‹ Brunes et blondesChapitre 6 sur 42 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Georges et Léonie, puis mesdames de Braisne, de Retiiel et Boyard.

horace, à Georges. — Eh bien ! mon cher Georges, astu retrouvé, dans la comtesse, ton portrait de ce matin ?

Georges, sèchement. — Non, je me trompais, car je n’ai pas l’honneur de tenir la moindre place dans les souvenirs de Madame.

léonie, à Horace. — C’est-à-dire, mon ami, que le nom de Monsieur ne m’était pas inconnu, mais nous avions alors pour danseurs tant de jeunes officiers... (aux dames qui entrent.) Ah ! Mesdames, nous pouvons commencer... Messieurs, nous ne vous imposons pas l’ennui de cette séance.

horace. — Tu entends, Georges, allons, viens prendre un fusil et dévastons l’univers pendant que ces dames s’occuperont de son bonheur.

GEORGES, regardant Léonie. A part. — AJl 1 déjà de CCtte

force en coquetterie.... (Haut.) Non, non, moi> je reste. Du moins, si la charte de ce salon ne s’oppose pas à ma demande.

horace, sortant. — Alors, bonne discussion.... Mesdames... (Saluant.)

madame de braisne. — Si nous vous tolérons, mon cher neveu, pour reconnaître cette grâce, mettez-vous là et taisez-vous.

Georges. — Du tout, ma tante, je veux une dignité ou je fais de l’opposition.

madame de rethel. — Une dignité! mais vous ignorez même jusqu’au motif de notre réunion.

Georges. — Pardon, Mesdames, nous sommes coalisés ici pour faire de bonnes actions. C’est un rassemblement illégal mais honnête. /Cependant, et avant de passer au budget de la vertu, permettez-moi de vous demander quelle est la forme de notre gouvernement.

madame bayard. — D’abord nous avons une présidente.

Georges. — Alors, c’est une république, et puisqu’il y a une présidente, je me nomme.

madame de braisne. — Vous, mon neveu?

Georges. Moi-même, je n’ai qu’un habit, je suis forcé de le reconnaître, mais je demande qu’il ait les droits de la robe.

madame de braisne. — Voyons donc, Georges !

Georges. — Écoutez donc, ma tante, l’ambition vient avec la charité.

léonie. — Laissez, Madame, et peu importe.;:

Georges, piqué. — - Au fait. Madame, la présidente n’est qu’une sonnette...

madame de rethel. — Alors asseyons-nous et commençons.

CHARITÉ BIEN ORDONNÉE. 253

madame de braisne. — Georges, passez au bureau do la présidence.

GEORGES, cherchant. — Le bureau?

léonie. — C’est cette chaise.

Georges. — En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je m’empare de cette table et je la joins à mon bureau.

Les dames sc placent aux deux côtés du bureau.

Georges, gravement. — Mesdames, pour ouvrir la séance, permettez-moi de me demander la parole à moi-mème, et de me l’accorder.

léonie. — Puisque vous l’avez prise, gardez-la. Georges. — Au moment de présider une. assemblée si grave, je dois réclamer toute votre indulgence. Prêt à mettre le pied sur le terrain mouvant de la philanthropie, si je commets quelques erreurs, n’en accusez que mon inexpérience. — Vos exemples m’édifieront, et moi aussi je serai une dame patronesse. madame de braisne. — Cette plaisanterie...

Georges. — L’attendrissement n’est jamais une plaisanterie, il n’est pas assez amusant pour cela. madame de braisne. — Vous êtes incorrigible ! Georges. — Eh ! ma tante, s’il n’y avait pas de pécheurs, qui convertiriez-vous?

léonie. — L’orateur prêche ici pour un fait personnel... à la question!

toutes les dames. — Oui ! oui ! à la question! georges, crîaut. — Mais quelle est la question? madame de rethel. — C’est l’avenir de Saubade. Georges. — Saubade?...

madame de rethel. — Une jeune fille que la comtesse a recueillie dans un voyage, et à laquelle il est temps de créer une position.

BRDSES ET BLONDES.

ceorges. — Ah ! je sais, un charmant bienfait qui a dos yeux noirs et une robe blanche; je l’ai vu. madame de BiuisNE. — Alors ouvrez la discussion. Georges. — Si notre protégée n’a plus de famille... léonie. — Une tante à Paris qui ne veut pas la voir, et quelques vieux parents, mais en Espagne.

Georges. — Pas de fortune?

madame de rethel. — Beaucoup de châteaux dans le ' même pays.

Georges. — Je lui vote un mari.

madame de rethel. — J’ai mieux que cela pour Saubade; j’ai un bal.

madame de braisne. — Et moi, je propose un sermon.

madame boyard. — Moi, une loterie.

léonie. — Un concert vaut infiniment mieux.

Georges. Nous voilà tous d’accord.

madame de rethel, très^vite. — Un bal à l’hôtel Lambert, orchestre dirigé par Strauss, des quadrilles costumés, douze cents billets, vingt commissaires, les portes ouvriront à minuit.

madame de braisne, idem. — Un sermon à Saint- Roch; quête par les dames patronesses, un jeune ahbé tout nouveau qui a des larmes dans la voix les chaises à un prix fou. Dès qu’ou ne pourra pas entrer dans l’église tout le monde y viendra.

madame boyard, idem. — Mille lots, depuis une parure de diamants jusqu’à un parapluie; les billets seront ti- * rés dans la salle de l’Opéra-Coimque ; nous en inonderons Paris.

leonie, idem. — Je fais chanter Duprez, Roger, Mario, madame Sabatier, Vicux*Temp3 et son violon, Listz,

CHÀBITÉ BIEN ORDONNÉE. 2o!>

Batta, les voix les plus rares, les artistes les plus en vogue. J’illumine la sal!e Herz; et j’ai une cohue de beau monde; on paiera pour passer dans la rue.

madame boyard. — Et monsieur d’Ervillers?

Georges. — Je retire le mariage et je propose une croix de Berny.

MADAME DE BRAISNE. — C’est Un peu plus fou.

léonie. — 11 ya eu un bal cette semaine pour des inondés, le bal est fatigué.

madame de braisne. — On a chanté dans le désert pour les chrétiens du Liban... les concerts montrent la corde.

madame de rethel. — Les loteries n'ont plus de chances depuis qu’on n’y gagne que des procès.

madame boyard. — Les sermons ne rapportent que des évêchés.

MADAME DE RETHEL, à Georges. — Si VOUS aimez la

valse, vous devez être pour mon bal; valsez-vous à deux temps?

Georges. — L’Afrique valse encore à trois temps, il faut lui pardonner, le ministère n’y a pas encore envoyé Cellarius.

madame de retiiel. — Quelle négligence ! mais dépêchez-vous d’étudier et je vous promets la première valse.

Georges, essayant un peu. — Prenez garde, me voilà conquis, et quand on me prend, je reste.

madame de RETHEL. — Oli ! ce n’est pas cela, tenez, (ils font quelques pas. ) Bien, vous êtes très-léger.

léonie. — Trop léger pour une présidente, surtout.

Georges. Mais, Madame, pour être présidente, on n’en est pas moins homme, (il baise la main de madame do Rtaelel et la reconduit à sa place.) Mesdames, maintenant quunc dis—

v cussion approfondie a mûri nos convictions, ne faudrait-il pas décider ce que nous ferons de notre pupille?

MADAME DE RETHEL. — De qui?

Georges. — Mais de Saubade.

madame de rethel. — Ali! oui, mais c’est fort simple.

léonie. — Il n’y a qu’un avis là-dessus. madame de BRAiSNE. — Sa position l’indique assez. Georges, il écrit. — Voyons l’avis.

madaméde braisne. — Un couvent, le noviciat d’abord, puis le voile s’il y a vocation.

madame de rethel. — C’est bien triste, et je préférerais le sort d’une dame de compagnie.

léonie. — Oh! non, Saubade a des talents, et l’éducation lui conviendrait mieux.

madame de braisne, à Georges. — Que faites- vous donc là?

Georges. — Je rédige le procès-verbal de la séance, (à part) et certaine hardiesse un peu trop provoquée. léonie. — Voyons, il s’agit de résumer les opinions.' georges. — Oui, résumons.

madame de rethel. — Mais la vôtre, Monsieur? Georges. — La mienne appartient à la majorité. léonie. — Mais puisqu’il n’y en a pas.

georges. — Alors votons !

TOUTES LES DAMES. — Oui, votons ! (on écrit sur des papiers qu’on jette dans un chapeau.)

georges. — Attention, Mesdames, l’avenir de vos’ toilettes en dépend. Il s’agit de savoir si nous danserons ou si nous chanterons. — (Lisant.) Un concert; léonie. — Bravo!

GEORGES, de même, — Une loterie.

CHARITE BIEN ORDONNÉE

madame boyard. — Très-bien!

. george® — Un bal.

madame de betiiel. — Parfait!

' Georges. — Un sermon.

toutes les dames. — Etle cinquième, le cinquième? georges. — Un billet blanc.

léonie. — C’est affreux, vous faites manquer le scrutin — mais je tiens à mon concert. Que madame de Rethel l’appuie, et je lui accorde son bal pour ses petits Japonais.

georges. — Comment! nous avons des petits Japonais?

madame de bbthel. — Oui, Monsieur, de pauvres petits Japonais abandonnés de père en fils. georges. — Et où ça, mon Dieu?

madame de RETnEL. — Mais au Japon, et c’est horrible, n’est-ce pas? (En ce moment des cris joyeux d'enfants se font entendre.)

madame de BRAiSNB, à Léonie. — Eh! grand- Dieu, ma chère, quel est donc ce tapage ? on se croirait dans l’école du pays.

léonie. — C’est à peu près cela, en effet, car ma mère s’est imaginé de convertir l’orangerie en salle d’asile pour ses petits paysans.

madamb de bethel. — Mais c’est à n’y pas tenir, en vérité, et vous êtes bien bonne de souffrir un pareil vacarme chez vous.

léonie. — C’est un caprice maternel que je subis à grand’peine, mais enfin.... ;

georges, jouant l’indignatiùn. —Mais c’est scandaleux, ces dames ont raison, cette marmaille est du plus mauvais goût. Des petits Japonais s’amusent plus décemment que ça, dans leur langue, bien certainement, (sonnant.

Joseph entre.) Joseph, faites donc taire ces petits misérables et donnez-leur vertement le fouet pour ]§ur apprendre à respecter nos discussions.

MADAME DE RETHEL, à Léonie. — Eh bien! c’est COI1-

venu, votre concert d’abord, et mon bal après.

MADAME DE BRAISNB. — Et mon SeTOlOU?

léo nie.— - Eh bien! ce sera pour notre rosière de demain.

Georges, écrivant. — Ainsi, voilà qui est décidé. Le concert pour Saubade, et le bal pour les Japonais de Madame.

MADAME DE BRAISNE, à Georges. — AveZ-VOUS fini notre

procès-verbal?

Georges. — Voici, ma tante, mais c’est à Madame, je pense, qu’il faut remettre nos archives...

LÉONIE, embarrassée. — Mais...

MADAME DE BRAISNB. — Prenez donc. (Montrant Georges.)

C’est la preuve de sa conversion.

Georges. — Oui, et je jure fidélité aux lois austères de Cette république . (Les damca s’apprêtent à partir.)

madame de rethee. — Il est grand temps de partir, Mesdames, si nous voulons être prêtes pour la soirée de de madame de Vauclrey.

LÉONIE, à madame de Braisne. — Je Compte SUr VOUS et SUT

Berthe : nous aurons tous les naturels du pays, des toilettes inhabitables : Ce sera à mourir de rire entre nous.

madame de braisnb. — Nous tâcherons ; adieu, toute belle.

léonie, tes reconduisant. — Oh ! je n’accepte aucune raison, le plus tôt possible.

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CHARITÉ BIEN ORDONNÉE

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