le tuer, maintenant que je sais que vous êtes sa fille !
— Bien vrai ! reprit-elle avec une effusion qui fit bondir le coeur de M. d’Allonnes.
— Aussi vrai qu’il m’a chansonné! dit-il gaîment. Mais j’aimerais mieux qu’il me passât trente-six fois son épée au travers du corps que de vous causer le moindre chagrin !
Un doux sourire éclaira le visage de la jeune fille tout trempé de larmes.
— Si c’est pour moi que vous le faites, merci, monsieur, dit-elle en rougissant.
— Et pour qui serait-ce donc, s’il vous plaît? s’écriat-il. Ce matin, mademoiselle, j’étais décidé à tout massacrer, je vous ai rencontrée et il ne m’est rien resté de nia colère. Maintenant que c’est bien entendu, voulezvous toujours me conduire à Noisille ?
— Volontiers, dit-elle.
M.le baron de Noisille était dans la grande allée de son
DAPHNIS ET CHL0É. CO
parc, occupé à lire le journal du département, où il avait fait insérer un rapport sur l'étymologie du nom de Joigny, lu en séance publique devant l’académie du chef-lieu. À peine sa fille l’eut-elle aperçu que, par un mouvement instinctif, elle se mit à courir et lui sauta au cou.
— Monsieur, lui dit l’ex-sous-préfet après l’avoir salué, si ma présence à Noisille a lieu de vous étonner, le motif qui m’a conduit vous étonnera bien plus encore. J’y venais pour vous proposer de nous battre incontinent.
— Un duel, monsieur ! s’écria le baron.
— Comme celui que j’ai eu ce matin avec monsieur votre frère, que j’ai eu la maladresse de blesser au bras ; mais j’ai rencontré mademoiselle votre fille, et mes intentions sont singulièrement changées. Vous connaissez ma fortune, vous savez de quelle famille je sors ; j’ai vingt-six ans, si tout cela peut excuser l’audace de mes prétentions, je vous prierai de vouloir bien agréer la demande que je vous fais de la main de mademoiselle Esther.
A cette déclaration inattendue, le journal tomba des mains du baron ; la jeune fille devint pourpre ; mais à son air il paraissait que la demande ne lui déplaisait pas trop.
— Ah çà! monsieur, un mariage après un duel! s’écria le baron, quand il fut un peu revenu de sa stupéfaction.
— Précisément. C’est le moyen de tout concilier. Croyez-moi, monsieur, assez longtemps nous avons été les Montaigu et les Capulet de Joigny, rendons la paix à cette pauvre ville que nos querelles ont agitée. Si j’ai eu des torts, je les confesse; si je n’en ai pas eu, je les
BBUNES EX BLONDES.
confesse encore; j’ai été un assez médiocre sous-préfet, je tâcherai d’être un bon mari. Le voulez-vous ?
Le baron de Noisille ne put s’empêcher de rire ; c’était, malgré ses grands airs, un très-bon homme au fond : il regarda sa fille qui n’osait plus lever les yeux, et sourit.
— Venez déjeuner avec nous, dit-il à M. d’Allonnes, nous en causerons plus tard ; c’est un projet sur lequel vous me permettrez tout au moins de réfléchir.
Après le déjeuner, où il ne fut plus question de mariage, M. le baron de Noisille reconduisit M. d’Allonnes à Joigny et se rendit lui-même chez son frère, à qui il fit part de la proposition de l’ex-sous-préfet.
— C’est un singulier homme, dit le blessé, et de sa part rien ne saurait plus me surprendre. Cependant sa demande n’est pas de celles qu’il faille repousser d’emblée.
— Eh ! mon frère, je t’avouerai même que je suis tenté de l’accepter. M. d’Allonnes a du bien, de la naissance, une famille haut placée. Ce mariage éteindrait nos divisions et nous donnerait une alliance honorable.
— Tu as peut-être raison, dit le maitre de forges ; depuis ce matin j’ai eu, étant au lit, tout le temps de réfléchir à ma conduite envers M. d’Allonnes; elle n’est pas sans reproches, et je pense avec toi qu’il faut nous hâter d’oublier le passé.
Le résultat de cette conversation fut tout à l’avantage de M. d’Allonnes, et le lendemain tout Joigny vit son ex-sous-préfet entrer chez M. André Noisille au bras du baron, et le soir même les premiers bans furent publiés à la mairie. Ce fut un sujet de conversation pour tout l’arrondissement.
Trois semaines après, la sous-préfecture en masse
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IUPHPÎTS ET CniOÉ.
assistait à la bénédiction nuptiale donnée aux jeunes époux en l’église paroissiale.
M. André Noisille, qui n’était point fâché d’avoir pour neveu le fils d’un pair de France, le pressa de retirer sa démission ou tout au moins d’accepter une autre sous-préfecture.
. — Pourquoi faire ? répondit M. d’Allonnes en souriant, je ne connais pas un arrondissement où il n’y ait au moins un député!
M. André Noisille sourit et n’en parla plus.
Les premiers mois de la lune de miel se passèrent chez le baron, mais au commencement de l’hiver les deux nouveaux mariés partirent pour Paris et descendirent â l’hôtel de la rue Lepelletier, dont les plus habiles tapissiers de la Chaussée-d’Antin avaient fait un nid de soie et de velours.
Le nid de la rue Lepelletier fut d’abord l’asile de toutes les joies. Esther aimait son mari avec toute la candeur et la franchise d’une jeune âme qui s’ouvre à la vie. Ce qui l’avait séduite dans ce mariage, c’était son étrangeté ; le hasard l’avait exempté de toutes ces formalités déplaisantes qui effarouchent une imagination tendre et vive; de son premier regard la jeune fille avait subjugué un cœur hardi, un esprit impétueux qui courait droit à son but ; il ne lui avait fallu qu’un sourire pour désarmer toute cette colère et fondre ce grand ressentiment, et toutes ces bonnes fortunes étaient bien faites, il faut l’avouer, pour charmer une jeune fille
BBUNES BT BLONDES.
dont la solitude avait quelque peu exalté les pensées. Estliçr avait l’imagination peut-être un peu trop romanesque pour le temps et la ville où elle était appelée à vivre, mais elle était douée du cœur le plus pur et le plus confiant qui se pût aimer.
Cette nature ardente toucha d’abord M. d’Allonnes. Mais le comte Henri d’Allonnes, s’il avait le caractère impétueux et passionné, était aussi, il faut bien l’avouer, plus mobile et plus changeant encore.
Henri adora sa femme un an tout au moins, c’était beaucoup. Puis au bout de quinze mois il la négligea pour une petite chanteuse de l’Opéra médiocrement johe et plus médiocrement encore spirituelle. A partir de ce jour-là, M. d’Allonues, qui avait repris ses fonctions au conseil d’État, prétexta de vingt affaires pour avoir un motif honnête de s’absenter du toit conjugal.
Esther ne vit et ne comprit rien. Elle aimait et croyait. De bonnes amies, comme il s’en trouve à tout pas dans le monde, voulurent éclairer son ignorance, mais leurs réticences et leurs allusions glissèrent sur un cœur qui avait la pureté du lis. Esther était trop fière pour s’abaisser au soupçon. Des amis essayèrent à leur tour de mettre à profit la solitude et l’abandon où le mari tenait sa femme ; ils en furent pour leurs galanteries. Esther se jetait toute joyeuse au cou de son mari quand il rentrait, et pensait au paie de Noisille quand elle était seule.
Il faut dire aussi que la conduite de M. d’Allonnes était bien faite pour maintenir Esther dans son aveuglement. Henri avait des retours de passion qui éblouissaient la jeune femme ; c’étaient tout à coup des flux de tendresse, des élans et des transports qui faisaient venir des larmes de joie aux yeux d’Estlier 3
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des fêtes où son cœur s’enivrait duraient un mois ou trois semaines, puis les jours d’abandon revenaient et c’était à recommencer, mais elle avait alors des souvenirs pour peupler sa solitude, et seule au fond de son boudoir, belle et rêveuse comme une princesse des contes de fée, elle souriait à son bonheur.
De ce que M. d’Allonnes la trompait pour des créatures qui n’avaient ni sa jeunesse, ni sa beauté, il ne faudrait pas conclure qu’il ne l’aimât plus. Ce sont de ces mystères du cœur humain que les fous comprennent à merveille, mais que les plus sages ne sauraient expliquer. Si l’on était venu dire à M. d’Allonues, qu’Esther causait un peu bas dans un salon voisin avec un étranger qui l’avait fait danser deux fois , on l’aurait vu changer de couleur, se lever et courir vers sa femme; ce qui ne l’aurait pas empêché le lendemain de se cacher au fond de quelque baignoire du Palais- Royal, en compagnie d’un chapeau rose ou bleu qu’Esther n’avait jamais porté.
Dans une âme comme celle d’Esther, le réveil devait avoir quelque chose de terrible, parce qu’il devait être soudain comme un coup de tonnerre. Ce fut un hasard qui le précipita .
Un jour, en passant de son boudoir dans le cabinet de son mari, Esther trouva sous sou pied une lettre à l’adresse deM. d’Allonnes; elle était décachetée et froissée. Esther l’ouvrit, pensant que ce pouvait être quelque papier d’affaires dont la perte serait regrettable. Elle lut les premières lignes sans comprendre et courut à la signature, un peu troublée cependant d’une crainte dont le motif lui échappait. Un nom de femme frappa son regard, et, tout émue, elle retourna brusquement le billet, doutant qu’il portât l’adresse de M. d’Allon-
nés. La lettre commençait par ces mots : Mon cher Henri , et finissait par ceux-ci : Ta Caroline. Il s’agissait d’un rendez-vous pour une partie de campagne à Chantilly, le tout écrit de ce style inouï dont les coulisses de l’Opéra savent seules le secret.
Estlier devint toute pâle, le cœur lui sautait dans la poitrine. Elle se jeta sur un fauteuil se sentant fléchir, et vit comme dans un éclair leur rencontre à tous deux, près de la liaie, et leurs premiers beaux jours à Noisille; la pensée qu’elle était trompée et que tout cet amour était perdu lui vint au cœur, elle se cacha la tète entre les mains, et se mit à pleurer comme un enfant. Tout à coup elle se leva. « C’est impossible ! s’écria-t-elle. 11 est à Mantes, chez M. de Noirmont, le conseiller... il me l’a dit hier lui-même, Henri ne ment pas! » Et pleine de joie à ce souvenir , Estlier leva les yeux au ciel, mais ses regards tombèrent sur la lettre qu’elle n’avait pas abandonnée ; et ses bras s’affaissèrent tristement. En cinq minutes Estber aurait pu courir chez M. de Noirmont et connaître la vérité; mais la pensée de l’espionnage lui répugnait : elle attendit.
A la tombée de la nuit, M. d’AUonnes arriva ; collée aux vitres de sa chambre, Estber le vit passer dans le jardin. Quand il poussa la porte pour entrer chez sa femme elle bondit à sa rencontre, puis s’arrêta clouée au sol par une crainte invincible. Elle tenait la lettre entre ses doigts crispés.
— Qu’avez- vous, Estber ? s’écria son mari qu’elle avait habitué à un autre accueil.
— Oh ! dites-moi que vous arrivez de Mantes ! ditelle suspendue à son cou par un élan soudain.
— De Mantes? reprit Henri déjà troublé; mais ne le saviez-vous pas ?
DAPHNIS ET CHlOré.
— - Oui, je le savais!... mais cette lettre... tenez, lisczla, cette lettre ! s’écria-t-elle en lui tendant le papier qu’elle savait par cœur et qu'elle ne voulait pas croire.
Henri reconnut le billet de Caroline ; malgré son assurance, il rougit. Esther vit cette rougeur. Elle s’arracha toute frémissante des bras do son mari.
— Ainsi, c’était donc vrai! dit-elle.
— Esther ! s’écria M. d’Àllonnes... écoutez-moi !
— J’ai douté tout un jour, comment voulez-vous que je doute à présent? il y a cela de bon en vous que vous ne savez pas bien mentir... Tenez, regardez-vous !
Et poussant avec une incroyable énergie son mari vers une glace, elle lui montra du geste un visage où le trouble et la confusion se lisaient dans tous les traits.
Esther s’accouda sur le marbre de la cheminée. Elle ne sentait plus rien qu’une douleur sourde au cœur.
Un jeune épagneul de grande race qu’Esther avait amené de Noisille vint en rampant jusqu’à elle et frotta sa tête soyeuse contre les genoux de sa maîtresse. Esther souleva son front; à la vue du chien qui lui rappelait tant de beaux jours, un sanglot déchira sa poitrine et les larmes lui vinrent aux yeux. M. d’Alkmnes courut vers sa femme et se mit à ses genoux.
— Esther, pardonnez-moi ! dit-il.
. Ees yeux d’Esther qui rayonnaient comme des étoiles, s’arrêtèrent sur son mari.
— Que je vous pardonne! dit-elle; ah ! vous ne savez pas tout le mal que vous m’avez fait !
— Tout mon amour est à vous... ce mal je l’effacerai.
Esther secoua lentement la tète.
—Non, non ! reprit-elle; la blessure est au cœur, rien ne la guérira.
BBUNES ET BLONDES.
Henri prit sa main et la couvrit de baisers.
— Vous valez mieux que moi, vous me pardonnerez, dit-il.
— Savez-vous ce que j’ai souffert, savez-vous ce que je souffre encore! s’écria-t-elle, tandis que ses larmes tombaient sur le front d’Henri. Vous m’avez trompée, moi qui vous aimais, et pour qui ? Tenez ! il me semble que je vous hais !... Mais que vous avais-je donc fait pour me trahir ainsi ?
— Je ne sais qu’une chose, Esther, c’est que je vous aime, dit M. d’Allonnes dont le cœur palpitait sous les larmes d’Esther. Pardonnez-moi !
— Et si je vous avais trompé, moi, me pardonneriezvous?
— Oh! s’écria M. d’Allonnes en se dressant, je vous tuerais !
Ce cri de l’égoïsme et de la passion alla droit au cœur d’Esther ; elle tomba dans les bras de son mari, mêlant des baisers à ses pleurs, et tout fut pardonné, la lettre, Caroline et la trahison.
Mais EsÜier, à son insu, avait un de ces caractères qui peuvent bien pardonner, mais qui n’oublient jamais. Chez elle, 1 élan était toujours généreux et fier; mais chez elle aussi la mémoire était implacable. Après que son âme s’était complu dans le sacrifice et l’abnégation, le souvenir faisait son œuvre amère et lente comme la goutte d’eau qui use le rocher. Son amour subsistait tout entier, mais la confiance avait disparu.
Ce fut un résultat dont tout d’abord elle-même n’eut pas conscience et sou mari moins qu’elle-mème. Entraînée par les élans de cettè passion que la souffrance avait rajeunie, elle s’abandonna toute entière à son ivresse; mais le doute était dans son cœur, le moindre
DÀPHNIS ET CHLOÉ.
mot le faisait tressaillir. Esther avait eu jusqu’alors une existence trop paisible pour se bien connaître ellemême : il faut aux caractères des orages et des secousses pour se dévoiler; elle ne fut pas longtemps à comprendre qu’elle était de celles en qui la confiance meurt aussitôt qu’elle est blessée, comme ces fleurs magiques dont parlent les Orientaux, qui se dessèchent aussitôt qu’elles sont touchées.
Elle avait bien la volonté de croire; mais lorsque M. d’Allonnes lui racontait ce qu’il avait fait dans la journée ou ce qu’il comptait faire le lendemain, si le premier mouvement de son cœur était comme la foi du chrétien, le second était comme la réflexion du philosophe. — Va-t-il bien toujours où il me dit qu’il va? pensait-elle. Et s’il tardait trop à rentrer, s’il s’absentait pour un jour, s’il écrivait à la hâte quelque lettre, s’il sortait précipitamment pour une course imprévue, c’était toujours et sans cesse une crainte, un doute, une appréhension qui la tourmentaient. Les témoignages les plus vifs' de la tendresse ne pouvaient rien contre cette fatale disposition.
Esther aimait encore, mais ne croyait plus.
En apprenant à douter, Esther avaitappris à observer. Aucune allusion n’était plus perdue pour elle ; elle saisissait la réticence au vol et prêtait l’oreille aux confidences. Trois mois après la réconciliation des deux époux, Esther surprit un regard qui fit passer le frisson sur ses épaules. Ce regard allait de M. d’Allonnes à madame de Noirmont, la femme de ce conseiller d’Ëtat chez qui le jeune auditeur allait parfois rédiger des rapports. Un sourire lui répondit. L’expérience avait maintenant dessillé la naïve confiance d’Esther. Elle vit et devina tout. Son cœur se serra, mais ses yeux
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restèrent brillants; elle n’eut pas une larme à ses cils, pas un frémissement sur ses lèvres, pas un pli à son front. Mais quand elle fut seule, elle joiguit les mains et tomba sur ses genoux, priant Dieu. La veille, elle avait, confuse et rougissante, bégayé entre deux baisers aux oreilles de son mari un de ces aveux qui font resplendir le visage des jeunes mères.
A quelques jours de là, madame d’Allonnes, en voyant sa pâleur rosée dans une glace, pour la première fois se trouva jolie sans penser à son mari; lè même soir au bal elle rencontra M. de T..., qui l’entourait de soins ; ses galanteries ne furent point repoussées ce jour-là avec trop de dédain. A vrai dire, Esther n’avait pas fait plus d’attention à M. de T...., qu’à tout autre, mais elle l’accueillit pour rendre à son mari le mal qu’elle souffrait et peut-être aussi pour le ramener à elle en excitant sa jalousie.
Peu de temps après, M. d’Allonnes fronça le sourcil, en voyant M. de T... ramener sa femme à sa place après un quadrille.
— Vous n’y prenez pas garde, ma chère amie, dit-il en se penchant sur l’épaule d’Esther, mais c’est déjà la troisième fois que vous dansez avec M. de T...
— Ah ! vous croyez, répliqua madame d’Allonnes; comme vous le dites, je n’y prends pas garde ; mais il me semble que j’ai dansé avec lui autant do fois que vous avez causé avec madame de Noirmont là-bas dans l’embrasure de cette fenêtre.
M. d’Allonnes se mordit les lèvres et ne répondit pas.
Il découvrait avec surprise dans ce cœur d’enfant réveillé par une secousse, une énergie qui semblait ne devoir reculer devant rien.
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Au bal suivant, Henri salua madame de Noirmont sans l’approcher, et madame d’Allonnes ne dansa pas pas avec M, de T...
Mais le doute avait enfoncé ses racines au cœur de M. d’Allonnes. Les mêmes craintes qui avaient agité sa femme l’agitaient à son tour ; son humeur capricieuse s’en accrut ; il entoura sa femme d’un amour jaloux et tyrannique, où la tendresse se mêlait à l’irritation ; il revenait à elle avec transport pour l’abandonner huit jours après ; l’expression de sa jalousie et de ses soupçons froissait l’orgueil d’Esther qui se savait pure comme la neige ; elle dédaignait de répondre et sentait que la colère la gagnait.
Cependant les semaines s’écoulaient dans une douloureuse intermittence de rapprochements et de ruptures. Un jour que M. d’Allonnes étaitalléàla chasse, il revint à l’entrée de la nuit, au moment où personne ne l’attendait. L’orage l’avait surpris au milieu des bois; il avait laissé là chiens, chevaux et gibier. Esther était assise dans un fautueil, au coin du feu; sa main, qui reposait sur ses genoux, tenait une lettre ouverte, et penchée au dos du fauteuil, elle semblait suivre dans les frises du plafond les caprices d’un rêve commencé. Au bruit que fit M. d’Allonnes en entrant, elle tressaillit et voulut cacher la lettre dans la poche de sa robe, mais Henri l’avait déjà vue... Ses yeux s’allumèrent comme deux étoiles.
— Vous lisiez une lettre quand je suis arrivé, lui dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme.
— C’est vrai, répondit-elle.
— Et vous avez cherché à me la cacher?
— Je l’avoue.
— C’est donc une lettre que je ne saurais voir?
— Il est du moins inutile que vous la lisiez.
— Et cependant si je vous priais de me la donner?
— Je vous prierais à mon tour de me la laisser.
— C’est ce que je ne ferai pas, madame, car je la veux !
— Vous auriez pu, tout au moins, me la demander avec plus de politesse, mon ami; ma laissons cela. Celte lettre....
— Cette lettre, il me la faut ! s’écria M. d’Allonftes à bout de modération.
Esther se leva. Elle était un peu pâle; et les lignes délicates de ses sourcils se touchaient par la pointe.
— Puisque c’est un ordre, monsieur, reprit-elle, je m’y refuse.
— Esther !
— Oh ! mon ami ! ne jouons pas un mélodrame à nous deux... c'est de mauvais goiit...
M. d’ Allonncs fît un pas; Esther l’arrêta d’un geste.
— Écoutez-moi, dit-elle, en assurant ses paroles d’un regard fier et résolu: j’ai, croyez-le bien, autant souci de. mon honneur que vous-même... Si j’en aimais un autre, irous seriez le premier à le savoir, avant lui peut-être... Ainsi, laissons cela. Au bas de cette lettre il y a un nom... Ne vois-je pas à votre air que si vous le connaissiez vous iriez ce soir chercher querelle à ce fou, et vous faire tuer peut-être pour deux pages de prose amoureuse !
— Une lettre d’amour ! s’écria M. d’Allonnes. Oh ! le nom ! le nom de l’insolent!
— Un duel ! fit Esther. Un duel ! et pour cela ! reprit-elle avec dédain en froissant le papier qu’elle jeta au feu.
La lettre rencontra le chenet, glissa sur le cuivre
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poli et tomba au bord du foyer à trois pouces de la flamme.
Henri s’élança pour la saisir. Esther était devant la cheminée, il la repoussa violemment, et se baissait déjà lorsque l’épagneul, qui depuis quelques minutes rampait et grondait autour de sa maîtresse, bondit et plus prompt que l’éclair, le mordit au bras.
— Toi aussi! s’écria M. d’Allonnes, et saississant un pistolet dans une boîte qu’il avait posée sur un guéridon en entrant, il tira sur l’épagneul.
La balle passa sous le bras d’Estker et fit éclater le marbre d’une tète de Niobé posée sur un socle.
La robe d’Esther avait été déchirée près de l’épaule par la balle, deux ou trois gouttelettes de sang en tachaient l’étoffe, et la bourre flambait à ses pieds. L’épagneul effaré rampait sur le tapis en hurlant.
— Misérable bète! te tairas-tu? exclama M. d’Allonnes qui, ivre de fureur, sauta sur l’autre pistolet.
Mais au bruit de cette détonation, aux cris du chien, deux ou trois personnes de leur maison accoururent; Esther entendit leurs pas dans l’antichambre; elle roula vivement un châle autour de ses épaules, et, poussant du pied la lettre dans le foyer, se jeta devant son mari.
— Attendez au moins que vos gens ne soient plus là, dit-elle.
L’arme s’échappa des mains de M. d’Allonnes, et sa femme se tourna vers ceux des domestiques qui se pressaient à la porte.
— Ce n’est rien, leur dit-elle avec un sourire ; M. le comte, qui ne se doutait pas que ses pistolets fussent chargés, en a fait jouer la batterie et le coup est parti.
Quand topt le monde se fut éloigné, un long silence régna dans l’appartement. Le chien, tapi dans un coin,
bbünbs et blondes.
flairait l’odeur de la poudre sur le marbre mutilé ; M. d’Allonnes était immobile et livide ; des gouttes de sueur perlaient sur sur ses tempes ; Esther le regarda un instant sans parler, mais tout à coup une pâleur effrayante se répandit sur son visage, elle porta les mains à son cœur, frissonna de la tête aux pieds, voulut marcher et tomba sur le tapis.
Le lendemain, madame d’Allonnes se réveilla avec une lièvre ardente, elle était couchée ; un souvenir confus des événements de la veille flottait dans son imagination en proie au délire. Il lui semblait qu’une main brûlante tordait son cœur. La mère sentait la vie de ses entrailles s’échapper.
Elle lutta contre la mort pendant quinze jours. M. d’Allonnes et un médecin ne quittèrent pas son chevet. L’épagneul dressait parfois sa tète inquiète et léchait la main amaigrie et blanche comme l’ivoire qui pendait hors du lit. C’était dans toute la maison un Silence lugubre.
Les doigts du docteur consultaient souvent le pouls de la malade.
— Faut-il que je n'espère plus? disait alors le comte qui cherchait à lire sur le visage du docteur.
— J’attends une crise, disait l’homme de la science; mais là où la science ne peut rien. Dieu peut tout. Espérez !
Le soir du quinzième jour, une convulsion terrible fit trembler le corps d’Esther ; ses membres se couvrirent d’une sueur glacée; elle ferma les yeux et poussa un cri déchirant. . .
— Mon Dieu ! mon Dieu ! sauvez-la ! murmura le comte en tombant sur ses genoux.
Le médecin quitta un instant le lit de la malade.
DAPH.MS ET CHLOÉ
— Monsieur le comte, dit-il tout bas à l’oreille d’Henri, madame d’Allonnes est sauvée, mais votre fils est mort.
Le comte devint blême ; il se traîna sur les genoux jusqu’au lit d’Esther et chercha ses mains raides et glacées pour les embrasser.
Le lendemain, malgré les prières de son mari, Estber se fit apporter le corps de son fils. Un sanglot vint à sa bouche et la pauvre mère fondit en larmes. Elle courba son front sur ce petit être immobile, et l’on n’entendit que le bruit de ses baisers et de ses sanglots.
— Esther! Estherl ayez pitié de moi! s’écria M. d’Allonnes, que le spectacle de cette douleur rendait fou.
Esther se redressa toute pâle ; repoussant ses cheveux en arrière, elle jeta sur son mari un regard tout empreint de haine et de désespoir.
— Vous l’avez tué, dit-elle. Par le cadavre de mon enfant que j’élève vers Dieu, je ne vous pardonnerai jamais!...
La convalescence de madame d’Allonnes fut longile et accompagnée de rechutes qui prouvaient jusqu’à quel point sa santé avait été altérée. Mais la force de son organisation triompha du mal. La première fois qu’elle put quitter sa chambre, Henri s’approcha d’elle et lui tendit la main. Le médecin était là; Esther mit sa main dans celle d’Henri en souriant.
Quand ils furent seuls, Henri se pencha pour embras-
ser sa femme sur le front. Madame d’Allonnes l’arrêta :
— Vous ne m’avez donc pas comprise, monsieur? lui dit-elle. Si je vous ai donné, la main tout à l’heure, c’est parce que quelqu’un était là.
M. d’Allonnes voulut parler; Esther l’arrêta d’un geste: — Tenez, monsieur, puisque vous avez appelé notre entretien sur ce chapitre-là, épuisons-le d’un coup. S’il vous plaît encore de vivre avec moi, vous le pouvez, mais voici à quelles conditions.
— Des conditions! à moi? fit M. d’Allonnes.
— A vous, monsieur; et ces conditions les voici : devant le monde nous serons ce que nous avons toujours été; le monde ne doit rien savoir. Quand nous serons chez nous et seuls, le masque tombera, et nous serons étrangers l’un à l’autre. Le voulez-vous?
— Et si je refuse ?
— Alors je vous quitterai.
M. d’Allonnes tressaillit.
— - Me quitter! vous? s’écria-t-il.
— Oui, monsieur, parce que vous m’y aurez contrainte. Assez là-dessus maintenant. Vous savez que je ne mens jamais, et vous êtes prévenu...
M. d’Allonnes connaissait assez Esther pour savoir à présent qu’elle était d’un caractère à tout bi ver; mais il espérait à force de tendresse et de soins réveiller en elle l’amour d’autrefois.
Ce fut une vaine espérance que ses premiers efforts eurent bien vite dissipée ; sa passion s’accrut de cette résistance, et tout ce qu’un amant peut essayer pour ramener une maîtresse, Henri le tenta pour séduire sa femme.
Esther était alors orpheline. Le baron de Noisille était
DAPHNIS ET CHLOÉ
mort, et M. André Noisille l’avait suivi de près; si bien qne l’arrondissement de Joigny avait été privé tout d’un coup de ses deux illustrations. Elle se sentait seule au monde avec le cœur tout plein de cendres. Sur ces entrefaites, le hasard voulut que M. de T... la rencontrât; ses regards lui prouvèrent qu’elle était toujours aimée, et ce jour-là Esther rentra chez elle pensant à l’avenir bien plus qu’au passé.
Ce jour-là, M. d’Allonnes, par une incroyable fatalité, se laissa aller à un de ces emportements qui lui étaient familiers, et après avoir prié, il menaça.
Esther résolut d’en finir sur-le-champ. Chez une femme de ce caractère, il n’y avait entre l’idée et l’exécution qu’un pas. Ce pas, elle le franchit sans hésiter, et une heure après M. de T... vit entrer chez lui une femme qui, levant son voile, lui découvrit le visage de madame d’Allonnes.
M. de T... ne put retenir un cri de surprise.
— Vous ici? dit-il.
Esther ne connaissait pas le monde. Son amour l’avait jusqu’alors empêchée de le voir autrement qu’à la surface. M. de T... lui avait écrit qu’il l’aimait. Pour elle aimer, c’était donner sa vie. Au cri de M. de T... Esther répondit donc naïvement :
— Je n’aime plus M. d’Allonnes, et vous m’aimez. Il ne me reverra donc plus.
Cette candeur épouvanta M. de T...; il regarda madame d’Allonnes en face, tout éperdu... Cette intrigue parisienne qu’il avait rêvée se transformait en roman espagnol; du vaudeville on faisait un drame. C’était trop pour son cœur.
— Mais, madame, s’écria-t-il, avez-vous réfléchi aux conséquences de cette démarche?
Madame d’Allonnes sourit tristement.
— Je sais que le monde me condamnera, et je vous remercie de m’y avoir fait penser encore; mais, si vous m’aimez, je vous remets le soin de ma vie.
Si la réputation d’Estlier n’avait pas été au-dessus de tout soupçon, M. de T... aurait pu croire qu’elle était de celles qui poussent la corruption jusqu’à se faire un masque de la candeur; mais elle était comme entourée d’une auréole d’innocence, et la douce clarté de ses grands yeux bleus avait tant de pureté qu’il ne s’arrêta pas une seconde à cette pensée. L’autre était bien plus terrible pour un attaché au ministère des affaires étrangères en passe d’ètre nommé prochainement secrétaire d’ambassade.
M. de T... était brave, et ce n’était pas la perspective d’un coup d’épée à donner ou à recevoir qui l’épouvantait; mais, dans cette aventure, il voyait son avenir compromis, la carrière des ambassades perdue , tout espoir de mariage anéanti; et au-delà de cet avenir une passion implacable collée à ses flancs comme la tunique de Déjanire.
M. de T... entrevit toutes ces conséquences comme on voit un abîme dans un éclair. Il garda quelques instants un silence embarrassé. Esther qui attendait un cri de tendresse et d’amour, leva sur M. de T... ses yeux clairs et profonds. Elle saisit ses pensées au vol et tout son visage devint pourpre.
— Madame, lui dit M. de T..., votre démarche me touche et me ravit. Croyez que ma reconnaissance et mon dévouement vous sont acquis. Je vous aime... mais, de grâce, pour vous-même, songez à ce que vous allez faire 1
Il voulut continuer. Le regard que madame d’Allon-
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nés lui jeta le fit balbutier. A bout de paroles, éperdu, épuisé, il s’arrêta.
— Est-ce assez? dit madame d'Allonnes d’une voix brève, il ne fallait pas tant de phrases pour me dire ce que j’ai compris trop tard.
— Madame... croyez...
— Ah! monsieur ! fit Esther en interrompant d’un geste le futur secrétaire d’ambassade, je ne vous demande qu’une chose, c’est la grâce de vouloir bien ne pas m’accompagner jusqu’à la porte.
Un instant après, madame d’Allonnes était dans la rue. Il tombait une petite pluie fine et la nuit était venue. Sans savoir ce qu’elle faisait, Esthër reprit le chemin de son hôtel : ses jambes avaient peine à la porter et ses artères battaient à coups pressés.
En rentrant dans sa chambre où flambait un feu clair, où dix bougies jetaient leur clarté, Esther tomba sur un fauteuil. Ce qui venait de se passer lui semblait un rêve ; mais quand le souvenir de son humiliation lui revint tout entier, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.
— Repoussée! et seule ! seule ! dit-elle en levant ses mains vers le ciel.
En ce moment, M. d’Allonnes survint. Sur un meuble près de la porte était le chapeau d’Esther tout trempé de pluie. Il le vit.
— Vous êtes donc sortie à pied, Esther? lui dit-il.
Esther tressaillit à cette voix.
— Oui, répondit-elle.
— Mais où donc êtes-vous allée ainsi seule et par ce temps?
— Je suis rentrée pour vous le dire ! s’écria madame
BBUNBS ET BLONDES.
d’Allonnes le cœur à bout de souffrance... Je savais bien que quelque chose me poussait ici!...
— Eb bien ? dit Henri inquiet.
— Je suis allée chez celui qui a écrit la lettre... vous savez, la lettre que j’ai jetée au feu.
— Misérable ! s’écria M. d’Allonnes qui s’élança vers sa femme.
Esther était debout, les bras croisés sur sa poitrine. Sa paupière ne s’abaissa pas au cri de son mari, et, pleine d’indifférence, elle attendit.
Henri s’arrêta devant elle, les bras levés, si près que son souffle brûlant effleurait le visage impassible d'Esther.
— Oh ! dit-il d’une voix sourde et comme vaincu par ce suprême sang-froid : me direz- vous son nom?
— Son nom ! répéta madame d’Allonnes... Oh ! il ne vaut vraiment pas la peine que vous le tuiez... il m’a repoussée !
— Le lâche ! s’écria le mari.
Ce cri, qui venait du cœur, mit une larme dans les yeux d’Esther.
— Ah! dit-elle, au moins dans votre cœur, à vous, y a-t-il de la passion !
M. d’Allonnes se tut et se promena quelques instants par la chambre, plus pâle qu’un mort.
Au bout de cinq minutes, il tira vivement le cordon d’une sonnette.
Un domestique arriva.
— Vite ! dit M. d’Allonnes, qu’on aille me chercher des chevaux de poste, et vous, madame, apprêtez-vous; nous allons partir.
— Nous partons... ensemble? s’écria-t-elle tout étonnée.
DAPHN1S ET CÏIL0Ê.
— Ensemble !
— Après même ce que je vous ai raconté?
— Après et quand même! dit M. d’Allonnes frémissant de colère, de haine et d’amour...
— Que votre volonté soit faite ! reprit-elle; vous savez pourtant bien que je ne vous aime plus!
Une heure après , les deux époux sortaient de Paris. Le ciel était sombre et l’horizon tout chargé de lourdes nuées qui jetaient en passant des rafales de pluie sur la campagne; la nuit était triste et funèbre, moins triste et moins funèbre cependant que le fond de leur âme.
Ils coururent ainsi jusqu’au Jura, presque sans échanger une parole ni un regard. Ce n’était peut-être plus de l’amour qui palpitait dans le cœur d’Henri, mais c’était bien certainement l’horreur d’un autre amour. Il se révoltait à l’idée que sa femme lui échappait , et les réactions de cette âme impétueuse et mobile avaient toutes les apparences de la passion sans en avoir la vérité.
Un accident survenu à leur voiture les força de s’arrêter quelques instants dans un hameau à quelques lieues en arrière de Poligny. Ils étaient à peine descendus depuis cinq minutes dans une méchante auberge, lorsque le fouet d’un postillon se fit entendre sur la route, et au même instant M. de T... entra dans l’auberge. A sa vue Esther ne put retenir un cri de surprise. De son côté M. de T., tressaillit. Ce double mouvement n’échappa pas à M. d’Allonnes; le nom qu’il avait cherché vainement, il le savait à présent. Il s’avança droit vers M. de T...
— C’est le hasard sans doute, dit-il en le saluant, qui vous a conduit sur cette route?
— Non, vraiment, répondit M. de T.,., une mission inattendue m’a contraint de partir sur-le-cliamp de Paris. Je vais à Milan.
M. d’Allonnes passa son bras sous celui de M. de T... et l’entraîna vers la porte.
Quand ils furent hors de l’auberge, il s’arrêta :
— Votre mission n’est pas tellement pressée, lui ditil, que vous ne puissiez m’accorder au moins cinq minutes?
M. de T... regarda M. d’Allonnes et comprit...
— J’ai des dépêches à porter, monsieur, à mon retour je me mettrai à votre disposition.
— Non, monsieur, reprit le comte en serrant fortement la main du secrétaire, un ministre peut attendre, un mari n’attcnd pas.
M. de T... ne répliqua rien et s’inclina. Il y avait en ce moment, de passage dans le hameau, une compagnie de grenadiers qui allait tenir garnison à Poligny; les deux ad versaires prièrent deux soldats de les accompagner, et s’étant munis de pistolets que M. de T... avait dans sa voiture, ils poussèrent jusqu’à un petit bois voisin de la route.
Quatre minutes après, on entendit deux coups de pistolet, M. d’Allonncs sortit seul du bois ; son habit était percé d’une balle au collet. Il entra dans l’auberge et monta dans une chambre où une servante lui dit que sa femme s’était retirée.
Esther était debout près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre; elle se retourna au bruit que fit M. d’Allonnes en rentrant.
— Ainsi, dit- elle, vous vous êtes battu!
— Oh! ne tremblez pas pour lui, madame, répondit le comte avec un sourire amer ; ma balle a rencontré
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une pièce de monnaie dans sa poche et il est tombé sur le coup, mais il en sera quitte pour une contusion.
Madame d’ Abonnes secoua la tète.
— Que m'importe qu'il vive ou qu'il meure, à présent... Mais vous, Henri, pourquoi vous exposer à être tué... Tenez! il a failli vous atteindre! Que vous ai-je donc fait pour vouloir ajouter un remords à la tristesse qui me dévore?
Esther s’approcha de la cheminée; comme ebe chancelait en marchant, Henri s'élança vers elle et la soutint dans ses bras.
Ils se regardèrent, et les yeux attendris de la jeune femme se voilèrent d’une larme. Elle prit la main de son mari.
— Henri, dit-elle, nous nous sommes fait bien du mal l’un à l’autre; voulez-vous me pardonner comme je vous pardonne?
— Je n’ai rien à vous pardonner, Esther, moi, je vous aime.
Esther secoua sa tête tristement.
— Il ne faut plus nous faire de ces ibusions, mon ami; elles sont terribles au réveil. Non, vous ne m’aimez plus... pas plus, mon Dieu, que je ne vous aime.
Henri trembla comme au choc d’une étincehe électrique.
— Eucore ! dit-il.
— Écoutez-moi, reprit Esther en lui pressant les mains. Oseriez-vous affirmer que cet amour que vous prétendez avoir est semblable à celui des premiers jours ? Celui-là est celui que je pleure, le seul que je me rappeUe !... Celui-là est mort entre nous... Je ne vous reproche rien, mon ami; vos torts, si vous en avez eu, étaientceuxde votre âge... mais je suis ainsi faite que
BBUNES ET BLONDES.
rien en moi ne peut rallumer ce que le malheur a éteint; çntre nous la confiance est perdue... Henri, séparonsnous. /
— Jamais ! dit Henri qui serrait les mains d’Esther entre les siennes.
— Mon Dieu ! dit-elle, cette vie amère, toute semée d’alarmes, de soupçons, de plaintes, vous plaît donc bien?... Croyez-moi... nous ne pouvons nous pardonner sérieusement qu’en nous disant adieu... Je suis seule aujourd’hui... L’espérance de mon avenir est brisée, reprit-elle en éclatant en sanglots... Ma mère était morte que j’étais encore une enfant, mon bon vieux père est mort, lui aussi... Je n’ai plus rien à faire au monde.
— Mais ne suis-je donc rien pour vous?
— Vous serez pour moi un ami quand nous serons séparés... près de vous, Henri; je le sens, je me souviendrai toujours... je prierai pour vous quand les portes d’un couvent se seront fermées sur moi.
— Vous dans un cloître ! s’écria M. d’Allonnes.
— Oui, moi ! reprit Estlier avec un doux sourire. J’ai aussi des torts à expier... Ce que j’ai fait est une faute, je le sens bien à présent, mais j’avais le cœur ulcéré... J’ai pensé bien des fois à me tuer, mais je suis si jeune encore que je n’en ai pas eu le courage... Henri, vous serez malheureux avec moi, laissez-moi partir.
— Estlier, vous ne me quitterez pas.
— Oh ! mon Dieu ! vous êtes donc toujours impitoyable!... Mais vous ne comprenez pas, reprit Estlier, que si je vous prie avec des larmes dans les yeux, c’est que j’ai peur de moi. Tenez, dit-elle en joignant les mains, ne me contraignez pas à faire le mal. Vous m’aimez, vous, mais iguorez-vous donc que si je devenais mère une seconde fois j’aurais peur!
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Henri frissonna, mais l’entêtement l’emporta.
— Esther ! vous me suivrez, s’écria-t-il.
Esther leva ses deux mains vers le ciel avec un élan désespéré; — puis abaissant son regard vers Henri, elle ajouta d’une voix résignée : Je suis prête, monsieur, partons !
Depuis qu’ils étaient arrivés au pied du Jura, les premières rigueurs d’un hiver précoce avaient chargé les routes de neige, et sur les crêtes lointaines commençait à descendre un noir rideau d’épais nuages. Le postillon fitremarquer l’état du ciel à M. d’Allonnes, mais M. d’Âllonnes, à qui le repos était impossible après une pareille scène, lui fit signe de continuer; on relaya et la voiture s’enfonça dans les montagnes.
Vers le milieu du jour on arriva sur la plus haute rampe d’un plateau .où la neige durcie rendait la marche des chevaux difficile. Le postillon mit pied à terre; Esther et M. d’Allonnes descendirent pour soulager l’attelage. Un brouillard couvrait la montagne.
A cent pas sur la route on ne voyait plus rien.
Esther chancelait sur la route où le givre craquait sous ses pieds. Henri s’approcha d’elle et lui prit le bras pour l’aider.
Ils marchaient lentement, et la voiture disparut bientôt sous les voiles flottants de la brume. Il y avait un quart d’heure déjà qu’ils étaient partis, lorsque tout à coup un cri déchirant traversa l’espace ; un autre cri lui répondit et tout rentra dans le silence.
Malgré la distance qui les séparait du comte, les do-
BBUNES ET BLONDES.
mestiques et le postillon entendirent ces deux cris précipités ; ils revinrent en courant sur leurs pas et trouvèrent M. d’Allonnes accroupi sur la route, regardant dans l'abîme. Autour de lui, la neige éboulée creusait un sillon qui se perdait dans les vagues profondeurs du ravin.
— Ab ! mon Dieu ! dit le postillon, la dame est tombée... voyez, le pied lui aura manqué !
Les domestiques effarés allaient autour de leur maître, dont tout le corps était penché en avant. L'un d'eux le prix par le bras :
— Mais que monsieur le comte prenne garde, il va tomber, lui aussi 1
Le comte releva la tête ; son visage était effrayant à voir.
— Tombée !... elle est tombée ! ! ! dit-il. Et il se pencha de nouveau sur le gouffre.
On entendait tout au fond le bruit d'un torrent qui bondissait sur son lit de roches.
Tout à coup l’épagneul, qui depuis le bas de la côte, allait et venait, flairant et jappant, accourut au bord de la route. Il posa son nez sur la neige et hurla; pendant quelques minutes il gratta la terre, rampant sur le ventre et suivant le sillon, puis tout à coup il se dressa sur ses pattes, bondit et disparut.
M. d'Allonnes fit un pas en avant pour le suivre, mais le postillon et les valets le retinrent.
— Vous vous feriez tuer, et voilà tout, dit le postillon.
— Des cordes alors, dit M. d’Allonnes ; des cordes et que je descende.
On courut à la voiture ; un paquet de cordes s'y trouvait. Cette corde fut roulée autour du corps de
DigitfÉed b^Gofügle
lUPHNIS KT CHL0É.
M. d’Allonnes ; le postillon et l’un des domestiques en prirent un bout et il descendit sur les traces du chien, dont les hurlements semlilaient l’appeler.
Il arriva ainsi sur le bord d’un large torrent dont les eaux fougueuses filaient à grand bruit. Le chien s’était jeté dans le torrent, suivant le fil de l’eau, abordant çà et là sur les deux rives et plongeant avec des cris plaintifs. Sur les rameaux d’un buisson pendait im lambeau d’étoffe arraché aux vêtements d’Esther. M. d’Allonnes s’éloigna de ce lambeau de soie et se mit à courir le long du rivage aussi vite que ses forces le lui permettaient ; une sueur glacée trempait la racine de ses cheveux. Harassé de fatigue, il tomba bientôt sur un quartier de roc et resta silencieux, promenant autour de lui des regards qui ne voyaient rien. Cependant, las d’attendre, les domestiques descendirent au fond du ravin par une brèche et trouvèrent leur maitre immobile, cachant sa tète entre ses mains. Leur approche le fit tressaillir; il se leva et les suivit. Il était blême et agité de mouvements convulsifs. — Comme il l’aimait ! dit l’un de ce3 hommes. Au bout d’un quart d’heure de marche en aval, on aperçut une pelisse accrochée aux branches d’un sapin renversé au bord du torrent. Près du tronc, sur un lit de cailloux lavé par l’eau gisait le cadavre d’une femme. L’épagneul était accroupi près de l’arbre; il hurlait. Les jambes de M. d’Allounes fléchirent à cette vue, et c’est à peine s’il eut la force d’approcher. Le visage de cette femme, était déchiré et méconnaissable, mais sa chevelure était longue et pareille à celle d’Esther; ses vêtements souillés avaient la forme et la nuance de ceux qu’elle portait. Henri tomba sur les genoux et s’évanouit.
On transporta le cadavre dans la chaumière la plus voisine, et deux jours après, sur la déclaration du comte et de ses gens, le corps de madame d 'Abonnes fut cloué dans une bière, conduit à Noisille et enseveli près de son père.
Henri resta six semaines au château, passant la moitié du jour couché près de cette tombe. Le reste du temps il se promenait dans les allées du parc, seul et silencieux, sans voir jamais personne.
Plus tard il retourna à Paris, et quatre ou cinq mois après il commença ce train de vie bizarre où le deuil et l’extravagance se mêlaient et où nous l’avons surpris au commencement de cette histoire.
L’hôtel de la rue Lepelletier était fermé et avait pour seuls habitants un vieux serviteur, auquel M.d’Allonnes eu avait remis les clés, et l’épagneul, qui courait le jour dans le jardin et dormait la nuit dans une niche.
Les choses en étaient là au mois de février 1842. Il y avait alors trois ans et quelques mois qu’Estlier était morte. M. d’ Abonnés venait d’entrer dans sa veine de gaité. C’étaient chaque jour de nouvebes folies et chaque nuit de nouvelles amours. Le carnaval secouait sa fièvre sur Paris. La ville trépignait sous le retentissement de cent orchestres, et toute cette jeunesse, qui afflue à Paris des quatre coins du monde, tourbillonnait, abusant à la fois de ces trois choses qui ne sont bonnes que parce qu’on les prodigue, son cœur, sa fortune et son esprit.
M. d’AUonnes était à cette époque-là fort intime avec une habitante de la nie Olüvier-Saint-Georges, qui se faisait passer pour Castibane parce qu’efle dansait le boléro. Il venait d’enlever Paquita, c’était le nom de cette fille du pays de Chimène, à un colonel anglais qui
DAPHNIS ET CHLOÉ
était arrivé de Madras à Paris tout exprès pour se guérir de la fièvre et de l’ennui. Cet Anglais, qui s’appelait sir Arthur W..., avait attrapé un gastrite à force de souper, ce qui l’avait guéri de sa fièvre, mais le malheureux n’était pas encore venu à bout de son ennui.
On ne pouvait pas le ruiner. Il avait satisfait jusqu’à la satiété les caprices de trois Parisiennes, et ses rentes avaient suffi à tout combler. Après dîner, quand il était gris, sir Arthur s’écriait en parodiant Shakespeare :
Une dette ! une dette ! ma fortune pour une dette !
Et il pleurait dans son vin de Champagne.
Paquita était la seule femme qui pùt réaliser son rêve; aussi l’aiinait-il avec la frénésie d’un homme qui a suspendu toutes ses espérances à un fil de soie.
Un soir, dans un souper dont M. d’Allonnes faisait partie, sir Arthur arriva l’œil brillant et le sourire aux lèvres :
— Encore un effort, dit-il, et je suis sauvé !
— C’est-à-dire ruiné ! répliqua-t-on.
— Hélas ! non. Paquita fait bien tout ce qu’elle peut, et beaucoup d’autres n’en feraient pas autant, mais elle était à bout de fantaisies lorsque ce matin une idée . triomphante lui est venue. A peine en ai-je entendu l’expression que j’ai failli m’évanouir de joie : la réalisation de cette idée me coûtera trois millions. Qu’elle en trouve une seconde de cette force-là, et je touche au déficit.
A ces mots, sir Arthur regarda le ciel d’un air attendri.
— A propos d’idées, il m’en vient une, sir Arthur! s’écria M. d’Allonnes. Pour . vous désennuyer tout à fait, j’ai presque envie de vous enlever Paquita !
BBUNES ET B10NDES.
A ces mots, l’Anglais devint livide.
— Tenez 1 reprit Henri en riant, voilà que vous avez peur. La peur vaut mieux que le spleen.
— M’enlever Paquita! s’écria 3ir Arthur. Vous ne me l’ôterez qu’avec la vie !
— Comme vous voudrez ! répondit le comte.
On se mit à rire et l’on n’y pensa plus.
Le lendemain, M. d’Allonnes se rendit chez Paquita.
— Je viens vous faire mes adieux, dit-il à l’Espagnole.
— Vous partez ?
— Dans une heure.
— Où donc allez-vous?
— Je n’en sais rien. C’est une affaire à démêler entre le diable et le bon Dieu.
Paquita regarda M. d’Allonnes*
— Expliquez-vous? dit-elle.
— Parbleu! c’est assez clair. Dans une heure j’habiterai l’enfer ou le paradis. Où pensez-vous, ma chère amie, que l’on se trouve le mieux ?
— - Vous voulez vous tuer?
— C’est-à-dire qu’on veut me tuer.
— C’est un duel?
— Précisément.
— Avec qui?
— Avec sir Arthur.
— A! mon Dieu! vous êtes mort! s’écria l’Espagnole en joignant les mains.
— C’est un fantôme qui vous parle, Paquita.
— Vous savez que cet Anglais tire le pistolet comme les Tyroliens tirent de la carabine, et manie l’épée de façon à rendre jalouse l’ombre du chevalier de Saint- Georges?
DAPHNIS ET CHLOÉ
— Je le sais.
— Mais pourquoi ce duel?
— Parce que je vous aime.
Paquita enveloppa M. d’Allonnes d’un sourire et d’im regard.
— Mais c’est là un motif déplus pour vivre! dit-elle.
— Sir Arthur ne veut pas que tout le monde vive.
— L’égoïste ! fit l’Espagnole tout bas, avec un joli mouvement d’épaules.
M. d’Allonnes lui raconta les propos qui avaient précédé le dîner de la veille.
— ■ On est venu me conter ce matin, ajouta-t-il, que sir Arthur avait pris le parti radical de m’immoler pour être bien sûr de vous conserver. J’avoue que cette crainte me rendra un peu fat au moment de partir.
— Mais s’il prétend tuer tous ceux qui m’aiment , s’écria Paquita, sir Arthur veut donc faire un autre Père-Lachaise de la rue Ollivier?...
— C'est un jardin dont je veux être le premier cyprès, reprit Henri en cueillant une rose dans une jardinière.
— Ce duel est-il inévitable? demanda Paquita.
— Les témoins de sir Arthur seront chez moi dans un quart d’heure.
Paquita frappa du pied.
— • C’est un moyen que je vous demande et non pas un renseignement, reprit-elle impatientée.
— En quinze minutes il y a place pour quinze moyens.
— Je n’en veux qu'un.
— Alors je choisis le meilleur.
— Voyons.
— Je vous enlève.
BRUNES ET BtONDES.
— Ah!
— Je comptais partir seul pour le purgatoire; vôus me tiendrez compagnie pour aller au paradis.
— Où donc est-il ce paradis?
— Où vous me conduirez : à Saint-Germain ou au Pérou.
Paquita sourit mais ne répondit pas ; sa main chiffonnait le ruban de son peignoir; elle semblait rêver et regardait les aiguilles de la pendule.
Au bout de cinq minutes, M. d’Allonnes prit son chapeau et salua. Quand il fut à la porte du boudoir, Paquita se pendit au cordon d’une sonnette.
— Ma foi ! dit-elle, je ne suis pas une sainte pour vous laisser mourir ! et ayant demandé des chevaux de poste, elle partit avec M. d’Allonnes.
Il y avait déjà trois ou quatre jours que Paquita s’était enfuie sans que personne dans Paris eût encore découvert l’asile où se cachaient les deux coupables. L’Anglais crevait des escadrons de chevaux de poste sur toutes les routes et ne trouvait rien. Le bruit de l’enlèvement s’était répandu dans Paris et l’on en causait partout : les uns pariaient que les deux amants étaient partis pour l’Amérique, d’autres pensaient qu’ils étaient allés à Batignolles.
Quand vint le samedi, l’Opéra ouvrit ses portes pour son bal hebdomadaire. Dix ou douze jeunes gens, qui étaient les intimes d’Henri, se groupèrent contre le mur qui sépare le foyer du couloir des premières loges; une douzaine de dominos étaient avec eux. Chacun demandait des nouvelles des fugitifs et personne n’en donnait.
— Au moins avez-vous vu sir Arthur ? dit M. de
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Sarty, jeune pair de France qui en était à sa troisième succession.
— Je Fai vu ce matin assis sur les reins de Cromwell, qui piaffait devant la porte de son hôtel, répondit M. de T...
— Cromwell aussi î c’est un cheval mort !
— Voilà un enlèvement qui dépeuplera le Stut Book! dit un sportmann.
— Il partait et m’a jeté au galop ces trois mots : Je les tiens !
— Alors il ne les a pas, dit un domino qui, d’un bond, venait de s’asseoir sur une banquette.
v — C’est juste, fit un autre, s’il les tenait il ne les poursuivrait pas.
— Les amants qu’on poursuit, ajouta un troisième, ont des bottes de sept lieues.
— Ces amants-là trouvent des Capoue à tous les relais, reprit un quatrième. Vous dites qu’il ne les aura pas, moi je vous dis qu’il les a.
Le domino qui venait de parler était vêtu d’une robe de satin noir et d’un ample camail qui flottait autour de sa taille ; ses mains couvertes de gants noirs disparaissaient sous de larges manches, et l’on ne voyait de son visage que les yeux, qui brillaient par les trous du masque.
— Qu’en sais-tu donc? lui demanda le pair de France?
— Rien, je le devine.
— Si je n’étais pas à l’Opéra, je me croirais à Cumes, et si tu n’étais pas en robe de satin, je te prendrais pour la sibylle.
— Une femme qui attend devine à coup sûr.
— Si tu l’attends, dit un jeune lion qui frisait sa moustache, mets un crêpe à ton capuchon ; si l’Anglais
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a rencontré M. d’Allonnes, M. d’Allonnes est mort.
— Tu parles en homme qui doit dix mille francs au comte Henri depuis cinq ans ; un coup d’épée t’acquitterait.
Le lion rougit et regarda le domino avec des yeux tout étonnés. On se mit à rire autour de lui.
— Tu connais donc aussi mon voisin? demanda M. de T...
— Aussi bien lui que toi.
— Cependant je ne te connais pas!
— - Oh! Cu fais mieux encore! Tu m’as oubliée. Un homme aussi vertueux que toi passe l’éponge sur les souvenirs de sa jeunesse.
— Lui vertueux ! La vertu chez un secrétaire d’ambassade ! Où diable va-t-elle se nicher? s’écria-t-on de toutes parts.
— Vous en faut-il une preuve? écoutez ! Il y a trois ou quatre ans, une femme, — elle était mariée, mesdames...
— Bien ! dit un domino, elle n’est pas de mes amies.
— Une femme* à qui M. de T... faisait la cour, se présenta chez lui un soir que les diables bleus troublaient son imagination. Il pleuvait et ils étaient seuls.
— Un vrai temps de vaudeville ! s’écria une bergère blonde qui croquait des pralines.
— Ce fut un temps de morale en action. Le catéchisme n’est pas plus honnête que ne le fut M. de T...
— Ah ! bah ! fit un domino avec un étonnement naïf.
— M. de T. .. était placé entre sa passion, une passion qui s’exprimait en points d’exclamation sur du papier glacé, et son onde, le ministre, qui parlait par le Mo-
DAPHNIS KT CHLOÉ
nitcur en prose officielle. H vit d’un côté son bonheur, qui pouvait bien amener un peu de scandale, et de l’autre sa destitution; l’amour eut tort, et il offrit à son adorée son bras et un parapluie pour la ramener chez son mari.
— Voilà une prouesse qui empêchera le fantôme de Scipion de dormir, s’écria M. de Sarty, qui sauta au cou de M. de T... au milieu des éclats de rire de l’aréopage féminin.
M. de T... n’avait pas dit un mot durant ce récit. Jamais il n’avait confié le secret de son aventure avec madame d’Allonnes à qui que ce fût. La surprise le pétrifiait.
— C’est le diable ! dit-il en plongeant ses regards effarés dans les trous du masque.
— Et voilà sa griffe ! s’écria le domino qui venait de déganter une ravissante main modelée dans l’albâtre.
En ce moment, dix exclamations partirent du groupe au milieu duquel M. d’Allonnes venait tout à coup de pénétrer.
— Le voilà ! s’écria-t-on. C’est lui et lui vivant!
— Es-tu bien sûr de n’ètre pas mort?
— Aussi sûr que sir Henri ne s’ennuie plus, répondit Henri.
— Ou l’as-tu laissé ? lui demanda-t-on.
— Où l’on quitte les gens heureux, chez lui.
— Et Paquita 1
— Ils sont ensemble. Le bonheur est comme Janus, un Dieu à deux visages.
— C’est merveilleux ! dit un roué de vingt ans.
— Bah ! répliqua un domino, ce sont des miracles quotidiens; quelle femme n’a pas un petit morceau de la baguette de Moïse!
Mille questions jaillirent à la fois de la banquette autour de laquelle se pressait la moitié des désœuvrés de Paris.
— Veuillez vous rappeler, dit M. d’Allonnes, que voilà déjà trois jours que je manque de Paris ; il n’en faut pas tant pour perdre l’habitude de répondre à tout le monde à la fois. Vous voulez un récit, j’obéis, et je serai court pour être charitable.
On se rangea autour du héros, et chacun fit de son mieux pour observer le silence.
— Mon odyssée, dit M. d’Allonne% commence à Paris et finit à Paris. Nous étions partis, Paquita et moi, pour l’Amérique ; en conséquence, nous nous sommes arrêtés au Pecq. De la fenêtre de notre chàlet, nous voyions passer les courriers de sir Arthur. Les courriers arrivent, mais ne rencontrent pas, c’est leur métier; quand ils étaient passés , nous montions en chaise de poste et nous allions diner au Rocher-de-Cancale. Sir Arthur maigrissait ; il pleurait son idée, une idée de trois- millions qu’il lui faudrait économiser!
— Non pas ! interrompit un domino, si l’Anglais avait perdu Paquita, nous nous étoins juré les unes aux autres de nous coaliser pour le ruiner.
— Quelle sainte alliance ! s’écria le comte, et il reprit : — Au bout du troisième jour, un paysan me remit un billet sans signature qui me donnait rendez-vous au bal de l’Opéra. Je le montrai à Paquita. — Il faut y aller, me dit-elle. Paquita s’était sacrifiée pour moi, je pouvais bien m’amuser pour elle. Le lendemain, à midi, tandis que nous déjeunions, un homme à cheval arrive comme une tempête, saute à la porte de notre ; logis, frappe, entre, monte les escaliers quatre à quatre et se précipite dans la chambre. Paquita part d’un éclat
DAPHNIS ET CHL0É.
de rire, elle avait reconnu sir Arthur, que la boue tachetait comme un tigre, — Monsieur, me dit-il, j’ai des pistolets dans les poches de mon water-proof. Je me lève et je le salue. — Vous allez tuer monsieur d’Allonnes, dit Paquita ; c’est fâcheux : à ce duel où il perdra la vie, vous perdrez, vous, une idée. — Une idée ! s’écria sir Arthur, dont le front s’illumina. — Une seconde, milord, une idée de quatre millionsl... Ingrat, ajouta-t-elle en me désignant du geste, c’est lui qui l’a trouvée. Paquita n’avait pas fini que déjà l’Anglais me broyait les mains entre les siennes. La joie le rendait muet. Ce grand philosophe inconnu aimait Paquita comme on aime une théorie. Le chagrin lui. avait ôté le sommeil, le plaisir lui rendit l’appétit. Il se mit à table, déjeuna, dîna et soupa consécutivement; à quatre heures, il dormait les coudes sur la nappe. Il voyait le déficit en rêve et bégayait tout bas : Quatre millions! — Ah ! mon Dieu ! dis-je à Paquita, et l’idée? Je la trouverai, la reconnaissance m’en fait un devoir, reprit-elle. A dix heures nous partions, et à minuit sir Arthur me serrait la main une dernière fois, jurant, mais un peu tard, qu’il ne s’ennuyait plus.
Le domino qui avait prédit le retour d’Henri avait écouté ce récit sans détourner son regard des yeux de l’orateur; quand il se tut, le domino tira de sa ceinture une petite montre.
— C’était pour deux heures ; il est deux heures, ditil, j’ai presque failli attendre.
— Ah! c’est donc vous l’inconnue au billet? dit M. d’Allonnes.
— C’est moi.
— Et que me voulez-vous?
— C’est mon secret.
Faites-en une confidence et ce sera le plus doux des secrets , un secret à deux.
— Il y a des secrets qui tuent, répondit le domino.
— Oli ! oli! s’écria M. de T..., vous avez des secrets que nous ne connaissons pas et vous savez les nôtres. D’où venez-vous donc?
— De l’autre monde, dit la femme en riant.
— Les fées ont un nom, reprit M. d’Allonnes; ditesnous le vôtre ?
Un nom 1 je n’en ai point!... ou du moins je n’en
ai plus.
— Ali ! mon Dieu ! dit un débardeur suspendu au bras du pair de France , vous allez voir que c’est un domino trouvé!
— Au moins, reprit la bergère, nous diras-tu ton âge ? Les magiciennes sont un peu vieilles souvent.
Le domino appuya sa main sur le bras du débardeur, ses yeux étincelaient comme deux étoiles au bord d’un nuage noir.
— Mon âge, dit-il en éclatant de rire, calcule, il y a quatre ans cpie je suis morte.
Le débardeur sauta en arrière; ce mot lugubre, mêlé à cet éclat de rire et jeté au milieu de l’ivresse du bal, avait glacé la gaîté sur ses lèvres.
— Ob ! dit-il, vous avez la main froide comme du marbre.
Le domino retira lentement sa main et croisa ses bras sur son camail.
— Voilà un conte fantastique en capuchon ! s’écria M. de Sarty que l’épouvante du débardeur et la gravité du domino égayaient.
— Pour une trépassée, tu as l’air bien jeune, repri
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M. d’Allonnes en saisissant la main fine et blanche de Tinconnue.
— Les morts sont toujours jeunes ; je ne date que du mois d’octobre 1838.
Le comte frissonna de la tète aux pieds. Cette date était entrée dans son cœur comme un coup de poignard.
Le domino passa son bras sous le sien.
— Voulez-vous connaître mon secret? lui dit-il.
M. d’Allonnes fit un effort sur lui-même et parvint à sourire;
— Votre premier chapitre promet un beau dénoûment, dit-il ; je vous écoute.
Le domino écarta du geste le cercle de curieux qui l’entourait, mais M. de T... voulut le retenir.
— Avec vous, j’ai fini, je recommence avec lui, répondit l’étrange créature; laissez-moi.
— Cette femme me fait peur, dit la bergère qui s’attachait au bras de M. de Sarty. Ses regards sont des éclairs !
Tandis qu’elle parlait, M. d’Allonnes et le domino s'éloignaient ensemble; la porte d’une loge voisine s’ouvrit devant eux, et ils disparurent.
Le bruit formidable de la musique qui retentissait au fond de la salle dissipa la folle terreur du comte. 11 se pencha coquettement vers le domino.
— Vous semblez si charmant, mon beau fantôme, que ce serait à se tuer pour ne pas vous quitter, lui dit-il.
— Croyez-vous que tous ceux qui meurent se retrouvent? Si vous le pensez, que ne vous tuiez- vous le 17 octobre 1838? Je suis morte ce jour-là.
BBUNES ET BLONDES.
— Le 17 octobre! murmura M. d’Allonnes, gui sentit une sueur froide mouiller ses tempes.
— Le 17 octobre, à trois heures, au ravin de Saint- André-Regarde.
Et d’un geste rapide, le domino fit sauter les cordons de son masque.
M. d’Allonnes poussa un grand cri et tomba.
On donnait à l’Opéra, à quélques jours de là, la première représentation d’un ballet nouveau. Carlota Grisi y devait créer un rôle brillant, et l’on parlait des décorations promises à l’admiration publique comme de l’une des plus merveilleuses choses qui fussent encore sorties de ce pays des chimères. Il y avait partout une foule innombrable.
Dans une baignoire d’avant-scène, du côté gauche, trois ou quatre jeunes gens de ceux que nous avons déjà vus au bal masqué étaient assis, tournant leurs jumelles vers la loge qui termine le balcon du côté droit.
— C’est une incroyable ressemblance! dit l’un d’eux.
— Si je n’avais pas vu son tombeau et lu son nom sur le marbre funèbre, je jurerais que c’est elle, reprit un autre.
— Oui, c’est elle avec des cheveux noirs, dit un troisième.
I — M. de T... a raison, reprit le premier interlocuteur; madame d’Allonnes avait des cheveux châtains, et les bandeaux de cette inconnue sont noirs comme l’enfer.
DAPHNIS ET CHLOÉ
— C’est-à-dire, continua M. de Sarty, que cette Sülendide étrangère ressemble à madame d’ Abonnes comme une Italienne ressemble à une Allemande. L’une avait l’air doux et timide d’une pervenche qui rêve sous le gazon, et l’autre a le port superbe et la fière tournure du lis qui brille entre les fleurs.
— Et cependant c’est bien elle! dit M. de T..., malgré son front de marbre, malgré ses cheveux d’ébène !
— C’est une question que le comte peut seul décider, reprit un autre.
— Mais à propos du comte, sait-on s’il viendra ce soir?
— Il l’a promis. Quelle étrange aventure, continua M. de Sarty. Quand je le soulevai dans cette loge où il gisait, il était blanc comme un bnceul. Son cri tintait encore dans mes oreilles ; le cœur ne battait plus; la morte était debout devant lui, immobile, superbe ; elle passa devant nous sans dire une parole et s’effaça dans la foule silencieusement. Le comte resta jusqu’au matin raide et glacé ; quand il revint à la vie, ses yeux avaient le regard que durent avoir les yeux d’Hamlct lorsqu’ils virent l’ombre du roi. Ce fut pendant vingt-quatre heures un débre étrange, plein de discours confus et bizarres où revenait sans cesse le nom d’Estber. L’aimerait-il encore comme quelques-uns le prétendent ? Les médecins craignirent un mstant pour sa raison ; mais la fièvre céda le lendemain, et le comte tomba dans uu silence profond. Hier il est sorti à cheval; il va venir. A cette àme qui lutte, dit-on, contre un souvenir, il faut des distractions.
— Dieu veuille que cette distraction ne soit pas une secousse trop violente pour son cerveau, ajouta l’un
•MO. BBUNES El BLONDES.
des jeunes gens, en jetant un regard sur la dame qui était assise au balcon.
M. d’Allonnes entra sur ces entrefaites ; il était foÉ pâle. Après avoir échangé quelques poignées de mains avec les habitués de la baignoire, il prit une jumelle et parcourut le cercle étincelant des loges. Tout à coup sa main s'arrêta dans son mouvement circulaire ; il venait de rencontrer l’étrangère. Ses voisins l’observaient en silence. Le comte s’assit et passa la main sur son front. Il resta un' instant les yeux fermés comme unhomme à qui la fièvre fait voir un objet effrayant; quand il les rouvrit, l’étrangère était toujours là, immobile et souriante dans sa radieuse beauté.
M. d’Allonncs se sentit frissonner delà tète aux pieds; ce visage blanc comme le marbre lui était apparu une fois déjà, et le souvenir de cette minute glaçait son èœur. Cependant la vie, la joie, la jeunesse frémissaient partout, ceja’était pas l’heure des choses surnaturelles. Le comte se tourna résolument vers l’un de ses voisins.
— Connaissez-vous cette femme qui nous fait face aux loges du balcon? lui dit-il.
— Non; mais tous nous lui trouverions une ressemblance étrange avec ime autre personne,, si celle-ci n’avait des cheveux noirs, lui répondit M. de Sarty.
— C’est vrai! s’écria M. d’Allonnes, et il respira comme un homme qui sort d’un rêve affreux.
La scène qui avait été jouée au bal masqué ne pouvait-elle s’expliquer facilement ? L’étrangère avait certainement eu connaissance de l’amour de M. d’Allonnes pour sa femme, et de la mort d’Esther ; le reste n’était plus qu’une plaisanterie, un peu vive sans doute, mais que la liberté du domino autorisait jusqu’à un
DÀPHNIS ET CHLOB.
certain point. L’inconnue s’était servie de sa ressemblance comme d’un arme sûre pour jouer une scène de roman.
Toutes ces réflexions traversèrent rapidement l’esprit de M. d’Allonnes. Il quitta la baignoire d’avant-scène, et se dirigea vers le balcon où l’étrangère était assise. Un charme irrésistible l’attirait : il était tout à la fois heureux et triste en la contemplant.
Le coupon de la loge occupée par l’étrangère portait un simple nom de baptême, le nom d’Arnold; ce devait être celui du jeune homme qui l’accompagnait, un beau jeune homme qui avait de magnifiques cheveux blonds, le profil net et fin, un sourire doux avec un regard fier, et dans toute sa personne une parfaite distinction.
M. d’Allonnes se plaça dans une loge voisine d’où il pouvait tout à son aise examiner les deux jeunes gens assis l’un près de l’autre et causant avec cet air de confiante familiarité qui trahit d’intimes et charmantes relations. La présence de celui que le coupon appelait Arnold irritait le comte, qui ne pouvait se défendre d’un étrange mouvement de jalousie. Il lui semblait que cette intimité était un vol qu’on lui faisait.
Un instant les yeux de l’inconnue s’arrêtèrent sur ceux de M. d’Allonnes, et tout son être en tressaillit. Il voulut sourire , mais ce regard im instant arrêté sur le sien s’éloigna sans que le visage de l’étrangère exprimât rien qui pût faire croire qu’elle reconnût M. d’Allonnes.
I Cependant la représentation du ballet avançait, et l’observation que M. de T.... et ses amis avaient faite, beaucoup d’autres la faisaient tour à' tour. On voyait cinquante lorgnettes tourner leurs lentilles vers la loge du
balcon, et partout, après un rapide coup d’œil, les femmes causer entre elles, avec vivacité. Tous ceux qui se souvenaient de madame d’ Abonnes ne pouvaient s’empêcher de témoigner leur surprise. On chercha le comte ; on le découvrit, et son attitude servit de texte à mille conversations. On oubliait la scène pour une loge, et le ballet pour une femme. Un fantôme triomphait de Carlota Grisi.
— Mais voyez donc comme elle est blanche dans sa robe blanche ! dit l’une des belles envieuses ; c’est une âme qui arrive du paradis !
— Et qui fait un voyage d’agrément sur la terre, ajouta un joli procureur du roi en désignant du regard le compagnon de l’inconnue.
— Vous verrez, disait plus loin l’ambassadrice d’un royaume italien, que madame d’Allonnes était lasse de la nuance de ses cheveux ; elle est morte pour avoir le droit de les porter tout à fait noirs.
— Cette femme, reprenait un prince russe en mission perpétuelle à Paris, est un chapitre détaché des métamorphoses d’Ovide !
— Si notre siècle était moins vieux de cinq ou six cents ans, continuait un jeune philosophe de l’Institut, je croirais à la fée Morgane.
— Les morts, pour nous braver, sortent-ils du tombeau ? s’écria un député classique.
— Eh! mon Dieu! disait en souriant madame de Noirmont, voilà M. d’Allonnes en contemplation devant cette inconnue, comme un moine devant une madone. C’est un mari comme il y a peu d’amants !
— Voyez quels regards! reprit un vieux journaliste qui avait gagné une sinécure à foudroyer tous les xninis-
DÀPHNIS ET CHLOÊ. M3
tères ; il est bien certainement amoureux d’une ressemblance.
— Voilà les hommes! s’écria hautement M. de Noirmont, qui humait une prise de tabac. Maintenant qu’il n’a plus sa femme, le comte fait comme le chien de la fable, il court après l’ombre.
— C’est logique ; l’ombre n’est pas à lui, dit un petit jeune homme qui venait d’entrer au conseil d’État.
Tandis qtie tous ces propos s’échangeaient dans tous les coins du théâtre, l’étrangère promenait ses regards de la scène à l’orchestre , et de l’orchestre aux galeries avec ce sourire doux et charmant que le bonheur met aux lèvres des jeunes femmes; elle était penchée au dos de son fauteuil, dans une pose tout empreinte de grâce nonchalante, et drapée ainsi qu’une nymphe antique dans les plis aériens d’une robe blanche fermée aux épaules et à la taille par de merveilleux camées ; la ligne serpentine que traçait la mousseline autour du corsage était presque invisible, tant la peau nacrée de l’inconnue avait d’éclatantes blancheurs. Elle semblait être sortie tout entière d’un bloc de marbre comme la Galathée du sculpteur amoureux; quand elle se penchait vers son jeune compagnon, les lignes souples de sa taille rappelaient à l’esprit de M. d’Allonnes, perdu dans sa muette adoration , la silhouette harmonieuse d’Esther. L’étrangère avait dans la physionomie bien plus le caractère de la résolution que celui de la tendresse, mais on voyait à son attitude qu’elle se faisait caressante et timide pour le doux plaisir d’ètre aimée et protégée.
— C’est une panthère qui fait la chatte, disait M. de T...
Cependant une lourde main qui s’appuya sur l’é-
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paule do. M. d’Allonnes, le tira de sa rêverie ; il se retourna et reconnut sir Arthur, qui venait le chercher de la part de Paquita, assise dans une loge voisine.
Sir Arthur serra vivement les deux mains du comte; son gros visage était épanoui.
■ — Les Parisiennes sont des fées, lui dit-il.
— Pourquoi? répondit M. d’Allonnes, qui regardait Paquita et qui ne voyait que Pétrangère.
— Eh! mais elle a trouvé une troisième idée ! Pour le coup, je touche au déficit.
— Ah! fort bien! s’écria le comte qui finit par comprendre. Vous avez mis la main sur votre rêve. Votre maîtresse vaut dix neveux. Au moins l’aimez- vous ?
— Je ne sais pas, répondit l’Anglais naïvement, mais j’aime beaucoup son système. Cette femme est la plus belle soustraction que j’aie vue de ma vie.
— J’étais près de vous et vous no me voyiez pas, Henri, dit Paquita à M. d’Allonnes, qui entrait danssa loge. Je ne croyais pas qu’il y eût entre le Pecq et Paris l’espace d’un oubli.
— Vous m’éblouissiez ; quand on regarde le soleil on ne le voit plus , répondit le comte avec cette prestesse d’esprit que les Parisiens apprennent dans les luttes quotidiennes delà conversation.
— Ah! vous dites cela à cause de mes diamants! j’en ai mis partout. Je ne les aime pas, mais c’est cher.
— J’ai vu en Italie bien des vierges dans leurs châsses qui n étaient pas plus brillantes que vous. Golconde e3t à votre cou et vous portez le Pérou en boucles d’oreilles.
— Que voulez-vous ! sir Arthur m’enchaîne par la reconnaissance ; il faut bien que je paie ma dette !
Soit hasard, soit volonté, les regards de l’étrangère
Digiti
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s’étaient depuis une minute tournes vers la loge où causaient M. d’ Allonnes et Paquita; celle-ci le remarqua. Elle connaissait Estlier pour l’avoir vue tout un hiver à l’Opéra et aux Italiens ; à l’aspect de cette pâle inconnue elle frissonna, et se rejetant vivement en arrière, elle se pencha à l’oreille du comte.
— L’avez-vous vue ? lui dit-elle. •
— Oui, dit le comte d’une voix faible. Ainsi cette
ressemblance étrange ne vous échappe pas, à vous non plus ? •
— Mais c’est elle ! il y a des mortes qui ressuscitent! murmura l’Espagnole.
Le comte s’efforça de rire, mais le regard de l’inconnue l’atteignit comme une pointe d’acier; il en sentait la flamme au cœur; le sourire disparut de sa bouche; malgré lui il baissa les yeux.
En ce moment l’étrangère s’inclina vers le jeune homme qui lui parlait : quelques mots prononcés d’une voix claire et métallique arrivèrent aux oreilles du comte. Sa paupière se releva ; l’étrangère parlait allemand, et c’était une langue qu’Esther ne savait pas.
— Ah! mon Dieu! fit Paquita, que ses promenades à Bade avaient famiiarisée avec l’idiome des bords du Rhin, où je rêvais un spectre parisien je ne vois plus qu’une Charlotte... Mon fantôme a des tartines dans sa poche 1
Cependant le ballet finissait au miüeu d’un tonnerre d’applaudissements ; le chœur aérien des danseuses s’évanouissait en tourbillonnant sous les ombres verdoyantes d’une forêt pleine d’enchantements, et le rideau tombait. La foule se pressait dans les couloirs, où l’on entendait le doux hruit des robes de soie.
Tout à coup une pâleur livide se répandit sur le vi-
sage de M. d’Allonnes; l’étrangère venait de le frôler du bras, et Arnold, penché vers elle, disait en rabattant sur son front d'ivoire les plis soyeux d’un capuchon: — Prenez garde, Esther, il fait froid.
La plupart des personnes qui se trouvaient ce soir-là à l’Opéra se rendirent après la représentation dans l’un des plus splendides hôtels de l’ile Saint-Louis, où se donnait un bal au profit des Polonais. M. d’Allonnes s’y était laissé conduire. Sa tète était pleine de bourdonnements confus comme celle d’un homme plongé sous l’eau. Il s’assit à rme table de jeu, joua et perdit. La fièvre des cartes calma la fièvre des sens : il se leva plus tranquille et rentra dans les salles du bal. Il n’était pas au bout de la galerie qu’un mouvement de la foule l’arrêta; tout le monde s’écartait autour de lui, laissant, avec des murmures flatteurs, un passage libre à une jeune femme qui s’avançait au bras d’un jeune homme. M. d’Allonnes la regarda : c’était l’étrangère du balcon de l’Opéra.
— Quelle est belle ! disait un’colonel russe écrasé de rubans de toutes couleurs. Je l’ai vue il y a quelques mois aux eaux d’Ems et elle me semble encore embellie.
— Vous connaissez cette étrangère? s’écria M. d’Allonnes en saisissant le Russe par la bras.
— Pardieu! son mari a failli me tuer parce que je lui faisais la cour.
— Son mari à elle , où est-il donc?
— Mais vous le voyez, à son bras.
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DAPHNIS ET CHIOÉ.
— Ce grand jeune homme blond ! son mari?
— Lui-même, le baron Arnold d’Einsfeld .
Le comte porta ses deux mains à son front. Cette femme s’appelait Esther, elle était mariée à un Allemand, et c’était bien celle qu’il avait vue dans la nuit du bal masqué. Un rêve le prenait corps à corps; il voulut en finir avec ce rêve ; il salua le colonel russe et se dirigea vers le côté de la galerie où il lui semblait que madame d’Einsfeld s’était retirée; un flot de curieux et d’admirateurs l’en séparait, mais il fendit la presse et s’approcha d’elle.
On ne voyait pas dans tout l’hôtel Lambert un coin de salon où il y eût autant de gants jaunes, de souüers vernis, de cravates blanches et de bas de soie. C’était à ravir dix journaux de modes. Vingt jeimes gens sollicitaient l’honneur de danser avec l’étrangère.
— C’est une course au clocher où il n’y aura que des distancés et pas un vainqueur, dit en passant un vieux gentilhomme qui prétendait que la galanterie avait disparu avec la Bastille.
Au moment où M. d’Allonnes s’avança, madame d’Einsfeld se leva.
— Je crois, messieurs, dit-elle à tous ses admirateurs, que vous avez parfaitement raison, mais permettezmoi de croire aussi que je n’ai pas tort. Voilà M. le comte d’Allonnes qui vient à moi, et c’est à lui que cette valse appartient.
— Mais après lui ? s’écria sur toutes sortes de tons qui n’ont pas été notés l’escadron parfumé des raffinés constitutionnels.
— Oh ! messieurs ! les valses passent et la danseuse reste.
BHUNES ET BLONDES.
En achetant ces mots, Esther d’Einsfeld glissa son bras sous celui de M. d’Allonnes et s’éloigna.
Après ce que le comte avait vu, le sang-froid de l’étrangère n’avait rien qui put l’ctonner; il se jeta dans la foule, sentant à son bras la douce pression du bras d’Esther; cette voix douce et vibrante avait des accents qui réveillaient au fond de son cœur mille souvenirs tout à la fois charmants et douloureux.
— Ainsi vous m’avez reconnu ï lui dit-il.
— Et vous, m’avez-vous pardonné? répondit-elle en levant vers M. d’Allonnes ses yeux bleus tout mouillés d’une flamme timide.
— Ai-je donc rien à vous pardonner, à vous ?
— A mqj, non, si vous pensez à elle en m’ayant près de vous?
Henri frissonna; il regarda sa compagne, dont un divin sourire éclairait le visage*
- Si ce n’est pas son âme, c’est un démon ! pensat-il.
— Vous vous taisez, reprit-elle ; ainsi, vous m’en voulez?
— C’était donc vous !
— Croyez-vous qu’une autre encore ait son visage ?
— Non! et cependant j’ai douté... c’était élle vivante, jeune, belle... j’ai cru, — vous le dirai-je, j’ai ‘cru la revoir en vous voyant.
Le bras d’Esther d’Einsfeld pressa doucement le bras d’Henri, ses yeux se baignèrent d’une lueur profonde et tendre.
— On m’avait parlé de votre amour, on m’avait dit ma ressemblance avec elle ; un postillon qui avait assisté à la catastrophe du 17 octobre m’en avait raconté les détails; je suis d’un pays où l’on sucé le goût des
DAPHNIS ET CHLOB.
songes fantastiques avec le lait : une folle, une cruelle idée m’a traversé l’esprit, j’ai voulu faire une légende en action, une légende à Paris, au dix-neuvième siècle, avec un petit-fds de Voltaire... Femme, j’ai obéi à mon caprice et j’ai joué avec votre cœur... C’est mal, et me le pardonnerez-vous jamais?
Comme elle disait ces mots, l’orchestre joua les premières mesures d’une valse de Strauss, Esther s’inclina au bras d’Henri.
— C’est im jeu, lui dit-il tout bas, où j'ai failli perdre la raison... ; ce que j’ai souffert, nul ne le saura jamais, mais je ne vous le reproche pas; grâce à vous, ne l’ai-je pas revue?
— Vous l’aimez donc toujours ?
— Je l’ai aimée du jour où je l’ai perdue, répondit le comte avec une terrible franchise. Je l’aimais encore hier !...
Un éclair flamboya dans les yeux de madame d’Einsfeld; elle abaissa ses longues paupières et sa main trembla dans celle d’Henri.
— Oui! reprit- il, oiü, je l’aimais hier... je l’adore aujourd’hui.
L’étrangère voulut s’éloigner. M. d’Allonnes la retint.
— Oh! tenez, continua-t-il, je suis fou... Je ne saisqui vous a donné ce regard, ce sourire, cettè beauté où son âme vit; je ne vous ai rencontrée que pour vous perdre; vous êtes comme une ombre qui m’effraie et que j’aime.... Vous n’ètes pas elle, et Dieu vous a donné le nom d’Esther. Esther ! ce nom si doux à mes lèvres, remplit mon cœur, mon souffle le caresse, il me brûle et me charme.... Esther! Esther! je vous aime!
— Henri, taisez-vous ! Mon Dieu ! taisez-Yous ! mur-
BBUNES ET BLONDES.
mura madame d’Einsfeld,qui palpitait au bras du comte.
Sa voix était mourante comme un soupir, ses yeux s’alanguirent et se fermèrent, un frisson courut sous sa peau blanche, et sa tète s’inclina doucement.
Le cœur sautait dans la poitrine d’Henri; un nuage rouge passa devant ses yeux et dans ce nuage il vit le visage pâle d’Esther qui lui souriait. Son âme lui criait qu’elle était morte, et son amour lui criait qu’elle était vivante. Un désespoir sans bornes, une joie infinie l’écrasaient à la fois.
Cependant les rêves illusoires s’envolèrent avec les derniers soupirs de la valse.
Sans prendre garde à ce qu’il faisait, M. d’Allonnes prit le bras de sa compagne et l’entraîna au milieu des salons.
— Je vous regarde comme on regarde la vie à l’heure de la mort. Derrière vous, c’est la nuit, lui dit-il.
La main d’Esther trembla dans la sienne; puis un gai sourire illumina ses traits.
— Avant que vous m’eussiez vue, c’était tout au moins le crépuscule, dit-elle ; demain ce sera l’aurore.
— Hier, elle était morte, elle est vivante aujourd’hui, reprit-il avec un entraînement passionné.... Je m’efforçais d’oublier, maintenant ne serez-vous pas toujours présente à mon souvenir ! je l’ai vue, je l’ai tenue entre mes bras, sa bouche m’a souri, son haleine a caressé mon front; elle, c’est vous... Esther! Esther! ne vous reverrai-je plus?
La tête, de madame d’Einsfeld s’était inclinée sur son sein; quand elle releva les yeux, une larme tremblait au bord de ses cils.
— Non, dit-elle, comme si elle se fût parlé à elle-
DAPHNIS EX CHLOÉ. 1 21
même; non, c’est impossible... cette effrayante illusion, chassez-la.
En ce moment Paquita passait au bras de sir Arthur. Elle reconnut l’étrangère, et sc penchant rapidement vers M. d’Allonnes, elle dit tout bas :
— L’Allemagne a gagné et le Pecq a perdu.
Tout à coup madame d’Einsfeld se tourna vers le comte :
— Vous voulez me revoir, vous le voulez? dit-elle en regardant Paquita.
— Au prix de ma vie, je le demande ! répondit M. d’Allonnes, qui n’avait ni vu ni entendu Paquita.
— Eh bien ! vous me reverrez ! Soyez demain au bal de l’Opéra. J’y serai! N’est-ce pas là que notre connaissance a commencé? reprit-elle avec un étrange sourire; il est juste qu’elle s’y continue. Le lieu, l’heure et le jour, vous saurez tout !
M. le baron Arnold d’Einsfeld venait au- levant d’Esther; elle quitta le bras de M. d’Allonncs, et prenant celui du baron s’éloigna dans la foule.
Entre le bal de l’hôtel Lambert et le bal de l’Opéra il y avait vingt-quatre heures. Henri eût donné volontiers dix ans de sa vie pour les faire disparaître en une seconde. Le sommeil fuyait sa paupière; il erra par les rues jusqu’au matin, prenant les passants pour des ombres ; au point du jour il sauta sur son coureur favori et parcourut au grand galop les allées du bois de Boulogne par dix degrés de froid. Cela lui prit trois ou quatre heures et lui coûta im cheval. Vers midi, il se rendit au Jockey-Club, déjeuna et joua; il gagna cinq heures et perdit vingt mille francs. Le comte estima que c’était beaucoup d’heures pour bien peu d’argent. La nuit vint et la fièvre le prit. Il s’en alla sur les boule-
va rds, jetant à chaque tour un regard sur les portes de l’Opéra ; il fallut dîner : il entra à la Maison-d’Or, s’assit, lut trois journaux deux fois de suite sans y rien comprendre, ne mangea rien, paya la carte et sortit; il était neuf heures. Le comte courut s’habiller. Encore deux ou trois heures et il allait revoir Esther ! Ce nom faisait bondir son cœur. Tout en nouant sa cravate, il se regarda dans une glace : son visage était trempé de larmes; une minute avant, il chantait et riait.
— Mon Dieu ! dit-il, je deviens fou !
A onze heures, il partit en voiture pour l’Opéra, prétextant que toutes les pendules de son appartement retardaient, franchit le péristyle en courant, culbuta sur l’escalier deux garçons qui clouaient un tapis, et se jeta dans le foyer où il n’y avait personne.
Vers minuit, les premiers dominos commencèrent à frôler les tapis de leurs pieds furtifs ; Henri se planta sous l’horloge comme un écolier. Si les femmes qu’il connaissait venaient prendre son bras, il les écartait; lorsque celles qu’il ne connaissait pas le plaisantaient sur sa patiente immobilité, il ne leur répondait pas. Dans ce murmure immense de dix mille voix, il n’avait d’oreille que pour une voix ; au milieu de cet océan confus qui le pressait de ses flots sombres et vivants, il ne cherchait qu’une femme.
— Voilà le règne d’Esther II qui commence, dit M. de T... en montrant M. d’Allonnes à Paquita.
Cependant les heures s’écoulaient et le comte restait seul. Las d’attendre sous cette horloge où tant d’amoureux ont souffert le martyre de rendez-vous promis et oubliés, M. d’Allonnes se jeta comme un fou au travers de la cohue. Il croyait voir partout l’insaisissable domino et ne le rencontrait nulle part.
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Le bal touchait à cet instant où la foule indécise erre lentement des foyers aux couloirs et s’écoule comme un torrent fatigué par les larges escaliers semés çà et là de danseuses pâles et démasquées. Les murmures de mille conversations mourantes n’étouffaient plus le bruit de l’orchestre, dont les fanfares cuivrées rebondissaient jusqu’au fond de l’immense théâtre. Des femmes solitaires passaient, cherchant l’amant de la veille au milieu des groupes où quelques-unes trouvaient l’amant du lendemain. D’autres épuisées par d’accablantes fatigues, sommeillaient dans les loges entr’ouvertes, les bras croisés sur le velours, la tète sur les bras, le corps affaissé, et du pied battant la mesure qu’elles n’entendaient plus. A toute minute on voyait monter par les deux vomitoires du théâtre des flots de masques bariolés, livides, haletants, qui répondaient par des cris rauques aux derniers appels des trompettes, et s’enfuyaient. C’était une confusion pittoresque de couleurs, de formes, de bruits, une agitation fiévreuse, un tohu-bohu éclatant, plein d’aspects joyeux et lugubres. C’étaient partout des visages hâves, marbrés de tons bleuâtres, flétris à vingt ans, sans regards et sans voix; puis des femmes lestes et fringantes, corps d’acier sous' des robes de soie, qui frémissaient d’impatience et de plaisir, natures indomptables qu’on ne rencontre qu’à Paris et qui lassent le carnaval sous leurs pieds délicats. Les lustres s’éteignaient comme des astres à leur déclin dans une atmosphère embrasée, toute chargée de vapeurs, et sous leurs flammes expirantes on voyait passer le galop retentissant, formidable ronde do danseurs en déliré à qui manque le pinceau de Callot.
La vaste enceinte de l’Opéra avait l’aspect d’un champ de bataille; une partie de l’aimée s’était déban-
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dée an hasard, l’autre s’agitait, et, comme la Messaline du poëte, allait et venait, lassée peut-être, mais non rassasiée. C’était horrible et gai tout à la fois, un spectacle à faire rire ou pleurer.
En ce moment, une femme couverte d’un domino de satin ample et flottant arrêta M. d’Allonnes par le bras.
Avant qu’elle eût ouvert la bouche le comte l’avait reconnue.
— Esther ! s’écria-t-il.
— J’ai tenu ma promesse, répondit le domino. Me voici.
— Bien tard !
— Trop tôt, peut-être.
L’accent de ccttc voix fit tressaillir M. d’Allonnes.
— Non, non! jamais! reprit-il... vous voir est ma joie... qu’importe après. Dites! vous reverrai-je?
— Oui.
— Quand ?
— Demain, à huit heures du soir, à l’hôtel de la rue Lepelleticr.
Le lendemain, vers sept heures du soir, une femme qui venait de descendre d’un coupé à l’angle du boule- • vard, suivit le trottoir de la rue Lepelletier jusqu’à la grille de l’hôtel de M. d’Allonnes. Un instant elle s’arrêta pour regarder le profil blanc de la tête de Niobé qui dormait dans son lit d’herbes ; puis elle tira vivement le bouton de la sonnette. Un vieillard parut et fit tourner la porte de fer sur ses gonds rouillés; un aboiement retentit au fond du jardin, et on entendit s’agiter
DAPHNIS ET CHtOK.
la chaîne rivée a^ collier de l’épagneul. A la vue d’une femme, le vieillard étonné se découvrit. Madame d’Einsfeld lui fit signe de passer dans sa loge et l’y suivit. Quand ils furent seuls elle leva son voile; le vieux serviteur poussa un cri.
— Votre maître m’attend, Jacques, lui dit Esther; il va venir ; voulez-vous me conduire dans l’appartement qu’habitait madame d’Allonnes ?
Une pâleur de mort s’était répandue sur le visage de Jacques. Incapable de répondre, il prit silencieusement un trousseau de clés accrochées à un clou et marcha vers le perron. Madame d’Einsfeld marchait après lui. Comme ils mettaient le pied sur la première marche, le chien sauta hors de sa niche et secouant sa chaîne, hurla d’une façon terrible. Le bougeoir vacillait aux mains de Jacques, il voulut pousser la clé dans la serrure, mais le fer tremblant glissait contre le bois.
— Donnez ! lui dit Esther, et prenant la clé elle ouvrit la porte, franchit le seuil et s’avança vers l’escalier des appartements supérieurs. Cette fois c’était elle qui marchait en avant : Jacques la suivait.
Esther, quand elle fut sur le palier, s’arrêta et se tourna vers Jacques la main tendue ; le vieillard baissa les yeux pour ne pas regarder ce visage pâle qu’entourait un voile noir, il prit une clé dans le trousseau et la lui donna; avec cette clé, madame d’Einsfeld pénétra dans l’appartement d’où sortit un air humide et froid.
Elle alluma silencieusement deux bougies et s’assit dans un fauteuil au coin de la cheminée.
— Laisséz-moi, dit-elle à Jacques, m’attendrai seule.' Jacques se retira lentement; quand la porte se fut refermée sur lui, il s’appuya contre le mur pour ne pas tomber et descendit l’escalier en chancelant comme un
BBUiNRS RT BLONDES.
homme ivre; arrivé sur le perron, s’affaissa sur ses genoux et fît le signe de la croix. Le chien hurlait toujours. .
Une heure après, un homme seul et à pied tourna le coin de la rue de Provence et entra dans la rue Lepelletier. Huit heures sonnaient à la mairie du deuxième arrondissement. Il n’y avait, sauf M. d’Allonnes, personne sur le trottoir de la rue Lepelletier. Au moment où il côtoya la grille du jardin, une lumière rougeâtre qui filtrait par les persiennes du premier étage frappa ses regards. Il leva les yeux. De longs aboiements retentissaient dans l’ombre du jardin. Cette lueur et ce bruit apprirent au comte qu’Esther l’attendait ; il poussa la grille, et entra dans le jardin.
Jacques était assis sur un petit banc, les mains pendantes le long du corps, la tête raide, les yeux ouverts • et fixes. A la vue de son maître, il se leva.
— Est-elle venue ? lui demanda M. d’Allonnes, qui hésitait à franchir le seuil.
Jacques inclina son front ridé et lui montra du doigt les fenêtres où brillait une clarté rouge. M. d’Allonnes passa et s’enfonça dans le corridor.
Quand il entra dans la chambre à coucher d’Esthér, l’étrangère était debout devant la cheminée ; elle avait jeté sa pelisse et son chapeau sur un meuble, et les bras croisés sur sa poitrine, elle attendait.
Tout, autour d’elle, était encore dans l’ordre où madame d’Allonnes avait laissé son appartement le jour de son départ. Les bougies, avec leur mèche à demi consumée, étaient aux bras des candélabres ; quelques lisons noircis gisaient parmi les cendres dans le foyer; un mouchoir montrait sa dentelle sur la soie d’un canapé; les tentures pourpres allongeaient leurs plis
DAPHKIS BT CHL0É.
lourds devant les fenêtres; il y avait un livre ouvert 6ur une console et des ouvragés.de broderie dans une corbeille, sur un guéridon. Soit hasard, soit volonté, madame d’Einsfeld portait un costume absolument semblable à celui qu’avait Estlier à l’heure où elle avait quitté Paris : une robe de taffetas bleu.
M. d’Allonnes s’arrêta sur -le seuil; ses yeux éblouis semblaient compter chaque objet tour à tour. Quand il les reporta sur sa femme qui attendait dans un silence effrayant, tout son sang afflua vers le cœur.
— Esther ! Esther! s’écria-t-il, et il s’élança vers elle les bras ouverts.
— A laquelle parlez-vous ? lui répondit madame d'Einsfeld.
— A vous ! à elle ! que m’importe ! s’écria le comte. Il n’y a plus qu’une Esther pour moi. Je vous vois, je vous entends, je vous aime, le reste n’est plus rien. Si vous êtes une ombre, emportcz-inoi vers les régions inconnues où vous vivez; si vous êtes une femme créée par Dieu à l’image d’Esther, oh ! ne me repoussez pas. Si vous saviez combien j’ai souffert depuis son absence. Elle était présente partout... Je ne savais pas combien elle m’était chère !
— Si chère, répondit madame d’Einsfeld avec un sourire moqueur, que vous m’aimez par ricochet.
— Vous êtes cruelle, madame, reprit Hemi tristement ; peut-être en avez-vous le droit ! mais si vous pouviez lire dans mon cœur, vous auriez quelque pitié de cet amour insensé qu’allume votre vue, qu’irritent vos dédains. Tenez, je sens que je deviens fou rien qu’à vous regarder... C’est ainsi qu’elle était, belle et touchante dans sa mélancolie, fïère et résignée dans son malheur... elle appuyait son coude comme vous sur ce
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marbre, sa tête pâle s’inclinait sur sa main, elle avait ce même regard, ce même sourire... Je la vois en vous voyant! Esther! est-ce vous?
Et M. d’Allonnes tomba sur ses genoux, et prenant la main de madame d’Einsfeld, il y colla ses lèvres.
Madame d’Einsfeld la retira lentement.
— Parler à une femme de son amour pour une autre femme n’est pas un moyen d’émouvoir son cœur. L’Esther qui vous écoute n’est pas l’Esther que vous pleurez... Que lui voulez-vous?
— Eh bien ! meure donc le souvenir de l’autre ! s’écria M. d’Allonnes. Dans le cœur où vous régnez, peutil y avoir une pensée qui ne soit pas à vous ? Cette Esther dont vous me parlez, elle est morte... vous êtes vivante et près de moi... Esther! vous m’entendrez!
— Ainsi, ce n’est plus à l’autre que vous parlez, c’est à moi ?
— A vous, à vous seule !
Au moment où l’étrangère allait répondre, la porte de la chambre à coucher de madame d’Allonnes s’ouvrit brusquement, et l’épagneul qui avait brisé sa chaîne sauta sur madame d’Einsfeld.
Le chien bondissait jusqu’à l’épaule de l’étrangère, léchait ses mains, se roulait à ses pieds et semblait fou.
Le comte vit une larme tomber sur la joue de madame d’Einsfeld, et sa main tremblante caresser le museau fauve de l’épagneul. Une lumière soudaine l’éblouit...
— Esther ! Esther ! s’écria-t-il, c’est donc vous !
— Oui, c’est bien moi, Esther, votre femme ! répondit madame d’Einsfeld, les yeux étincelants et la tète haute.
Diqiti2
rr
DÀPHNIS ET CHtOÉ. 129
Le comte voulut s’élancer, Esther l’arrêta d’un geste.’ — Écoutez d’abord, il faut que je vous dise tout, après nous nous séparerons*
— Nous séparer, à présent que je vous ai retrouvée ? jamais !...
— Oubliez-vous donc que je suis morte ?... Mon nom est sur la pierre d’un tombeau; ne vous semble-t-il pas que j’ai payé ma liberté assez cher !...
La tète de M. d’Allonnes retomba sur sa poitrine.
— Oh ! je n’ai rien oublié, reprit Esther, ni mon amour perdu, ni ma confiance trahie, ni mon enfant mort, vous savez comment, ni la soirée du 17 octobre, rien, vous dis-je, rien ! Et cependant, je m’efforçais de pardonner, lorsqu’il y a huit jours, vous le savez, passant au Pecq, où je m’étais arrêtée en revenant du Havre, j’entends des éclats de rire au-dessus de ma tête : je lève les yeux, vous étiez sur le balcon avec je ne sais quelle femme perdue, buvant et chantant. J’eus froid dans les os rien qu’à vous voir. Cette femme était jolie, vous aviez un bras roulé autour de sa taille... Je crois que vous l’avez embrassée sous mon regard! Voilà donc quel souvenir vous laissait ma mort ! Une pensée infernale traversa mon esprit, et je vous écrivis ce billet qui vous a conduit à ce bal de l’Opéra où vous m’avez vue. L’amour de la vengeance m’avait mordue au cœur : je me suis vengée...
Esther marchait par la chambre en parlant. La colère, le désespoir, le regret, mille passions diverses bouleversaient son visage. Puis elle continua d’une voix triste :
— Et croyez-vous que je sois heureuse? Je me suis dévouée à la vie d’un homme qui m’a sauvée; il ne sait rien de mou passé, rien, sinon qu’il m’a ramassée
BBUNE8 BT BLONDES.
sur le bord d’un torrent, inanimée et froide ! Mais les jours d’à présent sont-ils comme les jours d’autrefois? Vous ne voyez pas, vous, tout ce qu’il y a d’amertume et de désespoir dans mon cœur. Je n’ai plus même de nom; je suis morte pour les hommes, et l’espérance est morte pour moi 1
Deux larmes brûlantes tombèrent des yeux d’Esther et elle se tut.
M. d’Allounes joignit les mains.
— Esther, revenez à moi, dit-il d’une voix suppliante.
Esther releva sa tête un instant inclinée sur son sein.
— Non, dit-elle, Arnold m’attend.
A ce nom, M. d’Allonnes se jeta entre Esther et la porte avec une explosion de colère.
— Arnold! dit-il, c’est le nom sans doute de cet homme qui vous accompagne... Et vous avez pu croire que je vous rendrais à lui... Non! non! vous ne sortirez pas de cette cliambre !
Esther ouvrit froidement sa robe et montrant sur sa poitrine la cicatrice que la balle du comte y avait laissée autrefois, elle s’écria :
— Vous vous êtes servi du pistolet une première fois, vous servirez-vous du poignard aujourd’hui ?
Henri foudroyé tomba sur le tapis.
Esther ouvrit la porte et se retira sans détourner la tète. .
Quand M. d’Allonnes revint à lui, il était seul, les
bougies pétillaient dans les bobèches, et l’on n’enten-
BAPHNIS ET CHEOÉ. -134
dait pas d'autre bruit que les plaintes du vent dans les branches. Il se leva et descendit.
fl y avait une tempête dans son cœur. L'amour et la colère se le partageaient : il s'y mêlait comme un sentiment de honte d'avoir toujours été vaincu par Esther. Le danger était partout autour de lui, mais l'immobilité lui était, insupportable, et il voulait sortir à tout prix, dût-il y périr, de cette situation violente.
— Elle m'a poussé dans cette voie, dit-il, je l’y suivrai.
M. d’AUonnes savait que M. le baron Arnold d’Einsfeld était descendu à l’hôtel Meurice; il s’y rendit au point du jour, et lui fit porter une lettre avec ordre de ne la remettre qu’à lui seul et en secret.
Un instant après, le baron Arnold rejoignait M. d’Allonnes sous les arcades de la rue de Rivoli. Us gagnèrent ensemble le jardin des Tuileries et s’enfoncèrent dans le bois en un lieu écarté, où à cette heure matinale il ne passait personne, et se tournant alors vers le baron, M. d’ Allonnes le salua.
— Je suis le comte Henri d’Allonncs, lui dit-il.
— J’ai lu votre signature au bas de votre lettre, monsieur ; mais j’ignore ce qui me vaut l’honneur d’un entretien avec vous, lui répondit froidement M. d’Einsfeld.
— Vous allez le savoir tout à l’heure, mais permettez-moi d’abord de vous adresser une question ? Mou nom, monsieur, vous est-il tout à fait inconnu ?
Estlier, dont le comte connaissait l’extrèine franchise, l’avait assuré déjà que M. d’Einsfeld fte savait rien de son passé ; mais elle pouvait avoir déguisé une partie de la vérité dans la crainte d’une rencontre entre .Ar-
nold et sou mari, et c’était ce soupçon que M. d’Allonnes était bien aise de vérifier.
— Non, monsieur, répliqua le baron, j’ai lu ce nom sur le tombeau d’une jeune femme, il y a six mois, à Joigny. Je n’ai jamais vu celle qui le portait; mais c’est un nom que je ne puis oublier; madame d’Einsfeld s’est agenouillée sur la pierre ; elle y a prié et pleuré.
— Eh bien ! s’écria le comte, si j’ai voulu vous parler ne vous connaissant pas, c’est au sujet de celle qui se fait appeler madame la baronne d’Einsfeld.
— Je ne mentirai pas, monsieur, répondit Arnold d’une voix ferme : si madame d’Einsfeld ne porte pas mon nom, c’est qu’elle ne l’a jamais voulu; mais devant Dieu qui m’entend, elle est ma femme. Quant aux hommes, je n’ai point de compte à leur rendre !
— Aux hommes, soit ! reprit M. d’Allonnes, mais à lin homme peut-être, et cet homme, c’est moi !
— Vous !
— Moi-même. Et vous allez bientôt voir que j’ai quelque droit à vous parler ainsi.
Arnold regarda fixement M. d’Allonnes; il comprit à l’air de son visage qu’il y avait un malheur là-dessous.
— Si vous avez ce droit, reprit-il, exprimez- le; j’en jugerai.
— Mais d’abord, continua M. d’Allonnes, pour vous bien prouver que je sais de qui je parle et à qui je parle, écoutez bien ceci : Estlier, car enfin vous savez bien qu’elle ne s’appelle pas madame d’Einsfeld, Estlier a été ramassée par vous, dans la soirée du 17 octobre 1838, au bord d’un torrent, dans le ravin de Saint- André, non loin de Poligny. Est-ce vrai ?
— 11 est vrai, répondit M. d’Einsfeld. Et depuis ce
DAPHNIS ET CHLOÉ
jour, je n’ai plus quitté une heure seulement celle qu’il vous plaît de nommer Esther, comme si vous étiez son frère. Le savez-vous?,
— Je le sais.
— Mais savez-vous aussi que ce droit de protection et de dé vouement, je l’ai acheté par un amour sans bornes? Savez-vous que, lorsque la Providence me conduisit sur le bord du torrent, Esther gisait sur les cailloux presque morte? Sa tète était baignée par l’eau, elle était sans baleine et glacée, et si la nuit l’eût sui*prise sur son ht de gravier , les loups auraient broyé son corps par lambeaux ! Je l’emportai dans mes bras, au fond d’une vallée où j’avais remarqué une pauvre cabane de bûcherons! Le hasard m’avait conduit dans ces montagnes ; j’étais avec ma sœur alors, mais la tempête ne m’avait pas plus épargné que vous. Tandis que nous passions sur un vieux pont, les chevaux de notre voiture, effrayés par les bruits de l’orage, nous entraînèrent dans le torrent. Tout ce qu’un homme peut faire pour sauver une sœur, je l’ai tenté; mais Dieu ne bénit pas mes efforts. Les eaux 1’emportcrent dans leur cours. Je la cherchais encore, lorsque j’aperçus un corps immobile étendu sur la grève. J’accourus, c’était une femme aussi; elle avait l’âge de ma Wilhelmine, sa beauté touchante ! Il me sembla que Dieu me la confiait, et je la soulevai comme on soulève un enfant, le cœur rempü de désespoir, de pitié. J’étais désormais seul au monde, mais j’avais une créature abandonnée à sauver. Je me dévouai à elle tout entier. Esther resta couchée trois jours, sans vie, sur un grabat, et durant ces trois jours, penché sur son visage, j’épiai le souffle sur sa bouche. Quand elle ouvrit les yeux, elle était folle.
^4 • BBUNES Et BLONDES.
M. d’Allonnes tressaülit.
M. d’Einsfeld sourit amèrement.
— Il parait, monsieur, que vous ne saviez pas tout. Oui, folle ! reprit-il. Une terreur étrange la glaçait jusqu’aux os; ses dents claquaient et ses yeux perdus dans les' ténèbres y cherchaient quelque objet saus nom dont le rêve l’épouvantait. Combien de fois la nuit ne l’ai-je pas surprise roulée dans ses couvertures et blottie dans un coin obscur de la cabane, pâle , les mains sur son visage, les cheveux épars et tremblante ! Ce fut un état de fièvre qui l’aurait tuée s’il se fût prolongé plus de quinze jours. Quand elle sortait de ses longs accès, c’était pour tomber dans mie effrayante immobilité pleine de silence. Elle obéissait comme un enfant à tout ce qu’on voulait, souriait tristement et pleurait. A son premier sourire, je sentis que je l’aimais. Un jour, je la surpris tenant à la main un journal qu’un bûcheron avait rapporté de Poligny, où il était allé chercher quelque remède; elle lisait dans un état d’agitation extraordinaire, des larmes coulaient de ses yeux; elle m’entendit, froissa le journal, et le jeta dans le feu; ce ne fut, une seconde après, qu’un peu de cendres et de fumée. J’ouvrais la bouche pour lui adresser une question, quand elle me la ferma d’un geste.
— Ne m’en parlez jamais, dit-elle, et elle me tendit la main. Son geste et l’accent de sa voix dilatèrent mon cœur. Je compris qu’elle était guérie. Un choc violent l’avait frappée, et ce choc qui pouvait la perdre,venait de la sauver. Quant au journal, je ne pus jamais savoir ni son titre ni sa date. Le bûcheron qui l’avait apporté ne savait pas lire. Que vous dirai-je après ? Sa convalescence fut longue et pénible; elle souffrait de vives douleurs dans la tète, et quand elle y portait la main,
DAPHNIS ET CHL0É.
ses doigts revenaient chargés de ses beaux cheveux châtains. Es tombèrent tous, et ceux qui les remplacèrent étaient noirs. Un jour vint où je jugeai qu’elle pouvait sans danger quitter cette cabane où ïe monde semblait l’avoir oubliée. Je le lui dis. Mes paroles parurent la tirer d’un songe. Où voulez-vous que je vous conduise, madame? lui dis-je. Parlez, vous serez obéie. H le leva ses yeux vers le ciel, et je vis une larme y briller.
— Je suis seule au monde , dit-elle , personne ne m’attend. Je n’attends personne.
— Au moins, lui dis-je, avez-vous un ami, et cet ami
est près de vous. •
En lui parlant ainsi, je sentais que cette minute allait décider de ma vie.
Estlier me regarda. 11 y avait dans ses yeux une expression de confiance angélique que je n’oublierai jamais.
— Je sais que vous m’aimez, me dit-elle; j’ai bien besoin d’ètre encouragée à vivre. Voulez-vous me ser- • vir de guide et d’appui?
La joie me mit des larmes Bans les yeux.
— Oh ! m’écriai-je, je suis à vous !
— Eh bien ! reprit-elle, je vous remets le .soin de ma vie, mais jurez-moi que jamais, en aucune circonstance, vous ne me parlerez de mon passé, 11 est pur; qu’il vous soit sacré comme un tombeau.
Je le lui jurai.
— Voici ma main, me dit Esther, elle est libre et je
vous la donne. . ‘
— Elle vous a dit cela, elle ! Esther ! s’écria M. d’Allonnes.
BRUNES ET B10NDES.
— Elle me l’a dit. Et comme elle s’est donnée librement, je l’ai acceptée librement.
— Elle mentait.
— Monsieur, prenez garde ! dit Arnold.
— Elle mentait, vous dis-je, car je suis son mari.
M. d’Einsfeld resta comme foudroyé. Il lui semblait
impossible qu’Esther eût pu mentir, et cependant l’accent de la vérité éclatait dans la voix de M. d’Allounes.
— Je l’ai crue morte pendant quatre ans, reprit le comte, si vous ne me croyez pas, allez le demander à celle qui porte votre nom ; allez, monsieur, et vous viendrez après me demander, à moi, si j’avais quelque droit à vous parler d’Esther !
Arnold courut à l’hôtel Meurice et se dirigea vers la chambre d’Esther; elle venait de se lever lorsque M. d’Einsfeld lui üt demander si elle était en état de le recevoir.
Elle congédia sa femme de chambre et Arnold entra.
Au premier regard qu’elle jeta sur lui, Estlier devina qu’il avait vu M. d’Allonnes.
— Esther î Estlier ! s’écria-t-il, dites-moi qu’il n’a pas dit la vérité, dites-moi que vous n’êtes pas mariée au comte d’Allonnes.
— C’est la vérité, cependant, répondit Esther.
Arnold porta la main à son front.
— Vous, sa femme ! dit-il. Et vous m’aviez juré que vous étiez libre.
— Et je le jure encore! dit-elle en levant sa main vers le ciel.
Arnold la regarda, craignaut qu’elle ne fût encore une fois devenue folle.
— Libre et mariée ? dit-il.
DÀPHNIS ET CHL0É. 437
— Oui, libre par la grâce du crime, libre parce qu’il m’a assassinée !
Arnold poussa un cri et s’élança vers Esther comme si un invisible danger la menaçait encore.
— Ëeoutez-moi, Arnold, reprit Esther. Vous avez fidèlement tenu votre promesse : mon passé, quel qu’il pût être, a été sacré pour vous, et vous ne m’avez jamais interrogée. Le jour est à présent venu où il faut que vous sachiez tout. Écoutez-moi donc.
Esther lui raconta les événements qui avaient précédé et suivi son mariage avec Henri d’Allonnes jusqu’à la scène du hameau sur la route du Jura, où M. de T... s’était arrêté un instant.
— Quand nous eûmes mis pied à terre, reprit-elle, M. d’Allonnes prit mon bras; j’étais épuisée plus encore d’esprit que de corps; le spectacle morne et sauvage qui m’entourait augmentait la désolation de mon âme; je me traînais sur la route, regardant tantôt la neige qui criait sous mes pas, tantôt le ciel où s’allongeaient de pesantes nuées. Je grelottais. Un instant le regard de mon mari s’abaissa sur moi. J’eus le courage de le supplier encore. Tout ce que le désespoir peut inspirer, je le lui dis. J’avais des larmes dans la voix et dans les yeux: il fut inflexible. Brisée enfin d’émotions, à bout de force et de prières, je tombai à genoux sur le bord de la route. Il voulut me relever; son visage m’épouvanta.
— Viens ! viens ! me dit-il.
— Eh quoi! lui dis-je en me dressant, vous ne comprenez pas que dans cette, vie que vous m’avez faite, il n’y a plus entre une faute et moi qu’un hasard... ne comprenez-vous pas que si vous me torturez plus longtemps, ce hasard je finirai par l’appeler.
— Misérable ! cria-t-il.
Sa main qui me touchait me poussa et je tombai.,, l'abîme était là et je disparus. Voulait-il me tuer, je ne le crois pas. mais tandis que je roulais il me semblait voir le visage de mou mari et ses mains menaçantes suspendues en l’air. Le reste, vous le savez; mais ce que vous ne savez pas, c’est que ce journal que je lisais un matin -dans la cabane du bûcheron était un journal on la mort et l’inhumation de madame d’Allonnes étaient racontées. Je n’avais plus de famille, plus de mari, plus de nom. Dites, maintenant, mentais-je quand je vous jurais que j’étais libre ?
Arnold souleva Esther dans ses bras.
•— Non, dit-il, eté’est maintenant moi qui vous défendrai!
Ce mot fut un éclair pour Esther; elle comprit qu’une rencontre était presque certaine entre M. d’Einsfekl et M. d’Allonnes, mais certaine aussi, connaissant la bravoure d’Arnold, qu’elle ne pourrait pas le retenir, elle se tut. Seulement une heure après, lorsque M. d’Einsfeld la quitta, elle descendit sur ses pas, sauta dans une voiture de place et le suivit.
Arnold se rendit chez M. d’Alkmnes, dont il s’était procuré l’adresse, et y resta quelques minutes. 11 en sortait à peine que déjà Esther, franchissant l'escalier, entrait chez le comte.
Le comte se leva à sa vue.
— Vous allez vous battre avec M.. d’Einsfeld, je le sais, lui dit-elle; je ne viens vous prier ni pour vous ni pour lui; peut-être ne m’ écouteriez-vous pas; mais enfin qu’espérez- vous de ce duel?
— Rien, madame, et c’est pour cela qu’ii n’aura pas lieu.
DAPHNIS ET CHL0B.
Esther, étonnée, regarda M. d’Allonnes.
— Je viens de le dire moi-mème à M. d’Einsfeld, qui accourait se mettre à mes ordres. Je n’ai plus aucun droit sur tous, et tous êtes libre. Hier, ce matin encore, j’étais fou; je ne sais quelle lumière m’a subitement éclairé» Je tous demandais Totre amour, madame; je tous demande davantage à présent4*car c’est Totre pardon que je veux.
— Mon pardon? dit Esthcr émue.
— Oui, madame, et je l’espère. Je vous ai fait bien du mal ; mais ce que j’ai souffert depuis huit jours paie une vie d’angoisses. Peut-être sommes-nous quittes devant Dieu.
Esther sentit que l’émotion lui gagnait le cœur. La voix de M. d’Allonnes était si douce et si triste à la fois qu’il lui vint une larme aux yeux en le regardant.
— Merci, lui dit-elle, et prenant sa main dans les siennes elle la serra.
A ce mouvement inespéré, un nuage passa devant les yeux de M. d’Alloûncs ; illes ferina.et pâlit. Mais se remettant presque aussitôt il se leva.
— Adieu, Esther, lui dit-il ; voilà le seul jour heureux que j’aie vécu depuis quatre ans.
Au moment de se séparer et comme elle passait la porte pour toujours, Esther fondit en larmes.
— Oh! mon Dieu! murmura-t-elle! pourquoi ne m’at-il pas toujours aimée?
Ce jour-là même, vers quatre heures, M. de T... rencontra M. de Sarty qui sortait de la rue Lepelletier.
— Eh! mon cher, quel air effaré avez-vous donc? dit le diplomate au jeune pair de France.
— Quoi ! vous ne savez rien? .
• — Rien l
— Le comte d’Allonnes est mort.
— Mort ! Henri ?
— Il s’est tué, à midi, dans son hôtel de la rue Lepelletier. Il y est entré à onze heures et s’est enfermé seul dans la chambre à coucher de sa femme. A midi, le vieux Jacques a entendu une détonation ; il est monté ; la porte était verrouillée en dedans, il l’a jetée à bas,etil
a trouvé son maître sur le tapis, au milieu d’une mare * de sang ; il tenait encore un pistolet à la main et s’était fait sauterie crâne.
— Sait-on la cause de ce suicide? demanda M. de
— Ma foi, je n’en sais rien, mais entre nous je crois qu’il y a quelque mystère sous cette mort. Vous souvient-il du cri que nous avons entendu un soir de bal à l’Opéra , et de cette étrangère qui avait la beauté de madame d’Allonnes et la pâleur du tombeau?
— Quelle fohe ! dit M. de T....
En ce moment une chaise de poste passait sur la chaussée.
— Tenez ! s’écria M. de Sarty, voilà le fantôme qui passe ; et, saisissant M. de T.... par le bras, il lui montra Esther assise à côté de M. d’Einsfeld.
A une demi-licuc à peu près de la Loire, sur la rive gauche, non loin d’Arahoise, et proche d’un village qui éparpille ses maisons parmi les prés, s’élève un château connu dans le pays sous le nom de Roche- Blanche.
Ce château, malgré son nom, qui pourrait faire croire à une origine féodale, est bien le plus honnête, le plus patriarcal et le plus modeste de tous ceux qui mirent leurs toits et leurs toureUes dans les eaux du fleuve. Au contraire de ses voisins d’Amboise, de Bury, de Chaumont, d’Onzain, de Chenonceaux, debout ou renversés, Roche-Blanche n’a pas d’histoire, et le plus habile chroniqueur eût été fort en peine de recueillir, dans le pays, aucune traditition qui le concernât. On savait seulement qu’au lieu où on le bâtit , vers le commencement du xvni' siècle, s’élevait une haute tour qui avait appartenu jadis aux comtes de Blois, et qui, abandonnée depuis un siècle, s’était, une nuit, écroulée sous l’effort des orages et du temps.
Roche-Blanche était, depuis une centaine d’années à peu près, le patrimoine d’une famille de gentilshommes tourangeaux qui avaient échappé, sans quitter le pays, à tous les désastres de la Terreur. En ce temps-
là, cette famille se composait d'une femme et de trois enfants, deux filles et un garçon ; paisibles et retirés dans leur château, comme une couvée de fauvettes dans un buisson, l'ouragan avait passé par-dessus leur tète sans les atteindre. Les filles avaient grandi et s’étaient mariées à des propriétaires voisins ; le petit garçon était devenu le maître, et rien n'avait été changé dans • les mœurs de la colonie.
Le ‘ château se composait d’un corps de logis élevé d'un étage sur rez-de-chaussée, et de deux ailes terminées par de petits pavillons mansardés. Une espèce de terrasse, qui régnait tout autour des bâtiments, les séparait d’une pelouse plantée de chênes, de trembles et de peupliers, à laquelle on descendait par un escalier haut de trois ou quatre marches. Cette pelouse, légèrement inclinée vers la Loire, unissait le château à un parc de cent ai-pents, dont les derniers arbres trempaient leurs pieds dans l’eau. De ce côté-là, le regard suivait le cours du fleuve, dont les méandres se tordaientcomme une couleuvre d’argent dans la campagne, Du côté du midi, la façade de Roche-blanche dominait un plateau où la charrue traçait de grands sillons, et que fermait une ceinture de forêts.
Au moment où commence cette histoire, le mois de septembre touchait à sa fin.
La journée avait été belle, la soirée était calme. Derrière les campagnes voilées de brumes ou la Loire fuyait sous un rideau de peupliers, une zone écarlate indiquait la place où le soleil allait disparaître. La brise . qui vient avec le crépuscule agitait les arbres frissonnants et faisait pleuvoir dans les champs des tourbillons de feuilles jaunes, détachées de la forêt déjà Touillée par l’automne.
L’heure du travail était passée ; une agitation pleine d’ordre et de sérénité remplissait la ferme qui s’élevait à l’extrémité du plateau, en face de Roche-Blanche-
Devant la grande porte ouverte de la cour, un homme se tenait assis sur un banc de pierre. Cet homme vêtu d’un sarrau de toile grise et d’un pantalon de velours à côtes, pouvait avoir cinquante ans, bien qu’il ne parût pas en avoir plus de quarante. 11 tenait à la main un fort bâton de coudrier, sur lequel il appuyait son large menton, tandis qu’il contemplait d’un œil tranquille le spectacle imposant que présente la campagne à la chuté du jour.
Mais la beauté de ce spectacle n’occupait pas la . pensée du laboureur, trop accoutumé à le voir pour y prêter la moindre attention. Il suivait d’un regard attentif le mouvement de la ferme, et veillait à ce que tout fût en ordre et selon qu’il avait ordonné.
En ce moment, et dans la profondeur des bois dont la lisière touchait presqu’à la ferme, on entendit retentir les aboiements d’un chien ; un coup de fusil partit au même instant, et un chevreuil sortant comme une flèche du milieu des arbres traversa un chaume et vint tombera l’entrée de la cour. Un chien à poil roux marqué de blanc le suivait et sauta sur la bête blessée au flanc.
A cette vue, le fermier se leva et regarda du côté de la forêt, où l’on voyait au-dessus d'un taillis s’envoler un flocon de vapeur blanche.
— Mon fils ! dit-il à voix basse.
Un grand jeune homme parut bientôt après et se dirigea vers la ferme, le fusil sur l’épaule.
Les cris du chien, la détonation et la chute du chevreuil avaient attiré l’attention des gens de la ferme,
BHUNES KT BLONDES.
dont quelques-uns plus curieux regardaient l’agonie de l’animal pris à la gorge par le chien roux qui grondait furieusement. Le chevreuil, la tète ployée en arrière par la violence de la douleur, s’enlevait parfois sur ses genoux, puis retombait encore. Il se débattit un instant, faisant voler la paille et la poussière sous ses pieds, se renversa sur le côté, roidit ses jambes et mourut.
Cependant le fermier n’avait pas cessé de regarder le chasseur qui s’avançait lentement vers lui. C’était un beau jeune homme de haute taille, vigoureux et bien fait, quoique un peu maigre. Bien qu’il marchât à petits pas, ses mouvements souples indiquaient une grande légèreté ; il portait des vêtements en velours de coton gros vert, blanchi aux coulures, aux coudes et aux genoux ; un assez pauvre chapeau de paille cousue à larges bords couvrait sa tête et le défendait, selon le temps, de la pluie ou du soleil; une vieille carnassière noircie pendait sur son dos, ainsi qu’une gourde à bouchon de üége.
Bien que son costume, ses fortes mains nues, son teint et un certain balancement des épaules dont les marcheurs contractent l’habitude, indiquassent un habitant de la campagne, le chasseur portait toute sa barbe comme un citadin. Cette barbe, épaisse et fauve, augmentait encore l’expression un peu rude et sauvage ' d’un visage dont les traits, vivement accentués, avaient un singulier caractère de force et de résolution.
Arrivé à quelque distance du fermier, le chasseur ôta son chapeau.
■ — Viens-tu souper avec nous, Jean? lui dit le fer-
mier.
— Oui, père, si vous le permettez, répondit le jeune homme.
BOCHE-BLANCHE. \h 5
— Tu sais bien que tu seras toujours le bienvenu à la ferme à quelque heure qu’il te plaise d’y venir.
Le chasseur prit la main calleuse du vieux laboureur et la serra vivement.
— Merci, père, je sais que vous êtes bon, dit-il.
Le père secoua sa tête toute chargée d’une épaisse forêt de cheveux grisonnants.
— Je sais que tu n’écoutes pas volontiers ce que je dis, et cependant Dieu m’est témoin que je ne parle que pour ton bien.
— G’est vrai, père , répondit le jeune homme en baissant la tète ; mais il est certain aussi que nous ne sommes pas toujours' maîtres de suivre les bons conseils.
— Et pourquoi ?
— Demandez au chardon pourquoi il ne porte pas d’épis.
Le fermier regarda un instant son fils en silence.
— Je crains bien , reprit-il, que l’éducation que je t’ai fait donner n’ait porté de mauvais fruits; tu parles un langage qui n’est pas simple comme le nôtre, et il y a en toi quelque chose qui m’inquiète, sans compter ta conduite de tous les jours qui m’afflige.
— Fais-je rien de mal, père? demanda Jean en relevant la tête.
— Non pas, sans doute, mais que fai%tu de bien F Tu vis dans les bois comme un braconnier, au lieu de vivre dans les champs comme un laboureur. Nous le sommes tous ici, sauf toi, qui es le cadet. Et ce chevreuil que tu viens de tuer, ne sort-il pas des forêts d’Amboise?
Jean appela le chien qui léchait le sang du chevreuil et le caressa de la main.
BBUNES BT BLONDES.
— Un de plus, un de moins, qu'importe au roi! Il en a tant!
Comme il versait dans le canon du fusil une charge de poudre exactement mesurée, une jeune fille en jupon rouge accourut vers lui, et, le frappant sur l’épaule, le salua d’un bonjour amical.
— Bonjour, Clairette, répondit le chasseur en souriant. Tu es toujours bonne et active, à ce que je vois, et jolie aussi, ce qui ne gâte rien. Me permets-tu de t’embrasser?
— De grand cœur! répondit la petite paysanne.
Et se haussant sur la pointe des pieds, elle présenta ses joues roses aux lèvres du chasseur qui l’embrassa cordialement.
Ce baiser fit rougir Clairette jusqu’aux yeux; elle perdit toute son assurance, et se mit à rouler le bout de son tablier entre ses doigts aussitôt qu’elle fut retombée sur ses talons.
— Voyons, Clairette, reprit Jean, voici la fête du village qui approche, que veux-tu que je te donne? quelque fichu pour te faire belle, ou un tablier de soie?
— Ce que je veux ?
— Oui.
Clairette leva le nez, sourit, tortilla son tablier, tourna la tête deux ou trois fois comme un oiseau, regarda * le chasseur du coin de l’œil, et, prenant courage tout d’un coup :
— Eh bien! dit-elle vivement, je veux que vous dansiez avec moi la première contredanse, et deux ou trois autres après, à la danse du village.
— Voilà longtemps que j’en ai perdu l’habitude, objecta le chasseur qui ne s’attendait pas à la demande.
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— Vous la reprendrez.
— Mais j’embrouillerai tout.
— Tant mieux, nous rirons davantage.
— Eli bien! ajouta Jean, puisque c’est ton idée, je veux bien qu’on se moque de moi.
Clairette battit des mains et eut fort envie de sauter au cou du chasseur; mais la présence du père la retint.
Le fermier prit en souriant les mains des jeunes gens et les pressa toutes deux ensemble entre les siennes.
Lorsque Clairette sentit sa main brune retenue entre celles du père et du fils, son cœur battit à l’étouffer. Comme elle détournait la tête pour dissimuler son embarras, elle vit ariver sur le plateau une femme à cheval que suivait un laquais.
— Tiens! s’écria-t-ellqj mademoiselle de Gaille-Fontaine qui vient aux Bordés.
A ce nom, Jean retira vivement sa main et tourna la tète du côté de mademoiselle de Gaille-Fontaine ; le sourire disparut de ses lèvres, et une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
Quand elle fut à quelques pas du fermier, mademoiselle de Gaille-Fontaine s’inclina légèrement sur la selle.
— Mon père et mon cousin se sont attardés à la chasse, dit-elle, et je viens les attendre chez vous, Pierre. Le voulez-vous?
— La maison est à vous, mademoiselle, répondit le fermier, qui s’avança pour prendre la bride du cheval.
La jeune écuyère adressa un sourire à Clairette, un salut un peu froid au chasseur, et sauta sur l’herbe avec la vivacité d’un oiseau.
Comme Clairette allait s’élancer vers elle, une main s’appuya sur son épaule, et l’arrêta.
— Tu diras à mou père, lui souilla Jean dans l’oreille, que je ne souperai pas à la ferme. Ainsi qu’on ne m’attende pas. Adieu.
Et sifflant le grand chien roux, il s’éloigna rapidement du côté de la forêt. Bientôt après il disparaissait sous le couvert des arbres.
— Toutes les fois qu’il rencontre Mademoiselle, il m’éloigne, murmura Clairette. U la déteste donc bien t
Mademoiselle de Gaille-Fontaine pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans ; l’habit de cheval seyait merveilleusement à sa taille souple, élancée et ronde ainsi qu’un jonc; elle avait les yeux orangés, lumineux et souriants ; le front large et pur , le nez fin et légèrement recourbé comme celui des Bourbons, la bouche petite, avec des lèvres minces un peu relevées des coins, ce qui donnait à son sourire une grâce infinie.
La jeune écuycre portait un habit de cheval gros bleu, ample et flottant, fermé à la jupe et au corsage par des boutons de jais. Une fantaisie d’ènfant avait piqué à la casquette de velours bleu qui coiffait mademoiselle de Gaille-Fontaine une longue plume de héron gris, et cette plume, qui se tordait au souffle du vent, ajoutait à la gràee de sa physionomie. '
Elle s’avança doucement vers Claire, qui demeurait immobile, les 1 «is pendants , les mains jointes et le regard te urne du côté par lequel Jean venait de disparaître.
— • Eh bien! Clairet ». à quoi penses-tu? lui demanda
BOCHB-BtANCHH. 449
mademoiselle de Gaille-Fontaine, en appuyant le bout de ses doigts effilés sur le bras de la jeune fille.
■ — Moi, mam’selle Bertlie, je pensais que...
Et, s’arrêtant tout à coup, Clairette rcugit, baissa la tête et se tut.
. Bcrttie glissa son bras sous celui de la petite fermière et l’eütraîpa du côté des bâtiments où s’allumaient les leux duspir. En passant près du chevreuil tué par Jean, tfV.Jéette hasarda un timide coup d’œil sur le visage de ’sa compagne, lui prit la maiu, la baisa comme si elle eût voulu se donner du courage.
— Jean vient de partir, dit-elle à demi-voix ; il est parti aussitôt qu’il vous a vue.
— Ah ! fit Berthe en fronçant ses deux sourcils minces et défiés; tu as remarqué cela. Clairette?
— Parfaitement, et ce n’est pas la première fois... On dirait qu’il vous fuv .. Pourquoi donc?
Berthe ne répondit rien.
— Bien certainement, reprit la villageoise, il faut qu’on lui ait fait de méchants rapports; vous êtes incapable de faire du mal à qui que ce soit, et lui, quoiqu’il soit un peu sauvage, ne hait personne.
— Il n’y a pas d’explication à cela, répondit Berthe; que veux-tu que j’en sache, moi qui vois Jean une fois tous les mois? Peut-être était-il bien aise de rester seul avec toi ; mon arrivée l’aura dérangé.
Claire secoua la tête.
— Oh ! que non ! Jean pourrait me voir tète à tête tant qu’il voudrait, et il n’en profite guère.
Les deux jeunes filles allaient entrer dans la ferme, lorsqu’une espèce de garde qui était assis à l’écart sur un banc se leva pour les saluer.
C’était un homme de taille moyenne, sec et grêle.
vêtu d’une blouse de grosse toile passée par-dessus ses habits, et chaussé de grandes guêtres bouclées jusqu’au genou. 11 ôta sa casquette de cuir et se tint auprès de la porte, roide et silencieux comme une sentinelle.
Bertlie sourit et poussa légèrement Claire du coude.
— Je crois, dit-elle un peu précipitamment comme-^ une personne bien aise de changer de conversation, je crois que le pauvre Claude t’aime beaucoup.
— Je le sais, répondit naïvement la paysanne.
— Ah ! et toi, l’aimes-tu?
— Moi ! reprit Claire d’un air tout étonné.
— Bien ! ta surprise m’a répondu.
Claire sourit malgré sa préoccupation.
— Ma foi ! reprit-elle, il ne manque pas de jolies filles au village ; Claude est un honnête garçon qui a ün peu de bien, il pourra choisir.
Berthe et Claire n’étaient pas assises depuis cinq minutes qu’on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de chiens, hennissant et jappant.
— Mon père ! s’écria Berthe. Et, tenant sa longue jupe d’une main, elle courut vers la cour.
M. de Gaille-Fontaine, celui-là même qui était tout petit garçon au temps de la Terreur, venait d’arriver aux Bordes,en compagnie d’un jeune homme de bonne mine; ils étaient suivis de deux domestiques à cheval et d’un piqueur qui avait grand’peine à maintenir en laisse une bande de chiens hurlant et bondissant. Des grappes de lièvres, de perdreaux et d’autres pièces de gibier pendaient sur la croupe des chevaux.
A cinquante-sept ans, M. de Gaille-Fontaine était encore agile comme un jeune homme ; il sauta testament de selle et embrassa sa fille, qui était accourue au-devant de lui.
Diqiti
— Qu’il est tard et quelle imprudence de courir les bois à cette heure! dit Berthe.
La nuit était tout à lait venue, et la forêt étendait jusqu’à l’horizon sa muraille épaisse et noire.
— Si, lorsque la chasse vous entraîne, vous ne songez.plus à moi, reprit Berthe en grondant M. de Gaille- Fontaine, au moins M. de Puiseux devrait-il ne pas oublier les inquiétudes d’une fille pour son père.
En parlant ainsi, Berthe tendait sa main au jeune cavalier, qui la baisa.
— Je suis d’autant plus coupable, dit celui-ci, que c’est à moi que vous devez le retard dont vous vous plaignez.
— A vous, Charles ?
— Oh ! gronde-le tout à ton aise, interrompit le père. C’est lui qui m’a fait perdre trois heures, et sais-tu pourquoi?... Regarde nos chevaux, ils sont tout blancs d’écume.
— Charles vous aura peut-être entraîné à la poursuite d’un cerf?
— J’aurais mis une balle dans la tête du cerf, et Charles eût été bien forcé de s’arrêter.
— Alors je ne comprends.pas.
— Au moins devrais-tu deviner.
Si vous voulez que je devine , aidez-moi donc un
peu. . f;
— Eh bien ! nous sommes - allés à Amboise.
Berthe rougit jusqu’à la racine des cheveux.
— Ah!... voilà que tu commences à comprendre !... Charles m’y a conduit an galop et m’en a ramené ventre à terre... Il paraît même qu’à notre insu il s’y était rendu deux ou trois fois ces jours derniers... Il a si bien prêché que les actes sont prêts... Sais-tu bien qu’il a
gagné deux semaines peut-être sur les lenteurs traditionnelles du notaire le plus méthodique de la province, et c'est une victoire qui vaut la peine d’être signalée 1... N’as-tu rien à lui donner pour sa récompense ?
— Mais, dit Berthe avec une gracieuse simplicité, je lui donne ma main.
Et de nouveau elle la tendit à M. de Pniscux.
— Bien, ma fille! s’écria le père joyeux... Avant quinze jours vous serez mariés. ..Va, mon enfant, laisselui ta main. C’est un honnête homme, et il saura t’aimer et te protéger comme tu le mérites.
— Maître Pierre ! reprit-il en s’adressant au fermier, désormais vous rendrez vos comptes à M. de Puiseux : c’est mon gendre ; j’abdique mon gouvernement et ne me mêle plus de rien que d’être heureux.
Clairette, qui avait suivi Berthe, lui saisit la main.
— Ainsi, dit-elle, vous vous mariez ?
— Mais, répondit mademoiselle de Gaille-Fontaine, tout le monde se marie... Tu te marieras aussi quelque jour.
Clairette frappa du pied par terre, et, relevant sa tête d’un air mutin :
— Au moins, reprit-elle? saurais-je demain, et pas plus tard sur quoi je puis compter.
M. de Gaille-Fontaine, qui venait d’annoncer si brusquement le mariage de Berthe à son fermier, était un homme vigoureux, un péh ramassé dans sa taille, et dont le visage plein et coloré indiquait une complexion sanguine.
Il n’avait presque jamais quitté Boche-Blanche, si ce n’est pendant trois ou quatre ans, sous l’empire, qu il servit en Allemagne. Un coup de feu, qu’il reçut au
sicge de Dantzick.et dont la guérison fat longue et difficile, le rendit à ses foyers. Il vit passer les Cent-Jours comme une bourrasque ; refusa d’entrer dans la garde royale avec le grade de capitaine qui lui fut offert ainsi qu’à plusieurs de scs anciens compagnons d’armes qui l’acceptèrent ; se rendit à Paris pour saluer Louis XVIII et mettre sur le compte de sa blessure, mal cicatrisée, disait-il, le refus qu’il faisait de servir Sa Majesté ; lui exprima le désir qu’il avait de consacrer le reste de sa vie au repos et retourna à ses chères campagnes, où une lettre ministérielle lui apprit que la confiance du roi l’appelait à la mairie d’Amboise.
Louis XVIII se vengeait du gentilhomme.
M. de Gaille-Fontaine, pris au piège, dut accepter les fonctions administratives qui lui étaient infligées. Au demeurant, comme il avait l’esprit naturellement droit et conciliant et qu’il était aimé et respecté dans le pays où tout le monde le connaissait, il devint bientôt le meilleur des maires, et gouverna la commune id’Amboise, comfne Sancho Pança son île de Barataria.
En 1817, M. do Gaille-Fontaine se maria. La mort d’une sœur qui était son aînée et qui l’avait rej oint, étant veuve et sans enfants, le détermina à ce mariage par la solitude que cotte mort répandit tout à coup autour de lui. Il épousa une demoiselle de Blois qui avait de la naissance, quelque fortune et un fond de douceur inaltérable. On aurait dit que la sérénité des campagnes où elle avait toujours vécu, et la placidité de ce ciel souriant qui se mire dans les belles eaux de la Loire, avaient pénétré son âme de leur mystérieuse influence.
Elle partagea jusqu’en 1834 la vie simple et régulière de M. de Gaille-Fontaine, sans que jamais leur union eût été troublée. Elle avait une do ces natures
confiantes qui sc plaisent à aimer et répandent le calme autour d’elles. Simadame deGaille-Fontaine avait voulu, elle aurait pris un empire absolu sur l’esprit loyal de son mari; mais elle n’usa jamais de l’influence qu’elle s’était acquise que pour le gouvernement intérieur de la maison et l’éducation de ses enfants.
En 1834, elle mourut, jeune encore, et bénie de tous ceux qui l’avaient approchée. On vint à son enterrement de dix lieues à la ronde. Le curé de Saint-Florentin d’Amboise, qui menait le convoi, disait que, durant son long ministère, il n’avait jamais tant vu pleurer; c’était à croire que tous les assistants, et il y en avait plus que l’église n’en pouvait contenir, étaient de la famille.
Madame de Gaille-Fontaine laissait trois enfants, » une fille et deux garçons. Le soin de cette petite famille, dont les bras l’entouraient, adoucit le chagrin du père en l’obligeant à distraire son esprit de la pensée de la mort. Il reporta sur ses enfants tout l’amour qu’il avait voué à sa femme, et, en les voyant grandir et prospérer, il comprit que la mort avait laissé une part de bonheur après elle, comme le laboureur qui sème un champ avant de partir.
De ccs trois enfants il ne restait plus que Bcrtlic à l’époque où commence cette histoire; les deux garçons étaient morts, l’unà quinze ans, l’outre en Afrique à sa première campagne. M. de Gaille-Fontaine avait alors concentré toutes ses affections sur la tête de. sa fille, comirtc un avare qui convertit son or en diamants pour lui faire tenir moins de place et le garder plus sûrement.
Lorsque madame de Gaille-Fontaine était morte, Bcrtlie avait sept ou huit ans. Elle ressemblait à sa mère dont elle était le dernier enfant. Elle avait seulement dans le caractère etdans le visage plus de fermeté.
Bertlie était la joie et l’orgueil de son père. En la dormant à M. de Puiseux il croyait lui donner son bien le plus précieux, un bien que tous les rois de la terre n’auraient pas pu payer; maisl’amourdu jeune homme semblait comprendre et mériter l’étendue de ce bienfait.
C’était un gentilhomme dupays, dont la fortune était loin d’égaler celle de Bertlie, unique héritière d’une tante qui possédait pour plus de cent mille écus de terres dans le Loiret, ce qui, joint au domaine de Roche- Blanche, aux métairies, qui en dépendaient et à un hôtel sis à Blois, provenant du chef de sa mère, constitua it une dot de plus d’un million. Mais, eu choisissant M. de Puiseux pour gendre, M. de Gaille-Fontaine s’était arrêté à l’élévation du caractère bien plus qu’aux richesses.
Charles, dont la recherche avait été agréée par Berthe, avait dix ans de plus qu’elle. C’était un grand jeune homme blond, d’une élégance extrême, pleine de distinction, brave jusqu’à la témérité, le type leplus complet de ce qu’on appelait autrefois un gentilhomme, et de ce qui n’a plus de nom aujourd’hui que les mœurs ont gâté le mot.
Peut-être l’intelhgence n’était-elle pas chez M. de Puiseux à la hauteur du cœur, ce qui, sous im rapport, le rendait inférieur à mademoiselle de Gaille-Foutaine. Peut-être encore pouvait-on lui reprocher un peu de hauteur, certaines habitudes dédaigneuses, qui contrastaient aveo les mœurs simples de la campagne et pour lesquelles Bertlie ne cessait pas de le réprimander.
Quand la petite troupe quitta la ferme pour s’en retourner à Roche-Blanche les étoiles brillaient au ciel.
Le père et le gendre causaient ensemble, heurs che-
vaux, un peu las apres la course qu’ils avaient fournie dans la journée, ne pressaient pas leur allure; mais celui de Bcrthe, qui était frais et dispos, reniflait, piaffait et bondissait en avant. L’écuyère lui rendit la bride légèrement, et il partit au galop.
Le galop auquel Berthe s’abandonnait l’entraînait vers un bouquet de noyers qui couvraient de leur ombre noire le centre du plateau. Le cheval, effarouché par la nuit qui prête aux buissons des formes fantastiques, irrité par la résistance de la main habile qui le gouvernait, se défendait violemment, s’enlevait des quatre pieds et se jetait de côté pour une feuille que lèvent faisait tourbillonner entre ses jambes.
Cette lutte et ce mouvement qui fouettaient le sang vif de la jeune fille lui plaisaient.
M. de Gaille-Fontaine, qui la savait habile écuyère, la laissait courir.
Berthe allait passer devant le bouquet de noyers, lorsque son cheval fit un écart si prodigieux, qu’il fallut tout l’art et toute la souplesse de mademoiselle de Gaille- Fontaine pour n’en être pas désarçonnée.
Elle maintint son cheval, qui voulait se précipiter de côté, le contraignit à rester en place, et regarda du côté des arbres.
Sur la lisière de l’ombre épaisse qu’ils vcrSaicnt sur le plateau un homme était debout, les deux mains appuyées sur le canon de son fusil.
Berthe le reconnut et tressaillit.
C’était Jean. Le grand chien roux, couché aux pieds
de son maître,, aboyait doucement, le museau entre ses pattes.
Bertlie ramena le cheval du côté de Jean.
— Que faites-vous donc là à cette heure? dit-elle en s’efforçant d’assure? sa voix.
— Moi, répondit Jean, je vous attendais pour vous voir passer, vous et M. de Puiseux.
Berthe regarda en face le chasseur, qui avait fait deux ou trois pas en dehors de l’ombre, fl était pâle comme un mort. Quand il tourna la tête du côté d’où venaient le père et le fiancé de mademoiselle de Gaille- Fontaine, son regard prit une expression de douleur si poignante et si terrible à la fois, que Berthe poussa résolument son cheval vers lui. . » .
— Jean, lui dit-elle, penchée sur le cou de. sa monture, il faut que je vous parle ; soyez demain, à midi, au Pré aux Nains.
— J’y serai, dit Jean.
Mademoiselle de Gaille-Fontaine lâcha la bride à sou cheval, qui disparut dans la nuit. Jean et son chien rentrèrent sous le couvert des noyers : M. de Gaille-Fontaine passa avec M. de Puiseux; leurs valets les suivirent sur le plateau, et tout retomba dans le silence.
Une heure après cet entretien, un homme arriva sous les murs de la ferme. Le souper était fini; tous les laboureurs s’étaient retirés et endormis. Quand il fut proche de la porte extérieure, Jean, car c’était lui, se retourna et demeura quelques instants immobile, les yeux fixés sur les points lumineux qui indiquaient le château de Roche-Blanche ; puis il s’introduisit dans la cour, gagna une grange, s’étendit sur des bottes de paille, et s’endormit. Le grand chien roux se coucha aux pieds de son maître et l’imita.
BBUNES ET BtONDES.
Vis-à-vis de cette grange, derrière une fenêtre tendue de rideaux blancs, brillait une lampe posée devant une grossière image de la Vierge aux pieds de laquelle une paysanne priait à genoux.
C’était Clairette qui priait pour Jean.
Clairette était une de ces naïves et joyeuses créatures qui portent le contentement avec elles. Active, vigilante, bonne à tous, elle se réveillait avec l’alouette, et l’on entendait sa voix rire et gazouiller aussitôt l’aube venue. ‘ -
Chez une personne de ce naturel, la tristesse faisait une impression d’autant plus forte qu’elle était plus rare. On ne pouvait voir, sans en être affligé, la pâleur s’étendre sur des joues qui avaient le coloris de la pèche, et le chagrin assombrir des yeux si gais. Dans les moments où la mélancolie la prenait, Clairette enfonçait ses petites mains dans les poches de son tablier, baissait le nez, et, les pieds dans ses sabots, s’en allait rôder le long des haies comme une mésange qui a perdu ses petits.
— Qu’as-tu, Clairette?lui demandaient les jeunesgens de la ferme qui passaient par là.
Clairette poussait un grand soupir etnc répondait rien.
Le plus souvent son malheur venait de ce que Jean ne l’avait pas embrassée à son retour de la chasse.
Dans la soirée, après qu’elle eut appris le prochain mai’iage de mademoiselle de Gaille-Fontaine, Clairette s’était sentie prise d’un grand trouble, oùle dépit entrait pour quelque chose. Il lui semblait qu’elle était aussi en âge d’ètré pourvue, qu’après tout elle avait dix-sept ans, que chacun s’accordait à la trouver jolie, et qu’il fallait que Jean eût le goût bien mauvais pour ne s’en être pas aperçu. Du dépit elle arriva à la colère, plongea ses
mains an fond de ses poches, et les sourcils froncés comme une reine de tragédie, courut se regarder à un morceau de glace qu’une lampe oubliée éclairait dans un coin. La vue de son visage la fît sourire ; en souriant, elle montra au miroir une double rangée de dents qui avaient l’éclat de l’émail ; cette découverte acheva de la décider ; elle lissa ses cheveux châtains du bout de ses doigts, ajusta son mouchoir de cou, noua d’une façon plus coquette son petit bavolet, et descendit dans la cour trèsdécidée à se marier.
Le fermier se promenait à l’écart, et se trouvait seul; un grand feu brûlait dans la cuisine, et faisait bouillir une marmite énorme, où le dîner de la ferme achevait de cuire. Les laboureurs assis autour de l’âtre attendaient que le couvert fût mis.
La cour dans laquelle Pierre Guillard allait et venait était éclairée, en partie, par le reflet de ce grand feu de broussailles et de sarments qui flambait. Pierre n’avait point l’air de penser au souper, et l’on voyait sa noire silhouette, qui tantôt se plongeait dans l’obscurité, et tantôt apparaissait dans la zone de lumière.
Clairette courut de son côté, se planta bravement devant lui, et, le front haut, bien ferme sur ses petits pieds, rouge comme une pomme d’api et les joues creusées par une fossette qu’y dessinait un sourire imperceptible, elle arrêta le fermier.
— Regardez-moi ! lui dit-elle brusquement.
— Qu’ai-je besoin de te regarder? Est-ce que je ne te vois pas ? répondit le fermier, que la pantomime de Clairette étonnait un peu.
— C’est égal, regardez toujours, reprit la fillette.
— Bien... après?
— Comment me trouvez-vous. Monsieur Pierre?
RRUNES ET BI.ONDBS.
— Jolie comme la plus jolie fille du pays ; on peut te le dire à toi, parce que tu n’es pas coquette comme tant d’autres qui cherchent à embobiner les garçons.
— Alors vous trouvez aussi qu’on ne serait pas trop malheureux de m’épouser? reprit Clairette, qui restait toujours campée devant le fermier avec la mine déterminée d’un jeune coq.
— Malheureux! Mais, si j’avais vingt ans, je ne voudrais pas d’autre femme que toi ! Tu es honnête...
— Ça c’est vrai.
— Tu as un bon cœur.
— Trop bon ! On se mettrait au feu pour des ingrats qui n’y prennent seulement pas garde !
— Tu es active et tu travailles de tes dix doigts comme une fée.
— Puisque vous pensez tout cela de moi, si je voulais devenir votre bru vous y consentiriez volontiers?
— Tu sais bien que ça toujours été mon souhait, petite rusée.
— Eh bien ! donc, dépêchez-vous de dire à Jean de m’épouser.
Le fermier hocha la tète.
— Est-ce que vous croyez qu’il s’y refusera? reprit Clairette précipitammment.
— Je ne dis pas cela, mais...
— Mais vous n’ètes pas bien sûr qu’il accepte. 11 ne serait pourtant pas si à plaindre !
— Ah! s’il voulait m’écouter.
— Après ça, ça le regarde! ajouta Clairette d’un air mutin. D’autres ne feront pas les dédaigneux. S’il me refuse, eh bien ! j’épouserai Claude.
— Claude est un honnête garçon, et tu ne seras pas * mal avec lui.
«Sf
— 11 faut que ça finisse, voyez-vous, maître Pierre; voilà qui est décidé... Ainsi vous parlerez à Jean?
— Je te le promets.
Clairette sauta au cou du fermier, l’embrassa sur les deux joues, et rejoignit les laboureurs enchantant.
Le lendemain au point du jour, la première personne que Jean rencontra en quittant la grange, ce fut Clairette, qui trottait par la cour entourée d’une population inquiète de poules et de poussins. L’étonnement, la joie peut-être aussi, firent tomber des mains de la fermière le tablier qui contenait l’orge et le mil. La proveudese répandit par terre, et Clairette laissant là coqs, poules et poussins, courut dans la chambre où maître Pierre achevait de passer sa blouse dé grosse toile.
— Hé ! M. Pierre, dit-elle en entre-bàillant la porte, il est là.
— Qui?
— Mais Jean! Qui voulez-vous que ce soit?
— Tu lui as parlé ?
— Non pas ! . . . Ca vous regarde. . . Je l’ai vu.
— C’est bon ; j’y vais.
— Hâtez-vous. . . Le voilà qui siffle son chien ... Si vous lui laissez gagner les bois, on ne le reverra plus.
Pierre prit son grand chapeau et descendit.
Au moment où il parut dans la cour, Jean en passait la porte; le fermier l’appela.
— Laisse les perdreaux tranquilles pour ce matin, lui dit-il, j’ai à te parler.
— Je vous écoute, mon père.
Le fermier prit le chasseur par le bras et le conduisit au bord de la forêt.
— Jean, dit-il au chasseur, tu es en âge de te ma-
BBUNES ET BLONDES.
rier ; au tien, j’étais père déjà. As-tu pensé à t’établir?
— Non, mon père ; jamais.
— Alors il faut bien que j’y pense pour toi. La femme qu’il te faut, je l’ai trouvée.
— Je vous remercie, mon père ; mais, en la cherchant, avez-vous pensé à vous ou à moi?
L’amertume de cette réponse n’échappa point au fermier.
~ J’ai pensé, dit-il, à un honnête garçon que Dieu a créé pour qu’une jeune famille se groupât autour de lui. Si tu as des chagrins, ta femme les partagera; et elle les adoucira en les partageant.
Jean secoua la tête
— Non, mon père, c’est impossible.
— La femme que je te destine, reprit le fermier, est bonne, soigneuse, excellente ménagère, active et vigilante en toutes choses...
— Ne me la nommez pas ! s’écria Jean ; co serait inutile. J’ai vécu seul, je vivrai seul.
— Prends garde, Jean ; tu es dédaigneux paree que tu es jeune ; mais la vieillesse viendra,
— Peut-être!
Le père regarda son fils tristement.
— Je ne sais quelles pensées tu nourris, mais ce ne sont pas celles d’un fermier, reprit-il. Pourquoi nous fuis-tu sans cesse? que te manque-t-il? quelle compagnie vas-tu chercher dans les bois où ta passes tes jours? Une charrue va mieux qu’un fusil aux mains d’un laboureur. Crois-moi, Jean, tu en viendras à regretter ce que tu refuses aujourd’hui.. , La jeunesse s’en va et la solitude arrive. Tu comprendras alors que des enfants sont les seules choses qui retiennent à la vie... Je ne
. • .-Dififee^bv^wegle
BOCHE-BÏ.ANCHE.
cherche pas à te donner une femme pour ton bonheur présent, mais bien pour te créer des obligations et des devoirs envers des personnes qui tireront tout de toi ; il vient un temps où le travail égaye et où l’on pense avec bonheur aux charges qui pèsent sur nous. Clairette, et tu l’avais devinée avant moi , que je te l’eusse nommée, a le cœur dans les yeux l’on y lit tout ce qu’elle pense; elle s’appliquera de toutes ses forces à rendre son mari heureux, et comment n’y arriveraitelle pas? Peut -on rien lui souhaiter qu’elle n’ait déjà?
— Rien.
— Épouse-la donc, Jean. Si tu t’obstines à rester seul, l’ennui te prendra, et l’ennui est mauvais conseiller.
— Écoutez, père, répondit Jean, qui n’avait pas interrompu le fermier aussi longtemps que celui-ci avait parlé, je voudrais vous obéir, mais je sens bien que je ne le pourrai pas. J’aime Clairette comme un frère, mais cette amitié ne va pas au-delà. Je prétends aimer ma femme autrement. J’ai commencé par avoir des livres entre les mains, et c’est un mauvais commencement pour quelqu’un qui doit plus tard conduire une charrue. J’ai plus de douleur en sentant ce que je suis, que vous n’en avez en le voyant. Mais qu’y puis-je à présent? Clairette, avec toutes ses qualités, empoisonnerait ma vie. On me tourmente de tous côtés pour prendre un état... vous me montrez la charrue, un autre me montre le marteau. Voulez-vous que je vous le dise, mon père : je n’ai pas été élevé peur cela. J’aurai toujours bien de quoi acheter de la poudre et du plomb; j’ai un fusil, avec cela on ne manque jamais de rien. Si la tristesse vient, eh bien! j’en ferai la com*
pagne de ma vie. An moins serai-je seul malheureux; si je me mariais nous serions deux, peut-être trois. Mon isolement, à moi, ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la prudence.
Le père inclina son front ridé.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! dit-il.
Et il s’éloigna.
Du plus loin qu’elle l’aperçut, Clairette, qui attendait au coin de la ferme, comptant les minutes et sourde à tous les appels, courut à lui.
Pierre agita sa tète en signe de refus.
Clairette s’arrêta court ; des larmes lui vinrent aux yeux; elle les laissa couler un instant en silence; puis, les essuyant avec le coin de son tablier :
— Eh bien ! dit-elle d’un air résolu, j’épouserai Claude.
Aussitôt que. le père et le fils se furent séparés, Jean marcha rapidement du côté du Pré aux Nains.
On connaissait sous le nom de Pré aux Nains une lande située entre deux bois et semée de grosses pierres et de buissons'de houx. C’était un lieu sauvage, où l’on n’entendait pas d’autre bruit que le choc du pivert frappant les troncs d’arbre de son bec. Les pierres énormes qui jonchaient cette clairière, hérissées de broussailles et de plantes grimpantes, noires et sinistres, ressemblaient, au crépuscule, à des tètes difformes saillant du sol ; la tradition racontait qu’un peuple de nains avait jadis habité cette contrée, et que, vaincus par un puissant magicien qui les avait surpris une nuit
BÔCHE-BLàNCUE.
de sabbat, ces nains avaient été contraints de s’enfouir dans la terre; leurs tètes seules paraissaient à la surface du champ, et ils n’en devaient plus sortir qu’au jour du jugement dernier. La tradition ne se chargeait pas d’expliquer comment des nains pouvaient avoir de si grosses tètes; elle se bornait à répéter ce qu’on disait dans le pays.
Les pâtres évitaient de passer dans ce lieu d’un aspect lugubre, où jamais on ne rencontrait la vache ou la brebis. L’herbe, desséchée autour de ces roches auxquelles les ronces faisaient une chevelure, semblait avoir été brûlée par des pas invisibles tournoyant sur le sol. Les grands bois, remplis de bruits mélancoliques, servaient de cadre à cette enceinte.
A l’une des extrémités du Pré aux Nains un précipice coupait brusquement la surface de la laide, et interceptait de ce côté toute espèce de communication.
Jean arriva longtemps avant midi au Pré aux Nains. Le ciel était à demi couvert de nuages gris dont les pesantes masses montaient par-dessus la forêt, du côté de l’ouest. Un vent humide et lourd rasait la clairière, d’où s’envolait un tourbillon de feuilles jaunies. Un engoulevent partit des pieds du chasseur et fila presque à la surface du sol, en poussant son cri lugubre. Jean le suivit du regard.
— Le vol de cet oiseau est de mauvais augure, ditil avec un sourire amer; si j’étais Romain, je m’en retournerais... Mais je ne suis qu’un paysan, je puis rester.
Jean appuya son fusil à double canon contre un rocher et se mit à marcher de long en large. Le grand chien roux le suivit quelques instants, puis s’assit auprès du
fusil, le nez au vent et remuant la queue toutes les fois que son maître passait à son côté.
Au bout d’une heure, Jean tourna les yeux vers un vieux frêne qui croissait au milieu de la lande.
— Quand l’ombre de cet arbre rasera le bord du rocher, dit-il, c’est que midi aura sonné.
Comme il achevait de se parler à lui-même, le chien leva la tète, allongea son museau et gronda sourdement. Cependant on ne voyait et on n’entendait rien encore. Bientôt le chien se dressa et aboya fortement, en courant vers la partie de la forêt qui faisait face à Roche-Blanche.
— Ici, Loup! ici! cria Jean.
Loup s’arrêta et revint en rampant vers son maître.
Au même instant une femme à cheval et lancée au galop déboucha de la forêt et parut à l’extrémité de la clairière. Elle s’avança rapidement vers le chasseur, sauta lestement à terre quand elle en fut à quelques pas, et lui tendit la main.
— Jean, dit-elle, je suis venue en amie. Est-ce un ami qui m’attend ?
Il y avait dans le regard et dans le geste qui accompagnèrent cette action si simple, tant de confiance, que Jean se sentit remué jusqu’au fond du cœur.
— Votre ami, dit-il, je le serai toujours.
Berthe noua la bride de son cheval autour de la forte tige d’un houx qui étalait ses feuilles, d’un vert luisant et glacé, au pied de la roche, et fit signe à Jean de la suivre.
Bientôt elle s’arrêta sur une partie de la lande tapissée d’une herbe fine et rase comme du velours ; Jean l’y rejoignit, et les deux jeunes gens se promenèrent lentement l’un près de l’autre.
— Vous m’avez fait beaucoup de peine hier au soir, reprit Bertlie en appuyant le bout de ses doigts sur le bras de Jean.
— La peine que j’éprouvai a donc rejailli sur vous ? reprit le chasseur.
— Me croyez-vous insensible à ce que vous ressentez? i Si vous le pensiez, Jean, vous seriez injuste.
— Voyez! interrompit le jeune homme en opposant, par un brusque mouvement, son liras à celui de mademoiselle 4e Gaille-Fontaine. Voyez! ceci est du gros velours de coton, cela est du drap d’Elbeuf.
— Ce que vous dites est cruel! s’écria Berthe, dont les yeux devinrent humides tout d’un coup. Vous ai-je jamais donné le droit de me parler ainsi, et ne vous aije pas toujours traité de manière à vous prouver que ces misérables pensées n’avaient pas de place dans mon cœur?
— Les discours passent et les faits restent! Je suis un paysan, et vous êtes une demoiselle ! reprit Jean avec une sombre violence. M’auriez-vous jamais parlé, à moi, comme vous parlez à M. de Puiseux?
— M. de Puiseux est mon fiancé, répondit Berthe d’une voix calme.
— Et c’est à moi que vous dites cela ! s’écria Jean en froissant ses mains l’une contre l’autre. Me croyez-vous bâti de pierre, et pensez-vous que je ne sente rien?
— C’est parce que je sais que vous êtes un cœur honnête et un esprit sensé que je vous parle ainsi. Aussi bien faut-il que cela finisse. Je suis venue au-devant de cette explication. Si vous ne m’écoutez pas, j’aurai le regret de vous avoir mal jugé.
Berthe parlait avec tant de douceur et de fermeté, elle exerçait d’ailleurs un empire si complet sur son
jeune compagnon, que la violence de Jean tomba d’ellemême.
. — Vous épousez M. de Puiseux et vous ne l’aimez cependant pas ! reprit-il le regard tourné vers Berthe.
— Je vois bien à votre langage que vous faites de l’amour une tempête" répondit Berthe en souriant ; ce doit être ainsi qu’on peint ce sentiment dans les romans que je n’ai jamais lus. Si c’est là ce qu’on veut que j’éprouve pour mon mari, certainement il n’en est rien. Mais si une amitié solide, une estime profonde, un dévouement de tous les jours peuvent contribuer au bonheur, je. ne crois pas que M. de Puiseux ait rien à me demander.
— Oh! tenez! s’écria Jean dont le visage était devenu livide , assurément il arrivera un malheur !
— Si ce malheur doit tomber sur ma tète, je vous le pardonnerai.
— Que voulez-vous donc que je devienne ? reprit Jean avec désespoir.
— Vous apprendrez la résignation; je l’ai bien apprise, moi qui suis une femme.
— Vous?
— Tenez, Jean, reprit mademoiselle de Gaille-Fontaine, je veux vous donner une preuve de confiance que je n’ai donnée à personne; vous verrez ensuite si je regarde à l’habit pour voir au cœur.
Un feu extraordinaire brillait dans les yeux de Ber- • the, qui avait appuyé sa main sur le bras de Jean.
— Mon cœur s’est ouvert une fois à l’amour, continua-t-elle; maintenant il est fermé. Celui que j’aimais est mort. Vous l’avez connu, Jean : c’était le frère d’armes et l’ami de mon frère.
— M. de Villequier?
— Cet amour nous vint durant l’automne qu’il passa à Roche-Blanche. Quand il m’en fit l’aveu, je n’éprouvai ni trouble ni secret embarras; nos cœurs étaient francs tous deux. Le soir même, j’en parlai à mon père.
« — C’est bien, me dit-il, mais vous êtes trop jeunes encore l’un et l’autre; qu’il poursuive sa carrière, et à l’épaulette de capitaine nous vous marierons.
« — Je l’aurai au prix de mon sang ! s’écria M. de , Villequier. »
Hélas! j’ignorais alors qu’il parlait en prophète ! Il la conquit, mais il y laissa la vie. Mon pauvre frère et lui périrent à la même affaire, frappés tous deux d’une balle au cœur en chargeant les Arabes; ils tombèrent côte à côte et ne se relevèrent pas. Le désespoir où je vis mon père me donna la force de dissimuler le mien; il n’avait plus que moi, je me devais toute à lui. Si je n’écoutais que ma voix intérieure et la piété de mes souvenirs, je mourrais fille... Orpheline, je n’eusse pas hésité; mais mon père, sans prétendre violenter mes sentiments, m’a témoigné combien mon mariage avec M. de Puiseux le rendrait heureux. C’est l’espoir de sa vieillesse. Je me suis résignée, non pas sans effort, mais avec cette pensée que j’accomplissais un devoir sacré. Depuis ce jour, le bonheur de mon père m’a bien payée de ce sacrifice ; je ne le regrette pas, et je serai la femme de M. de Puiseux.
— Ah ! je ne résisterai pas à ce mariage, répondit Jean après que. mademoiselle de Gaille-Fontaine eut cessé de parler.
— Appelez la prière à votre aide , et vous triompherez.
— Non, je sens bien que c’est impossible; la pensée que vous appartiendrez à un autre me rend fou.
BRUNES BT BLONDES.
— Si la pensée de ce mariage vous est insupportable, éloignez-vous, partez.
— C’est vous qui me le conseillez?
— C’est moi. Quand vous penserez à moi comme à une amie, vous reviendrez, et vous me retrouverez telle que je suis, telle que vous m’aurez laissée.
— Ne plus vous voir !... non, je resterai... N’espérez rien, ni du temps, ni de l’absence... je vous aimerai demain comme je vous aime aujourd’hui.
Mademoiselle de Gaille-Fontaine rougit extrêmement mais ne baissa pas les yeux sous le regard enflammé de Jeaai.
— Je souffre encore ce langage , dit-elle ; dans une heure je ne le souffrirai plus... vous êtes malheureux, je vous pardonne... mais il faut vous enlever toute illusion : ne croyez pas que mon mariage avec M. de Puiseux m’enlève à vous. Jamais je n’eusse été votre femme, jamais je ne l’eusse été de personne, si le repos de mon père n’eût pas dépendu de mon consentement. Soyez homme et ne vous laissez point abattre par la mauvaise fortune. Dieu envoie le courage aux hommes de bonne volonté.
— Me résigner ! jamais!
— Mon estime et mon amitié sont à ce prix.
Le visage de Jean portait les traces d’une lutte violente. Berthe et lui marchèrent quelques instants l’un près de l’autre sans plus parler.
Après qu’ils eurent fait un certain nombre de tours, mademoiselle de Gaille-Fontaine ôta son gant et posa sa main nue dans la main du chasseur.
— Mon ami , dit-elle , ne me récompensez pas de l’amitié que je vous ai vouée par la douleur et le regret ; acceptez ce que je vous offre, ce que je vous ai toujours
HOCHB-BLÀNCHE.
donné, et renoncez, pour vous, pour moi, à une pensée que ni l'un ni l'autre ne pouvons nourrir sans crime. Le voulez-vous , et m’aimez-vous assez pour ne pas m’obliger à penser à vous avec amertume ?
Deux grosses larmes vinrent aux yeux de Jean. Il Serra dans ses rudes mains la main fluette de mademoiselle de Gaille-Fontaine, et se baissa pour la coller à ses lèvres.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il ; si je souffre trop, eh bien ! à la garde de Dieu !
— Vous guérirez, mon arûi ; Dieu vient en aide aux bons cœurs.
Bertlie prit à son corsage une branche fleurie de brnyère blanche :
— Tenez, dit-elle à Jean, ce rameau sera entre nous comme un gagé de paix et le signe de notre alliance. Prenez-le. C’est une sœur qui vous le donne.
Bertlie, .appuyée au bras de Jean, retourna vers son cheval. Jean l’aida à se remettre en selle. Ils se serrèrent la main, et elle partit.
Quinze jours après cette rencontre mademoiselle de Gaille-Fontaine devenait madame de Puiseux et Clairette épousait Claude à l’église du village.
En allant à l’autel. Clairette chercha partout pour voir si Jean n’était pas dans l’église. Elle aurait voulu qu’en la voyant si charmante dans sa parure de mariée, il la regrettât.
Mais Jean n’était ni au village ni au château.
Les relations qui existaient entre Jean et mademoiselle de Gaille-Fontaine, étaient nées lui peu au hasard. Tout enfants , Bertlie et Jean se rencontraient à toute heure et partout, cueillant des noisettes, dénichant des oiseaux et courant après les papillons. Au temps des
moissons, des vendanges, de la fenaison , les deux enfants suivaient les ouvriers, celui-là pieds nus, en méchante blouse déchirée en vingt endroits; celle-ci en chapeau de paille et les cheveux épars. Berthe protégeait Clairette, et Jean les protégeait toutes deux. On revenait à la ferme sur de grands chariots chargés de gerbes ou de luzerne ; on jouait dans l’herbe et sur la paille, on grapillait dans les vignes, on se barbouillait le visage de mûres, on avalait de grandes jattes de lait chaud, on mettait au pillage les groseilliers et les fraisiers, on suivait les agneaux dans les prés, on faisait de superbes excursions à cheval sur les bêtes de labour, et, le soir venu , les trois petits camarades s’endormaient dans le foin, d’où le fermier les tirait l’un après l’autre sans les réveiller.
L’hiver suivait l’été, et l’on grandissait sans y prendre garde. Plus tard, d’autres jeux remplacèrent ces premiers jeux de l’enfance; M. de Gaille-Fontaine, qui était bien le meilleur maître qu’il y eût dans la province , laissait ses enfants vivre pêle-mêle avec les enfants du fermier, digne homme qui reconnaissait à son tour, par un dévouement absolu et un respect profond, les bontés du châtelain. Puis vint le temps des études; des deux garçons, l’aîné partit pour le collège de Tours; une institutrice s’établit au château, et la mère de Jean obtint du fermier qu’il plaçât son fils dans un pensionnat d’Amboise.
Comme toutes les mères, elle avait, plus que le père, de l’ambition pour son fils
Jean avait naturellement l’esprit alerte et l’entendement facile ; ses progrès furent si rapides , que la mère enchantée usa de son influence pour qu’il fût envoyé au collège de Tours. Jean y continua ses études, ne venant
BOCHB-BLÀNCHB.
Mi
à la ferme qu’au temps des vacances. Éblouie de ses succès, madame Guillard voulut absolument qu’il devint avocat , et l’expédia à Paris; mais Jean n’y resta que cinq ou six mois , la maladie qui emporta sa mère l’ayant rappelé à Roche-Blanche. Les premiers temps du deuil passés, Jean ne parla pas de retourner à Paris.
Le père, qui eut mieux aimé voir son fils laboureur qu’avocat, ne le pressa pas beaucoup. Jean resta à la ferme, s’instruisant tout doucement aux travaux de la campagne, auxquels il semblait prendre un vif intérêt. Clairette, qui était orplielfne depuis son bas âge, et que. Pierre avait comme adoptée, se montrait joyeuse du séjour de Jean à Roche-Blanche, et prenait un grand plaisir à l’initier à la vie des champs, mais Jean quittait bien souvent la charrue pour s’armer d’un fusil et courir les bois. Le père le laissait courir, craignant toujours qu’il ne se souvînt de la ville et qu’il ne demandât à y retourner.
Mais Jean n’avait garde d’en rien faire. Tout en chassant, il avait rencontré une belle jeune fille qui parcourait aussi la campagne tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois suivie d’un laquais, le plus souvent seule.
Cette belle jeune fille l’avait salué d’un sourire amical et s’était arrêtée à causer avec lui. Elle avait cette bonté qui vient du cœur , et cette simplicité que • donne un esprit élevé. Mademoiselle de Gaille-Fontaine avait tenu toutes les promesses de son heureuse enfance. Son caractère était au niveau de son cœur. Personne ne se familiarisait avec elle, et chacun l’adorait.
En revoyant si belle la compagne de son enfance , Jean, qui avait appris à connaître les différences d’état dans le monde, fut tout d’abord intimidé. Mais Berthe
fit les premières avances , et la confiance revint bien vite entre eux. L’éducation qu’il avait reçue égalisait la distance qui le séparait de mademoiselle de Gaille- Fontaine : ils parlèrent ensemble de choses qui rapprochèrent leur esprit, et leur camaraderie d’autrefois fut remplacée par une douce intimité.
Cette intimité, qui n’avait aucun danger pour Bertke, protégée par la religion du souvenir et soutenue par la pureté de son âme , qui avait la transparence et la solidité du cristal, en présentait beaucoup pour Jean. Par l’instruction qu’il avait puisée au collège, par les habitudes que son esprit y avait contractées , il s’était élevé au-dessus des siens; entre eux l’égalité était rompue. Ses parents ne pouvaient pas plus le comprendre que Jean ne pouvait sympathiser avec leurs idées. L’harmonie avait disparu. Tout ce qu’il cherchait, tout ce qui plaisait à son intelligence, les sentiments, les manières, le langage, il les retrouvait chez mademoiselle de Gaille-Fontaine. Ce qui séduisait son esprit charma bientôt son cœur. Jean , sans se l’avouer à lui-même , aimait déjà.
Dans les premiers temps , alors qu’il commençait à subir cette fascination de la jeunesse, de la grâce, de la beauté, Jean s’était plié aux travaux de la ferme , afin que son père ne le contraignit pas à reprendre ses études interrompues du droit. Mais ces travaux, en l’assujettissant à la régularité des heures dans la fatigue, les repas et le sommeil, ne lui permettaient pas de voir mademoiselle de Gaillô-Fontaine aussi souvent qu’il l’eût désiré. La chasse le rapprochait d’elle; il chassa donc, d’abord un peu, puis beaucoup, puis toujours.
Claierre ne s’en ctonna pas au commencement; peut-
être même en était-il charmé par cette pensée que ce goût si vif et si nouveau l’attacherait plus fortement à la campagne; plus tard, cependant, il dut bien en remarquer la persistance et la continuité; il en parla à Jean, qui répondit au hasard et ne se priva pas pour cela de retourner à la chasse.
A la fin , le fermier fit des observations tempérées par sa bonté , et voulut ramener Jean au labourage ; mais il était trop tard, le mal était au cœur.
A son tour, Berthe s’aperçut des sentiments trop vifs qui avaient succédé dans le cœur de Jean aux sentiments de confiance et d’amitié qu’elle voulait seulement lui inspirer. Du jour où elle fit cette découverte , ello affecta de se rencontrer moins souvent sur son passage, et, en apportant moins d’abandon dans leurs entretiens , chercha à en abréger la durée. Jean se plaignit de ce changement, et, dans le trouble où cette première douleur le jetait, il parla de son amour avec l’exaltation d’un cœur que cette seule pensée remplissait tout entier. 11 ne s’aperçut qu’il avait parlé qu’au moment où Berthe l’interrompit.
Elle le fit pour lui dire que c’était précisément à cause de cet amour qu’elle le fuyait , et qu’elle nè le reverrait qu’autant qu’il ne lui en parlerait plus.
Jean pensa que la tranquillité de mademoiselle de Gaille-Fontaine provenait du mépris qu’elle faisait de son état. Au lieu de voir dans la conduite de son amie d’enl'ance la droiture et la fermeté d’une âme honnête, il voulut y voir la duplicité froide l’un esprit qui se plaît à réchauffer des illusion» pour les anéantir après.
— Mon amour vous offense-t-il donc à ee point, s’écria-t-il , que vous ne puissiez même pas en supporter l’expression ?
ne
— Je ne m’en offense pas, répondit Berthe, mais il nous ferait souffrir l’un et l’autre et détruirait la douceur de nos relations. Je n’entendrai jamais une seconde fois une chose qu’il ne me serait pas permis de répéter à mon père sans l’affliger. Si donc vous voulez que je vous voie encore, promettez-moi d’oublier ce qui vient de se passer.
— C’est donc moi qui ne vous reverrai plus! s’écria Jean.
Et il s’éloigna à grands pas.
A partir de ce joQr jusqu’à celui qui avait réuni mademoiselle de Gaille-Fontaine et Jean dans le Pré aux Nains, plus de six mois s’étaient écoulés sans qu’ils se fussent rencontrés.
Berthe avait beaucoup souffert de cette rupture. Elle n’épargna donc rien pour ramener Jean, mais en l’essayant elle marqua les limites qu’elle voulait ne jamais dépasser.
Jean se soumit de bonne foi ; mais en cela , comme en beaucoup d’autres choses, l’intention alla plus loin que le fait. Le premier jour où il vit Berthe au bras de M. de Puiseux, le courage lui manqua.
Il renonça à la voir et s’enfonça dans les bois. La solitude l’aigrit bientôt ; à force de repasser dans sa mémoire les paroles de Berthe, il arriva à ne plus y croire; il lui paraissait impossible que M. de Gaille-Fontaine eût exigé le mariage de sa fille, si elle ne l’y avait pas aidé un peu; peut-être môme lui en devait-il l’idée première. Quand on est seul et malheureux, du doute
à la croyance du mal il n’y a souvent qu’un pas. Au bout d’un mois, Jean avait cette conviction qu’il était la victime des roueries de madame de Puiseux.
Six mois après le mariage de Berthe, Jean vivait dans un isolement profond. Déjà les gardes-chasse du pays et les gendarmes commençaient à s’occuper de cet intrépide chasseur, qui avaitdepuis longtemps oublié de renouveler son port d’armes, et qui battait le pays du matin au soir. Mais Jean avait le pied leste. Il connaissait le pays mieux qu’aucun de ses ennemis; à lui seul il était plus robuste que trois ensemble , et ce ne devait pas être chose aisée que de le prendre.
De tous les habitants de Roche-Blanche, M. de Puiseux était celui qui connaissait le moins Jean Guillard ; il l’avait vu quelquefois sans y prendre garde, et ne lui avait jamais parlé. Un jour qu’il passait à cheval dans la forêt d’Amboise, M. de Puiseux rencontra au pied d’un arbre une espèce de braconnier qui déjeunait d’un gros morceau de pain et de quelques noix. Un vieux chapeau de paille couvrait le visage de ce drôle, qui, les pieds au soleil et le dos contre la mousse , semblait absorbé par l’importance de son occupation.
Berthe arrivait au petit , galop derrière M. de Puiseux, qui s’était écarté de M. de Gaille-Fontaine et de quelques personnes qui allaient en partie à Chenon-* ceaux.
— Hé ! mon brave ! dit M. de Puiseux en avisant l’homme aux noix.
Le braconnier, soit qu’il n’entendit pas, soit qu’il ne voulût pas entendre, ne remua non plus que le tronc contre lequel il s’appuyait.
— Hé! dites donc, camarade! cria M. de Puiseux d’une voix plus haute.
BBUNES BT BCOIVDES.
Le braconnier éplucha une noix et la croqua.
— Morbleu I reprit M. de Puiseux, qui n’était pas tout à fait aussi patient qu’un saint, je crois que le coquin se moque de moi! Çà, voyons, veux-tu me répondre t
L’homme aux noix leva la tête cette fois.
— - Ah ! vraiment, c’est fort heureux ! continua le cavalier, qui avait poussé son cheval du côté du braconnier. Laisse là tes noix et cours à la ferme; tu y trouveras deux voitures et tu diras aux cochers de pousser jusqu’à Chenonceaux. Sais-tu où est la ferme des Bordes?
— Parfaitement.
— * Cours donc. Voilà cent sous pour ta peine.
M. de Puiseux tira une pièce de cinq francs de sa poche et la jeta au braconnier.
— Tu diras aux cochers, ajouta-t-il, que tu viens de la part de M. de Puiseux.
La pièce d’argent tomba sur le pantalon de Jean et glissa dans l’herbe.
Tout le sang du braconnier lui monta au visage. Il saisit la pièce et la jeta violemment aux pieds du cheval; l’écu rencontra une pierre, ricocha et frappa au poitrail l’animal, qui se cabra.
— Insolent! s’écria M. de Puiseux, qui, d’un coup d’éperon, força le cheval à se jeter en avant.
Mais déjà le braconnier était sur ses pieds ; une pâleur de cadavre avait succédé à sa rougeur fébrile, et, les yeux étincelants, il attendait M. de Puiseux.
Loup, le poil hérissé, grondait à son côté.
Berthe accourut et se jeta entre eux.
A sa vue, Jean recula lentement, comme un dogue.
Il tenait d’une main son fusil, autour duquel ses
doigts semblaient noués, et de l’autre il retenait son chien.
Au pied de l’arbre, il s’arrêta.
— Jean, lui dit tout bas madame de Puiseux en courant à lui, Jean, retirez-vous, je vous en prie.
A l’accent de cette voix toute-puissante, Jean fit trois pas en arrière.
— Qu’avez- vous à dire à ce manant? s’écria M. de Puiseux, que la colère tourmentait, et qui ne pouvait se rendre maître de son cheval, épouvanté par les sourds grondements de Loup.
Jean fit un pas en avant, mais il rencontra le regard de Berthe , à la fois si triste et si suppliant , que de nouveau il s’arrêta.
— Ce manant , dit-il d’une voix que la haine faisait trembler, s’en va parce qu’il y a une femme ici !.. . Mais, une autre fois, gardez, s’il vous plaît, vos tutoiements et votre argent pour vos laquais.
Berthe s’était rapprochée de son mari, mettant, comme par hasard, l’un des chevaux en travers de l’autre.
Jean jeta son fusil sur son épaule et s’enfonça dans la forêt, suivi de son chien, qui montrait ses dents blanches en louvoyant sur les pas de son maître.
— Voilà un drôle que je châtierai quelque jour, reprit M. de Puiseux après qu’il eut réussi à calmer son cheval.
— Vous n’en ferez rien, Charles, répondit Berthe ; ce drôle , connu» vous l’appelez, est un fort honnête garçon.
— Lui!... Mais il a l’air d’un bandit!
— L’air ne fait rien à la chose.
En ce moment, Jean gravissait un tertre, à quelque distance.
— Mais regardez-le , avec son grand diable de chien roux! reprit M. de Puiseux; tout au moins est-ce un braconnier.
— Ce braconnier, dit Berthe en souriant, est bachelier ès lettres; n’est-ce pas comme cela que ça se dit? il a failli être avocat. C’est Jean Guillard, l’un des fils de Pierre, notre fermier.
A quelque temps de là, les châtelains de Roche-Blanche , chez qui plusieurs personnes étaient en villégiature, organisèrent une chasse au sanglier.
Un grand nombre de paysans voulurent prendre part à cette battue, ceux-ci armés de fourches et ceux-là de bâtons. Les châtelains du voisinage accoururent avec leurs équipages de chasse, on distribua des pelotons de batteurs qui avaient pour mission de parcourir la forêt, et l’on partit.
Il faisait un temps clair et vif ; une petite gelée blanche glaçait l’herbe des champs. Quand on toucha à la lisière du bois, les chiens furent découplés, les cavaüers entrèrent sous le couvert et la chasse commença.
Au bout d’un quart d’heure, la forêt retentissait d’aboiements furieux et de cris.
M. de Gaille-Fontaine, M. et madame de Puiseux suivaient la chasse. M. de Puiseux, ardent à cet exercice, montait un jeune cheval plein de feu, que tout ce tumulte animait encore. Quelque temps il resta près de sa femme; mais, emporté lui-mème par son impatience , il rendit la bride à son cheval.
— Veillez sur Berthe ! cria-t-il à M. de Gaille-Fontaine.
Et il partit comme une flèche.
Digitiz
KOCHE-BtAfïCHB.
La chasse avait fait lever déjà plus de dix bêtes, sangliers ou marcassins. A mesure que les animaux poursuivis passaient devant les chasseurs postés aux bords des routesetdes sentiers, on entendait des coups de fusil suivis d’aboiements redoublés.
Les braconniers d’Amboise avaient pris leur part de cette chasse, sûrs qu’ils étaient de n’ètre pas inquiétés aussi longtemps qu’elle durerait. Jean se trouvait parmi eux.
Depuis qu’il partageait la vie et les dangers de ces hommes sauvages et grossiers, Jean avait acquis une adresse merveilleuse au fusil. Aucun.de ses compagnons ne pouvait rivaliser avec lui, et tous le reconnaissaient tacitement pour leur chef. Jamais Jean ne tirait les chevreuils qu’en pleine course et à balle, et encore ne visait-il qu’à la tète. Cette adresse unie à une force prodigieuse l’avait rendu fameux dans le pays. Au temps de la Jacquerie, Jean eût été«désigné par la voix publique pour être l’un des capitaines de la révolte.
Deux ou trois fois Jean avait été croisé par madame de Puiseux; mais s’ils s’étaient vus l’un et l’autre, du moins avaient-ils évité de se regarder.
11 y avait deux ou trois heures déjà que la chasse continuait, lorsque M. de Puiseux, en traversant au galop une clairière, tomba au milieu d’une bande de marcassins, qui fuyaient devant une meute. La laie, écumante et furieuse, passa devant le cheval, courant en droite ligne comme un boulet. M. de Puiseux la coucha en joue et tira; la bète, frappée en plein corps, tomba sur ses jarrets; deux ou trois chiens arrivèrent comme des flèches, et la coiffèrent. La laie se releva, secoua sou rude groin, laissa un lambeau de ses oreilles entre les dents des cliiens, en éventra un, et, toute
sanglante) vint s’abattre aux pieds du cheval. Les grognements de la bète enragée, les hurlements des limiers qui l’attaquaient, ce dos montrueux, qui montait et s’abaissait comme une vague, épouvantèrent le cheval, qui s’emporta.
M. de Puiseux eut assez de présence d’esprit pour le ' pousser dans une avenue au bout de laquelle s’ouvrait une terre labourée ; mais le cheval n’avait pas fait cinq cents pas dans cette direction, que l’arrivée d’un sanglier le fit se jeter de côté et prendre à travers bois.
Le cheval courait, le nez au vent, les oreilles dans le cou, fou de terreur.
Lancés comme une flèche, le cheval et le cavalier passèrent devant madame de Puiseux.
A cette vue, Berthe poussa un cri.
L’élan du cheval le conduisit dans une partie de la forêt où de récentes coupes n’avaient laissé debout que des baliveaux espacés de distance en distance. A l’extrémité de cette clairière, le sol s’abaissait brusquement et formait un ravin. Un cheval, poussé à toute vitesse aux bords du ravin, devait rouler jusqu’au fond où, parmi des quartiers de pierre, fuyaient les eaux claires d’un ruisseau.
Au moment où le cheval entrait dans ce vaste champ égalisé par la hache, Jean passait sur la lisière du bois. Au bruit de cette course précipitée, il tourna la tète et reconnut du même coup d’œil et M. de Puiseux et le danger qui le menaçait.
Jean s’arrêta. Une trop grande distance le séparait du mari de Berthe pour qu’il pût se jeter à la tète du cheval avant qu’il eût atteint le précipice. En une minute le cheval devait toucher au bord du ravin, et Jean,
pour si léger qu’il fût à la course, en aurait mis cinq ou six à y parvenir.
Avec la rapidité de la pensée, il épaula son fusil. Mais au moment de presser la détente, il hésita. La balle ne pouvait-elle pas frapper M. de Puiseux ? Le fusil se releva ; cependant le cheval dévorait le terrain ; entre ses pieds et le ravin il n’y avait plus qu’une centaine de pas. Au bout de cette course insensée, n’étaitce pas la mort qui attendait M. de Puiseux? Jean n’hésita plus et tira; le cheval tomba sur ses genoux. Il se releva, pirouetta sur ses pieds de derrière, marcha quelques pas au hasard, trébucha et s’abattit sur le flanc.
Dès la première secousse, M. de Puiseux avait roulé par terre, à dix pas du cheval.
La violence de cette chute l’étourdit : il était étendu sur le gazon, sans mouvement, lorsque Berthe parut à l’autre extrémité du ehamp, suivie' par M. de Gaille- Fontaine, qui cherchait à modérer sa course.
Le coup de fusil qu’elle entendit lorsqu’elle allait franchir le rideau d’arbres qui la séparait de la clairière la fit se hâter. Elle parut sur la clairière, et reconnut son mari, couché auprès du cheval ; et, à cent cinquante pas sur la droite, Jean qui courait, son fusil à la main.
Un frisson parcourut Berthe des pieds à la tète; elle se sentit froid dans les os, et n’eut même pas la force de pousser un cri.
En quelques bonds elle arriva auprès de son mari, laissant M. de Gaillc-Fontaiue en arrière.
Jean, qui était arrivé d’un autre côté et plus vite qu’elle, s’arrêta en face de Berthe.
il lut sur son visage l’épouvantable pensée qui avait
traversé l’esprit de celle qui si longtemps avait été sa meilleure amie. Une douleur sans nom l’atteignit au cœur. Il montra du doigt le trou sanglant que la balle avait fait à la tête du cheval.
— Regardez! lui dit-il.
Au même instant, M. de Puiseux poussa un profond soupir comme un homme assoupi qui se réveille et se dressa sur son coude.
Des larmes vinrent aux yeux de Berthe. Elle sauta de selle et courut à Jean.
Mais Jean repoussa la main qu’elle lui tendait, et jetant à Berthe un regard de reproche, il rentra dans la forêt.
Cependant les mois s’écoulaient et la situation de Jean restait la même; il était entré dans une voie d’où rien, si ce n’est une catastrophe, ne pouvait le tirer. Comme tous les cœurs malades et les esprits chagrins, il accusait la société d’un malheur où elle n’était pour rien. Une mélancolie profonde le rongeait et le levain de la colère se mêlait à cette mélancolie.
— Sa pensée m’a tout de suite accusé d’un crime ! disait-il quelquefois au souvenir de la chasse. Qu’ai-je donc fait pour tomber si bas dans son esprit?
Tandis que Jean accusait Berthe, Berthe eût tout donné pour ramener Jean; elle se sentait coupable d’une mauvaise pensée envers lui; et, pour si mince que fût ce crime, il ne laissait pas de troubler une âme aussi sincère. Fille, madame de Puiseux n’eût pas hésité à se rendre auprès de Jean comme elle l’avait fait une fois déjà; femme, elle ne croyait pas qu’une telle démarche fût possible à l’insu de son mari.
Berthe en était donc réduite à se taire. Elle était mère, d’ailleurs, et cette maternité, qui avait comblé
tous les vœux de M. de Gaille-Fontaine, lui dictait des devoirs plus sacrés.
Il arriva, sur ces entrefaites, que les déprédations des braconniers excitèrent les plaintes et les réclamations du pays. Le préfet du département donna ordre de sévir contre eux avec la plus grande rigueur.
Les brigades de gendarmerie, tant à pied qu’à cheval, et les gardes-champêtres, se tinrent prêts à. agir au premier signal.
Le fermier de Roche-Blanche, qui était depuis longues années adjoint au maire de sa petite commune, quitta un matin la ferme et gagna la forêt. Un bûcheron lui indiqua l’endroit où Jean se trouvait, et le fermier, continuant sa route, atteignit son fils dans un taillis.
,■ — Jean, lui dit-il, je ne viens pas pour essayer de te tirer de la vie que tu mènes; Dieu m’est témoin, cependant, que le jour où tu rentreras à la ferme sera le plus heureux de ma vie ; mais je viens te prévenir que les braconniers vont être traqués par tout le pays.
— Je le sais, père ; mais je ne vous en remercie pas moins.
— Il y aura des rixes; peut-être échangera-t-on des coups de fusil ; tu as le sang vif, mon fils, prends garde à ce que tu feras, si l’on t’arrête.
— On ne m’arrêtera pas, mon père;
— Cependant, si ce malheur t’arrivait, comment te copduirais-tu?
— Ce malheur ne m’arrivera jamais.
— Tu ne réponds pas à ma question, Jean. Tu peux tomber, et un garde aura bientôt mis la main sur ton épaule.
— Ah ! père, au bout de l’épaule il y a un bras, et
BBUNES ET BLONDES.
au bout du bras une main habituée à manier un fusil.
— Et voilà justement ce que je redoute. Prometsmoi, quoi qu’il arrive, que tu ne feras aucun emploi de tes armes.
Jean hésita.
— Si ta mère vivait encore, ta pauvre mère te le demanderait, reprit Pierre Guillard ; je sais que tu as gardé un grand respect pour sa mémoire : jure-moi eu son nom de ne pas te défendre, si on t’arrête. C’est eu son nom que je t’en prie.
— C’est bien, mon père, je vous le jure.
Le fermier regarda son fils avec des yeux attendris.
— Puisque tu aimes encore cette pauvre sainte femme, reprit-il, je n’ai pas perdu tout espoir. Ses prières et son souvenir te ramèneront peut-être parmi nous.
Jean baissa la tête. Peut-être au fond du cœur désirait-il cette réunion, mais à la ferme, il eût vu tous les jours Berthe et son mari, et c’est à quoi il ne pouvait se résoudre.
— Je te quitte, Jean, ajouta le père. Songe à ta sûreté. Moi, je vais donner mes ordres aux gendarmes de la commune.
— Allez, mon père ; c’est votre devoir.
Pierre et Jean se quittèrent, et, dès le soir même, les gendarmes se mirent en campagne.
Ce fut surtout du côté de la forêt d’Amboisc que les gendarmes dirigèrent leurs poursuites. Là était, en quelque sorte, le quartier-général des braconniers.
BOCHE-BLATVCHE.
JS7
Claude figurait parmi les gardes envoyés contre eux. Il connaissait admirablement le pays, et ce n’était pas celui de tous leurs ennemis qui donnait le moins de mal aux vagabonds. Avec sa taille grêle et ses jambes de cerf, il était comme un chien courant après eux.
Trois ou quatre braconniers furent pris; la poursuite, enhardie par ce succès, redoubla d’activité; ceux qui restaient dans la forêt, ruinés dans leur industrie, et irrités en outre par la capture de leurs compagnons, ne se bornèrent plus à fuir, mais tournant leurs fusils contre ceux qui les traquaient, ils menacèrent de s’en servir. Un premier coup partit ; deux ou trois suivirent; un gendarme reçut des chevrotines dans le bras, un autre eut son chapeau percé par une balle. Les mousquetons répondirent aux fusils. A son tour, un braconnier eut la cuisse traversée d’un coup de feu.
On ne parlait dans tous les hameaux et toutes les chaumières que de cette petite guerre.
Jean tenait fidèlement la parole qu’il avait donnée à son père. Signalé à toutes les brigades comme le plus déterminé et le plus dangereux braconnier de toute la contrée, c’était lui surtout qu’on tenait à capturer. Mais Jean n’était pas une proie facile à surprendre. Chaque nuit il changeait de gîte, et, le matin venu, il se mettait en campagne.
Un jour cependant qu’il chassait en compagnie de deux ou trois des plus fameux braconniers (les autres, commençant à trouver le jeu trop difficile, se tenaient cois dans les villages), il faillit être pris. Claude dirigeait l’expéditiou. Peut-être son zèle était-il stimulé par la connaissance qu’il avait eue du penchant de Clairette pour Jean.
littÜNBS BT BLONDES.
Les braconniers chassaient à l’affût; au petit jour, ils se trouvèrent cernés par une douzaine de gendarmes et de gardes.
— 11 faut filer, leur cria Jean ; chacun pour soi et Dieu pour tous.
En parlant ainsi, Jean voulait surtout éviter une ■ collision. Séparés, les braconniers ne chercheraient probablement pas à se défendrè. Groupés, ils eussent certainement répondu aux sommations par des coups de fusil.
L’embuscade était habilement préparée. Des gendarmes, le mousqueton au poing, gardaient les sentiers; il n’y avait de refuge à espérer que du côté du Pré aux Nains, dont l’extrémité touchait à la clairière où le cheval de M. de Puiseux avait été' tué.
C’était là que Claude attendait les braconniers. Aussitôt qü’ils se montrèrent sur la lisière du bois, éparpillés et fuyant comme une volée de perdreaux, une brigade de gendarmerie à cheval surgit de derrière les Pierres des Nains et chargea les fuyards. Tous se jetèrent du côté de la clairière.
H ne s’agissait plus que de savoir lesquels des gendarmes ou des braconniers arriveraient les premiers au ravin, dont la descente, impraticable aux chevaux, était extrêmement difficile à des hommes embarrassés de fusils et de poires à poudre et à plomb.
Les gendarmes embusqués dans la forêt s’étaient repliés vers la clairière, qu’ils entouraient d’un demicercle. •
Jean, se fiant à son adresse, avait pris sa course tout droit du côté du ravin ; il allait y descendre au risque de se casser le cou, lorsqu’un désir de curiosité l’engagea à se cacher pour attendre l’issue de cette poursuite. U
ROCTIE-BT, ANCHE.
glissa son fusil sous un buisson épais, poussa une pierre, qui roula jusqu’au fond du ravin, et dont le bruit fit . croire aux gardes qu’il avait opéré sa descente, et se tapit dans le tronc creux d’un gros arbre dont les racines s’enfonçaient près de là.
Claude arriva le premier et se posta, son fusil à la main, sur une langue de terre qui faisait saillie sur le précipice, et d’où la descente était presque possible.
Les braconniers arrivèrent l’un après l’autre, cherchant une issue ; tandis qu’ils hésitaient, les gardes et les gendarmes approchaient rapidement.
Exaspéré, l’un des braconniers se tourna résolument vers l’un des gendarmes, qui le serrait de près.
— Si tu fais un pas, je te brûle ! lui cria-t-il.
Le gendarme piqua son cheval et baissa la tète ; le coup partit, coupa l’oreille du cheval et passa à deux pouces du soldat.
Claude, qui regardait du côté du Pré aux Nains, où l’un des braconniers venait d’ètre arrêté, se retourna brusquement au bruit de cette détonation. L’herbe était humide et la terre grasse, le pied lui glissa, il perdit l’équilibre et tomba en poussant un grand cri.
Tous les yeux se tournèrent du côté de Claude, qui venait de disparaître. On courut au bord du ravin, et on vit le corps du garde qui roulait sur la pente comme une masse inerte.
Les braconniers profitèrent de cet incident pour s’accrocher aux touffes d’herbe et aux ronces qui croissaient çà et là, et se mettre, en descendant de quelques mètres, hors de la portée des gendarmes.
Au bout de quelques secondes, on entendit le bruit sourd d’un corps qui, retenu çà et là entre les rameaux
et les broussailles, tombait lourdement au fond du ravin.
Ce bruit fit sauter le cœur de Jean; il sortit de sa cachette, et, malgré le péril d’une descente aussi rapide, il se laissa glisser, en s’aidant des pieds et des mains, jusqu’au bord du ruisseau.
Le corps de Claude était étendu sans mouvement sur un lit de cailloux ; la tète était ouverte en trois endroits, le visage déchiré, les vêtements en lambeaux et sanglants. Jean souleva le garde et lui jeta de l’eau à la face; Claude ne tressaillit seulement pas. Cependant le cœur battait encore.
Jean cria aux gendarmes qu’il allait charger le corps sur ses épaules et le porter à l’extrémité du ravin.
Il entoura Claude de ses bras et l’enleva. Un gémissement entr’ouvrit les lèvres du blessé ; et Jean s’aperçut, au mouvement des jambes, que le pauvre gai'de se les était brisées en tombant.
La pensée des tortures que devait souffrir ce malheureux lui fit hâter sa course. Grâce à sa force herculéenne, il arriva, malgré sa charge, à l’extrémité du ravin presque aussi vite que les gendarmes. Ceux-ci, avec des branches taillées à coups de sabre, établirent promptement un brancard; on étendit là-dessus des manteaux, et ce funèbre cortège se dirigea vers la ferme.
Claude revint à lui dans la soirée; mais il perdit connaissance presque aussitôt après. Le corps était criblé de meurtrissures, les jambes fracturées à trois ou quatre endroits. Deux côtes étaient enfoncées. Peut-être eût-on pu remettre ces fractures et sauver le blessé, mais un épanchement de sang, occasionné par les plaies du crâne, détermina sa mort dans la nuit.
Le spectacle de cette agonie impressionna profondément le braconnier. Toute sa famille était réunie autour du lit mortuaire; Pierre, les mains jointes et pendantes, se tenait debout au chevet de Claude ; ses yeux se détournaient quelquefois du moribond pour aller à Jean; Clairette pleurait dans un coin. Les frères et les sœurs de Jean, tristes aussi, mais d’une tristesse moins amère, se parlaient à voix basse.
On fit en famille la veillée du mort; le lendemain, après que le corps de Claude eut été enseveli dans le cimetière du village, Jean se dirigea, la nuit venue, vers la maison de Clairette.
C’était une maisonnette couverte de chaume et ombragée par deux ou trois gros noyers. Son toit modeste s’élevait à une portée de fusil de la ferme, dans une . orte d’anse formée par un replis du bois.
Jean poussa la porte ; une lampe brillait sur un bahut, éclairant à demi l’obscurité d’une salle où brillaient encore , pendues aux murs , les armes du garde. Clairette, assise sur une chaise en face d’un fauteuil de chêne où Claude avait l’habitude d’attendre l’heure de ses tournées, la tête basse, les mains jointes sim ses genoux, pleurait en regardant mourir les tisons.
Jean s’approcha doucement de la pauvre veuve et lui prit la main; Clairette reconnut Jean, et se jeta dans ses bras en fondant en larmes.
Quand sa première émotion fut un peu calmée, Jean s’assit auprès d’elle comme un frère.
— Je ne suis pas coupable de la mort de Claude, lui dit-il, et cependant ma conscience me reproche quelque chose. Te voilà veuve à un âge où d’autres sont encore filles ; tu as besoin que quelqu’un te protège. Si tu le veux, je serai ce quelqu’un.
Digitiz
Clairette ne savait que répondre; ses yeux étaienl rouges à force de pleurer.
Au coin de la chambre il y avait un berceau, dans lequel dormait un gros garçon, à qui son âge ne permettait pas le chagrin.
Jean se leva, se pencha sur le berceau, et embrassa l’enfant.
— Je veillerai sur le petit, dit-il, et quoi qu’il arrive, il ne manquera jamais de rien.
— Ah ! Jean ! mon pauvre Jean! s’écria Clairette.
Et se couvrant le visage de ses mains, elle éclata en
sanglots.
Ce cri émut Jean plus qu’il n’aurait pu l’exprimer ; il ne pouvait pas sè méprendre à l’accent de Clairette; c’était comme un reproche, mais le plus tendre des reproches. Il se sentit remué jusqu’au fond du cœur, se rapprocha d’elle, et chercha à la consoler.
— Tu seras pour moi comme une sœur, lui dit Jean.
Et il Tembrassa tendrement.
Clairette eût peut-être bien aimé lui être quelque chose de plus ; mais, tout en soupirant, elle lui rendit son baiser avec effusion, et ils se séparèrent.
Cette nuit, un sommeil plus doux l’endormit sous la cabane de branchages qu’il s’était bâtie au cœur d’une futaie hérissée de buissons.
Cependant la mort, qui avait traversé la chaumière du garde, visita la ferme de Roche-Blanche.
Après une journé de rudes travaux , au temps du labourage , un soir Pierre se sentit malade. Une fièvre violente le prit aussitôt qu’il fut au ht , et les symptômes les plus graves se déclarèrent. Un médecin, ramené d’Amboise, bien avant dans la nuit, reconnut les caractères d’une pleurésie.
B0CHE-BLA.1ÇCHK. 493
Clairette partit sur-le-cliamp , et s’en alla à la recherche de Jean j qu’elle conduisit auprès de son père.
La forte constitution de Pierre était plutôt une aide qu’un obstacle à la maladie ; au bout de trois jours on désespéra de le sauver. On fit venir un prêtre, et Pierre reçut les saints sacrements avec une pieuse sérénité.
Quand il se fut préparé à mourir, Pierre fit signe à Jean de s’approcher de son lit.
— Écoute-moi , Jean , lui dit-il d’une voix à peine articulée, j’ai peu de choses à te dire. Le chagrin que tu m’as causé, je te le pardonne ; la bonne volonté de bien faire ne t’a peut-être pas manqué , mais bien le courage. Cependant, si l’un de nous dans cette ferme ne s’est pas bien conduit envers toi, dis-le pour que je vous réconcilie à l’heure de ma mort.
Jean secoua la tète.
— Non , mon père , tout le monde ici, répondit-il , a été bon pour moi.
— Eh bien ! mon fils , si chacun s’est bien conduit , pourquoi nous as-tu quittés? Je ne t’ai j’amais questionné; mais, dans ce moment, il me semble que tu peux tout m’avouer. Au moins, en mourant , emporterai-je peut-être l’espérance que tu guériras. Yeux -tu me refuser cette dernière consolation ?
— Non, mon père, répondit Jean; je me confesserai à vous et je guérirai.
Le braconnier se pencha vers le fermier, et tout bas lui ouvrit son cœur.
Lorsqu’il apprit ce secret , qu’il n’avait même pas soupçonné , Pierre ferma les yeux comme un homme qui a peur de voir et d’entendre ; puis, se levant à demi, il étendit ses mains sur le front de Jean :
BBUNES ET BLONDES.
— Que Dieu te bénisse, mon pauvre enfant, dit-il ; il n’y a que lui qui peut te guérir !
Les genoux de Jean fléchirent et il se courba sous la main de son père.
Au petit jour, Pierre se souleva, le coude sur l’oreiller; on aurait dit qu’il allait sautera bas du lit; on ouvrit la fenêtre, et la lumière entra avec la fraîcheur du matin. Les bestiaux mugissaient dans les étables, s’agitant devant les crèches vides ; les pigeons battaient de l’aile autour du colombier; la ferme s’éveillait. Pierre aspira péniblement les bouffées d’air frais qui venaient jusqu’à son lit, essaya de se mettre debout comme un travailleur que le jour appelle , et retomba. La mort l’avait touché.
On étendit le drap blanc sur le visage du fermier, et la famille s’agenouilla pour prier.
Durant les quelques jours de cette rapide maladie, M. de Gaille-Fontaine et sa fille avaient passé bien des heures auprès du vieux fermier. M. de Puiseux s’y montrait aussi , mais moins souvent. Lorsque Berthe était dans la ferme , Jean y demeurait ; mais , lorsque Charles y entrait, il trouvait toujours quelque prétexte pour en sortir, bien que, depuis le coup de fusil de la chasse aux sangliers, M. de Puiseux eût cherché l’occasion de 'faire oublier au braconnier l’aventure qui avait failli, sans l’intervention de Berthe, les pousser l’un contre l’autre. Mais la hauteur accoutumée du gentilhomme s’était heurtée contre l’humeur farouche du braconnier, et M. de Puiseux s’était bientôt lassé de faire des avances un peu roides à qui les recevait si mal.
D’alleurs, l’aventure de la chasse aux sangliers n’avait pas modifié l’opinion du châtelain. Il n’était pas
bien sûr que la balle du coureur de bois ne se fût pas trompée d’adresse en frappant le cheval. L’indignation avec laquelle Bertke avait repoussé ce soupçon n’avait pas eu d’autre résultat que celui de réveiller un peu de jalousie dans l’esprit de M. de Puiseux.
Quant à M. de Gaille-Fontaine, rigide comme uu vieux soldat, il condamnait hautement la conduite de Jean, à qui, depuis longtemps déjà, il n’adressait plus la parole.
De toute la famille, Bertke était donc la seule qui fût toujours disposée à tendre la main au braconnier.
Le jour de la mort de Pierre Guillard, Jean, assis au chevet du ht et la tète dans ses mains, versait des larmes amères, il les laissait couler le long de ses joues sans y prendre garde, lorsqu’il sentit sur ses mains humides de petites mains douces et frêles qui cherchaient à les écarter. 11 les ouvrit, et trouva dans ses doigts la tète blonde d’un enfant , dont le visage rose lui souriait. Le pauvre petit était monté sur un escabeau pour atteindre aux rudes mains du braconnier, et, aussitôt qu’il les eut écartées, il lui tendit ses douces lèvres avec cette confiance divine des enfants qui ont des caresses pour tout le monde.
Jean leva les yeux, et vit, à deux pas de lui, le pâle et beau visage de Bertke, qui le regardait.
L’enfant, poussé par sa mère, avait roulé ses bras autour du cou du Jean et l’embrassait.
Le braconnier sentit son cœur se fondre : il retint d’une main le pauvret, qui était grimpé sur ses genoux, et tendit l’autre à madame de Puiseux, qui vint à lui.
Près de la mort qui sanctifie, et sous les auspices d’un enfant, ces deux âmes qui souffraient se rapprochèrent, l’une pleine de désespoir, l’autre pleine de charité.
Après qu’on eut rendu les honneurs funèbres au corps de Pierre Guillard, ses enfants (ils étaient au nombre de quatre sans compter Jean) se réunirent pour faire le partage des biens.
L’aîné, qui était alors le chef de la famille, leur rappela que le fermier les avait toujours engagés à vivre en bons frères, et que ce qu’ils pouvaient faire de mieux pour respecter la mémoire de cet honnête homme, c’était de rester unis comme par le passé.
— M. de Gaille-Fontaine , leur dit-il en finissant, n’aura jamais d’autres fermiers que nous : nous culti- < verons ensemble les champs qui sont à nous, et les récoltes seront mises en commun.
— Notre aîné a raison , dit Jean ; il faut vieillir ensemble comme nous avons grandi. Je laisse ma part à la communauté.
— Toi, reprit l’aîné, tu n’as pas beaucoup l’habitude du labourage et des autres travaux .qui concernent la terre ; mais tu sais tout ce que nous ne savons pas : tu tiendras les comptes de la ferme, tu régleras les dépenses et tu t’entendras avec M. de Puiseux pour tout ce qui regarde les fermages.
A ce nom , une sorte de frisson courut dans les veines de Jean. Cependant il se contint.
— C’est bien, répondit-il, je ferai ce qui sera le plus utile à tous.
L’aîné des fils de Pierre Guillard, qui s’appelait Antoine , serra la main de son frère et se rendit à Roche- Blanche pour instruire M. de Gaille-Fontaine et M. de Puiseux de l’arrangement qu’ils avaient pris entre eux.
Mais, le lendemain, comme Jean allait ouvrir les comptes du fermier pour se mettre au courant de? affaires, Antoine lui frappa sur l’épaule.
' — Jean , lui dit-il , laisse tous ces papiers et viens aux champs avec moi.
— Aux champs? répéta le braconnier.
— Oui, reprit Antoine ; tu auras du temps de reste pour examiner les livres de notre père. Au besoin, Clairette t’y aidera. Tu sais qu’elle s’entend un peu au calcul.
Jean se leva et suivit Antoine, qui avait, tout en parlant, l’air embarrassé.
— Voyons, frère, dit Jean quand ils furent hors de la ferme , parle-moi sans détour... tu me caches quelque chose.
— C’est vrai, répondit Antoine. Aussi bien peut-être vaut-il mieux que je te le dise tout de suite ; tôt ou tard, tu l’aurais appris.
— Parle donc.
— Hier, quand je suis allé au cSkteau après notre accord, j’ai été reçu par M. de Gaille-Fontaine , qui a d’abord fort approuvé ce que je lui ai dit; mais, quand je suis arrivé à l’article des fermages que tu étais chargé dérégler, il a froncé le sourcil.
— Ah!
— Et, ma foi ! il n’a pas voulu entendre parler de toi pour cet objet.
— Il a bien eu quelque motif pour agir ainsi?
— Sans doute.
— Et il t’en a parlé ?
— Oui.
— Alors, répète-moi ce qu’il t’a dit.
— A quoi bon ?
— Dis toujours.
— Y tiens-tu beaucoup ?
— Certainement.
— Eh bien ! M. de Gaille-Fontaine m’a dit que tu n’avais pas mené une vie qui fût à sa convenance; que tu avais contracté des habitudes qui l’empêchaient d’avoir confiance en toi , et qu’il lui fallait du temps pour te rendre cette confiance, a Qu’il s’amende, a-t-il ajouté, et nous verrons. »
— Est-ce tout?
— Madame Berthe, qui était là, a voulu prendre ta défense, disant qu’elle répondait de toi ; mais comme elle parlait, M. de Puiseux l’a interrompue. « Votre père a raison, a-t-il dit, et c’est une chose de laquelle vous ne devez point vous mêler. »
— Alors, madame de Puiseux s’est tue ?
— Que voulais-tu qu’elle fit ? Elle a bien essayé de dire quelques mots à son mari, parmi lesquels il m’a semblé qu’elle lui reprochait d’oublier un service que tu lui as rendu. De quel service a-t-elle voulu parler, Jean?
— D’un coup de fusil qui a tué le cheval de M. de Puiseux... Mais va toujours.
— Ça été au tour de M. de Gaille-Fontaine à l’interrompre : « On peut être un fort bon tireur, a-t-il dit, je crois, et n’en être pas pioins... » Faut-il que je te dise cela, Jean?
— Dis toujours.
— Ma foi, c’est comme tu voudras... « Et n’en être pas moins un mauvais sujet, » continua le fermier.
— Ah ! et qu’a répondu madame de Puiseux?
— Rien... ses yeux ont brillé comme ceux d’une personde qui aurait des larmes dans les paupières... Elle s’est penchée sur son petit garçon, qui jouait à ses pieds, et l’a embrassé. On n’a plus rien dit, et je me suis retiré fort triste. A présent, il ne faut pas que ça
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te chagrine trop ; c’est un mauvais moment et ça passera.
— Oui, frère, câ passera et j’attendrai, dit Jean.
Il n’ajouta pas un mot, rentra dans la ferme, prit son fusil qui dormait sur le râtelier , siffla son grand chien roux et sortit.
Clairette le regardait faire, tremblante de frayeur.
— Frère, dit Jean à Antoine quand il fut hors de la cour, je vous abandonne ma part, à condition que vous donnerez la moitié de ce qu’elle rapportera à Clairette ; si je meurs, le fonds lui appartiendra. Braconnier je suis, braconnier je reste.
VH.
On était dans un moment où des craintes de disette commençaient à se répandre dans les campagnes. Le prix des denrées de première nécessité augmentait rapidement ; les marchés étaient mal approvisionnés et les grains surtout devenaient de plus en plus rares. Les fermiers ne portaient plus de blé aux moulins et achetaient leur pain chez les boulangers, dont les réserves disparaissaient avec une vitesse effrayante. Des troubles avaient agité quelques villages. Dans d’autres localités, des paysans et des ouvriers armés de fourches, de pioches, de bâtons, de fléaux, avaient assailli des magasins de comestibles et mis tout au pillage. Le mal était grand, la terreur l’augmentait.
Les jours de marché, une foule considérable remplissait les places publiques où s’établissait le cours des denrées; des attroupements, nés du hasard, grossis par la curiosité, exploités bientôt par la malveillance
de quelques-uns,- faisaient entendre des clameurs menaçantes; les plus turbulents voulaient contraindre les marchands à vendre, au-dessous du côurs; un mot faisait naître une querelle ; la querelle dégénérait bientôt en rixe; on en venait aux coups ; et, dans la bagarre, les sacs de froment renversés et foulés aux pieds perdaient la moitié de leurs richesses.
Quand la gendarmerie accourait pour rétablir l’ordre, on l’accueillait à coups de pierres ; des femmes, des enfants se jetaient au-devant des soldats, les accablaient d’injures, les couvraient de buées, et ce n’était plus que tumulte et confusion.
Au milieu de cette agitation populaire, qui s’étendait dans le pays comme s’étend sur un lac le remous occasionné par la chute d’une pierre, des hommes à figures sinistres, de ces hommes qui surgissent dans les temps de commotions et de guerres civiles, parcouraient les communes, aigrissant les esprits, enflammés déjà par les récits les plus absurdes.
Des cris de mort se mêlaient aux menaces dont les propriétaires étaient l’objet. Déjà on avait attaqué des charrettes sur la route, dévasté des moulins, mis le feu à des granges.
Le mot de famine revenait sans cesse dans les entretiens de la veillée et troublait les esprits les plus impassibles.
Mais, ce n’étaient pas ceux qui souffraient davantage qui se plaignaient le plus haut. Quand la société s’agite dans son lit, les mauvaises passions s’exhalent de tous les côtés à la fois, comme ces vapeurs qui sortent du sol crevassé pendant les tremblements de terre. C’était l’heure propice aux basses vengeances, aux rancunes sourdes, aux secrètes inimitiés ; l’émeute avait ses me-
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neurs, et tandis qu’elle brisait les portes des boulangeries en réclamant du pain, les plus enragés des émeutiers, ivres d’eau-de-vie, jetaient les sacs de farine à la rivière. Parmi ceux qui soufflaient le plus activement le feu de la révolte, il y avait de petits propriétaires jaloux d’épouvanter les grands, des boutiquiers de village et des artisans à qui rien ne manquait, si ce n’est le luxe.
Leurs espérances n’allaient pas jusqu'au partage des biens; mais elles allaient certainement jusqu’à la -possibilité d’aclier à vil prix quelques arpents de bonne terre détachés d’un grand domaine.
Les scènes de violence devenaient plus fréquentes de jour eu jour; elles se multipliaient autour de Roche- Blanche comme ces vagues qui montent avec la marée.
Depuis que Jean était retourné dans les bois, il vivait à l’écart, tuant ce qu’il lui fallait de gibier pour vivre, mais évitant de se mêler jamais aux réunions dont les cabarets du village étaient le centre ; sa réputation de force, de courage et d’adresse n’en était pas moins bien établie pour cela, on le sait.
Un soir, au coucher du soleil, comme il passait dans une clairière, un groupe d’hommes vint à lui. Loup, comme c’était son habitude, se jeta devant son maître, la tète haute et montrant ses crocs.
— Appelle ton chien, si tu veux qu’on te parle, lui cria un de ces hommes, qui était charron de son état et braconnier dans l’occasion.
Jean siffla Loup, qui vint se coucher à ses pieds.
Les hommes s’approchèrent ; ils étaient tous d’assez mauvaise mine, mais Jean n’avait peur de rien.
— Le lieu n’est pas sûr ici, dit le charron ; il y a des
cabanes de charbonniers... allons au Préaux Nains.
— Tu as donc à me parler? dit Jean.
— Viens toujours... tu le sauras.
Jean jeta son fusil sous son bras et suivit le charron.
Quand ils furent sur le pré au milieu duquel saillaient les Pierres des Nains rougies par les rayons du soleil couchant, ils s’arrêtèrent.
— Voyons, j’écoute, dit Jean.
— Les gens de Roche-Blanche se sont mal comportés envers toi, reprit le charron qui semblait être l’orateur et le chef de la bande ; ils t’ont fait tout le mal qu’ils ont pu...
— Qui te l’a dit?
— On le sait ; de leur part, ça ne nous étonne pas. Si tu veux venir avec nous, nous t’offrons de te venger.
Jean regarda son interlocuteur de la tète aux pieds.
— Ah çà ! reprit-il, que complotez-vous donc, mes maîtres?
— Oh ! c’est fort simple, continua le charron ; M. de Gaille-Fontaine, un sournois qui a des tonnes d’or dans ses caves...
— Lui ! il mange la moitié de ce qu’il a, et il donne le reste.
— Laisse donc ! Est-ce que tu es assez simple pour croire cela! Il donne les gros sous et il garde les louis ! N’est-ce pas, vous autres ?
— Oui ! oui ! crièrent les amis du charron.
— Avec ces louis, reprit celui-ci, il achète tout le blé qu’il peut trouver, et il affame le pays. 11 en a chez lui des monceaux; toutes les granges de Roche-Blanche en sont pleines.
— Vous les avez vues?
— Est-ce qu’on a besoin de voir ces choses-là?... ça
se devine assez. Que veux-tu qu’il ait fait de son argent, ce richard-là?
— Parbleu ! interrompit un des auditeurs, il s’en est servi pour faire hausser le blé de cinq francs par hectolitre, au dernier marché d’Amboise. C’est une désolation dans la campagne... Si ça dure, nos femmes et nos enfants n’auront plus de pain.
Celui qui parlait ainsi était un grand garçon, frais et gras à plaisir. Une forte odeur de vin indiquait assez qu’il était arrivé tout droit du cabaret au Pré aux Nains.
— Il faut que ceux qui ont trop donnent à ceux qui n’ont pas assez, continua le charron. Est-ce juste?
— C’est juste ! répondit la troupe.
— Tu connais le château, tu viendras avec nous, à notre tête, poursuivit le charron.
— C’est donc moi que vous voulez pour chef? répondit Jean.
— Tu as appris à parler, tu leur demanderas ce qu’il nous faut.
— Quoi d’abord ?
— Du pain.
— Rien que cela.
— Etde l’argent ensuite, pour les nôtres qui sontnus.
— Et si les maîtres de Roche-Blanche refusent l’argent et le pain?
— On leur prendra tout, s’ils ne donnent rien.
R y eut un moment de silence durant lequel Jean sembla se consulter.
— Voyons, dit enfin le braconnier d’une voix ferme, il faut jouer franc jeu. Irons-nous seuls au château de Roche-Blanche?
■ — Nous irons mille. Ce ne sont pas les pauvres qui manquent 1
BBUNES ET BLONDES.
— Alors, c’est un assaut.
— Ce sera ce que le hasard voudra. Sais-je, moi, ce qui arrivera?
— Tu le sais fort bien; d’abord des cris, puis des coups et le pillage après... C’est un guet-apens.
Il y eut un mouvement dans l’auditoire; parmi les compagnons du charron, deux ou trois se mirent à murmurer :
— Silence ! vous autres ! s’écria Jean ; je vous ai écoutés, écoutez-moi à mon tour !
— Mais tu n’es donc pas avec nous, toi ? interrompit le charron.
— Je ne suis avec personne, pas plus avec eux qu’ayec vous.
— Tu as été aux écoles, Jean ; tu as la langue affilée ; mais tu ne marches plus avec les tiens.
— Oui, cria l’un des amis du charron en faisant deux pas en avant, c’est un Judas... il nous vendra tous.
Jean étendit la main, et la posa sur l’épaule de son interlocuteur.
— Si j’ai la langue affilée, j’ai la main rude; souviens-t’en! dit-il.
L’homme qui s’était avancé recula de trois pas, en trébuchant. Son visage se crispa douloureusement, et il porta la main à son épaule.
— Oh ! s’écria-t-il, ne pourriez-vous serrer moins fort?
— Parlez moins haut, je serrerai moins fort, répondit froidement le braconnier.
Le charron fronça le sourcil.
— Voyous, explique-toi : nous savons tous que tu es fort comme un bœuf, mais il y en a qui te valent, dit-il.
— Alors, c’est à ceux-là que je parlerai, reprit Jean qui s’adressa au charron. Tu es un homme et tu as des bras, travaille, ajouta-t-il. Si des femmes, des enfants, des vieillards avaient faim, je les accompagnerais, et le premier je demanderais pour ces pauvres créatures. Mais vous ! des hommes robustes comme vous l’êtes, mendier!...
— Qui parle de mendier? s’écria le charron. Nous voulons de leur superflu, et nous le prendrons.
— C’est-à-dire que vous volerez... Ah!' mes braves, il y a la cour d’assises et les galères après cela. Et vous voulez que je me mêle de vos affaires ?
— C’est bien ! ne t’en mêle pas ; on les fera soimèrue. Du moment que tu aimes ceux qui te maltraitent, et que tu rudoies ceux qui t’aiment, n’en parlons plus.
— J’ai vu les granges de M. de Gaille-Fontaine. . . elles sont aux trois quarts vides ! dit-il.
— Qu’il nous donne ce qu’il y a dedans, et on ne lui ôtera pas un cheveu de la tête.
— Mais on lui ôtera la tête de dessus les épaules, s’il refuse ?
Personne ne répondit.
— Et vous dites que vous êtes des ouvriers, vous ! reprit Jean, vous êtes des bandits !
Les camarades du charron se regardèrent ; mais pas un ne bougea.
— Voilà bien du bruit pour quelques mauvais pains que nous voulons demander aux gens du château! reprit le charron. Mais toi qui parles si haut, que fais-tu quand tu tues un chevreuil du roi, ce qui t’arrive assez souvent?
— Quand je tue un chevreuil, j’ai tort...
BBUNES ET BLONDES.
— Eh bien ! nous aurons tort... partant, quittes.
Les amis du charron se mirent à rire.
— Il prend le gibier, dit l’un, nous prendrons le pain; chacun son goût.
Ce fut un éclat de rire dans toute la troupe.
— Suffît, reprit le charron ; tu ne veux pas de ce qu’on te propose, c’est ton droit... chacun a le sien... seulement, tu vas nous jurer de ne rien dire de ce que nous t’avons confié...
— Oui! oui! qu’il jure ! s’écrièrent les autres.
— Et si je ne jurais pas? dit Jean.
Les interlocuteurs se regardèrent en hésitant.
— Alors, dit le plus hardi, nous t’y forcerons.
— Écoutez, mes braves, reprit Jean, vous êtes cinq, mais j’ai deux mains qui en valent dix... Tenez-vous tranquilles, je vous le conseille.
— Voyons, qu’y a-t-il? s’écria le charron qui jouait le rôle de négociateur; faut-il se battre parce qu’on n’est pas du même avis? Jean ne fera rien contre des amis, et chacun ira de son côté. Après tout, le soleil luit pour tout le monde.
On se sépara là-dessus sans ajouter un seul mot.
Pendant cette conversation la nuit était venue. Jean écouta pendant quelques minutes le bruit des pas du charron et de ses camarades qui se perdaient dans l’éloignement, après quoi il se dirigea vers la hutte d’im bûcheron, où souvent il passait la nuit. Il lui semblait que cette visite qu’on lui avait faite dans le Pré aux Nains était comme une apparition d’êtres malfaisants.
— Ils ont l’instinct du mal, se dit-il, mais ils n’en ont pas l’audace. Les chiens qui aboient ne mordent pas.
11 était engagé dans la forêt depuis un quart d’heure
à peu près lorsque Loup s’arrêta court, flaira l’air un instant et partit en aboyant.
— Ici 1 Loup ! cria le braconnier.
A peine avait-il parlé qu’un éclair illumina un pan de la forêt, suivi bientôt d’une détonation. La balle coupa une branche de chêne et vint s’aplatir contre la crosse du fusil que Jean tenait à la hauteur de l’épaule.
A la clarté de l’éclair le braconnier vit le corps d’un homme caché dans l’épaisseur du taillis.
— Ah ! se dit Jean en regardant la balle qui s’était incrustée dans la crosse, c’est la carte de visite du charron.
Le charron s’élança hors de sa cachette et prit sa course au travers de la forêt.
Un instant le fusil du braconnier s’abaissa vers le fugitif; il le vit par une échappée du bois, et sa joue s’inclina vers la crosse, puis relevant son arme :
— Non, murmura-t-il, il ne sera pas dit que j’aurai tiré sur un homme comme sur une hête fauve.
Mais changeant soudain de direction, il marcha du côté de Roche-Blanche.
Jean fut reçu par M. de Puiseux. M. de Gaille- Fontaine, indisposé, gardait la chambre en compagnie de sa fille.
— Vous m’avez fait demander, M. Guillard, dit le gentilhomme en entrant dans la salle où Jean l’attendait; qu’y a-t-il pour votre service?
— Pour moi, rien, dit fièrement le braconnier.
— C’est donc pour moi que vous venez?
— Pour vous, pour M. de Gaille-Fontaine, pour madame Berthe, pour tout le monde enfin.
Jean était naturellement fier, mais d’une fierté douce
BBUNES ET BLONDES.
qui n’avait rien de blessant ; auprès de M. de Puiseux,' cette fierté devenait de la roideur.
De son côté, le mari de Berthe avait, on le sait, l’humeur encline à la hauteur, et un levain de jalousie fermentait continuellement dans son cœur.
Ces deux hommes ne se rencontraient pas; ils se heurtaient.
— Ainsi, c’est un service que nous allons encore vous devoir? reprit M. de Puiseux, dont les paroles devenaient amères, malgré les efforts qu’il faisait pour maîtriser son impatience.
— Je ne sais pas si c’est un service, c’est un avertissement.
— Ah ! fit le châtelain en fronçant le sourcil.
— Des hommes mal intentionnés se présenteront demain à Roche-Blanche; ils seront peut-être en grand nombre, peut-être armés ; quand une masse de peuple est poussée par la colère, un malheur est vite arrivé. Vous êtes averti; usez de précaution.
— Merci! répondit M. de Puiseux en s’inclinant légèrement; vous me paraissez bien instruit des projets de ces drôles, mais permettez-moi de ne pas croire à la gravité du danger. Les têtes s’échauffent au cabaret, on parle beaucoup, et puis l’exaltation tombe avec l’ivresse.
Le braconnier se mordit les lèvres jusqu’au sang.
— Tenez, ajouta M. de Puiseux, ne faisons pas à ces messieurs l’honneur de les croire plus hardis qu’ils ne sont ; s’ils viennent demain, eh bien ! on donnera du pain à ceux qui auront trop bu ; quant aux impertinents, ils seront reçus de manière à leur faire passer l’envie de revenir.
HOCHE-BLÀNCHB. 209
— Vous êtes le maître chez vous, monsieur, faites donc comme il vous plaira.
— C’est bien ainsi que je l’entends.
— Cependant, et au nom de l’intérêt que je porte àM. de Gaille-Fontaine, qui a toujours été bon pour mon père, laissez-moi vous rappeler qu’il y a dans ce château une femme et des enfants.
— Il n’est pas besoin qu’on me le rappelle, monsieur ! se bâta de répondre M. de Puiseux d’un air hautain.
Jean salua M. de Puiseux, tourna les talons brusquement et sortit de l’appartement.
Quand il fut sur le seuil du château,- Jean secoua la poussière de ses pieds comme l’homme de la parabole évangélique, et précipitant sa marche :
— J’ai fait mon devoir, dit-il ; maintenant, advienne que pourra !
Jean se retira dans une grange de la ferme, la nuit étant trop avancée pour qu’il voulut gagner la cabane du bûcheron.
A son réveil, Jean parcourut d’un regard prompt et sûr l’étendue du val, et n’y découvrit aucune agitation.
Jean respira comme un homme délivré d’un poids énorme. Rien dans l’aspect des campagnes ne semblait indiquer que les menaces de la veille dussent être suivies d’effet.
Le braconnier passa son fusil sous son bras et se rendit chez Clairette, qu’il trouva éveillée comme une
alouette, et fraîche comme une rose dans ses habits de deuil.
Madame de Puiseux avait offert à Clairette de la prendre chez elle ; mais Clairette avait refusé, dans la crainte d’avoir moins fréquemment l'occasion de rencontrer Jean.
Aussitôt qu’elle aperçut le braconnier. Clairette prit son enfant, qui se roulait dans l’herbe comme un chevreau, et le mit dans les bras de Jean, après quoi ils s’embrassèrent cordialement.
— Vous allez déjeuner avec moi, dit Clairette au braconnier. J’ai là un gâteau de farine de maïs dont Loup aura sa part, s’il ne culbute pas le petit.
— Comme tu voudras. Clairette, répondit Jean.
Si l’on eût demandé pourquoi la veuve disait vous au braconnier, tandis que le braconnier lui disait tu, on eût été fort en peine de répondre. L’une avait perdu cette habitude de l’enfance, l’autre l’avait conservée ; c’était, de la part de Jean, une preuve d’amitié mêlée de protection; de la part Clairette, un témoignage de respect. Pour Jean, Clairette était restée une petite fille, et il faut bien reconnaître que rien, dans l’air de la veuve, ne démentait cette pensée.
Le déjeuner de Clairette se composait de lait, de fruits et de quelques tranches de jambon. L’enfant allait en trébuchant de la mère à l’ami, des bras de l’un aux genoux de l'autre, jouant avec le chien et remplissant le jardin de ce doux babil qui ressemble au ramage d’un oiseau. Jamais Clairette ne s’était sentie si heureuse : le contentement de son cœur éclatait dans son sourire et dans ses yeux ; elle ne savait que faire pour épancher sa joie, allant, revenant, trottant, gazouillant comme une bergeronnette au bord d’un ruisseau. Quel-
qnefois elle s’arrêtait et soupirait, en pensant que ce bonheur, qui pouvait durer toujours ne durerait qu’un instant. Puis, elle se reprenait à rire et à causer douce' ment. Le malheur avait glissé sur cette âme blanche et fraîche comme une goutte de pluie sur le calice d’une marguerite.
Jean ne pensait plus déjà à l’aventure du charron, lorsque, vers midi, une rumeur sourde s’éleva de la plaine. Ce bruit passa d’abord avec les autres bruits ; mais ce fut bientôt comme le retentissement de la mer contre une falaise.
Jean sauta sur son fusil et s’élança hors du jardinet. Le spectacle qu’il découvrit lui fit bien voir que les menaces du charron n’étaient pas de celles qui naissent avec le dépit et qui passent avec la réflexion.
Une masse compacte d’hommes, de femmes et d’enfants arrivait du val par les coteaux. Ce bataillon sinistre ramassait comme une avalanche tous les travailleurs épars dans les champs ; l’un y reconnaissait un frère, l’autre y voyait une femme, et tous, poussés par le fatal instinct du désordre, suivaient le torrent.
Toute cette cohue était hérissée de pioches, de fourches, de pieux, de bâtons, au milieu desquels brillaient çà et là quelques fusils.
La plupart des paysans marchaient nu-tète et bras nus, chantant, criant, hurlant; quelquefois aussi un silence profond s’étendait sur cette foule, et l’on n’entendait plus que le bruit sourd des pas qui piétinaient la terre. Puis tout à coup un grand cri s’élevait du milieu de la foule.
— Du pain! du pain! répétait-elle.
La ligne que suivaient les émeutiers indiquait assez
BHONES ET BLONDES.
qu’ils se dirigeaient vers le château de Roche-Blanche ; mais avant d’y parvenir, ils devaient passer par la ferme des Bordes.
Jean reconnut du premier coup d’œil. l’étendue j; l’imminence du danger. Il se tourna vers Clairette qui, pâle de terreur, se pressait à se côtés.
— Prends le petit, lui dit-il, et cours au château. Tu diras à M. de Puiseux ce que tu as vu... Va!
Clairette saisit l’enfant dans ses bras et se jeta à travers champs.
Jean, assuré qu’elle serait au château avant même que les assaillants fussent arrivés aux Bordes, marcha rapidement vers la ferme.
C’était le moment où les ouvriers prenaient leur repas. Ils avaient entendu la rumeur qui s’élevait du val, mais ils ne s’en inquiétaient point.
• — Antoine, dit Jean en attirant son frère de côté, voici les gars qui viennent ; les entends-tu ? Ils seront ici dans cinq minutes.
— Eh bien ! as-tu peur? Nous n’avons fait de mal à personne, dit le fermier ; ils passeront.
Jean poussa le volet d’une fenêtre et lui montra la colonne qui s’avançait en grondant.
— Ils demandent du pain ; tu leur en donneras, reprit-il.
— Je n’en ai jamais refusé à personne, répondit Antoine.
— Peut-être voudront-ils du vin, peut-être aussi de l’argent.
— Ah ! par exemple, ils n’en auront pas.
— Ils en prendront.
— Oh! j’ai mon fusil.
Jean saisit avec force la main de son frère.
— Tu veux donc qu’ils te tuent, et tous les gens de la ferme avec toi?
— Il ne sera pas dit que je me serai laissé voler, reprit le fermier têtu.
— Livre-leur tout, tout, il le faut ! s’écria Jean qui regardait la foule montant comme le flot. Ne vois-tu pas qu’ils vont au château?... Retiens-les.
Antoine regarda Jean, puis la cohue qui touchait presque à la ferme.
— Ah! ils vont au château?... reprit-il, c’est bien, on les retiendra.
Jean pressa la main du fermier, et se retira par une porte qui donnait sur la forêt.
La foule des paysans envahit le bord du plateau et vint se briser comme la marée autour des Bordes.
— Du pain! du pain! criait-elle.
Antoine fit ouvrir toutes les portes.
— Si vous avez faim, dit-il, prenez et mangez.
Une partie de la colonne entra dans les enclos et la cour, et se rua partout, dans les granges, dans les celliers, dans l’office, courant de chambre en chambre, et des caves aux greniers.
Quand les pillards se furent répandus de tous côtés, Jean fit appeler Antoine par un de leurs frères.
— Maintenant qu’ils ont de l’occupation pour quelque temps, lui dit-il, prends un cheval et cours au galop jusqu’à Amhoise. Tu préviendras la gendarmerie et tu la conduiras au château.
Profitant du tumulte, Antoine tira ùn cheval de l’écurie, le monta à poil et partit sans que personne prit garde à sa fuite.
Pendant ce temps, on ramassait tout le pain qui se
BRUNES BT BLONDES.
trouvait dans la huche, et ceux des pillards qui étaient dans la ferme le jetaient à ceux qui étaient dehors. U passa de main en main, on le brisa, et les morceaux tombèrent sur le sol, où on les foula aux pieds. Des tonneaux, tirés des celliers, furent roulés dans la cour, percés et vidés en quelques instants ; on faisait passer les verres et les brocs parmi la multitude, et la moitié du vin était répandue.
On trouva dans la grange des sacs de farine et de blé. Enlevés au milieu des cris et du tumulte, ces sacs, précipités du haut des fenêtres sur la cour, s’éventrèrent en tombant.
La foule, qui demandait du pain, eut bientôt pétri la farine et le blé sous ses pieds.
Jean, abrité derrière un taillis, regardait tout sans être aperçu.
Mais après s’être arrêtée un instant aux Bordes comme un flot que barre une digue, la partie la plus considérable de la colonne s’écoula sur le plateau.
■ — Au château 1 au château ! crièrent quelques voix.
— Au château ! répéta la foule.
Entraînées par l’élan, les bandes qui remplissaient les communs, la cour, les dépendances de la ferme, sortirent de tous les côtés à la fois et regagnèrent la colonne en courant.
— Au château! criaient-elles en passant devant le braconnier.
Les plus ivres étaient les plus furieux. Ceux-ci gesticulaient et hurlaient d'horribles imprécations en brandissant des pelles, des rateaux, des pics, arsenal d’instruments aratoires enlevés aux Bordes.
— Mort aux accapareurs ! criaient-ils.
Jean quitta le taillis, et, courant le long de la forêt, il
atteignit Roche-Blanche presque aussi vite que les pillards auxquels il se mêla.
Lorsque Clairette était partie sur l’ordre du braconnier, M. de Puiseux n’était malheureusement pas au château. Il n’y rentra que peu de temps avant que la colonne se fût répandue dans les champs. Clairette, qui tenait toujours son enfant dans ses bras, courut à lui et répéta, mourante de frayeur, ce qu’elle avait été chargée de dire.
Le nom de Jean revint fatalement dans son récit.
— Encore! dit M. de Puiseux; M. Jean devrait pourtant bien savoir que je n’aime pas les avis.
Et comme Clairette restait devant lui bouche béante.
— Eh bien! qu’est-ce après tout? reprit-il. Une bande de désœuvrés court la campagne en demandant pain... Ils ont peut-être une demi-douzaine d’ivrognes pour capitaines... ne voilà-t-il pas de quoi s’effrayer !
M. de Puiseux était était entré au château par le côté du val et n’avait rien vu. Berthe, qui n’avait pas eu connaissance de l’entretien que Jean avait eu avec son mari, ne comprenait rien au tumulte qu’elle entendait. Cependant l’avertissement que Clairette avait été chargée de transmettre àM. de Puiseux de la part de Jean lui causait une certaine inquiétude.
Elle entraîna son mari vers l’autre façade du château, ouvrit mie fenêtre et découvrit la multitude qui accourait sur le plateau, chantant et vociférant.
Elle pensa à ses enfants et pâlit. M. de Puiseux jugea, à cette vue, que le péril était plus sérieux qu’il ne l’a» vait cru d’abord.
— Rentrez dans votre appartement, dit-il à Berthe, et restez auprès de votre père. Je vais recevoir -ces gens* là et savoir ce qu’ils veulent.
BHUNEjS ET BLONDES.
M. de Puiseux ferma tranquillement la fenêtre et descendit au rez-de-chaussée du château.
M. de Puiseux n’avait auprès de lui que trois ou quatre domestiques ; avec une aussi faible garnison, il 11e fallait pas songer à repousser la violence par la force. C’eût été d’ailleurs précipiter une catastrophe et courir au-devant du danger, au lieu de l’éviter. Ce qu’il craignait surtout, c’était d’attirer l’attention de son beaupère, dont il connaissait l’impétuosité ; il fallait donc empêcher le bruit d’arriver jusqu’à la chambre où reposait M. de Gaille-Fontaine. M. de Puiseux voulut l’essayer en employant des moyens de conciliation, mais sans espérer beaucoup d’y parvenir.
Cependant, et à tout hasard, il fit préparer des armes pour lui et ses domestiques, plaça un fusil dans l’encoignure d’une porte à portée de sa main, et glissa des pistolets tout chargés dans les poches de son pantalon.
M. de Puiseux avait pris le meilleur parti. Malheureusement, pour l’exécuter il fallait posséder plus de sang-froid et moins de hauteur qu’il n’eu avait.
Ces petits arrangements intérieurs terminés, M. de Puiseux ouvrit la porte qui avait vue sur le plateau et sortit.
Cette porte était séparée du sol par un perron haut de cinq ou six marches, devant lequel s’étendait une pelouse ornée d’une corbeille de fleurs et de quelques arbres dispersés au hasard. Au-delà do cette pèleuse croissait une haie vive, coupée, à son point central, par une barrière à claire-voie.
BOCHE -BIANCHB. 247
Du haut du perron, on voyait toute l’étendue du plateau jusqu’à la ferme.
Lorsque M. de Puiseux parut sur la première marche, la troupe des pillards n’était plus qu’à une centaine de pas de la barrière.
En tète de cette troupe marchaient quelques hommes vigoureux, parmi lesquels Jean avait reconnu le charron.
Au moment où les premières bandes arrivèrent contre la haie, il y eut parmi elles cet instant d’hésitation qui se manifeste toujours dans le peuple, quand il se trouve en face d’un obstacle dont la rupture est le signe de la rébellion.
Elles s’étendirent le long de la haie ; mais de nouvelles bandes poussèrent la tète de la colonne contre la barrière qui était simplement fermée au loquet; le charron l’ouvrit d’un coup de pied et passa. Cinquante hommes le suivirent ; les bandes, un instant hésitantes,' sautèrent par-dessus la haie, et la foule se rua dans le jardin.
M. de Puiseux se promenait devant le perron, dont il avait refermé la porte sur lui.
La vue de cet homme seul, qui allait et venait d’un pas ferme et mesuré, comme une sentinelle au seuil de cette maison, étonna la troupe des pillards; elle ralentit sa marche et sembla flotter indécise. Les ailes de cette masse d’hommes s’élargissaient à mesure que le centre perdait de sa profondeur. Elles touchèrent bientôt des deux côtés à la façade du château et enfermèrent M. de Puiseux dans un vaste demi-cercle.
Les cris et les chants avaient presque entièrement cessé.
Cependant comme les traînards arrivaient à la file
les uns des autres et poussaient les premiers rangs, le cercle se rétrécissait de minute en minute.
Alors M. de Puiseux se tourna vers la foule et la regarda, comme s’il ne l’avait pas encore aperçue.
La foule s’arrêta subitement.
Il fit quelques pas vers elle, tranquillement et le front haut.
— Que voulez-vous? dit-il enfin d’une voix ferme, voyant que personne ne parlait.
Ceux qui étaient le plus près de M. de Puiseux s’entre-regardèrent et ne répondirent pas.
— Parlez ! reprit-il; que voulez-vous?
— Du painl crièrent cette fois les plus hardis.
— Oui, du pain ! répétèrent ceux qui étaient le plus loin.
Et la foule fit quelques pas en avant.
M. de Puiseux attendit que le silence se fût un peu rétabli.
— Vient-on mille demander du pain? s’écria-t-il.
Mais la glace était rompue; un frémissement de colère agitait cette foule en présence d’un homme en qui elle voyait un accapareur.
— On vient comme on vient ! cria le chai’ron d’une voix formidable ; d’ailleurs, ce ne sont pas de belles paroles qu’il nous faut, c’est du pain.
— Du pain! du pain! hurla sa troupe.
— Eh bien ! reprit M. de Puiseux qui n’avait pas reculé d’une semelle, que ceux d’entre vous qui ont faim sortent des rangs, et on leur donnera du pain.
— Ce sont des mots tout cela, cria le charron qui sentait le frisson du peuple derrière ses épaules ; nous voulons du pain et du blé, et tout ce que les riches ae. caparent.
Un grand cri s’éleva de la foule, qui frémit tout entière comme une forêt où passe une rafale de vent.
M. de Puiseux sentit que la colère le gagnait, mais il fit un effort violent pour se contenir.
— Du blé ! dit-il, du blé ! mais nous n’en avons pas! Tout celui qui était au château est parti.
Il voulut continuer, un tumulte épouvantable couvrit sa voix.
Le charron éleva la sienne au-dessus de toutes les autres.
, — Ils disent tous la même chose! cria-t-il. Ils mentent tous !
Si M. de Puiseux eût été seul, il eût pris un pistolet dans sa poche et brûlé la cervelle au charron, au risque d’être mis en pièces après. 11 se souvint de Berthe et se croisa les bras sur la poitrine.
— Du blé! du blé! nous voulons du blé! répéta la foule qui gagnait un pas à chaque secousse. On nous l’a pris, qu’on le rende!
Le sang monta au visage de M. de Puiseux.
— Mais quand je vous dis, misérables, qu’il n’y en a pas un grain au château, m’entendez-vous ? s’écriat-il d’une voix furieuse.
Une tempête d’imprécations, de cris, de menaces lui répondit. La foule exaspérée se jeta en avant, et M. de Puiseux dut reculer pas à pas jusqu’au perron.
Un espace de sept ou huit pieds le séparait seulement du charron et de ses rudes camarades.
La foule hurlait et trépignait autour de lui comme une louve qui tourne autour d’une proie.
— Il n’y a pas de blé au château, dis-tu ? s’écria le charron, dont l’organe puissant dominait le bruit de l’émeute.
BBUNKS ET BtONDES.
— Non! répondit froidement M. de Puiseux.
A l’élan de ces forcenés, il venait de comprendre que sa colère lui avait fait commettre une faute.
— Eli bien ! s'il n’y en a pas, nous le verrons bien ! continua le charron.
M. de Puiseux leva la tète.
— Ah ! et comment, s’il vous plaît ?
— En visitant le château.
— Oui ! oui ! au château ! la visite au château ! criat-on autour d’eux.
M. de Puiseux monta lentement le3 degrés du perron, ouvrit la porte du château, en repoussa les battants, se tint debout sur le seuil, et tournant ses regards vers la foule :
— Cette maison est à moi, dit-il; je jure par le Christ qu’il n’y a pas de blé sous mon toit ; je le jure, entendez-vous ? reprit-il la main levée au ciel, et maintenant jevous déclare que pas un de vous n’entrera ici.
La troupe s’arrêta, frappée d’étonnement, à l’action de M. de Puiseux.
Pendant que cette scène terrible se passait à la porte du château, Jean s’était glissé parmi les bandes qui venaient de mettre les Bordes au pillage. La plupart de ses voisins n’avaient pas fait attention à sa présence ; ceux qui l’avaient reconnu s’imaginèrent qu’il marchait avec eux. Le charron et ses amis, poussés au premier rang, ne pouvaient pas le voir.
En un moment, usant de sa force herculéenne, Jeau réussit à se placer tout auprès de la porte d’entrée, un peu en arrière du charron. Silencieux, mais tout prêt à agir, il assistait aux diverses péripéties de ce drame. Quelquefois il tournait la tète du côté du val et du pla- : teau, pour voir si aucun secours n’arrivait.
L’audace de M. de Puiseux avait retardé l’irruption de quelques instants.
Il y eut une minute de solennel silence, durant lequel la bande furieuse et cet homme, fièrement posé sur le perron, se mesurèrent du regard. Jean, qui avait le sentiment des grandes actions, admira l’intrépidité du châtelain, et sentit pour l\n, et pour la première fois, un élan de sympathie.
Mais la foule, un instant domptée, poussa de nouvelles clameurs.
— S’il ne veut pas que nous entrions, c’est qu’il a du blé et de la farine plein ses greniers ! criait-on avec l’implacable et brutale logique des masses. Ils ont affamé le pays pour s’enrichir... tout le grain des marchés ils l’accaparent... Au château! au château !
— Si tu ne veux pas nous livrer ton blé, eh bien ! nous prendrons tout ! cria le charron en brandissant un lourd marteau dont il s’était armé.
L’émeute vint battre du pied les marches du perron.
M. de Puiseux devint livide.
— Je vous prenais pour des mendiants, s’écria-t-il, vous ôtes des voleurs !
Et levant ses pistolets à hauteur de visage :
— Si l’un de vous fait un pas, reprit-il, je le tue comme un chien.
Le charron recula à la vue du tube noir qui le menaçait.
— Meurs donc comme un chien ! cria une voix dans la foule.
Et avant que Jean eût pu faire un geste, M. de Puiseux tomba frappé d’une balle à la tète.
Au moment où le coup de feu partit du milieu de
BBUNES ET BLONDES.
la troupe, Berthe et son père parurent sur le seuil de la porte.
Madame de Puiseux poussa un cri déchirant et reçut dans ses bras le corps de son mari.
— Ah ! les bandits ! cria M. de Gaille-Fontaine.
Et il se jeta en avant pour couvrir sa fille.
Mais un homme Pavait prévenu.
Jean venait de fendre la troupe qui le séparait du perron, et bondissant sur les degrés avec la force et Tagilité d’un tigre, il saisit le charron par la taille, le souleva et le jeta contre la foule qui flairait l’odeur du sang.
Lancé comme un madrier avant même qu’il eût pu se mettre en défense, le charron tomba sur les pillards, dont les premiers rangs furent renversés par la violence du choc.
La colère doublait les forces du braconnier. En un clin d’œil il eut balayé les marches du perron. Empoignant son fusil par le canon, il le faisait tournoyer comme une massue et chassait la foule devant lui.
Une large cercle se forma autour du perron, et ceux que scs mains puissantes avaient meurtris cherchaient à rompre les rangs pour fuir le terrible lutteur.
Le charron, revenu de l’étourdissement que lui avait occasionné sa chuté, ramassa son lourd marteau, et le lança contre Jean.
La masse de fer tournoya en l’air, passa à deux pouces du braconnier et s’enfonça dans un panneau de chêne au fond de l’appartement.
Mais tandis que le charron levait son marteau, Jean levait son fusil. La crosse traça un cercle dans le vide et tomba sur la tète du charron, qui s’abattit comme un bœuf.
BOCHE-BtANCHE.
La foule épouvantée recula plus loin encore, laissant le cadavre sanglant du charron entre elle et le braconnier.
Un silence de mort avait succédé au tumulte, lorsque tout à coup un grand cri s’éleva des extrémités de la foule.
— Les gendarmes ! les gendarmes! criait-on.
Et les pillards se débandèrent de tous côtés.
Les gendarmes traversaient le plateau, poussant leurs chevaux à toute bride.
La place fut balayée en un instant, et de cette foule il ne resta bientôt plus que des groupes fuyant au hasard.
Le braconnier jeta son fusil et se tourna du côte de madame de Puiseux, qui soutenait la tête de son mari sur ses genoux.
Les enfants épouvantés pleuraient auprès d’elle et de Clairette, qui, plus pâle que le marbre, étanchait le sang dont le visage de M. de Puiseux était souillé.
M. de Gaille-Fontaine voulut tendre la main au braconnier, chancela et tomba sur le perron.
Lorsque les gendarmes, qu’Antoine était allé chercher, arrivèrent devant le château, ils ne trouvèrent plus que deux cadavres, celui de M. de Puiseux et celui du charron, et le corps de M. de Gaille-Fontaine, dont la face rouge et les yeux injectés de sang disaient assez qu’il venait d’ètre frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante.
Berthe, atteinte deux fois en deux minutes, courut à son père, qui gisait sur le perron. Un médecin d’Amboise, qui avait suivi les gendarmes dans la prévision de quelque malheur, prodigua les premiers soins au
châtelain, que ses domestiques emportèrent dans sa chambre.
Avant de disparaître avec son père, Berthe serra la main du braconnier; le corps de M. dé Puiseux, qui ne donnait plus aucun signe de vie, fut enlevé, et il ne resta plus sur le perron que des taches de sang, le braconnier debout, et le charron renversé par terre.
Le front de ce misérable était broyé jusqu’aux sourcils, comme s’il avait été frappé par un quartier de roc.
Le lieutenant qui commandait le détachement de gendarmerie ordonna à ses hommes de s’emparer de Jean. Bien qu’un peu surpris, le braconnier n’opposa pas la moindre résistance. Il se laissa garrotter les bras et conduire entre deux gendarmes dans la prison d’Amboise.
On avait arrêté quelques-uns des fuyards, et il se trouva que la prison fut pleine avant le soir.
Parmi çes hommes promis à la cour d’assises, Jean reconnut un de ceux qui étaient allés lui proposer de se mettre à leur tète. Cet homme, dont le visage portait ençore les traces d’une exaltation farouche, s’approcha de Jean.
— Tu peux me perdre en racontant ce que tu sais, dit-il, mais si tu me vends, prends garde, Jean, je me vengerai !
— En quoi faisant? répondit le braconnier.
— En soutenant jusque sur la guillotine que c’est toi qui as eu l’idée de l’expédition. Le charron est mort, il ne me démentira pas.
— Fais ce que tu voudras.
— Mais que feras-tu, toi?
— Je dirai la vérité.
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BOCHE-BLAKCHE. 225
— C’est bon, dit le bandit, nous monterons ensemble 6ur la même charrette.
Et il se renferma dans un sombre silence.
Les autres prisonniers étaient abattus; quelques-uns pleuraient. Il y avait parmi eux deux ou trois femmes qu’on avait surprises armées de pelles et de fourches. Celles-ci, passant de l’extrême fureur à l’extrême consternation, se tordaient les mains de désespoir dans un coin.
Les frères et les sœurs de Jean, qui l’aimaient malgré son abandon, éprouvèrent, en apprenant qu’il avait été emmené, cette terreur qui saisit les gens de la campagne aussitôt qu’ils sont eh contact avec la justice.
Ils coururent d’abord à Amboise, où on ne leur permit pas de voir le braconnier. Les gendarmes montaient la garde autour de la prison où on avait enfermé les captifs, et les familles de paysans et d’ouvriers qui avaient quelques-uns des leurs sous les verrous erraient d’un air désolé le long des murs. La ville avait un aspect morne ; on s’entretenait partout des événements de la journée; la mort tragique de M. de Puiseux remplissait les esprits de frayeur, et, l’exagération se mêlant à l’effet légitime d’une si brusque et si menaçante catastrophe, on se demandait avec effroi si la barbarie était aux portes et le volcan révolutionnaire à la surface du sol.
D’Amboise, les frères de Jean se rendirent chez madame de Puiseux, qui les reçut, malgré la douleur dont
BRUNES BT BLONDES.
elle était accablée. Elle parut étonnée à la nouvelle de l’arrestation du braconnier; mais elle comprit que dans la position exceptionnelle où Jean s’était placé par le vagabondage de sa vie, il n’y avait pas grand’cbose à faire jusqu’au jour où la justice instruirait contre les prisonniers. Elle promit aux fermiers des Bordes d’intervenir dans ce moment-là, et de le faire énergiquement.
Les fermiers s’en retournèrent à demi-consolés : ils savaient que madame de Puiseux ne promettait jamais en vain.
Clairette était restée auprès de Berthe; mais Clairette ne vivait plus depuis que Jean était aux mains desgens du roi. Berthe s’efforçait en vain de la consoler. Aussitôt que Berthe tournait la tète elle se remettait à pleurer.
La cour royale de Tours évoqua l’affaire, et des mandats d’amener mirent sous la main de la justice une foule d’individus compromis dans les troubles antérieurs, et en dernier lieu dans le sac de la ferme des Bordes qui avait précédé de si peu d’instants l’attaque du château. , , .
L’instruction avait retenu en prison la plupart de ceux qui s’y trouvaient, et Jean parmi eux. Les antécédents du braconnier étaient de ceux que la justice n’oublie pas. S’il n’était pas directement compromis dans la sédition à la suite de laquelle M. de Puiseux avait péri, il avait fait partie du rassemblement, ôn l’avait arrêté sur le lieu du crime, et, en somme, il avait . tué un homme. Il n’en fallait pas tant pour retenir en prison un braconnier à la poursuite duquel toutes les brigades de gendarmerie étaient, lancées depuis longtemps. j4.
BOCHE-BLÀKCHE.
Le jour où l’affaire des troubles de Roche-Dlanclie arriva devant la cour d’assises, une foule immense remsplissait les abords du palais de justice à Tours. i : L’instruction établit que Jean avait accompagné le * rassemblement depuis la ferme des Bordes jusqu’à Roche-Blanche; qu’il avait assisté, sinon comme acteur, au moins comme spectateur, à l’envahissement du jardin et aux scènes qui en avaient été la conséquence, jusqu’au moment où était parti le coup de fusil qui avait tué M. de Puiseux; et qu’il avait été vu, la veille du jour où le crime fut commis, en conférence dans le Pré aux Nains avec le charron et ses amis.
i; Le bandit avec lequel Jean s’était rencontré dans la prison d’Amhoise avait tenu parole et chargeait le bra- . connier le plus qu’il pouvait. En présence de cette déposition, le ministère public doutait tout au moins de l’innocence de Jean Guillard.
. L’aventure de la chasse au sanglier n’avait jamais été clairement expliquée; le bien a toujours beaucoup de peine à se faire admettre ; le mal au contraire entre tout seul dans l’esprit de beaucoup de gens; il était resté cette pensée que le braconnier avait visé le cavalier, bien qu’il eût atteint le cheval. En diverses circonstances on avait entendu M. de Puiseux s’exprimer un peu vivement sur le compte de Jean, et M. de Gaille. Fontaine blâmer hautement sa conduite. Ces circonstances, ces propos garantis par des témoins dignes de foi et recueillis par la justice avec cette patience qui fait la force de ses investigations, pesaient d’un grand poids dans le procès.
. Il était clair que le charron avait dû parler à Jean dit projet d’attaque si malheureusement réalisé le lende-
main ; ce fait semblait démontré par la déposition d’un berger qui avait surpris la conférence, et encore par le témoignage de l’un des accusés. Si Jean Guillard avait eu connaissance du crime, pourquoi n’avait-il pas averti la justice?
Quand le président passa à l’interrogatoire de Jean, un sentiment de vive curiosité se manifesta dans l’auditoire.
jean rendit compte de l’emploi de sa journée avec une précision mathématique. Ce qu’il avait déjà dit au juge d’instruction, il le répéta devant la cour, et le débat s’établit entre lui et le camarade du charron qui soutenait que Jean avait eu l’idée de l’attaque, en avait conçu le plan et n’avait abandonné la sédition* qu’au moment où les gendarmes furent signalés.
Quant au sac de la ferme des Bordes, il ne prouvait pas grand’chose, au dire du bandit, sinon que Jean avait voulu détourner les soupçons; on avait pu voir que les assaillants s’étaient bornés au pillage de quelques provisions et à commettre de faibles dégâts.
Jean répondit à ces accusations spécieuses par le récit fidèle de ce qui s’était passé entre lui et le charron dans leur entretien du Pré aux Nains; il raconta comment un coup de feu lui avait été tiré dans le milieu du bois par ce misérable, et fit voir sur la crosse de son fusil l’empreinte de la balle ; comment, à la suite de cette tentative qui prouvait que le charron n’avait pas renoncé à ses projets, il était allé prévenir M. dePuiseux; comment celui-ci avait négligé de preudre aucune mesure de prudence ; après quoi, lui Jean, s’était retiré du château et avait passé la nuit à la ferme. Le matin il avait déjeuné chez Clairette, et c’était alors que l’arrivée des séditieux aux Bordes lui avait fait conce-
BOCHE-BLANCHB,
voir les plus vives craintes sur les hôtes du château.
— Mon frèrè, ajoutà-t-il, était allé à Amboise prévenir la gendarmerie; Clairette avait couru à Roche-Blanche; à moi seul, je ne pouvais pas arrêter cette foule que le pillage de la ferme ne retint pas un quart-d’heure. Je la suivis, me promettant de prendre conseil des circonstances. Un instant, j’eus la pensée de tuer le charron d’un coup de fusil; mais c’eût été un assassinat, et celui-là mort, il en restait cinquante non moins furieux. J’attendis. Vous savez le reste. Je m’étais glissé auprès du charron, tout prêt à agir. Lorsque le coup de fusil partit, M. de Puiseux tomba, et je m’élançai en avant. Peut-être ma présence a-t-elle contribué à sauver madame de Puiseux, en donnantà la gendarmerie le temps d’arriver. Si cela est, je ne regrette pas d’ètre assis aujourd’hui sur le banc des accusés.
Ce récit soutenu des dépositions de Glairette et d’Antoine, produisit un excellent effet. Cependant quelques doutes restaient encore dans l’esprit de certains jurés, qui en leur qualité de propriétaires, supposaient assez volontiers qu’un braconnier est capable de tout ; le mi. nistère n’abandonnait pas l’accusation.
Ce fut alors que madame de Puiseux fut appelée à déposer. Quand elle parut au milieu de l’enceinte, un profond silence s’établit dans l’auditoire. Sa déposition allait entraîner l’acquittement ou la condamnation de l’accusé.
Elle déclara d’une voix ferme qu’elle avait eu connaissance de la visite faite à son mari par Jean, sans pouvoir préciser l’objet de cette visite; bien qu’elle ne mit pas un instant en doute la vérité du récit de Jean Guillard, elle en avait la preuve par le soin qu’il avait eu d’envoyer Clairette au château, au moment où les
BBÜNKS ET BLONDES.
émeuticrs s’étaient montrés aux Bordes. Répondant ensuite aux questions du président sur les accusations que M. de Gaille-Fontaine, avait, à diverses reprises, lancées contre Jean, elle releva sa tète animée par l’émotion.
— Je répondrai avec d’autant plus de liberté, dit-elle, que mon père, avant de tomber, a tendu la main à Jean Guillard. Si mon père vivait encore, il ferait avec plus de force ce que je fais à présent. Il vous dirait que Jean a pu être quelque temps égaré, mais que jamais la pensée du crime n’a souillé son cœur. Mon pcre était un homme rigide, mais c’était un homme sincère; il condamnait le braconnage de Jean, il ne condamnait ■pas sa moralité, et cette main qu’il lui a tendue m’indique assez mon devoir. Jean, reprit-elle en s’adressant à l’accusé, je veux que tout le monde apprenne ici quelle estime et quelle amitié je vous ai vouées. Une fois déjà, vous avez sauvé M. de Puiseux de la mort; vous avez voulu sauver mon père, vous m’avez sauvée moi-mème ; deux enfants, qui venaient de perdre leur père, vous doivent de n’ètrc pas orphelins. Je vous ai toujours connu bon, honnête, franc et dévoué ; je ne •vous parlerai pas de reconnaissance, mais jevous dirai : !« ‘Jean, quel que soit le sort qui vous attend, vous êtes !èt vous resterez mon ami! »
Emportée par l’élan de son cœur généreux , Berthc avait parlé d’une voix émue et le front haut. Son beau visage à demi-tourné vers l’auditoire brillait de cet éèîdt que donnent les nobles pensées ; un frémissement parcourut l’assemblée et le cercle des jurés; quelques applaudissements, subitement réprimés, éclatèrent, et l’on comprit que la cause de Jean était gagnée. .
Quant au braconnier, ému jusqu’au fond de l’àme, il se couvrit le visage de ses mains, bien moins touché de l’acquittement que ces paroles lui promettaient que des paroles de Berthe en elles-mêmes.
Lorsque Berthe revint s’asseoir à son banc, Clairette, toute baignée de larmes, lui pnt les mains et les baisa.
Le ministère public abandonna l’accusation, et Jean fut mis en liberté.
Le jour même du verdict qui le rendait à sa famille, Berthe fit appeler Jean à Roche-Blanche.
— Mon ami, lui dit-elle, tandis que Clairette, ne sachant à qui confier sa joie, mangeait les trois enfants de baisers, j’ai un service à vous demander.
— A moi! s’écria Jean; mais ne suis-je pas tout' à vous? > ' '
— Prenez garde, Jean, c’est une chose grave.
— La désirez-vous ?
, — Il ne s’agit pas de savoir ce que je désire, mais bien ce que vous pourrez faire... et ce que je vais voas demander dérangera toutes vos. habitudes.
— Je n’en ai plus. •
— Eh bien ! reprit Berthe, s’il en est ainsi, vous consentirez bien alors à prendre lu direction de mes affaires. Oh ! ne vous hâtez pas de me remercier, s’écria Berthe, en voyant le geste du braconnier; c’est une rudediesogne dont je vous charge là... des fermages à toucher, des haute â réviser, la surveillance de tous les
travaux, une infinité de détails auxquels je n’éntends rien... C’est à peine sa vous aurez le temps de chasser avec un permis. ’ '
Cette bonté touchante, qui réclamait un service pour imposer des devoirs, n’échappa point à Jean.
BBUNBS BT BLONDES.
— Faites de moi ce que vous voudrez, dit-il d’une voix pénétrée.
— Ainsi, vous acceptez? Merci!., c’est un grand service que vous me rendez sans vous en douter... Une femme ne peut pas diriger des affaires qui veulent, pour être bien conduites, qu’on soit aux champs la moitié du jour. Et d’ailleurs j’ai deux enfants, je prétends les élever moi-mème avec celui de Clairette, qui ne les quittera jamais.
Les regards de Jean s’arrêtaient avec admiration sur Berthe.
— Voilà qui est bien entendu, poursuivit-elle; nous allons nous partager le gouvernement de ce petit royaume. Vous aurez le département des affaires extérieures, et moi je garderai l’intérieur. Les ministres prendront ce qu’ils voudront dans le budget de l’État, ajouta-t-elle avec une délicatesse exquise, qui sauvait la question d’argent.
— Et quand devrai-je entrer en fonctions? dit Jean..
— Mais demain, répondit Berthe en pressant la main du braconnier.
Six mois après cet arrangement, un étranger traversant Roche-Blanche n’aurait pu se douter que le pillage et la mort eussent passé par là. Il n’en restait pas d’autres traces que les habits de deuil que portait Berthe et une douce tristesse au fond des cœurs. On avait fait disparaître les empreintes de la sédition, réparé les clô-
tures, rétabli les portes, relevé la haie ; la ferme avait repris son allure de travail et d’activité, et le château son aspect calme et souriant. .
Jean s’était- transformé; il avait, pour nous servir de l’expression évangélique, dépouillé le vieil homme. Le premier debout et le derpier couché, il donnait l’exemple de l’ardeur au travail et de la bonne humeur. An-: toine l’avait mis au courant de l’agriculture, et l’intelligence droite et nette de Jean en avait bien vite saisi le simple mécanisme ; mais à ce mécanisme un peu routinier des campagnes, il avait promptement substitué les améliorations de la science agronomique, en leur donnant pour modérateur l’expérience pratique de son frère.
La bienfaisante influence de cette existence laborieuse n’avait pas tardé à se faire sentir ; les aspérités du caractère de Jean en avaient été comme effacées; soii
esprit, forcé de s’attacher à des choses réelles, perdit bientôt l’habitude des rêveries, et, avec elles, les délétères inspirations de l’isolement, de l’oisiveté et du découragement ; il comprenait qu’il y a dans la vie un emploi plus honorable à faire de sou intelligence et de ses forces que celui de les dépenser en stériles imprécations, en vagabondes promenades , en lâches regrets. Il se cramponna au travail de tous les jours, comme un nageur épuisé à la branche qui pend sur l’eau, et le travail le sauva.
Tout surpris de cette existence nouvelle , Loup suivait son maître dans les sillons, tournant parfois vers la forêt un regard attristé, humant l’air, flairant l’herbe et poussant de légers aboiements quand la brise portait à son odorat subtil les émanations exhalées des flancs agités des cerfs. Il y avait des jours
où le brave chien, n’y tenant pins, partait le nez ati vent, gagnait les bois, et disparaissait; ses aboiements sonores retentissaient tantôt dans les profondeurs secrètes des forêts , tantôt sur leur lisière, clairsemée ; puis le soir, harassé, haletant, traînant ses fortes jambes meurtries aux racines, la queue pendante, lés flancs épuisés, la gorge aride, il venait se coucher auS pieds de Jean.
Quand il se sentit bien maître de lui et rompu aux travaux des champs, Jean consentit à reprendre son fusil, depuis si longtemps immobile sur le râtelier, et partit pour la chasse. Ce jour-là, Loup hurla de joie.
Combien cette chasse , depuis lors souvent renouvelée, le dimanche, lui parut différente de celles qui l’avaient naguère entraîné loin des Bordes et retenu dans les bois, seul, errant, attentif à tous les bruits, inquiet, sauvage et morne ! Alors il marchait triste, prêt à fuir, et n’avait pour dormir que la lmtte d’un charbonnier ou le pauvre toit d’un bûcheron , irrité contée tout le monde, irrité surtout contre lui-même ; à présent il allait libre et joyeux, l’esprit content, le coeur allègre, et ne rencontrant partout que visages bienveillants, comme il était bienveillant à tous.
La force et l’énergie de Jean l’avaient fait craindre; sa douceur et sa justice lè firent aimer. Chose étrange et bien rare ! quoique fils de paysan et paysan lui-mème, en ce sens qu’il ne dédaignait pas de prendre la faux, la charrue ou la pioche de ses robustes mains, l’autorité dont il était revêtu semblait légitime à ceux sur lesquels il l’exerçait; fermiers et journaliers s’y soumettaient comme à un droit légitimement acquis, et jamais fonctions ne furent plus facilement exercés que celles que Jean remplissait. >
Madame de Puiseux lui avait assigné pour logement un pavillon situé à quelques centaines de pas du château, dont il n’était séparé que par un verger. C’était dans ce pavillon que Jean recevait les métayers et passait les marchés; c’était là aussi qu’il travaillait. Depuis que Jean habitait dans son voisinage. Clairette était la moitié du jour occupée àéourir et à jouer avec les enfants dans ce verger qu’elle trouvait le plus beau du monde. Elle chafatait comme l’alouette, s’approchait, sous mille prétextes, des fenêtres du pavillon, pour une balle perdue, pour un cerf-volant pris dans les branches, pour une raquette oubliée, et finissait toujours par attraper un bout de conversation avec Jean, qu’elle appelait le parraiu du petit Pierre, quoiqu’il n’en fût rien; et ce surnom, tous les enfants avaient fini par le lui donner. Au temps des fleurs et des fruits. Clairette, qui avait pris l’administration du verger, s’arrangeait si bien que Jean ne pouvait s’empêcher de descendre, ou tout au moins de se mettre à la fenêtre; c’était tantôt un bouquet de fleurs des champs qui tombait sur son épaule, tantôt une pomme qui roulait à ses pieds, tantôt une poignée de cerises qui le mitraillaient. Les trois enfants, que Clairette avait presque toujours suspendus à ses mains, lui servaient de tirailleurs et ouvraient le feu; Jean aimait les enfants. Quel moyen de résister à leurs bruyantes provocations, à leurs aimables agaceries? Il ramassait fleurs et cerises, et les leur renvoyait. C’était alors un combat champêtre dont le bruit et la gaieté faisaient retentir le verger. Clairette , qui n’était guère plus sérieuse que les marmots dont elle partageait les jeux, prenait sa part de la fusillade, et cette grande bataille finissait ordinairement par un assaut général, durant lequel l’assiégé tendait les bras
à ses petits ennemis pour les faire entrer en vainqueurs dans la place.
Lo contact journalier de Ber the avait adouci et comme arrondi les formes un peu vives et brusques de la petite paysanne. Avec cette souplesse d’espi'itetce don d’assimilation qui sont dans lanaturé de la femme. Clairette avait pris des manières, du langage et des habitudes de madame de Puiscux, ce que son éducation première lui permettait d’en prendre. Cette transformation s’était faite en quelque sorte à son insu, et il en était résulté une grâce nouvelle qui, sans rien lui enlever de sa naïveté, donnait à la jeune mère un charme plus harmonieux.
On aurait dit que le mariage avait passé sur elle comme la brise sur une fleur sans lui faire perdre son parfum. C’était la même innocence et la même candeur, et quand au matin, plus vermeille que l’aube, elle courait vers le pavillon, portant son fils entre ses bras, il y avait en elle tant de confiance ingénue , que nul n’eût osé sourire en la voyant.
La sympathie qui unissait de tout temps Jean et Clairette s’était augmentée progressivement, et les grâces nouvelles que le séjour de Roche-Blanche avait développées chez la petite veuve n’y avaient pas peu contribué. La mélancolie qui s’attachait au cœur de Jean, comme ces vapeurs grises qu’on voit ramper sur les coteaux après l’orage, s’adoucissait au contact de cette gaieté charmante. ’
Depuis que le braconnier était installé au pavillon, son amour pour madame de Puiseux s’était adouci d’un sentiment d’admiration respectueuse; la franchise pleine de noblesse qu’elle avait montrée à l’audience, la dignité sereine qui la soutint après l’irréparable et dou-
Digifeéd'bÿ’ Googli
blc malheur dont elle avait été frappée, la constance avec laquelle, jeune, belle et sollicitée par des influences étrangères, elle n’avait pas cessé de le défendre et de l’aimer ; tout enfin, cette bonté, cette résignation, ce courage et cette profonde . sensibilité qui s’épanchait quelquefois à la surface de son âme, comme une eau limpide et bienfaisante sur un champ fertile, le remplissaient d’une tendresse sans bornes, à l’épreuve de tous les dévouements.
Il arrivait souvent que Jean, après une journée de travail, passait quelques heures auprès des deux veuves, entre leurs enfants, vives et saines créatures qui croissaient librement au soleil comme dé jeunes arbrisseaux. Ces soirées s’écoulaient en paisibles conversations mêlées de badinages enfantins. Jean taillait des fusils, des sabres et des chevaux de bois pour les petits, ramassés autour de ses genoux; Clairette, plus remuante qu’un oiseau,trottait par la chambre ou le jardin; Berthe jouait du piano, chantait quelques romances du pays ou racontait aux enfants quelque histoire surprenante, qui les faisait se tenir immobiles et ravis comme des bonshommes de carton; puis, à l’heure où il fallait se séparer, on devait presque toujours prendre sur les genoux du braconnier, tantôt l’un, tantôt l’autre des enfants, profondément endormi.
Un soir ( au moment où la nuit s’approche ), cette honnête famille d’amis était réunie devant le château, sur la pelouse qui descendait en s’inclinant vers le parc.
. Les trois enfant s j ouaient sur l’herbe piquée de milliers de fleurs; ils tombaient, se relevaient et se poursuivaient comme de jeunes pinsons échappes du nid. Près d’eux, leurs mères, assises sur le même tertre, regardaient.
par-dessus le parc et la Loire, les champs paisibles que la mélancolie du soir couvrait de sa douce majesté; Jean se tenait debout à côté d’elles.
Ce spectacle, éternellement jeune et toujours nouveau dans sa sereine uniformité, pénétrait leurs âmes des mêmes sentiments de tendresse rêveuse et d’enthousiasme pieux. Depuis qu’elle vivait auprès de madame de Puiseux, Clairette sentait et comprenait mieux la divine harmonie de ces tableaux qu’elje avait vus déjà bien souvent, mais qu’elle n’avait peut-être jamais regardés. Son esprit s’était ouvert aux mytérieuses beautés de la nature. Elle ne la traversait plus comme une étrangère; elle avait appris à l’aimer.
Les regards de Bertbe allaient des campagnes et de l’horizon aux tètes blondes des enfants; leurs rires éclatants interrompaient seuls le silence animé du crépuscule; quelquefois l’un d’eux se détournait de ses jeux, courait à sa mère, lui demandait un baiser, et, plus capricieux qu’un faon, disparaissait avant même de l’avoir reçu.
C’est à peine si Jean et ses compagnes échangeaient quelques rares paroles, tout de suite interrompues , échos de pensées intérieures qu’ils ne disaient pas, mais qu’ils entendaient.
Cependant la nuit était venue.
Les enfants, à demi-perdus dans cette vague obscurité qui succède au crépuscule, jouaient et riaient encore. L’un d’eux, la petite fille, plus fatiguée que ses frères, vint, en tâtonnant, jusqu’auprès de Jean, qui s’était assis à deux pas de Bertbe, se coucha dans l’herbe à ses pieds, posa sa tête sur les genoux de son ami et s’endormit.
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Berthe se leva. — Clairette , dit-elle , voici la nuit ; il faut rappeler les enfants.
Claire fit ce que Berthe lui demandait; mais quand on voulut enlever la petite dormeuse, elle se cramponna aux jambes du braconnier, les yeux à demi-clos par le sommeil.
— Viens avec nous, dit-elle, tu es mon parrain.
Les yeux de Berthe et de Jean se rencontrèrent.
— Pourquoi n’ètes-vous pas mon frère ? dit Berthe doucement; au moins ne nous séparerions-nous jamais.
Et tandis que Jean couvrait la tête de l’enfant de ses deux mains, elle reprit, tout en s’adressant àClairette:
— Viens, ma petite sœur, et roule cette enfant dans ta mante pour qu’elle n’ait pas froid.
Clairette obéit, et des genoux du braconnier la petite fille passa aux bras de Clairette.
Jean se sentit remué jusqu’au fond du cœur; il suivit les deux femmes du regard , et en vit une qui, au moment de passer sous la porte du château, se retournait pour le saluer de la main. Était-ce Clairette, étaitce Berthe? Un sentiment nouveau et jusque-là inconnu fit tressaillir le cœur de Jean. Ce fut pour lui comme une révélation: il venait de désirer que ce fût Clairette.
Cette nuit-là, Jean se promena longtemps sur la pelouse, demandant des inspirations à la sohtude. Il confessa son cœur à cette partie de nous-même qui reste toujours impassible au milieu même de nos plus violentes agitations, et plus calme attendit le jour.
A l’heure accoutumée. Clairette se glissa du côté du pavillon vers lequel la troupe mutine des enfants la précédait. Jean vint à elle, et, la prenant par le bras, l’entraîna sous une allée de pommiers.
L’ombre dansait sous leurs pas, et les enfants riaient autour d’eux.
Jean parla quelque temps à Clairette, et Clairette l’écoutait les yeux baissés.
Après qu’ils eurent fait un tour ou deux dans l’avenue, Jean s’arrêta.
— Tu m’as entendu, ma petite Clairette, dit-il, tu seras toujours mon amie ; veux-tu aussi être ma femme?
Le cœur de Clairette sautait sous son ficliu.
— Votre amie, votre sœur, votre femme, tout ce que vous voudrez, dit-elle.
Jean prit Clairette dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues. Clairette pleurait de joie.
Ils entrèrent au château en se tenant par la main.
— Voilà deux fiancés qui vous arrivent, dit Jean à madame de Puiseux; voire petite sœur, comme vous dites, consent à devenir ma femme.
— Venez, mon frère... J’attends cette heure depuis deux ans, dit Berthe en se levant.
Et, toute tremblante de joie, elle serra la main que lui tendait Jean.
CHARITÉ BIEN ORDONNÉE