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vie et pour le monde ; une construction démontable, munie d'une clef de voûte, mais sans fondements.
Noire âme exige davantage et nous ne sommes pas sauvés du nominalisme, par ces apparences de réalité. Une forme, une fiction peuvent-elles être transformées en réalité par le grand nombre lupes? Zéro est toujours zéro, quel que soit le nombre qu'on lui donne pour coefficient.
Au contraire, la rencontre de l'être parfait 'et infini, transcendant à la société comme à l'individu, offre aux Palais d'idées de saint Anselme et de Descartes un fondement sûr. Ce fondement posé, aucun doute ne les épouvante, et Descartes, dans les Réponses aux objections, explique à Gassendi comment, ayant douté même de la géométrie, il est rassuré par la pensée que l'Être parfait ne nous trompe pas. Ainsi la raison et la foi qu'on avait tort de déclarer contradictoires se rencontrent, dans la même affirmation.
Dieu, c'est la vérité objective, extérieure à nous, que Brunetière cherchait depuis sa jeunesse, et que, dans les lois de l'art ou de la science, il avait aperçue par échappées. Notre sincérité avait le devoir de discuter parfois les chemins qu'il a suivis. Mais si quelques détours de sa route semblent maintenant avoir été inu-
tiles et pouvaient devenir trompeurs, il a toujours retrouvé la bonne direction et il a atteint le but.
Sa vaillance ne s'est jamais démentie ; d'autant plus méritoire qu'il n'était ni aveugle devant le péril, ni insensible aux coups. Dans ses derniers temps, il adressa à nos évêques, dans l'intérêt de la paix religieuse en ce pays, une prière que j'avais grandement approuvée et signée avec lui ; bien résolus, comme tous les signataires, à nous incliner devant un refus ; car une supplique n'a jamais été une révolte. Je veux vous citer quelques lignes qu'il m'écrivit à ce sujet deux mois avant sa mort.
« ....Nous continuerons cependant, mon ami, de combattre jusqu'au bout : nous le devons à notre cause et nous nous le devons à nousmêmes. Il y a d'ailleurs je ne sais quelle fierté dans la tristesse d'être vaincu quand on a la conscience de ne s'être battu que pour l'idée. Mais nous avons le droit de dire avec un peu d'amertume que c'est donc un genre de fierté dont la Providence a multiplié les occasions pour nous.
« Bien à vous, mon cher ami.
« F. Brunetière. »
Admirez, Messieurs, les mots de ce mourant : « Nous continuerons de combattre ! » Non , ce
n'est pas par une vaine recherche de rhétorique que je l'ai appelé chevalier errant. Je n'ai jamais pu relire sans émotion l'admirable fin de Don Quichotte. Vous vous en souvenez : sa folie l'a quitté. Il vient de faire au curé sa confession — bien courte. Et ses vieux amis le curé, le barbier, lui disent : « Quel bonheur ! Vous voici rendu à nous; votre esprit est guéri et nous passerons ensemble quelques bons jours encore. »
Et le bon et doux héros secoue la tête : « Mon rêve, dit-il, est fini. Mais je ne puis plus vivre sans mon rêve. »
Brunetière a été plus heureux. Sa conviction, son espérance ont duré jusqu'à son dernier soupir. Ce combattant s'est endormi, couché dans son armure, et la croix devant les yeux.
M. Etienne Lamy, à son tour, se lève ; tous les yeux sont tournés, fixés sur lui, chacun est avide d'entendre l'éminent académicien et le si noble écrivain qu'est Etienne Lamy. Il semble, en effet, que l'auditoire l'écouterait longtemps, lui aussi; toutes les attentions ont été captivées, au son de cette voix ferme et claire, sous le charme ému d'une diction nette et élégante, d'idées finement exprimées. Mais les heures se sont écoulées ; voilà une heure et demie que Denys Gochin parle ; Etienne Lamy ne dira qu'un mot pour clôturer cette belle séance.
Allocution de M. Etienne Lamy
Mesdames, Messieurs,
Brunetière reçoit aujourd'hui un hommage rare et magnifique. Je ne parle pas de l'éloge que nous venons d'entendre. Que la vie si pleine et la nature si originale de Brunetière aient été déployées dans leur ampleur par un maître en l'art de dire, cela n'est pas pour surprendre. L'insolite, le pathétique de cette solennité, est l'affluence d'une telle foule rassemblée par un souvenir, l'intérêt ému qu'un nom fait vibrer encore, la popularité toujours vivante d'un mort après quatre années.
J'aurais aimé à louer cette constance, à en dire les raisons. Ce grand lutteur vous a conquis pour s'être rapproché de vos croyances au moment où elles étaient combattues, avoir rompu avec son passé, ses prédilections intellectuelles, tous ses intérêts, et porté jusqu'à la mort le secours de sa force aux vaincus.
Mais les heures ont passé durant le premier discours, et il ne me reste plus le temps d'en faire un second. Je puis du moins, au lieu de rendre hommage à ce grand mort, solliciter de vous pour lui un hommage meilleur ; un hom-
mage qui soit le couronnement naturel de votre affection pour le disparu, et qui perpétue le lien établi entre Brunetière et Besançon. Si, en effet, Brunetière continue à vivre partout où l'infini tourmente, irrite ou attire les âmes, nulle part son souvenir n'habite plus qu'ici. Il y a des places de prédilection pour les rencontres des armées, il y a aussi pour les idées des places mystérieuses où elles aiment à naître et à revenir. C'est ici que Brunetière a commencé son évolution religieuse et qu'il Ta achevée. Les cinq discours où, de 1898 à igo3, s'est poursuivie sa défense contre le divin, ont été prononcés ici. C'est vous qui avez assisté à la longue lutte de Jacob avec l'ange. C'est à vous que, vaincu par la vérité, il a annoncé la gloire de sa défaite.
A Paris, centre de son action, capitale de sa renommée, Brunetière a sa tombe, et sur cette tombe s'élèvera le monument auquel votre générosité veut contribuer. Cela est bien. Mais ne serait-il pas bien aussi qu'à Besançon, une trace demeurât de l'homme et de son passage ? Il n'est pas besoin d'un vaste édifice pour garder une noble mémoire. Je voudrais au moins, dans l'une des salles où Brunetière parla, sur une simple pierre, son nom, une date, et ces mots de lui : « Je me suis laissé faire par la vérité ».
Monseigneur, laissez-moi, en témoignage de
gratitude pour la bienveillance dont vous m'avez honoré, placer ce projet sous votre patronage. Si vous faites l'idée vôtre, elle est sûre du succès, et elle mérite de vous plaire. Sans tenter aucune comparaison — elle serait une irrévérence — entre le vaillant penseur que fut Brunetière et le sublime soldat du Christ que fut saint Paul, et sans rien diminuer de la distance qui sépare leur dévouement et leur action, il est permis de reconnaître dans l'un quelques traces des énergies qui trouvèrent dans l'autre leur plénitude. Le plus infatigable, le plus éloquent, le plus impérieux des apôtres, saint Paul, a, dans la Rome où il prêcha le Christ par la parole, les souffrances et la mort, un monument magnifique élevé parla piété universelle. Mais si cette piété savait où, sur le chemin de Damas, le Saul ennemi du Christ fut renversé de son cheval, arrêté dans ses desseins, changé en homme nouveau, n'aimerait-elle pas à marquer aussi la place où il entendit l'appel de Dieu ?
Réception à la Conférence Saint-Thomas d'Aquin
Il est de tradition à la Conférence Saint-Thomas d'Aquin de recevoir chez elle les invités de marque qui l'honorent de leur visite et de leur exprimer, dans l'intimité d'une réception plus amicale, son admiration et sa gratitude. Le soir de cette journée du 2 avril, les membres de la Conférence, nombreux et empressés, se retrouvaient dans les salons de la Société, entourant MM. Etienne Lamy et Denys Cochindes manifestations de leur joie reconnaissante.
Pour clôturer comme il convenait cette brillante journée, M. Carrelet, président, prononçait une allocution dans laquelle il remercia les hôtes émiments que la population bisontine avait eu plaisir à entendre et à applaudir.
Après avoir salué M. Denys Cochin, et lui avoir dit combien son nom était, pour de nombreux motifs, particulièrement cher à la jeunesse bisontine. M. Carrelet s'adressait spécialement à M. Etienne Lamy :
« A vous aussi, Monsieur Lamy, les membres de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin m'ont chargé de présenter leurs remerciements tout spéciaux. Vous avez bien voulu prendre, cet après-midi, la place de leur président pour donner plus d'éclat à leur fête. Je crois qu'après le discours si délicat que vous avez prononcé, ils ne regrettent qu'une chose,
et je serai tout le premier avec eux pour le regretter, ils regrettent seulement que vous n'ayez été leur président que pour quelques instants, et que vous ne puissiez le demeurer pour toujours.
« Tout à l'heure, lorsque vous preniez la parole, à la fin de la réunion du Kursaal, votre public vous a su gré de traduire si fidèlement les sentiments qu'il avait dans le cœur.
« Brunetière n'est pas mort, nous disiez- vous, et son influence se perpétue après lui. Les incroyants le savent si bien qu'ils se défendent encore contre les coups dont il les accabla. Dimanche dernier, par exemple, à l'autre bout de la Franche-Comté, dans une réunion organisée par la libre pensée, M. Painlevé, un membre de l'Institut, s'essaya à démolir l'œuvre si vivante toujours de Brunetière. Ainsi, dix ans après les déclarations du maître, le temps, qui détruit cependant bien des choses, n'a pu en affaiblir la portée.
« C'est avec une fierté légitime que nous vous avons écouté, Monsieur, au cours de cet après midi. Fierté d'entendre célébrer Brunetière par un des esprits les plus éminents de notre temps, orateur de grande allure et de haute pensée, écrivain délicat, élégant et vigoureux, qui est en même temps un grand catholique. Fierté aussi, Monsieur Lamy, que vous soyez Comtois, un bon Comtois, qui aime de temps à autre à venir respirer l'air de la province sur les plateaux du Jura.
« Je pense, Monsieur, que vous pardonnerez à
notre chauvinisme juvénile, si en portant votre santé, nous unissons dans un même souvenir et l'éloquent académicien que vous êtes pour Paris, et le fidèle Franc-Comtois que l'on aime ici. »
Toast de M. Etienne Lamy
Nous donnons, à défaut du texte exact, le sens de l'improvisation par laquelle M. Lamy répondait.
Messieurs,
Puisqu'il ne nous est pas possible, à M. Denys Gochin et à moi, de répondre en même temps aux aimables paroles qui viennent de nous être adressées par votre président, je prendrai le premier la parole pour le remercier, uniquement à titre d'ancienneté. D'ailleurs, la plus grande partie des éloges prononcés s'adressent à M. Denys Gochin.
Pour mon compte, je ne puis que vous faire part de quelques souvenirs personnels qui vous rappelleront ce que Brunetière fut pour vous. Il m'a été donné, en effet, d'être son confident à certaines époques décisives de sa vie. Et vous avez été une des joies de cette vie, qui, bien que brillante, fut souvent très sombre. Comme il savait distinguer et apprécier les cœurs généreux et sincères, il vous aimait et était heureux de parler de vous.
De votre côté, vous avez conservé un souvenir très grand de lui ; mais il faut que ce souvenir soit un souvenir vivant. Il faut que vous gardiez le souvenir des trois vertus essentielles qui furent les siennes et dont la pratique est de toutes les conditions et de tous les âges. Mais si on ne les acquiert pas dans la jeunesse, on ne les a jamais.
Il savait mettre tout d'abord les intérêts généraux au-dessus des intérêts particuliers. Il détestait en effet par-dessus tout l'individualisme, qui n'est pas autre chose que l'égoïsme. S'il avait été égoïste, sa destinée eût été tout autre. Critique souverain de l'histoire de notre littérature française, il aurait pu laisser couler les événements politiques et se contenter d'apprendre aux générations à bien écrire, sans s'occuper si elles pensaient bien ou mal. Il aurait eu pour lui tous ses contemporains. Il aurait eu la Sorbonne ; et il aurait eu les succès politiques. Il n'était pas, à vrai dire, insensible aux marques d'estime. Il fut même tenté, à un certain moment, de faire de la politique ; mais il se rendit compte qu'il devrait, pour réussir, abandonner une partie de son indépendance : il y renonça. Il fit dans sa vie une part de plus en plus grande aux grands intérêts généraux, pensant qu'un homme ne s'appartient pas, mais qu'il se doit aux autres.
Cette générosité, il l'a eue avec courage à une époque où le courage est devenu une chose très difficile. Non pas que je veuille vous faire le procès du régime actuel ; mais il semble qu'il contraigne à rechercher l'approbation du plus grand nombre, et qu'il rende difficile le caractère. Ce courage, il Ta eu sous toutes ses formes et dans toutes les occasions. Il faut que vous ayez ce même courage et qu'appartenant à cette société de Saint-Thomas d'Aquin, dont il fut longtemps le protecteur, son regard puisse vous suivre et vous approuver en tout.
Enfin, il avait une très grande sincérité et il a montré qu'il la poussait jusqu'au scrupule. Appliquant la méthode positiviste à laquelle, comme on vous l'a dit, il était si fortement attaché, il dosait à chaque instant l'état de sa propre conscience. Sincère vis-à-vis des idées, il l'était aussi vis-à-vis des personnes, et il ne se prêtait jamais, dans ses rapports, à ces facilités habituelles du monde en matière d'éloges. Aussi cette sincérité a-t-elle été une de ses grandes forces ; quand il disait quelque chose d'approbateur, cela avait une portée énorme. En cela encore vous devez imiter Brunetière. Dégagez-vous comme lui de la vaine complaisance des paroles, c'est par là que s'émousse la force du caractère. (Applaudissements nourris.)
Honorez la mémoire de Brunetière en vous dévouant aux intérêts généraux du pays, en particulier aux croyances religieuses, qui seules font les grands peuples. Pratiquez cette générosité avec courage et générosité; car ce sont des vertus bien comtoises. Et puisque vous avez bien voulu me rappeler mon origine, qui me rattache à vous, permettez-moi de vous dire combien je suis heureux de me trouver au milieu de vous. Et chaque fois que vous vous adresserez à moi en me disant : « Comtois, rends-toi ! » détournant le sens du dicton, je serai toujours heureux de me rendre à votre invitation.
Lorsque les applaudissements chaleureux, qui saluèrent les paroles de M. Lamy, eurent cessé, M. Henri Mairot, au nom des membres honoraires, s'adressant spécialement à M. Gochin, prononça les paroles suivantes :
Allocution de M. H. Mairot
Monsieur, Près de quinze ans se sont écoulés depuis que, dans cette même salle où vous venez de nous faire entendre l'éloge de Brunetière, vous nous teniez suspendus à vos lèvres en nous parlant de Pasteur.
Que de tristes événements se sont succédé pendant ces quinze années ! La dissolution des congrégations, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la spoliation du clergé et des communautés religieuses, l'enseignement chrétien menacé de ruine par la dispersion des maîtres, poursuivi par une haine chaque jour grandissante, les liens sociaux partout relâchés, le patriotisme violemment attaqué, la lutte de classes mettant en danger la vie même de la nation, nous avons assisté à tout cela. Vous y avez assisté avec nous, et votre vie a été ce que nous aurions voulu que fût la nôtre : vous avez souffert, vous avez lutté, vous êtes resté sur la brèche en vaillant catholique et en bon citoyen.
Vous avez souffert : ce n'est pas sans un profond déchirement du cœur que vous avez vu chassés de la patrie ces religieux qui étaient une de ses forces les plus pures ; ce n'est pas sans une douloureuse émotion que vous avez vu le vénérable archevêque de Paris expulsé de sa demeure. Si vous avez eu la consolation de lui offrir un asile, quelque généreuse qu'ait été votre hospitalité, ce contact plus intime avec le pontife exilé vous a fait ressentir plus vivement encore sa peine, et celle de ses confrères dans l'épiscopat, aussi maltraités que lui.
La séparation vous a infligé une autre dou-
leur, l'angoisse intime de l'homme qui se débat parmi les obscurités d'un difficile problème, qui cherche avec tout son cœur, avec l'esprit le plus loyal, le parti le meilleur; et qui, plus tard, lorsqu'il s'est honoré par une soumission sans réserve, voit ses intentions discutées et sa bonne volonté méconnue.
Nous avons parcouru avec vous ces étapes douloureuses : nous en avons admiré davantage la vaillance que vous avez opposée à ces épreuves, votre ferme courage, votre persévérance, et, qualité si française, la bonne humeur souriante, qui, sans exclure la faculté de souffrir, donne à la lutte ce caractère chevaleresque devenu si rare de nos jours.
Vos goûts, votre première culture, vous orientaient vers la science, et nous ne pouvons douter, après vos livres sur Y Evolution et la vie et sur le Monde extérieur, après votre conférence sur Pasteur, que vous y fussiez bientôt passé maître. Mais le devoir vous appelait ailleurs, et comme autrefois, lors de l'invasion, vous aviez couru au drapeau, ainsi, avec la même décision et la même ardeur, vous vous êtes jeté dans la mêlée politique pour défendre la société, pour y mettre votre éloquente parole au service de la patrie et de l'Église catholique.
Conseiller municipal, député de Paris, vous
avez pris part à toutes les discussions où se sont débattus les grands intérêts de la nation. Vous avez défendu « contre les barbares » le patrimoine de Paris et la civilisation chrétienne. Vous avez démasqué les sophismes des sectaires en combattant les lois qui. avant la dispersion des congrégations, cherchaient à les ruiner par des impôts injustes. Lors de la discussion du projet de loi sur la séparation, vous avez été de cette petite phalange qui a lutté, pied à pied, avec une inlassable patience, pour les droits de l'Eglise de France.
Soucieux de l'âme de nos enfants, vous avez énergiquement défendu la liberté scolaire ; préoccupé du rôle séculaire de la France, vous avez supplié les pouvoirs publics de maintenir au dehors le protectorat catholique.
Le recueil dans lequel, sous le nom d'Esprit nouveau, vous avez réuni ces discours, est une émouvante histoire de nos tristes luttes extérieures.
Une autre partie de votre œuvre oratoire, Ententes et ruptures, révèle une nouvelle face de votre talent, la connaissance approfondie de notre politique étrangère, la recherche de la ligne de conduite la plus propre à maintenir dans le conseil des nations, au milieu de rivaux redoutables, la légitime influence de la France.
Vous avez apporté à l'étude de ces questions vitales une attention passionnée et toujours en éveil. L'Egypte, la conquête de Madagascar, les accords anglo-français, l'épineuse affaire marocaine, ont été pour vous l'occasion de véritables succès de tribune. La série n'est pas achevée; un nouveau volume se prépare dans lequel votre discours sur les récents combats au Maroc pourra figurer en bonne place.
La Conférence Saint-Thomas d'Aquin conserve pieusement le souvenir des orateurs dont les conférences, après l'avoir instruite et charmée, sont pour elle un titre d'honneur et comme une brillante couronne. Ces orateurs, ces hommes qui, dans des champs d'activité très divers, ont tous fait honneur à la France, lui appartiennent désormais quelque peu; elle les suit dans leur vie et se réjouit de voir leur réputation grandir; elle se serait volontiers enorgueillie du magnifique discours de M. Lamy, lors de la réception de MgrDuchesne à l'Académie française ; elle a été tout à fait heureuse de voir cette même Académie vous ouvrir ses rangs, et donner ainsi une suprême consécration à votre brillante carrière.
C'est de cette façon, la seule dont elle dispose, que se traduit, Monsieur, pour M. Lamy et pour vous, la gratitude de la Conférence : sa
reconnaissance est grande, vous me permettrez de le redire encore, de la collaboration précieuse que vous avez bien voulu tous deux apporter pour la seconde fois à ses travaux, en rendant en son nom un public hommage à l'homme éminent qui fut son président d'honneur.
L'analyse si fine, si pénétrante, si remarquable à tous égards, que vous nous avez présentée de la vie intellectuelle de Brunetière, nous a mieux fait comprendre l'évolution de ses idées. Grâce à vous, nous avons saisi sur le vif le travail de ce grand esprit ; plus heureux que le héros de Cervantes, auquel vous l'avez comparé, il a cru, à certains jours, être arrivé au port, avoir rencontré et fixé d'une manière durable la vérité positive qui était le but de ses efforts. Et cependant, c'est seulement lorsqu'il a cherché plus haut qu'il s'est senti vraiment touché de la lumière qui ne trompe point. Merci à vous, Monsieur, merci aussi à M. Laniy d'avoir ajouté un trait nouveau au vivant portrait que vous nous aviez tracé.
La journée a été bonne pour la Conférence : puisse-t-elle l'avoir été également pour la réalisation du généreux projet qui fera revivre sur le marbre les traits de l'illustre penseur I
Toast de M. Denys Cochin
Messieurs,
Je ne puis vous dire à quel point je suis reconnaissant de vos marques de sympathie. Quand, dans une vie déjà longue, on a essayé de traverser de son mieux une époque difficile, la meilleure récompense est d'avoir pu donner des satisfactions à des âmes droites comme les vôtres.
L'ami, dont vous fêtez la mémoire, a été pour moi un modèle. Son positivisme et son objectivisme le portaient à se considérer comme un instrument pour rechercher la vérité et comme une arme pour défendre la vérité lorsqu'il l'avait aperçue. Comme vous le disait si bien M. Lamy, s'il avait pensé à son moi, autrement que comme à un instrument, comme à une fin, il aurait agi différemment et il s'en fût mieux trouvé. Mais il ne le cherchait pas et ne le voulait pas.
J'ai été très touché de voir votre président me suivre dans mes différents métiers de soldat, d'helléniste, de chimiste, de conseiller municipal, de député, d'académicien. Ce sont là des positions sociales très diverses, mais avec l'idée de Brunetière on ne pense qu'à se faire l'instrument de la cause que l'on sert.
J'assistais dernièrement à l'enterrement d'un
ministre dont la devise était « là ou ailleurs ». Pourvu que l'on serve, là ou ailleurs, helléniste, député ou chimiste, on sert ce que l'on croit.
Ces paroles, prononcées avec conviction par le député de Paris, soulevèrent de frénétiques applaudissements.
Les verres s'entre-choquèrent, l'on but à l'avenir, aux disparus, à la jeunesse fidèle aux traditions et aux leçons du passé. Des conversations très animées s'engagèrent entre les académiciens et les jeunes étudiants qui faisaient cercle autour d'eux. Puis, après les premières chansons, MM. Lamy et Denys Gochin se retirèrent, laissant libre carrière à la gaieté des jeunes et au talent toujours très goûté des artistes.