SCÈNE XIX
Lêonie, Saubade.
lêonie, la regardant et à part. — Je l’aime pourtant... Allons ! allons! vrais ou non, il faut que ces bruits cessent, ainsi..
CHABITÉ BIEN OBDONNÉE.
saubade, émue. — Vous m’avez fait demander, Madune, lorsque j’allais solliciter, moi-même, la faveur de cet entretien.
léonie. — Je suis enchantée, alors, d’avoir prévenu votre désir... Mais approchez donc. Pourquoi ce trouble, ces larmes ? •
saubade. — Ah ! Madame!
léonie. — En quoi mes paroles peuvent-elles justifier une pareille émotion?
saubade. — Mais votre voix. Madame, vos regards, tout me dit que vous ne m’aimez plus.
léonie . — J’avoue, Mademoiselle, qu’il n’y a qu’un instant encore, je pensais pouvoir vous adresser quelques légers reproches. Je ne me plains pas, je n’accuse pas. Seulement, croyant avoir quelques titres à votre confiance, j’aurais pu vous témoigner mes regrets de m’être un peu trompée. Mais, rassurez- vous, un événement presque merveilleux vous délivre de pareils ennuis et de toute protection.
saubade. — Moi ! Madame, moi qui serais heureuse de passer ma vie près de vous.
léonie. — Oh ! la fortune change fort les idées. saubade. — La fortune! J’ignore ce que vous voulez dire. Madame, mais sans votre affection, à quel bonheur voulez-vous que je puisse croire?
léonie. — Vous n’avez pas perdu mon estime, Saubade, mais vous avez retrouvé une fortune. Voilà ce que je tenais à vous apprendre pour être la première à vous féliciter.
saubade, tristement. Moi ! Madame !
léonie. — Tous les bieus de votre famille vous sont rendus... Comment! c’est là toute votre joie?
s aubade. — Oui, Madame, je dois être heureuse, je le suis, et je vous remercie de votre intérêt.
léonie. — Je vous crois sincère, mon enfant, mais, tenez, au point où nous en sommes, il est des choses qu’il vaut mieux ne pas expliquer. Vos intérêts exigeront bientôt votre présence loin d’ici, eh bien ! séparonsnous amies...
saubade. — Merci, Madame, mais je ne puis croire à cette parole de votre pitié. — Oui, vous pensez que j’ai trahi votre confiance, et cependant, il est impossible qu’en un seul jour je sois devenue indigne de vos bienfaits... que les autres le disent par légèreté ou le croient par haine, peu m’importe, mais vous ! Oh ! ce serait trop . cruel.
léonie. — Mais enfin, monsieur d’Ervillers, hier, ici! saubade. — Oui, Madame.
léonie. — Vous voyez bien, Mademoiselle, qu’il vaut mieux terminer cet entretien. - »
saubade. — Non, Madame, non, car il n’y a que vous à qui je puisse tout dire, il n’y a que vous qui puissiez me j uger .
léonib. — Moi !
saubade. — Écoutez-moi, Madame. Quand mon père abandonna l’Espagne qu’il ne devait, hélas ! plus revoir, notre premier refuge fut Oran. Nous savions que la France est une terre d’asile, et l’Afrique, aujourd’hui, c’est encore la France.
léonie. — Mais, je ne vois pas...
saubade. — Pardon! Nous étions malheureux, les faibles débris de notre fortune furent bientôt épuisés, et un jour, nous refusant tout crédit, notre hôte nous ordonna de sortir, — c’était un juif italien. — Mon père trouva,- pour sa fille, une résignation qu’il n’eût
CHARITÉ BTEN ORDONNÉE.
pas eue pour lui... Me prenant par la main, il me conduisit à l’hôtesse, — j’avais alors treize ans et je pleurais. — L’hôtesse nous repoussà.
LÉON JE. — Oll!
saubade. — Elle n’avait jamais été mère. — Mon père se pencha vers moi et m’embrassa. Je sens encore, sur mon front, la seule larme arrachée à ses yeux par le désespoir... Un officier passait, ce douloureux spectacle le surprend, il s’informe, il s’indigne, court à mon père. — « Les soldats de tous les pays sont frères, dit-il à mon père; soldat, acceptez l’hospitalité d’un soldat. » — Il l’entraîne, n’écoute rien, et nous conduit chez lui. Seul, mon père eût refusé, mais il me regarda et remercia monsieur Georges.
léonie. — C’était monsieur d’Ervillers!
saubade. — Oui, Madame! dissimulant son dévouement sous un air d’insousiance militaire, il sut faire accepter des services qu’une fierté ombrageuse eût refusés de tout autre. Il parlait à mon père des gloires de notre pays, de la justice de sa cause, et, par sa bonté joyeuse, adoucissait l’anathème de notre exil. Aussi, quand nous partîmes pour la France, mon père et lui s’étaient liés d’une amitié fraternelle et profonde. Voilà, Madame, comment j’ai connu M. Georges, et pourquoi j’ai osé lui témoigner ma reconnaissance, ici.
léonie. — Oh! c’est bien à lui. — Mais alors, Saubade, pourquoi tout ce mystère?
saubade, hésitant — Que sais-je. Madame, il ne me reconnaissait pas... et... sans un hasard, peut-être, n’aurais-je rien osé lui dire... Mais entre la crainte d’un malheur et le désir — Mais aidez-moi donc, Madame, et veuillez me coipprendre, car enfin, moi!... je ne peux pas vous rappeler cela.
BRUNES BT BLONDES.
léonib. — "Vous ne pouvez me rappeler...