‹ Brunetière et BesançonChapitre 2 sur 16 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Comment les divers séjours de Brunetière à Besançon scandèrent les étapes de son évolution religieuse ; comment les itinéraires successifs par lesquels, progressivement, il se rapprochait de Rome comprenaient toujours Besançon : voilà ce qu'en gros le public savait, et ce qu'une multitude de détails attachants, présentés par ce volume, mettront définitivement en pleine lumière. Et puis, à la veille de l'heure suprême, on y verra certaine visite, venue de Besançon, projeter, dans Famé parfois anxieuse de Brunetière, lumière et paix. Des multiples curiosités, tantôt celle du zèle, tantôt celle du dilettantisme, nous ont bien souvent interrogé sur ses derniers moments : pour la première fois, on trouvera, dans ce petit livre, tout ce qui n'est pas le secret exclusif de Dieu. Il convenait que ce fût de Besançon que nous vinssent certaines précisions sur cette émouvante minute, où celui qui, depuis dix ans, rendait témoignage à la Lumière, comparut devant Elle.

Grâce à l'attrait qu'exerçait Besançon sur Brunetière, grâce à l'attrait qu'inspiraient à Mgr Fulbert Petit les affirmations et les nobles tourments de l'illustre critique, la capitale de la Franche-Comté, au point de croisement des deux siècles, joua réellement un rôle d'élite dans le renouveau religieux de la France ; et lorsque, dans le recul du temps, l'histoire étudiera les dix dernières années du pontificat de Léon XIII, elle devra s'attarder à Besançon et constater, à l'aide des pages qui suivent, comment s'y soulevèrent, d'un lent et grave essor, et comment bientôt y planèrent certaines des idées maîtresses qui furent à l'origine de notre réveil. Tant pour Thonneur de Besançon que pour l'honneur de Brunetière, ce Mémorial devait être écrit.

A dire vrai, nous n'avons rien à y ajouter : les avant-propos qui déflorent les livres sont une impertinence ; et ce serait mal répondre à l'appel des auteurs que d'encourir un tel reproche. Et, cependant, à cet appel si flatteur, il nous faut bien répondre de quelque façon; et c'est pourquoi, nous adressant aux membres de la Conférence Saint-Thomas, aux professeurs et aux élèves de l'enseignement libre, qui si souvent à Besançon fêtèrent Brunetière, à ces catholiques bisontins qui ont su rendre si prospères et si fécondes les Associations de chefs

de famille, nous tenterons de leur dédier — ce sera une façon de rendre hommage à notre maître — un rapide aperçu de ce que fit Brunetière pour uue cause qui leur est chère, celle de la liberté de renseignement. Cette étude se cantonnera, naturellement, dans cette période féconde et décisive de la vie de Brunetière que nous appellerons indifféremment sa période bisontine ou sa période romaine.

Dès 1900, au moment où le projet de loi sur les associations affectait de n'avoir d'autre but que d' « étendre le champ des libertés indispensables à une démocratie », Ferdinand Brunetière pressentait quel serait le lendemain de ces discussions, et que ce qui sortirait de cette loi sur la liberté de s'associer, ce serait la suppression de la liberté de renseignement; la conférence qu'il donnait à l'hôtel des Sociétés savantes, le 23 février 1900, définissait à l'avance les principes qui régleront, deux ans plus tard, les revendications de la Ligue pour la liberté de renseignement, et qui dirigeront son action. Prophète encore était-il, lorsque, le 10 janvier 1903, dans le discours qu'il prononçait à Lille sur le droit de l'enfant, il s'écriait : « Pascal et

« Bossuet, Corneille et Racine, Chateaubriand « et Lamartine, est-ce que ce ne sont pas aussi « des Français? Est-ce que leurs œuvres ne « font plus partie des grandes traditions de « notre littérature ? Et, après les avoir exclues « de notre patrimoine sacré, est-ce qu'on va « demain les exclure de l'école qui s'appelle « neutre ? » Un certain congrès, tenu deux ans plus tard, à Liège, devait justifier ce cri d'alarme de Brunetière : on y devait proclamer la disgrâce de notre xvne siècle littéraire et instaurer, définitivement, la souveraineté du xvnr3 siècle pour la formation intellectuelle des petits Français de demain. Brunetière sentait sourdre, avant même, parfois, qu'ils n'eussent pris conscience d'eux-mêmes, les courants qui menaçaient Tintégrité de notre âme et la pureté de nos traditions; et ses vertus de beau lutteur étaient choquées et comme suffoquées lorsqu'il trouvait devant lui des adversaires qui, redoutant la libre discussion, préféraient la facile victoire procurée par l'appui de l'État, et qui, médiocrement confiants dans le pouvoir de la « vérité » jacobine, appelaient obliquement la force publique au secours de cette impérieuse et débile « vérité ».

Dans la colère dont alors il se sentait soulevé, il entrait je ne sais quelle déception et je ne

sais quel regret : pourquoi « la vérité » jacobine ne descendait-elle pas dans la mêlée des idées? Pourquoi ne consentait-elle pas à subir le choc des idées adverses? Pourquoi, sournoisement fabriquée dans les loges, prétendait-elle sournoisement s'implanter dans l'école? Et pourquoi donc, enfin, exigeait-elle de régner sans partage et sans autres titres que le vouloir d'une majorité parlementaire ?

La « vérité » jacobine n'aimait point être ainsi pressée ; certaine de sa force, elle était, ce semble, peu assurée de son droit. Une thèse antique existait, païenne en son essence, celle du droit absolu de l'Etat en matière d'éducation : la « vérité » jacobine était comme gênée pour arborer cette thèse, et c'est une consolation d'observer qu'à la suite des campagnes entreprises, au cours du xixe siècle, pour la liberté de l'enseignement, la thèse du « droit de l'État » est frappée d'un tel discrédit, que l'État lui-même a dû se mettre en quête d'arguments plus convenables et moins démodés.

Le droit de V enfant : tel fut l'argument nouveau. Brunetière prit acte de cette substitution, et chercha les fondements de ce « droit » récemment inventé :

« Dans l'impuissance ou dans l'incapacité de l'enfant à faire valoir ses droits, conclut-il, nos

jacobins n'ont trouvé qu'une raison de s'emparer de lui. Le droit de l'enfant, en matière d'enseignement, c'est le droit de leur appartenir.... Mais le droit de l'enfant, pour nous, c'est d'être élevé par son père, comme ce Test d'être nourri par sa mère. Le droit de l'enfant, c'est de ne pas être séparé de ceux qui l'ont mis au monde, qui n'ont d'objet que de lui rendre la vie plus facile qu'à eux-mêmes, et que nous voyons tous les jours succomber à la tâche. Le droit de l'enfant, le vrai droit de l'enfant, c'est de ne pas être détaché de ceux dont il est la chair et le sang, qui ont mis en lui toutes leurs espérances, dont il sera lui-même, en leurs vieux jours, l'orgueil ou la consolation, le refuge ou la protection ! C'est de ne pas m'être arraché, par des mains étrangères, pour être livré aux ennemis de toutes mes croyances et de toutes mes convictions. Et si l'on me dit qu'ici je confonds le droit de l'enfant avec le droit du père de famille, je réponds que je n'ai fait tout ce discours que pour montrer que j'en avais le droit, au rebours et à l'encontre de ceux qui, sous ce même nom de droit de l'enfant, ne tendent, eux, qu'à insinuer, à étendre et à consolider le droit de l'État, »

En face de la thèse individualiste du « droit de l'enfant », Ferdinand Brunelière restaurait

une notion sociale par excellence, la notion de la famille. La thèse du droit de l'enfant, si on la prenait au pied de la lettre, aboutirait, — qu'on le remarque bien, — à ne mettre dans la cervelle enfantine aucune idée quelconque par laquelle la pensée de cet enfant pût être un jour enchaînée, et à maintenir cette cervelle à l'état de table rase sur laquelle l'enfant, devenu homme, graverait plus tard ce qu'il jugerait bon de graver. Si c'est porter atteinte à la liberté de l'enfant que d'imposer à son esprit certains « points de vue », l'hommage suprême que mérite une telle liberté consistera à le laisser ignorant et aveugle! De crainte de l'emprisonner dans une « tradition », on lui enlèvera le bénéfice de tout l'enrichissement intellectuel et moral du passé ! Absurdes conséquences, que les champions les plus acharnés de ce « droit de l'enfant » se refuseraient à avouer ! Mais, religieusement parlant, nous les verrons un jour aller jusqu'au bout de leur système, et déjà, dans certains organes et dans certains congrès libres penseurs, nous les avons entendus demander si la cérémonie du baptême, par laquelle l'enfant, sans le vouloir ni le savoir, se trouve affilié aune société religieuse, ne porte pas atteinte au droit de cet enfant 1 Ferdinand Brunetière, en revendiquant les droits concrets de la famille

contre le droit abstrait de l'enfant, émoussait à l'avance les arguments au nom desquels, parfois, certains orateurs des convents maçonniques ont essayé de disputer aux Églises elles-mêmes le droit de donner au petit enfant une estampille confessionnelle et une instruction catéchétique.

Si l'on se rappelle le livre qui s'intitule : Sur les chemins de la croyance : V utilisation du positivisme, s'étonnera-t-on que Ferdinand Brunetière, dans la campagne même qu'il faisait pour la liberté de l'enseignement, se soit réjoui de l'adhésion de certains groupes positivistes ? « Ayant la responsabilité de l'éducation des « enfants, proclamaient ces groupes, les parents « ne peuvent remplir le devoir qui en découle « que si on les laisse entièrement libres de « choisir les doctrines et les maîtres qui leur « semblent les meilleurs. En mettant des en- « traves au libre accomplissement de ce devoir, « l'État, — qui ne peut jamais se substituer « convenablement aux parents, ne fût-ce qu'en « raison de l'étendue considérable du groupe- « ment social qui relève de lui, — tend à désor- « ganiser un élément de toute société : la « famille. » Des positivistes comme M. Antoine Baumann et comme le docteur Audiffrent, l'un des exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte,

signaient cette déclaration : dans la thèse du « droit de l'enfant », ils détestaient une thèse d'anarchie ; une fois de plus, et sur le terrain de l'action pratique, se dessinaient ces convergences, si nettement entrevues par Brunetière, entre la pensée positiviste et le christianisme traditionnel.

Ce n'est point seulement comme défenseur de l'idée chrétienne de famille, c'est comme professeur, c'est comme apôtre, que Brunetière abhorrait toutes restrictions à la liberté d'enseigner. « On n'est vraiment libre de penser, disait-il, « que ce qu'on a le droit d'enseigner; et la « liberté de répandre nos idées n'est pas moins « essentielle à leur indépendance, ou à leur « formation même, que le droit de les expri- « mer. » Dans ces paroles, j'aime à retrouver son âme tout entière, cette âme généreusement jalouse de distribuer autour d'elle ses connaissances et ses croyances, cette âme qui avait, en quelque sorte, besoin de se communiquer à autrui et d'agir sur autrui. Non, ce n'était pas respecter sa liberté de penseur que de le murer dans son cabinet et de lui refuser l'auditoire d'étudiants auquel il avait droit et qui, d'ailleurs, souhaitait sa parole. Brunetière détestait ce que volontiers nous appellerions une conception égotiste de la pensée : il pensait en vue d'autrui ;

il pensait en vue de l'action ; et dans les menaces qui guettaient la liberté de renseignement, il voyait un péril pour l'épanouissement même de sa propre activité, non point seulement de professeur, mais encore de penseur.

Se trompait-il lorsqu'il pressentait ce péril ? M. Joseph Ghaumié lui prouva que non, puisque Brunetière, coupable d'avoir jadis visité le pape Léon XIII, fut exclu de l'École normale supérieure, et puis évincé du Collège de France. Il convenait qu'au moment où s'esquissaient les premiers gestes contre la liberté de l'enseignement, les premiers coups fussent assénés à l'avocat par excellence des droits de la famille et des prérogatives de la culture.

Alors Brunetière, expulsé de notre enseignement supérieur par la poltronnerie d'un ministre, trouva, dans l'ostracisme même dont il était l'objet, le moyen de rendre à la cause du haut enseignement un service nouveau : en 1905, d'accord avec la Société des conférences, il inaugura, par un cours inoubliable sur les origines de Y Encyclopédie, ce que volontiers nous appellerions la « Sorbonne des honnêtes gens ».

On sait quel sens exquis et noble le xvii6 siècle

prêtait à ce mot d' « honnête homme », et comment l'opinion d'antan, qui tenait ce qualificatif en haute estime, ne le décernait qu'à bon escient. N'était 'pas « honnête homme » le spécialiste qui jugeait nécessaire, pour mieux connaître une question, d'ignorer toutes les autres, et qui volontairement s'imposait des œillères et volontairement rétrécissait son horizon ; n'était pas « honnête homme » non plus, le dilettante qui, craignant d'être dupe de ses propres admirations, affectait la coupable attitude de se montrer capricieux à l'endroit des belles choses, et qui croyait que c'était en jouir plus sûrement que de leur devenir infidèle jusqu'à parfois en sourire. Pour avoir droit au renom d' « honnête homme », il fallait être plus alerte que le spécialiste et plus sérieux que le dilettante, éviter à la fois tout ce qui frisait le pédant, et tout ce qui sentait le jouisseur. L'honnête homme avait une si jolie façon de converser avec les belles choses et de s'en imprégner, qu'il les faisait aimer par là même qu'il se laissait approcher ; d'être instruit, cela le rendait sociable; sa culture ne l'isolait pas de ses semblables, ne l'érigeait même pas au-dessus d'eux; elle était d'accès courtois, d'abord facile, de pénétration discrète et profonde; elle s'avouait sans jamais s'étaler; si elle ne se dépensait pas en productions littéraires,

si les rares essais dans lesquels parfois elle se jouait, demeuraient modestement enclos dans l'écritoire, cette culture, généreuse parce qu'honnête, diffuse parce que française, exerçait un rayonnement, propageait une influence, créait et imposait un certain esprit et un certain ton; Y « honnête homme » était un modeste, un discret ; mais tous les « honnêtes gens » réunis possédaient, par une sorte de droit de l'élite, la souveraineté du goût et de la pensée.

Ce joli mot a disparu ; mais la catégorie d'esprits auxquels il s'appliquait n'a pas cessé d'exister. Ils émergent, dans nos civilisations niveleuses, comme les gardiens de l'honorabilité des bonnes lettres, de la bienséance du langage, de la dignité de l'esprit, et volontiers dirionsnous, de la chasteté de l'âme française ; et durant les trois quarts du dernier siècle, c'est pour ces « honnêtes gens », pour le grand public, comme l'on disait, que pensaient, parlaient et travaillaient nos professeurs d'enseignement supérieur.

Lisez, pour vous en rendre compte, le joli volume de souvenirs dans lequel M. Alfred Mézières glanait naguère les miettes les plus précieuses de sa vie si bien remplie; suivez-le dans le Nancy lettré de l'ancien temps, du temps où derrière Nancy la France possédait un bou-

levard qui s'appelait Metz ; et puis, accompagnez-le, sans lassitude, dans son émigration vers la vieille Sorbonne; en pénétrant avec lui dans ces salles d'université qui ressemblaient à des salons daus lesquels un homme de science et de talent faisait monologue, il vous semblera que c'est une institution disparue qui s'évoque à vos yeux.

C'est qu'en effet l'enseignement supérieur contemporain s'adresse surtout à des étudiants ; lors même que le grand public reste parfois l'hôte des universités, c'est aux étudiants qu'elles appartiennent; les maîtres se piquent, avant tout, d'être leurs auxiliaires, d'être les serviteurs de leur juvénile curiosité ; on leur propose des méthodes plutôt même, souvent, qu'on ne leur expose des résultats; et les facultés sont aujourd'hui des laboratoires où tous s'associent pour la recherche. Sans médire de cette transformation nécessaire, dont bénéficie le progrès des études, on peut reconnaître, tout au moins, qu'elle risquerait à la longue d'offrir certains dangers si des initiatives émules n'y venaient apporter un correctif.

Qu'en résulte-t-il, par exemple, dans l'enseignement de l'histoire littéraire ? Il en résulte qu'à l'attrait d'un contact immédiat avec les belles œuvres et d'une étroite et longue liaison

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