Brunetière et Besançon
Vous m'envoyez les bonnes feuilles de votre livre <r Brunetière et Besançon » ; je viens de les relire, comme f avais lu les premières épreuves, avec une véritable émotion.
J'ai revécu cette heure mémorable de la journée du 18 novembre i8g8, —j'étais venu d'Autun à Besançon pour entendre Brunetière, — durant laquelle le grand orateur donna, avec une force qui subjugua toute l'assemblée, son discours sur le Besoin de croire. Il le termina par ces mots : « El pourquoi, si c'est un grand « pas de fait, n'en ferais-je pas un jour un autre et un « plus décisif ? » Nous étions tous frémissants, haletants vers la fin du discours. Quand Brunetière se tut, après la déclaration que je viens de rapporter, ce fut une explosion d'enthousiasme que ceux qui y ont pris part n'ont pas oubliée. Mon âme en vibre encore pendant que je trace ces lignes.
Brunetière et Besançon, il fallait que ce rapprochement fût fait, qu'il fût raconté et justifié dans le détail.
Ce sera le grand titre d'honneur de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin d avoir attiré Brunetière, conquis Brunetière, provoqué Brunetière à ses confidences longuement mûries, poussé Brunetière à tirer des conclusions que sa raison droite avait arrêtées, mais contre lesquelles son vieil esprit fort se cabrait encore par entraînement.
C'est ici qu'il a fait ce noble aveu : <r Je me suis, en « toute occasion, laissé faire par la vérité. » Oui, mais la vérité eut parfois rudement à faire. Les jeunes de Besançon avaient le don d'échauffer son âme et d'en faire sortir la vérité froide , soudain brûlante par V effort de sa loyauté.
Il ne voulait pas dire plus qu'il ne voyait ou ne croyait sur Vheure ; mais il sentait une si grande avidité des jeunes Bisontins à connaître les progrès de son itinéraire vers Dieu qu'il n'hésitait pas à formuler pour eux les paroles qu'on ne reprend pas, celles par lesquelles on met le feu à ses vaisseaux. Jamais Brunetière n'a fait un retour en arrière sur ses affirmations de Besançon. Et, c'est ici que, le 25 février 1900, il disait : <r Messieurs, puisque j'ai l'honneur de me re- « trouver une fois de plus au milieu de vous, je suis « heureux et il m'est doux que d'une évolution cornac mencée à Besançon, voilà tantôt quatre ans, ce soit à « Besançon que j'aie trouvé le terme. »
Brunetière \fut emporté trop vite. Il voulait « recevoir tous ses sacrements. » Il préparait sa confession avec le soin qu'il mettait à tout. La mort survint rapide ; mais nous ne doutons pas que l'absolution du
prêtre à V agonisant et V Extrême- Onction n'aient purifié son âme. Plus humble, il eût peut-être abrégé le chemin. Dieu avait ses desseins, qui a permis qu'il n'eût pas sur la terre la récompense d'une mort ouvertement et longuement consolée par les secours de la religion qu'il appelait avec une volonté sincère encore qu'un peu lente en ses allures.
Vous avez très sagement parlé des derniers moments de Brunetière, mon Révérend Père. Tous ceux qui l'ont admiré et aimé espèrent en la miséricorde de Dieu pour celui qui l'a si obstinément cherché et qui a été, dans notre temps, plus qu'un puissant apologiste de la vérité, j'ose dire une apologie vivante.
Agréez, mon Révérend Père, mes félicitations et mes remerciements pour votre beau travail qui demeurera une page très intéressante de l'histoire de Besançon.
f François-Léon,
Archevêque de Besançon.